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Son épée d'Académicien
M. Pierre Mazeaud, élu le lundi 12 décembre
2005, dans la section générale, au fauteuil
laissé vacant par le décès d'Alice Saunier-Séïté,
a reçu son épée dAcadémicien
le vendredi 30 juin, au cours dune cérémonie
qui sest déroulée dans le salon des Maréchaux
du Palais-Royal, sous la présidence de M. Jean Foyer,
président du comité dhonneur, et de M.
Alain Lancelot, ancien directeur de Sciences Po, président
du comité dorganisation.
Jean Foyer faisant l'éloge du récipiendaire
avant de lui remttre son épée.

A cette occasion, il a souhaité rendre hommage à
son oncle Henri Mazeaud, élu membre de l'Académie
le 10 février 1969 dans la section Législation,
droit public et jurisprudence, en choisissant de se faire
remettre l'épée d'académicien de ce dernier,
après y avoir fait apporter quelques modifications
personnelles. Celles-ci sont d'ailleurs détaillées
par Pierre Mazeaud en personne dans le discours de remerciement
qu'il a prononcé à cette occasion et que nous
vous proposons dans son intégralité ci-dessous.
ALLOCUTION
de M. PIERRE MAZEAUD
Mes Chers Amis,
Permettez-moi, rompant avec les usages, de vous donner ce
titre sans en énumérer aucun autre, car cette
réunion est toute entière sous le signe de l'amitié.
Cette qualité vous est commune à tous qui êtes
venus ce soir et c'est pour moi la plus précieuse :
mes chers amis.
Il y a pourtant un titre que je dois citer. Le vôtre
mes chers confrères qui m'avez accueilli dans votre
compagnie. A vous, membres de l'Institut, je tiens à
exprimer ma reconnaissance. Sachez que j'apprécie très
haut l'honneur le méritais-je ?
que vous m'avez fait en m'appelant auprès de vous.
Cet honneur je l'ai particulièrement ressenti :
car c'est au siège d'Alice Saunier-Séïté
que vous m'avez élu. J'aurai bientôt à
retracer devant l'Académie sa vie tout à la
fois exceptionnelle et étonnante. Notice prévue
pour le 29 janvier prochain.
Mes remerciements iront d'abord à Jean FOYER qui ayant
cédé à l'amitié, a accepté
de prendre la tête du Comité qui a été
constitué et dont je remercie tout particulièrement
chacun des membres qui ont bien voulu courir le risque de
me servir de caution. Au nom de ce comité, vous venez
de m'offrir cette épée. Ne doutez pas de mon
émotion de l'avoir reçue de vous. Si cette épée
que vous me remettez est infiniment précieuse comme
uvre d'art par les maîtres hier Leoguany,
aujourd'hui Dey expert en armes anciennes , elle l'est
encore plus comme ayant appartenu à mon oncle Henri
Mazeaud, ancien membre de votre compagnie. Elle m'est aussi
très chère comme témoignage de l'affection
qui m'entoure aujourd'hui.
S'il est vrai que parvenant au soir de sa vie on a vu disparaître
tant d'êtres, parents et amis, on est porté à
se croire de plus en plus isolé, combien il est doux
de savoir qu'il n'en est rien, votre présence en est
le témoignage.
Quel réconfort de vous avoir vu, mon cher Alain Lancelot,
accepter de prendre l'initiative de cette manifestation, d'avoir
eu comme trésorier de l'Association mon ami le Président
Cieutat, de savoir ne pas avoir eu à compter les efforts
de Madame Willame et des agents du Conseil constitutionnel,
sous la ferme autorité du secrétaire général
de cette institution, Jean-Eric Schoettl.
Il me faut désormais respecter la coutume, c'est-à-dire,
dans une circonstance comme celle-ci, raconter sa vie. Rassurez-vous
je ne céderai pas à cet usage. Comment le pourrais-je
après les termes laudatifs par lesquels mes amis viennent
de retracer ma carrière ?
Cher Jean Foyer, vous avez débuté votre propos
par une citation latine. Si vous ne l'aviez pas fait, cela
n'aurait plus été Jean Foyer. Alain Lancelot
a fait de même. On se sent quelque peu obligé.
Alors à mon tour, et pour vous manifester ma gratitude,
je dirai que vous m'avez tout appris et notamment que le droit
est l'art du bien et du juste « jus est ars
boni et aequi ». Cher Ami vous avez prononcé
des paroles trop élogieuses, elles m'ont touché
au plus profond du cur. Sachez que je nourris pour vous
des pensées tout aussi généreuses mais
également infiniment respectueuses et pleines
d'affection.
