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Le réel est lointain, cela est indéniable. Question suivante
: est-il physique ou non-physique ? J'entends : est-il
dans sa totalité descriptible, au moins en droit, par le moyen
d'une science exacte (et, de préférence, unifiée) ? La science,
en dêautres termes, peut-elle viser une réalité en soi ? Peut-elle
espérer devenir un jour une ontologie ou, plus précisément,
l'ontologie ?
Répondront oui sans réfléchir beaucoup d'hommes de science
pour qui est impensable toute réponse plus nuancée. Répondront
également par l’affirmative beaucoup d'esprits qui, avec Descartes,
estiment assurément que la science construit ses concepts
mais qui (toujours avec Descartes, même s'ils ne le suivent
pas en ses raisons) considèrent quêen définitive ces construits
décrivent ce qui est.
Cette attitude est raisonnable et naturelle et je ne l'attaque
pas a priori. Mais je me penche sur la physique fondamentale
telle quêelle existe aujourdêhui, celle des atomes et des
particules. Entrant dans le détail du formalisme mathématique
qui la sous-tend, je le vois tout entier fondé sur les notions
de "préparation des systèmes"et de "mesure des observables".
J'observe que ces bases sont anthropocentriques. Je cherche
si quelqu'un a réussi à les remplacer par d'autres qui ne
le seraient pas. Je constate qu'aucun essai fait dans ce sens
n'est convaincant. Et je pense donc pouvoir conjecturer que
la physique fondamentale ne saurait décrire fidèlement une
quelconque réalité en soi.
En d'autres termes, le réel en soi, qui a bien un sens, est
voilé : du moins je le crois.
(Bernard d'Espagnat, Un atome de sagesse, Le Seuil,
1982)
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