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uvres
- 1835 - De la Démocratie, 1ère partie
- 1840 - De la Démocratie, 2ème partie
- 1856 - L'Ancien Régime et la Révolution
Quelques idées essentielles
1. Les conditions pour penser la démocratie
Tocqueville est fortement marqué par lidée
de révolution. Cependant, ses origines aristocratiques
nen font pas pour autant un ennemi de la démocratie,
loin de là. Dans une lettre à Kergolay de janvier
1831, Tocqueville fait la remarque suivante : « Ce
nest pas sans y avoir mûrement réfléchi
que je me suis déterminé à écrire
ce livre que je publie en ce moment. Je ne me dissimule point
ce quil y a de fâcheux dans ma position :
elle ne doit mattirer les sympathies vives de personne.
Les uns trouveront quau fond je naime point la
démocratie et que je suis sévère envers
elle, les autres penseront que je favorise imprudemment son
développement. Ce quil y aurait de plus heureux
pour moi cest quon ne lût pas le livre,
et cest un bonheur qui marrivera peut-être. ».
On a pu ainsi voir en Tocqueville un critique de la démocratie
qui saisissait en cette dernière les prémisses
de la décadence. Il semble néanmoins que cette
approche demeure superficielle. Tocqueville distingue avant
tout lidée de démocratie de celle de révolution.
Dans notre tradition française, les deux notions sont
intimement liées. Si lAmérique devient
un champ dinvestigation, cest parce quelle
nous présente une démocratie non révolutionnaire.
Quid de la révolution américaine ? Il sagit
dune révolution toute particulière qui
na pas vraiment connu le combat et les passions qui
ont animé la France, combats contre un ancien monde
aristocratique. La démocratie américaine est
le fruit dune émigration et dune réinstallation
sur un territoire vierge. Penser la démocratie exige
donc de sortir de cette détermination empirique que
nous offre la France afin de pouvoir la saisir en dehors de
la notion de révolution. Dès lors, on pourra
sinterroger sur les conséquences de la démocratie
comme type dorganisation sociale.
Tocqueville a été très marqué
par son arrière grand-père, Malesherbes qui
na pu échapper à léchafaud
pendant la Terreur. Ayant exercé un rôle politique
majeur, Malesherbes sest fait tour à tour défenseur
du peuple devant le roi et du roi devant le peuple dès
lors que la démocratie prenait la pente de la tyrannie.
Dans toutes ces situations, il était animé par
la défense des libertés. Cette figure familiale
est sans doute essentielle pour saisir le sens de la réflexion
de Tocqueville et éviter de réduire sa pensée.
Tocqueville ne cherche en rien à reconstruire une société
aristocratique ; cette société, née
de la féodalité, renvoie à une époque
révolue. La démocratie est un fait présent
qui est le résultat dune histoire. Il sagit
donc de saisir comment la liberté peut surgir et sexercer
dans la société démocratique, de mieux
comprendre cet état social nouveau, de créer
une « science politique nouvelle pour un monde
nouveau ». Létude de la société
démocratique américaine va donc permettre cette
analyse pour conduire à une réflexion plus générale
encore sur la notion de démocratie.
2. Les deux Démocratie :
2.1 . LAmérique
Lintroduction à la première Démocratie
constitue un texte fondateur. Tocqueville, en soulignant que
la démocratie se caractérise avant tout par
légalité des conditions, montre que son
surgissement semble être le résultat dun
processus inéluctable depuis que la royauté
capétienne a été réorganisée.
Le passage dun état social aristocratique à
un état social démocratique est rendu possible
par la progression irrésistible de légalité
des conditions :
« Une grande révolution démocratique,
s'opère parmi nous: tous la voient, mais tous ne
la jugent point de la même manière. Les uns
la considèrent comme une chose nouvelle, et, la prenant
pour un accident, ils espèrent pouvoir encore l'arrêter;
tandis que d'autres la jugent irrésistible, parce
qu'elle leur semble le fait le plus continu, le plus ancien
et le plus permanent que l'on connaisse dans l'histoire.