Vous avez évoqué l'époque où vous
étiez Garde des Sceaux, puis celle où vous avez
présidé la Commission des Lois. J'ai eu l'honneur
en effet de vous servir, bien modestement. Mais travaillant
avec vous c'est le droit et le service de l'Etat que l'on
servait avant tout, valeurs dont Michel Debré nous
enseignait également le sens et l'importance. Quel
maître exceptionnel vous avez été, quelle
joie d'avoir été à vos côtés.
Puisque vous avez évoqué ma famille, il est
vrai que je suis né dans un bain de juristes :
mon grand-père, mes deux oncles Henri et Léon
et mon père Jean. Mais c'est vous qui m'avez installé
dans cette carrière juridique et politique, même
si j'ai quelque peu trahi, passant du droit privé au
droit public ! Trahison d'autant plus grave que comme
vous l'avez écrit dans vos mémoires toutes récentes :
« Il est plus aisé à un privatiste
de s'appliquer au droit constitutionnel qu'à un publiciste
au régime hypothécaire ou à l'effet déclaratif
de partage. » Aujourd'hui je vous retrouve avec
joie, vous qui avez été à l'origine de
ma candidature.
Comme tous mes collègues qui siégèrent
avec Alain Lancelot au Conseil constitutionnel j'en garderai
un souvenir inoubliable. Il a fait entendre au sein de notre
collège une voix impérissable, faite de profondeur
et d'humour, de conviction et de tolérance. Cher Alain,
je vois encore ton sourire ironique quand nous devions dans
nos décisions tenir compte de la jurisprudence du Conseil
d'Etat nous étions nombreux à avoir siégé
en son sein ! Mais c'est à l'ami qui lui aussi
a été trop élogieux que je veux dire
ma gratitude et mon affection. Il est vrai que chaque montagne
a sa face Sud et sa face Nord. Mais tout dépend de
la latitude. Ici dans nos massifs, c'est le Nord le plus difficile
d'où sans doute mon caractère ombrageux. C'est
vrai « Mourir si possible en montagne, la belle
affaire, mais vieillir ! »
La coutume est aussi de décrire son épée.
C'est elle que je vais laisser parler.
Cette épée va en quelque sorte reprendre du
service. Avant d'être mienne, elle fut en effet l'épée
de mon oncle Henri qui a siégé à l'Académie
25 années, jusqu'en 1993. Passage de flambeau, c'est
une métaphore sportive. Vous savez combien celles-ci
me sont chères.
Henri Mazeaud, qu'un grand nombre ici ont connu, était
beaucoup pour moi. Nous l'appelions le grand aîné,
il était en effet le chef du clan Mazeaud.
Cette épée il l'avait choisie avec soin et attention.
Il a même tenu à ce qu'elle comporte, dans ses
ornements, toute une symbolique familiale et personnelle.
Le Président André Damien l'a décrite
dans la Notice qu'il consacra en 1996, à la vie et
aux travaux de mon oncle.
Je n'entends nullement revenir sur les symboles qu'il avait
choisis, mais seulement, puisque Jean Foyer l'a rappelé,
sur l'esprit de cette épée qui est dans la devise
des Nassau : « Je maintiendrai ».
Devise que je fais volontiers mienne, car elle prend chez
moi une résonance gaullienne. C'est savoir dire non,
c'est ne pas craindre d'être contestataire, ce que finalement
j'ai été bien souvent, notamment en politique.
Henri Mazeaud ne m'avait pas laissé beaucoup de place
sur cette épée... Il en restait assez, heureusement,
pour que je la personnalise, sans la transformer pour autant
en piolet ! Je me suis contenté de lui apporter
des symboles supplémentaires, qui me sont propres :
un dauphin, une montagne, quelques lettres, un sphinx, une
croix de lorraine.
Le dauphin et la montagne ne symbolisent pas une rencontre
improbable entre deux éléments alchimiques opposés,
entre la mer et les massifs rocheux... Il s'agit même,
au contraire, de deux éléments qui se rejoignent,
comme je vais tenter de vous le démontrer.
En effet, ce dauphin, qui est gravé sur le pommeau,
représente le Dauphiné. Et le Dauphiné
pour moi signifie beaucoup de choses !
