En quelques mots
Par formation et tournure d'esprit, je suis historien.
Devant le réel, je me demande : "Comment un tel événement
est-il venu à l'existence ? Quelle signification lui donner
parmi les autres ?"
La question appelle en principe une réponse infinie. Chaque
événement tient à tous les autres depuis le déluge et au-delà;
notre découpage du réel, notre décision de tenir tel événement
ou tel fait pour important, notre simple capacité de le percevoir,
sont aussi relatifs à l'histoire, en font partie. Le questionnaire
et la conscience historiques mutent au cours du temps comme
l'image au fond du kaléidoscope.
Cela n'empèche nullement l'histoire d'être une discipline
rationnelle car on arrive, si l'on s'y prend bien, à une certaine
intelligibilité par les causes, ni une discipline cumulative,
car si l'enquête varie dans ses buts, ses méthodes, ses curiosités,
ses résultats demeurent et sont réutilisables pour une autre
enquête; ainsi le savoir historique s’enrichit. Il devient
donc un art plutôt qu’une science et, finalement, une culture.
Tel est du moins l'idéal, que je suis loin d'avoir atteint.
Mon sort est d'être tombé sur un sujet difficile qui m’a retenu
pendant beaucoup d'années. L'histoire de la Russie, quand
je m'y suis attelé, n'était guère plus documentée que l'histoire
de l'Antiquité, et, de plus, elle était l'objet d'interprétations
furieusement opposées. Elle était un enjeu de l'histoire mondiale.
Elle était aussi le siège de phénomènes si nouveaux, si inquiétants,
que ses témoins étaient obligés, pour les saisir, de quitter
le seul point de vue de l'explication historique et de recourir
au point de vue philosophique et théologique. Je les ai suivis.
Au moins ai-je compris que la culture historique, en se développant,
doit empiéter, du moins dans certains cas et dans certaines
situations, sur le domaine de la philosophie, de l'esthétique,
de la théologie et sans doute encore sur bien d'autres. En
fin de compte, c'est à la section de philosophie que l'Académie
a jugé bon de m'affecter.
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