[
]
Lorsqu'on parcourt les pages de notre histoire, on ne rencontre
pour ainsi dire pas de grands événements qui
depuis sept cents ans n'aient tourné au profit de
l'égalité.
[
]
Si, à partir du XIe siècle, vous examinez
ce qui se passe en France de cinquante en cinquante années,
au bout de chacune de ces périodes, vous ne manquerez
point d'apercevoir qu'une double révolution s'est
opérée dans l'état de la société.
Le noble aura baissé dans l'échelle sociale,
le roturier s'y sera élevé ; l'un descend,
l'autre monte. Chaque demi-siècle les rapproche,
et bientôt ils vont se toucher.
[
]
Et ceci n'est pas seulement particulier à la France.
De quelque côté que nous jetions nos regards,
nous apercevons la même révolution qui se continue
dans tout l'univers chrétien.
[
]
Serait-il sage de croire qu'un mouvement social qui vient
de si loin pourra être suspendu par les efforts d'une
génération? Pense-t-on qu'après avoir
détruit la féodalité et vaincu les
rois, la démocratie reculera devant les bourgeois
et les riches ? S'arrêtera-t-elle maintenant
qu'elle est devenue si forte et ses adversaires si faibles ?
Où allons-nous donc ? Nul ne saurait le dire ;
car déjà les termes de comparaison nous manquent:
les conditions sont plus égales de nos jours parmi
les chrétiens qu'elles ne l'ont jamais été
dans aucun temps ni dans aucun pays du monde; ainsi la grandeur
de ce qui est déjà fait empêche de prévoir
ce qui peut se faire encore. »
Lanalyse historique montre ainsi que tout semble conduire
la société vers la démocratie. Le propre
de létat social démocratique est alors
limpossibilité de différencier les citoyens
par des privilèges et légalité
des conditions prend également la forme dune
égalité des chances.
En dehors des raisons particulières qui ont conduit,
comme nous lavons vu, Tocqueville à séloigner
pour un temps de la France, on peut se demander pourquoi lAmérique
devient le lieu dune réflexion sur la démocratie ?
Tocqueville répond dabord quil sagit
du pays idéal où observer cette égalité
des conditions :
« Ce n'est donc pas seulement pour satisfaire
une curiosité, d'ailleurs légitime, que j'ai
examiné l'Amérique ; j'ai voulu y trouver
des enseignements dont nous puissions profiter. On se tromperait
étrangement si l'on pensait que j'aie voulu faire
un panégyrique; quiconque lira ce livre sera bien
convaincu que tel n'a point été mon dessein ;
mon but n'a pas été non plus de préconiser
telle forme de gouvernement en général ;
car je suis du nombre de ceux qui croient qu'il n'y a presque
jamais de bonté absolue dans les lois ; je n'ai
même pas prétendu juger si la révolution
sociale, dont la marche me semble irrésistible, était
avantageuse ou funeste à l'humanité ;
j'ai admis cette révolution comme un fait accompli
ou prêt à s'accomplir, et, parmi les peuples
qui l'ont vue s'opérer dans leur sein, j'ai cherché
celui chez lequel elle a atteint le développement
le plus complet et le plus paisible, afin d'en discerner
clairement les conséquences naturelles, et d'apercevoir,
s'il se peut, les moyens de la rendre profitable aux hommes.
J'avoue que dans l'Amérique j'ai vu plus que l'Amérique ;
j'y ai cherché une image de la démocratie
elle-même, de ses penchants, de son caractère,
de ses préjugés, de ses passions; j'ai voulu
la connaître, ne fût-ce que pour savoir du moins
ce que nous devions espérer ou craindre d'elle. »
Mais que peut-on trouver en Amérique quon ne
trouve pas en France ?