Je pourrais évoquer le quaternaire, lorsque le Dauphiné
était recouvert par des glaciers descendant des Alpes...
un paradis pour les alpinistes ! Mais le dauphin ne nous
oblige pas heureusement à remonter si
loin dans le temps : en tant que symbole il n'apparaît,
en effet, qu'à partir de 1038, sur le blason des premiers
comtes d'Albon qui se succédèrent à la
tête du comté, au sud de Vienne, autour de Grenoble
et de Briançon. Ce dauphin était un peu particulier
puisque il était ainsi décrit : « Dauphin
d'azur, barbé, loré, peautré et oreillé
de gueules ».
Consolidé par la maison de Bourgogne, l'emblème
animal du Dauphiné dut par la suite partager son espace
avec les lys de France, créant ainsi un nouveau blason :
celui de Charles, le futur Charles V, qui prit le nom
de Dauphin.
Le dauphin figure toujours sur le blason du Dauphiné
et, parfois, sur celui de Grenoble, avec les trois roses des
armoiries de la capitale, la ville de mon enfance et de ma
jeunesse. Il est là, sur cette épée.
Il est vrai que les guerres delphino-savoyardes furent nombreuses
et que j'ai aussi beaucoup aimé la Savoie, qu'elle
soit haute ou qu'elle soit basse. Mais on ne peut me reprocher
la représentation de ce dauphin puisque la montagne
les réunit et que j'ai tenu à ce que celle-ci
figure aussi sur l'épée, sur la partie supérieure
de la fusée.
La montagne... Faut-il que je justifie sa représentation ?
Celle qui est gravée revêt une importance toute
particulière puisqu'il s'agit de l'Everest. Cela me
ramène trente ans en arrière, lorsque la première
expédition française est arrivée au sommet.
J'ai voulu rendre hommage à la tradition de l'alpinisme
qui a toujours prévalu dans notre pays, et, au-delà
même de nos frontières, aux plus grands représentants
de cette pratique, dont nombreux, français ou étrangers
sont aujourd'hui parmi nous.
L'alpinisme se vit avec passion, il appartient à ceux
qui se donnent les moyens d'atteindre les objectifs qu'ils
se sont fixés, qui ne s'engagent pas qu'à moitié,
qui connaissent la valeur de la solidarité entre les
hommes, qui savent que c'est en s'encordant à ses semblables
que l'être humain s'accomplit. Et cette expérience
de la montagne ne vaut-elle pas pour toute aventure humaine ?
Sur la partie basse de la fusée apparaissent cinq lettres :
- « J.S. », c'est-à-dire
Jeunesse et Sports. Deux valeurs inestimables ! Deux
valeurs que je me suis efforcé de servir comme
secrétaire d'Etat entre 1973 et 1976.
- « LEX » : la loi, le droit, l'Assemblée
nationale et plus particulièrement sa commission
des Lois que j'ai eu l'honneur de présider de 1987
à 1988 puis, de nouveau de 1993 à 1998,
années qui furent peut-être les plus satisfaisantes
de ma vie politique et auxquelles je ne peux songer sans
nostalgie.
A été ajoutée, sur la
partie supérieure de la chape du fourreau, une représentation
du sphinx en bronze doré, réalisé par
le sculpteur Fenosa, qui surmonte la porte monumentale du
Conseil constitutionnel et ouvre sur le péristyle de
Chartres.
Lors de son inauguration en mars 1973, le Président
Gaston Palewski avait bien résumé ce que représentait
ce sphinx : « Au-dessus de la porte...
Fenosa a dressé ce sphinx, emblème du Conseil
constitutionnel, qui souligne la discrétion et le silence
dont sont entourées nos prises de décision...
Son visage est plein d'une majestueuse sérénité
et ses griffes sont prêtes à déchirer
ceux qui s'insurgeraient contre nos arrêts. Nous ne
pouvons recourir qu'à ces armes parlantes, notre statut
nous obligeant au silence ».
Evidemment, le caractère énigmatique de cette
créature fantastique n'en fait pas nécessairement
le meilleur symbole pour le Conseil constitutionnel :
la solide République de Chinard, dont la reproduction
apparaît d'ailleurs à plusieurs endroits du bâtiment,
remplit aussi sinon mieux cette fonction. La tranquillité
de sa posture et la sérénité de son regard
symbolisent de façon plus rassurante cette sécurité
juridique à laquelle je me suis consacré à
la présidence du Conseil !
Mais je suis passé si souvent sous ce sphinx que je
m'y suis attaché. Il a d'ailleurs également
le mérite de rappeler aux membres du Conseil le prix
de la réflexion à l'intérieur de nos
murs et celui du silence à l'extérieur. A tous,
il nous rappelle la marche du temps et donc la modestie de
la condition humaine : quatre jambes, puis deux, puis
trois.
