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Raymond Boudon

 

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En quelques mots

L'émiettement des religions et la fin des idéologies totales — le " désenchantement du monde " dont parle Max Weber — qui caractérisent les sociétés modernes impliquent-ils un effritement des valeurs communes ? Cette question est posée par tous les grands sociologues classiques. J'ai développé une réponse résolument négative à cette question dans Le juste et le vrai et dans Le sens des valeurs : les sociétés modernes ne sont pas moins guidées par des valeurs communes que les sociétés traditionnelles. Loin de relever de l'arbitraire, les valeurs ont un fondement objectif et c'est pour cette raison qu'elles peuvent être partagées et qu'elles sont partagées. L'idée du progrès moral n'est pas moins vivace aujourd'hui qu'hier. En développant cette théorie, j'ai suivi les pas de Tocqueville, de Durkheim et de Max Weber, et me suis opposé au relativisme qui domine les sciences humaines depuis la crise culturelle de 68, tendant à stériliser, et à alimenter le pessimisme social et diffus qui traverse nos sociétés. Dans le court et le moyen terme, des mécanismes puissants, que j'ai explorés dans L'inégalité des chances. Effets pervers et ordre social et La place du désordre, contrecarrent toutefois la sélection sociale des valeurs positives qui tend à s'opérer sur le long terme. Parmi ces mécanismes, il faut accorder une place importante aux mécanismes cognitifs : ils font qu'on prête à des idées fausses, fragiles ou douteuses une crédibilité qu'elles ne méritent pas. J'ai exploré ces mécanismes dans L'idéologie ou l'origine des idées reçues et dans L'art de se persuader : l'histoire des sciences démontre que c'est le plus souvent avec d'excellentes raisons que les hommes de science ont cru à des idées fausses. Ce qui est vrai de la connaissance scientifique l'est a fortiori de la connaissance ordinaire. Le fonctionnement normal de la pensée produit donc aussi naturellement des idées fausses que des idées vraies et seul un processus de sélection sociale plus ou moins long peut éliminer les premières au profit des secondes.
(Raymond Boudon)