Pour comprendre cette volonté daller étudier
les institutions américaines afin de mieux saisir et
réfléchir lidée de démocratie,
il est nécessaire dopérer une distinction
entre démocratie et révolution. Notre tradition
française peut avoir tendance à lier ces deux
notions puisque dans une dimension empirique, la démocratie
est liée à la révolution française.
Or, nous avons vu le peu dégard que Tocqueville
a pour la révolution. Par ailleurs, une analyse théorique
doit savoir se défaire de tout brouillage empirique.
Or, lAmérique nous offre le spectacle dune
démocratie non révolutionnaire. On pourrait
rétorquer que la démocratie américaine
est aussi née dune révolution, toutefois,
il sagit dune révolution radicalement différente
puisquelle ne consistait pas à détruire
et à combattre un ancien monde aristocratique. Dès
lors, elle est vierge de toutes ces passions qui animent la
démocratie française et ses combats. La démocratie
américaine est avant tout née dune émigration
et de la conquête dun territoire vierge. Même
si une telle approche nécessite de sinterroger
sur le sort des Indiens, elle nous permet de mieux saisir
lidée de démocratie.
2.2 Les institutions démocratiques
La première Démocratie est consacrée
à lanalyse de la démocratie des Etats-Unis,
à son fonctionnement, son organisation politique et
juridique. Il sagit dun texte avant tout descriptif.
La seconde Démocratie va porter sur le fonctionnement
de la démocratie en elle-même et donc faire apparaître
les problèmes que toute organisation démocratique
rencontre.
Plan du texte :
Première partie
Chapitre I : Configuration extérieure de l'Amérique
du Nord
Chapitre II : Du point de départ et de son importance
pour l'avenir des Anglo-Américains
Chapitre III : État social des Anglo-Américains
Chapitre IV : Du principe de la souveraineté du
peuple en Amérique
Chapitre V : Nécessité d'étudier
ce qui se passe dans les États particuliers avant de
parler du gouvernement de l'Union
Chapitre VI : Du pouvoir judiciaire aux États-Unis
et de son action sur la société politique
Chapitre VII : Du jugement politique aux États-Unis
Chapitre VIII : De la constitution fédérale
Deuxième partie
Chapitre I : Comment on peut dire rigoureusement qu'aux
États-Unis c'est le peuple qui gouverne
Chapitre II : Des partis aux États-Unis
Chapitre III : De la liberté de la presse aux
États-Unis
Chapitre IV : De l'association politique aux États-Unis
Chapitre V : Du gouvernement de la démocratie
en Amérique
Chapitre VI : Quels sont les avantages réels que
la société américaine retire du gouvernement
de la démocratie
Chapitre VII : De l'omnipotence de la majorité
aux États-Unis et de ses effets
Chapitre VIII : De ce qui tempère aux États-Unis
la tyrannie de la majorité
Chapitre IX : Des causes principales qui tendent à
maintenir la république démocratique aux États-Unis
Chapitre X : Quelques considérations sur l'état
actuel et l'avenir probable des trois races qui habitent le
territoire des États-Unis
Tocqueville sattache ainsi à étudier
dans un premier temps les rapports entre les trois pouvoirs
institutionnels et analyse de la constitution fédérale.
Il commence par faire apparaître les conditions de naissance
de la démocratie américaine et rend dailleurs
hommage aux Indiens. Ces analyses ne sont pas sans faire penser
à Montesquieu qui montre en quoi lesprit des
lois résulte dun agencement complexe et de circonstances.
Même sil sen détache en refusant
de prendre les démocraties anciennes comme modèles.
Il souligne un point essentiel : létat social
démocratique est apparu avant même que ne soient
établies les institutions. Il nest ainsi pas
nécessaire que les institutions soient démocratiques
pour que létat social le soit. On peut saisir
ici en quoi cette idée peut être riche denseignement
pour la France de la monarchie de juillet. La démocratie
est inéluctable, il sagit donc de faire en sorte
que les institutions correspondent à létat
social du pays. En dautres termes, il faut donc faire
en sorte que la société démocratique
devienne bonne. Pourquoi la démocratie américaine
est-elle un bon modèle ? Parce quelle ne
sest pas perdue dans la représentativité.