Il y a, enfin, sur la partie inférieure du fourreau
cette fois, une croix de Lorraine : cette croix de Lorraine
héroïque qui tient tête à la barbarie
de la croix gammée.
Croix d'Anjou, croix de Lorraine, à double traverse,
elle nous vient de loin, comme un signe de ralliement, puis
un emblème de la lutte pour la patrie, entre 1871 et
1918 d'abord et surtout à partir de 1940. Symbole de
la France libre, motif du mémorial à Colombey-les-deux-Eglises,
je tenais à ce qu'elle soit présente, elle correspond
à mon engagement et à ma fidélité
au Gaullisme.
Au dos de la chape apparaît l'inscription suivante :
« Pierre Mazeaud élu à lAcadémie
des sciences morales et politiques le 12 décembre 2005 ».
Mais sur la lame, en dessus de la devise des Nassau, on peut
également lire : « Cette épée
a appartenu à Henri MAZEAUD, élu à l'Académie
des sciences morales et politiques le 10 février 1969 ».
Ainsi, à travers le temps, à travers cette double
appartenance, l'épée demeure. Elle est comme
une passerelle entre le passé et le présent :
elle figure l'intemporalité du courage et du droit,
le legs de la patrie à la République, la filiation
de ceux pour lesquels rien n'est plus haut que les valeurs
de l'humanité.
Cette intemporalité m'invite à conclure mon
propos. Mesdames, Messieurs, je vous redis à tous ma
profonde gratitude.
Merci à toutes et à tous, merci mes chers amis.
* *
*
A son tour, l'Académie tient à
rendre hommage à Henri Mazeaud en publiant en ligne
l'intégralité des discours prononcés
en son honneur lors de la cérémonie de remise
de son épée d'Académicien ainsi que ses
remerciements personnels. Vous pourrez y lire une description
détaillée des symboles qu'il avait choisis et
qui ont été conservés par son neveu,
Pierre Mazeaud.
C'était le vendredi 23 janvier 1970...
ALLOCUTION
de M. le Doyen ALAIN BARRÈRE
Monsieur le Président,
Messieurs les Membres de l'Institut,
Mon cher collègue,
Mesdames, Messieurs.
En accueillant parmi les siens un professeur de notre Faculté,
l'Académie des Sciences Morales et Politiques a tenu
à rendre hommage à son talent, à sa compétence
et à la grande part qu'il a prise au développement
des disciplines juridiques.
En même temps, elle permet à notre Maison de
recevoir, en cette occasion, de nombreuses personnalités
qui, à des titres divers, se réclament de préoccupations
identiques aux siennes. Mais aussi se rassemblent ceux qui,
lui ayant apporté en un moment de leur vie leur propre
activité, n'ont pas cessé de lui appartenir.
A tous ces amis que le Doyen de la Faculté accueille
avec joie, je tiens à dire merci. Vous me permettrez
aussi d'adresser à Monsieur le Président René
Cassin, professeur honoraire de la Faculté, Prix Nobel
de la Paix, l'expression de nos sentiments d'admiration et
de respectueux attachement.
C'est sans nul doute, Monsieur et cher Collègue, dans
l'atmosphère familiale qu'a pu naître et se confirmer
votre vocation de juriste, puisque aussi bien les hommes de
droit vous ont toujours entouré et vous entourent :
votre grand-père fut un haut magistrat, votre père
était Premier Président honoraire de la Cour
de cassation, où l'un de vos frères siège
comme Conseiller, alors que l'autre est à vos côtés
dans notre Faculté.
Cette vocation s'est affirmée bien vite en vous, puisque,
à 19 ans, vous obteniez à Lyon votre licence
et que deux thèses remarquées vous valaient,
deux ans plus tard, le grade de docteur. Votre orientation
paraît, dès cette date, précisée :
vous vous orientez vers la préparation de l'agrégation
de droit privé. Vous faites vos premières leçons
en 1924, à la Faculté de Droit de Lille qui
vient de vous offrir une charge de cours. Déjà
votre jeune enseignement connaît ses premiers succès ;
ils ne tardent pas à mériter la consécration :
elle vous est donnée par la place de premier qui vous
échoit à la sortie du concours de 1926. Vous
revenez ainsi agrégé à la Faculté
de Lille qui a vu vos débuts de professeur.
Commence alors une carrière scientifique, épanouissement
des promesses que renferment vos thèses de doctorat
et qui se poursuivra, qui se poursuit encore, sans retours,
ni défaillance. Il ne m'appartient pas d'en retracer
les étapes et les uvres marquantes ; ceci
sera fait par une compétence plus autorisée
que la mienne, mais je puis dire que l'enseignement et la
recherche sont toujours demeurés en vous étroitement
associés.
