En quelques mots
Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours ressenti
le français comme une fibre de mon être. L'amusement de mes
jeux d'enfant, l'impression de mes premières lectures, la
force de mes premiers sentiments n'ont jamais été séparés
de la découverte des mots et des phrases qui les traduisaient.
Langue maternelle, mais davantage langue d'enfance, langue
d'adolescence, langue de maturité. Et aussi langue gardienne,
langue heureuse, langue laborieuse. Une grande partie de mes
plaisirs et une plus grande partie de mon travail ont consisté
à vivre des ressources du langage, à recevoir et à émettre
ses paroles, à observer leur plénitude, leur précision et
leur beauté, m'en nourrir comme d'un aliment nécessaire et
désiré. Je n'ai jamais lu un livre sans chercher à savoir
comment cela était fait, de quelle encre et par quel travail.
Je n'ai jamais écrit une page sans solliciter le secours de
la langue. Fibre de mon être, perception de mes sens, paysage
de mon activité : j'ai vécu du français comme on respire
le bon air.
A partir d'un moment que je ne puis préciser, j'ai fait plus
que respirer, j'ai humé. Le souffle de l'émotion a enveloppé
notre échange. J'ai éprouvé pour le français un sentiment
profond et intime qui n'était pas l'amour avec ses déceptions,
ni la passion dévorante, mais l'émerveillement. On aime le
mouvement du ciel, le courant des rivières, la poussée de
la sève, le battement du sang et l'harmonie des visages. C'est
ainsi que j'ai aimé ma langue. J'ai vécu avec le français
comme on se réchauffe d'affection. Et je tâche de mobiliser
les forces vives du français.
(Gabriel de Broglie).
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