Cest bien le peuple qui gouverne.
Cette critique apparente de la représentativité
pourrait nous faire penser ici aux analyses de Rousseau dans
le Contrat social. Ce dernier, en effet, en réfléchissant
sur les conditions à partir desquelles une autorité
politique peut être légitime, est conduit à
faire une critique radicale de toute forme de représentativité.
Si lEtat légitime est celui qui garantit la liberté
comme valeur politique absolue (« renoncer à
sa liberté, cest renoncer à sa qualité
dhomme, aux droits de lhumanité et même
à ses devoirs »), celle-ci exige que le
peuple soit souverain sans intermédiaires. La représentation
est alors dénoncée comme ce qui particularise
toujours les intérêts : la loi est lexpression
de la volonté générale et ne sert que
lintérêt général. Toute forme
de représentation risque ainsi de remettre en cause
lintérêt général en se mettant
à servir des intérêts particuliers. En
dautres termes, si la liberté est lobéissance
à la loi quon sest prescrite, la liberté
ne peut se déléguer.
Pourtant, en soulignant que cest bien, en Amérique,
le peuple qui gouverne, Tocqueville ne suit nullement les
analyses de Rousseau. En effet, dans le Contrat social, au
nom de lintérêt général et
de la liberté, Rousseau soppose radicalement
à toute forme dassociation qui, selon lui, réintroduit
toujours des particularismes et qui conduit la volonté
générale à errer (Du Contrat social,
Livre 2, chap 3). Tocqueville voit, dans une telle analyse
ce qui, dans la Révolution française, a conduit
à la Terreur, à la captation du pouvoir au profit
dun seul et au despotisme. Tocqueville voit dans cet
effort pour protéger la volonté générale
de tout particularisme une toute-puissance de lEtat,
une puissance absolue accordée à la volonté
générale qui constitue les conditions de la
tyrannie en réduisant lindividu à néant.
Si Marx voit dans cette approche de Rousseau la confirmation
selon laquelle la Révolution française na
été finalement quune révolution
de la bourgeoisie imposant ses intérêts face
à laristocratie, Tocqueville y voit une construction
purement théorique détruisant lindividu.
En effet, Rousseau considère que lun des moyens
de réduire la tension entre la volonté générale
et la volonté de lindividu est la force (« on
le forcera à être libre »), Tocqueville,
au contraire, considère que seules les associations
peuvent permettre aux citoyens de ne pas être détruits
par lEtat. Cest pourquoi après avoir rappelé
que cest le peuple qui gouverne, il va présenter
deux facteurs essentiels : la liberté de la presse
et lexistence des associations nécessaires parce
que dans une démocratie lindividu est faible
face à la toute puissance de lEtat. Nous sommes
ainsi au cur dune préoccupation de Tocqueville
: la Révolution a conduit à la Terreur et non
à une démocratie véritable. En Amérique,
parce que la démocratie nest pas née de
la révolution, nous pouvons mieux la penser.
2.3 La deuxième Démocratie
La deuxième Démocratie paraît
en 1840 et ne rencontre pas le même succès que
la première. Elle se présente au premier abord
comme une suite de questions précises sur des faits
précis abordant linfluence de la démocratie
sur quatre domaines qui constituent les quatre partie de louvrage :
le mouvement intellectuel aux Etats-Unis, les sentiments des
américains, les murs et la société
politique. Dans son avertissement il énonce ainsi les
points suivants :
« Les Américains ont un état
social démocratique qui leur a naturellement suggéré
de certaines lois et de certaines murs politiques
Ce même état social a, de plus, fait naître,
parmi eux, une multitude de sentiments et d'opinions qui
étaient inconnus dans les vieilles sociétés
aristocratiques de l'Europe. Il a détruit ou modifié
des rapports qui existaient jadis, et en a établi
de nouveaux. L'aspect de la société civile
ne s'est pas trouvé moins changé que la physionomie
du monde politique.