C'est dans cette atmosphère de travail que votre carrière
se déroule. En 1930 vous êtes nommé professeur
titulaire à Lille ; vous y demeurez en tout quatorze
années, trop brèves assurément pour le
souhait de vos collègues et de vos étudiants.
Mais Paris vous appelle.
Notre Faculté vous confie en 1938 la charge du cours
d'enregistrement et, dès le 1" janvier 1939,
vous occupez un poste d'agrégé.
Mais, entre-temps, votre notoriété scientifique
a déjà attiré sur vous l'attention des
juristes étrangers. On vous demande en Pologne et,
conscient de l'importance du rayonnement intellectuel de la
France à l'étranger, vous acceptez le poste
de professeur qui vous est offert par l'Université
de Varsovie, où vous devenez bientôt Directeur
de l'Institut français, puis Chef de la Mission Universitaire
française en Pologne.
Vous me permettrez d'évoquer un nom : celui du
collègue qui fut alors appelé de Toulouse à
Paris pour vous suppléer pendant votre séjour
polonais. Je dois personnellement beaucoup trop au professeur
Jean Plassard, pour ne pas profiter de l'occasion qui m'est
ainsi offerte d'évoquer son nom. Mais, pour lui, comme
pour vous, la guerre allait interrompre la carrière
universitaire.
Vous êtes appelé par la mobilisation en septembre
1939 et versé dans l'administration militaire. Mais
votre ardeur ne peut se satisfaire de ce poste et vous demandez
votre affectation dans une unité combattante. On se
souvient alors de votre récent séjour en Pologne,
de la réussite qui a marqué vos efforts, comme
vous-même sans doute voulez témoigner de votre
amitié pour la nation qui vous a accueilli. Aussi êtes-vous
demandé dès le mois d'octobre par la Mission
militaire franco-polonaise.
Toutefois, ceci ne saurait vous suffire ; et lorsque
se prépare l'expédition de Norvège, vous
voulez être affecté à la Brigade polonaise
qui va se diriger vers le nord de l'Europe. Vous êtes
alors nommé sous-lieutenant. Puis après avoir
demandé votre mutation dans l'infanterie et avoir été
affecté au détachement français qui part
pour la Norvège, vous participez à la campagne
de Narvik, où votre bravoure est signalée par
une élogieuse citation à l'ordre de la Division.
L'armistice vous ramène en France par un détour
à Casablanca et vous allez pouvoir reprendre votre
place à la Faculté de Paris, pour enseigner.
désormais votre matière de prédilection :
le droit civil.
Vous y êtes bientôt nommé professeur sans
chaire, puis professeur titulaire, à la suite d'un
vote du Conseil qui fait sur votre nom l'unanimité
des votants, lesquels sont, à l'époque, au nombre,
qui nous laisse aujourd'hui songeurs, de 22.
Mais le hasard des attributions de chaires, au gré
des vacances dle cette époque troublée, vous
a réservé ses malices. Puis-je me permettre
de relever que la fiction administrative fait alors de vous
un professeur d'économie politique ? Mais tout
rentre bientôt dans l'ordre, dans l'ordre du droit et
de la raison, puisque vous êtes bientôt muté
de la chaire d'économie et législation industrielle
dans celle de droit civil que vous ne quitterez plus.
Allez-vous demeurer calmement à dispenser vos cours
et à commenter les arrêts, alors que la France
est encore aux prises avec les malheurs de la guerre ?
Vous n'avez pas tardé, du haut de votre chaire, à
préciser à vos étudiants vos sentiments
sur le devoir de continuer la lutte. Mais ce serait mal vous
connaître qu'imaginer qu'il vous serait possible de
rester inactif.
Vous entrez dans la résistance où vous êtes
bientôt chef de secteur au réseau Alliance, ayant
sous votre autorité la direction du secteur Somme-Oise-Seine-Inférieure
et celle
du secteur Nord-Pas-de-Calais que vous avez entièrement
reconstitué à la veille de la Libération.
Faut-il dire que vous procédez de votre appartement
parisien à des émissions de radio clandestines,
participez à la rédaction et à la diffusion
de la presse de la Résistance, que vous procurez aux
étudiants désireux d'échapper au service
du travail obligatoire les papiers qui leur sont nécessaires ?
La croix d'officier de la Légion d'honneur, une citation
à l'ordre de l'armée et la rosette de la Résistance
viendront consacrer l'importance de votre action, car vous
vous êtes engagé au mois d'octobre 1944 à
la 1re division blindée polonaise et vous avez fait
les campagnes de Hollande et d'Allemagne.
La paix revenue, vous reprenez place à la Faculté ;
vous continuez l'uvre un moment interrompue pour des
tâches plus immédiates et autrement exigeantes.
Votre maîtrise scientifique va s'affirmer avec une autorité
reconnue, même par ceux qui ne partagent pas vos opinions ;
elle sera invoquée dans les travaux de vos collègues,
dans les controverses juridiques, comme dans les conseils
et les congrès.
L'étranger veut bénéficier de votre savoir.
Commencent alors ces nombreux périples qui vous mèneront
en Belgique, en Suisse, au Canada, en Amérique Latine,
en Afrique du Nord, en Afrique Noire, en Asie, en Océanie.
Honorant votre compétence et consacrant votre uvre,
les titres de docteur honoris causa vous sont conférés
par les Universités de Liège et de Montréal,
vous êtes nommé à des grades importants
dans les ordres étrangers, alors que vous étiez
déjà chevalier de la Légion d'Honneur
depuis 1938, officier depuis 1948 et Commandeur des Palmes
Académiques en 1961.
Il ne me revient le soin ni de parler de votre uvre
scientifique, ni de votre emprise sur vos collègues.
ni de la formation donnée à vos élèves.
Il me reste à dire qu'une
nouvelle consécration vous attendait : celle que
l'Institut de France vient de vous accorder. Là encore,
il m'appartient de m'effacer devant plus autorisé que
moi. Mais, par contre, me revient le soin de vous dire que
ce n'est pas sans fierté que la Faculté voit
encore un de ses membres accueilli par l'Illustre Compagnie.
Notre Maison cède-t-elle à un sentiment égoïste
en pensant qu'à travers ses professeurs, c'est aussi
ce qu'elle représente qui est honoré et l'importance
de sa mission qui est reconnue ?
Comme nous vous félicitons de l'hommage rendu à
votre science et à votre talent, nous nous félicitons
nous-mêmes de l'honneur qui rejaillit sur notre Faculté !
ALLOCUTION
de M. le Professeur HENRY SOLUS
Mon cher ami,
Il est notoire le constater n'est pas médire
que, pour certains de vos confrères en la terrestre
immortalité que procure l'élection à
l'Institut, l'épée qui, avec le bicorne et l'habit
brodé, constitue ce que l'on nomme très exactement
l'équipement académique, est, par inaccoutumance,
d'un port difficile, délicat, en un mot, osons-le dire,
plutôt embarrassant.
Pour vous, l'épée qui va vous être solennellement
remise sera, j'en suis assuré, un attribut avec lequel
vous n'éprouverez nulle gêne ou angoisse à
devenir familier.
Car je n'oublie pas que le juriste éminent que l'Institut
a très justement entendu appeler en son sein fut, pendant
la seconde guerre mondiale, un valeureux officier d'infanterie.
Sous-lieutenant détaché à une brigade
polonaise, vous fîtes en effet, partie des troupes qui,
en 1940, débarquèrent en Norvège, s'emparèrent
de Narvik le 28 mai et repoussèrent les Allemands qui
s'étaient infiltrés dans le pays et jusque sur
la côte en vue de se ménager une route du fer
que les Alliés résolurent de couper. Narvik,
bourgade lointaine du Grand Nord, inconnue jusqu'alors des
Français et tout à coup devenue célèbre...
Narvik, nom prestigieux, paré de l'éclat d'une
victoire et symbole d'espérance, durant cette sombre
époque au cours de laquelle, à la drôle
de guerre, avait succédé l'invasion ennemie
soudaine, inexorable, douloureuse, cruelle du sol de la France.
On pourrait, en vérité, s'étonner que
vous fûtes, à ce moment, incorporé dans
une brigade polonaise. Rien pourtant de surprenant pour ceux
qui vous connaissaient bien. N'étiez-vous pas. celui
que, pour vous distinguer de votre frère jumeau Léon,
auquel, avant que l'âge n'ait mieux marqué vos
traits respectifs, vous fûtes si longtemps et si désespérément
ressemblant qu'on avait peine à vous reconnaître
l'un et l'autre, n'étiez-vous pas, dis-je, celui que
nous avions pris coutume d'appeler « Mazeaud le
Polonais » ?