J'ai traité le premier sujet dans l'ouvrage publié
par moi il y a cinq ans, sur la démocratie américaine.
Le second fait l'objet du présent livre. Ces deux
parties se complètent l'une par l'autre et ne forment
qu'une seule oeuvre. »
Si Tocqueville ne reprend pas le terme de sociologie inventé
par Auguste Comte, cest pourtant bien ici à luvre
dun sociologue que nous avons à faire. Tout au
long de cette deuxième démocratie, il va sattacher
à montrer quil faut expliquer les phénomènes
sociaux à partir des croyances et des actions des hommes.
Une telle approche consiste alors à retrouver les raisons
et les causes qui les produisent. Tocqueville va alors énoncer
tout un ensemble de lois en partant de lanalyse de faits
précis.
Or, ce qui caractérise avant tout les sociétés
démocratiques est légalité. Pourtant,
il ne sagit pas de penser que dans une société
démocratique, tous les traits sopposent radicalement
à ceux de la société aristocratique.
On retrouve parfois dans les sociétés démocratiques
des éléments des sociétés aristocratiques.
Ce que Tocqueville construit est alors ce que Weber nommera
plus tard un "idéal-type", à savoir
un outil d'investigation qui permet de définir un phénomène
social par ses caractères les plus généraux
observables dans tous les types de société.
L'idéal-type est un modèle, une construction
intellectuelle, qui permet d'extraire de la réalité
empirique certains traits caractéristiques. C'est un
outil qui permet d'utiliser des concepts simples pour pouvoir
appréhender une réalité sociale complexe
et multiforme. Dès lors, les types conceptuels peuvent
se mélanger dans la réalité toujours
plus complexe.
Analysant létat social démocratique, Tocqueville
va ainsi étudier les conséquences de légalité.
Lanalyse sociologique na pas pour but dentériner
des faits, mais bien de saisir ici un monde nouveau. Il ne
faut pas voir alors dans ses textes, une critique de la démocratie
et une nostalgie de laristocratie, la démocratie
est inéluctable, mais toute analyse scientifique sérieuse
conduit aussi à montrer aussi les dangers. La démocratie
est déjà là, il faut donc apprendre à
la connaître en comprendre les risques et les enjeux :
« J'ai pensé que beaucoup se chargeraient
d'annoncer les biens nouveaux que l'égalité
promet aux hommes, mais que peu oseraient signaler de loin
les périls dont elle les menace. C'est donc principalement
vers ces périls que j'ai dirigé mes regards,
et, ayant cru les découvrir clairement, je n'ai pas
eu la lâcheté de les taire. »
Parmi ces lois énoncées par Tocqueville se
trouvent donc les effets positifs et négatifs de légalité.
Sans présenter ici les multiples lois que Tocqueville,
nous pouvons souligner que Tocqueville voit dans létat
démocratique trois aspects principaux : la primauté
du principe dégalité, la croissance de
lEtat centralisateur et luniformisation des modes
de vie et de pensée. Les démocraties modernes
laissent apparaître une nouvelle forme de despotisme
qui tient au pouvoir démesuré de lopinion
majoritaire. Ce nest pas simplement dans le champ politique
que lopinion impose sa loi mais dans tous les domaines.
Par ailleurs, lEtat tutélaire qui centralise
produit une dépolitisation des citoyens qui renoncent
à leur libre-arbitre et développent une forme
dapathie et de conformisme. Ce nest donc ni lanarchie,
ni la tyrannie qui menacent la démocratie, mais le
conformisme à travers une démission des citoyens
de leur appartenance à la sphère politique,
un renferment sur soi et un triomphe de lindividualisme.
Lopinion publique nest plus alors ce qui protège
de toute tentation de lEtat dexercer un pouvoir
arbitraire, mais elle risque douvrir la voie à
une forme de despotisme doux. Cest dans cette perspective
que les contre-pouvoirs (associations, presse
) deviennent
nécessaires.