C'est que, de 1931 à 1939, vous aviez séjourné
en Pologne. Délégué à la section
juridique de l'Institut français de Varsovie, vous
en étiez rapidement devenu le Directeur; et, accompagné
le plus souvent d'une chère épouse qui vous
secondait merveilleusement dans votre tâche, vous aviez
réussi à faire de cet Institut un foyer rayonnant
de la culture française. Par votre enseignement du
droit civil français, vous aviez formé de nombreux
disciples, profondément attachés à notre
droit, auxquels vous aviez su faire aimer la France, et qui,
en dépit des événements politiques survenus
depuis, sont toujours restés fidèles à
votre personne et à certains des grands principes du
droit français que vous leur aviez enseignés.
Nous en avons été les témoins émerveillés
au cours des Journées Juridiques organisées,
en 1961 et 1963, par la Société de Législation
comparée à Varsovie, Poznan et Cracovie.
Ainsi, la place d'Henri Mazeaud le Polonais était bien,
en temps de guerre, aux côtés de ces vaillants
Polonais, officiers et hommes de troupe, qui, chassés
de leur pays par le même envahisseur, cruellement séparés
et sans nouvelles des êtres qui leur étaient
chers et ayant perdu là-bas tous leurs biens, s'étaient
portés, avec cet indomptable courage dont la nation
polonaise a fait preuve si souvent au cours de son histoire
tourmentée, combattants volontaires aux côtés
de la France et pour la France.
Et c'est encore avec vos chers Polonais que, après
être revenu en France et y avoir été dans
la Résistance chef d'une section du réseau Alliance,
vous reprendrez le combat en 1944-1945, lorsque les armées
alliées repousseront définitivement les Allemands
hors de notre sol et les poursuivront à travers la
Belgique et la Hollande, jusqu'en Allemagne.
Comment, à ce propos, mon cher ami, ne pas évoquer
un souvenir du début de 1945 ? Vous étiez
venu à Paris, en permission ou en mission, je ne sais ;
et, à cette occasion, vous étiez « monté »
à la Faculté. Du vestiaire Goullencourt où
des collègues étaient heureux de vous accueillir,
je vous entraînai vers l'amphithéâtre où
je devais faire mon cours. Et j'annonce : « Mesdemoiselles
et Messieurs, une visite : le capitaine Henri Mazeaud »
(car vous étiez devenu capitaine). Vous apparaissez ;
je vous revois encore : jeune, svelte, élégante
silhouette moulée dans votre uniforme, rubans de la
Légion d'honneur et de la croix de guerre sur la poitrine...
Ce fut un véritable tonnerre d'applaudissements et
de hourras, comme jamais on n'en entendit. Nos étudiants,
heureux, émus, bouleversés par cette apparition,
vous criaient de toute leur voix, de tout leur cur,
de toute leur âme, la joie de témoigner à
leur Professeur, retrouvé pour quelques instants, leur
affection et aussi leur admiration.
Car votre présence en cette tenue de combattant, en
ce lieu où, quelques semaines auparavant, vous leur
enseigniez le droit civil, était pour eux et
ils le sentaient profondément la plus belle
et la plus noble des leçons : tels étaient
alors, entre professeurs et étudiants, les rapports
de confiance, d'estime et d'amitié réciproques
qu'un vent de contestation, venu du dehors et subitement déchaîné
il y a un peu plus d'un an, avait failli briser, pour le malheur
des uns et des autres.
Ne m'en veuillez pas, cher ami, d'avoir peut-être trop
insisté sur Henri Mazeaud le soldat et Henri Mazeaud
le Polonais : j'ai pensé que, à l'occasion
de cette cérémonie mémorable, il convenait
que fussent rappelés certains événements
de votre vie dont la connaissance ne doit pas rester le privilège
des seuls vieux amis qui, comme moi, en ont été
les témoins.
C'est maintenant d'Henri Mazeaud le juriste et de son uvre
scientifique que voudrait parler l'ancien président
de la Section de droit privé auquel, depuis 1963, le
vote de nos Collègues vous a appelé à
succéder en cette qualité.
Rassurez-vous ; je connais votre modestie, comme aussi
votre amour de la vérité et de la sincérité ;
il n'est pas dans mon intention de recourir à l'hyperbole.
Au surplus, étant donné que ceux de vos grands
ouvrages que j'aurai à citer ont été
écrits en collaboration avec un ou deux de vos frères
eux-mêmes excellents juristes et qu'il
est difficile, tant votre union fraternelle est étroite
dans la science comme dans la vie familiale, de discerner
la part qui revient à chacun des coauteurs (encore
que vous êtes incontestablement le chef de file), vous
n'aurez droit, en définitive, qu'à la moitié
ou au tiers du bénéfice de mon discours ;
ainsi, le poids de l'éloge qui en est la rançon
sera moins lourd à porter.