L'égalité, qui rend les hommes indépendants
les uns des autres, leur fait contracter l'habitude et le
goût de ne suivre, dans leurs actions particulières,
que leur volonté. Cette entière indépendance,
dont ils jouissent continuellement vis-à-vis de leurs
égaux et dans l'usage de la vie privée, les
dispose à considérer d'un oeil mécontent
tou-te autorité, et leur suggère bientôt
l'idée et l'amour de la liberté politique. Les
hom-mes qui vivent dans ce temps marchent donc sur une pente
naturelle qui les dirige vers les insti-tutions libres. Prenez
l'un d'eux au hasard: remontez, s'il se peut, à ses
instincts primitifs - vous découvrirez que, parmi les
différents gouvernements, celui qu'il conçoit
d'abord et qu'il prise le plus, cest le gouvernement
dont il a élu le chef et dont il contrôle les
actes.
« De tous les effets politiques que produit
l'égalité des conditions, cest cet amour
de l'indépendance qui frappe le premier les regards
et dont les esprits timides s'effrayent davantage, et l'on
ne peut dire qu'ils aient absolument tort de le faire, car
l'anarchie a des traits plus effrayants dans les pays démocratiques
qu'ailleurs. Comme les citoyens n'ont aucune action les
uns sur les autres, à l'instant où le pouvoir
national qui les contient tous à leur place vient
à manquer, il semble que le désordre doit
être aussitôt à son comble, et que, chaque
citoyen s'écartant de son côté, le corps
social va tout à coup se trouver réduit en
poussière.
Je suis convaincu toutefois que l'anarchie n'est pas le
mal principal que les siècles démocratiques
doivent craindre, mais le moindre.
L'égalité produit, en effet, deux tendances :
l'une mène directement les hommes à l'indépendance
et peut les pousser tout à coup jusqu'à l'anarchie,
l'autre les conduit par un chemin plus long, plus secret,
mais plus sûr, vers la servitude.
Les peuples voient aisément la première et
y résistent ; ils se laissent entraîner
par l'autre sans la voir; il importe donc particulièrement
de la montrer.
Pour moi, loin de reprocher à l'égalité
l'indocilité qu'elle inspire, cest de cela
principalement que je la loue. Je l'admire en lui voyant
déposer au fond de l'esprit et du cur de chaque
homme cette notion obscure et ce penchant instinctif de
l'indépen-dance politique, préparant ainsi
le remède au mal qu'elle fait naître. C'est
par ce côté que je m'attache à elle. »
Bibliographie
Textes :
- Edition Gallimard des uvres complètes
- De la Démocratie en Amérique, Paris,
GF, 1981, texte présenté par F.Furet
- De la Démocratie en Amérique, Paris,
Vrin, 1990. Edition critique de E. Nolla
- LAncien Régime et la Révolution,
Paris, GF, 1988, présenté par F. Mélonio
- Sur le paupérisme, Paris, Allia, 1999
- Tocqueville Oeuvres, Gallimard, 3 vol, La Pléiade
Etudes sur Tocqueville :
- Antoine Agnès, LImpensé de la
démocratie, Paris, Fayard, 2003
- Aron Raymond, Les Etapes de la pensée sociologique,
Paris, Gallimard, 1967
- Audier Serge, Tocqueville retrouvé, Paris,
Vrin, 2004
- Benoît Jean-Louis, Comprendre Tocqueville,
Paris, A.Colin, 2004
- Coenen-Huther Jacques, Tocqueville, Pars, PUF 1997
- Lefort Claude, Essais sur le Politique. XIXè-XXè
siècles, Paris, Seuil, 1986
- Manent Pierre, Tocqueville et la Nature de la Démocratie,
Paris, Julliard, 1982
- Boudon, Tocqueville aujourdhui,
Editions Odile Jacob, mai 2005
Liens sur le web
Pour trouver les textes de Tocqueville en ligne :
En accès libre à la Bibliothèque
Nationale de France :
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