Personne ne me contredira quand j'affirme que, en dehors de
votre enseignement dont un de vos anciens et brillants disciples,
notre jeune collègue François Chabas, dira la
qualité et la fécondité, votre uvre
scientifique est considérable.
Ce sont tout d'abord et je ne peux que les évoquer
de très nombreux travaux, écrits au jour
le jour, qui témoignent du souci que vous avez toujours
eu de suivre la réalité juridique pas à
pas, d'approfondir tel ou tel problème important d'actualité
et de proposer la solution qui vous paraît la meilleure,
soit au regard des principes, qui sont pour vous la règle
d'or, soit en fonction des besoins de la pratique auxquels
vous n'êtes jamais insensible : articles de revues ;
notes sous les décisions judiciaires ; chroniques
de jurisprudence sur les obligations en général
et la responsabilité civile, chroniques vivantes et
savantes, fort utiles et appréciées, que vous
avez publiées dans la Revue trimestrielle de droit
civil depuis 1938, à la suite du décès
de René Demogue, et ceci pendant 22 ans consécutifs,
sans jamais faillir, avec une ponctualité et une exactitude
auxquelles celui qui dirigeait la Revue à ce
moment est heureux de rendre hommage ; aussi et dans
la même Revue, de 1932 à 1939, chroniques
originales et pénétrantes de droit polonais
sur la jurisprudence de la Cour suprême de Pologne,
laquelle, à cette époque, et pour la partie
centrale du pays correspondant à l'ancien Grand-Duché
de Varsovie, appliquait encore le Code Napoléon qui
y avait été promulgué sous l'Empire,
et en donnait une interprétation que vous mettez de
façon très fine et instructive en parallèle
avec celle de notre Cour de cassation.
Mais c'est surtout à vos uvres maîtresses
qu'il convient de s'attarder.
Votre nom, mon cher ami, est irrésistiblement évocateur
du grand Traité théorique et pratique de
la responsabilité civile que vous avez écrit
avec votre frère Léon et qui fut couronné
par l'Académie des Sciences morales et politiques (prix
Dupin aîné de 1932), ce qui était un premier
pas vers le sacre que nous fêtons aujourd'hui :
uvre magistrale, puissante, de grande envolée
et de science juridique profonde, dans une matière
capitale, étendue et difficile, dont le domaine et
les solutions sont, sous la pression des facteurs économiques
et sociaux, en incessante évolution.
Dans la Préface dont il avait honoré la première
édition, parue en 1932 et comportant deux volumes,
Henri Capitant, notre vénéré Maître
à tous, qui avait analysé l'ouvrage avec le
plus grand soin et la lucidité qui lui était
familière, disait : « C'est le livre
que nous attendions. Il fait honneur à notre Ecole
juridique et le vieux professeur qui a pu, en quelque mesure,
contribuer à la formation de si brillants jurisconsultes,
éprouve un sentiment de juste fierté. »
Et, de fait, votre ouvrage, avec l'ampleur que vous lui aviez
donnée en traitant de toutes les variétés
de responsabilité civile et en passant au crible de
l'histoire, du droit comparé et de la critique la plus
fine les innombrables idées émises en ces matières,
se présentait comme la somme la plus complète
et la plus approfondie des connaissances sur ce sujet, si
vaste et mouvant tout à la fois, de la responsabilité.
Dès son apparition, d'ailleurs, l'ouvrage est signalé
dans les termes les plus flatteurs par les voix les plus autorisées.
Louis Josserand, dans le Recueil Dalloz de 1939, écrit :
« Le Traité de plus de deux mille pages
de MM. Henri et Léon Mazeaud fera époque dans
la science juridique française dont il contribuera
à rehausser le prestige et l'éclat... Jamais
l'union de deux esprits aussi semblables et aussi distingués
n'aura fait une plus grande force intellectuelle ».
Quant à Marcel Nast, dans la Revue critique de législation
et de jurisprudence de 1932, il loue les auteurs de l'ampleur
de l'uvre, de ses qualités de méthode
et de clarté ; il les félicite « de
prendre nettement parti sur chacune des multiples difficultés
que soulève la responsabilité civile, sans jamais
abdiquer leur indépendance et leur liberté devant
les théories de la doctrine et les solutions de la
jurisprudence ».
Ce dernier éloge le plus beau qui puisse être
fait à un auteur a dû, mon cher ami, sans nul
orgueil de votre part, vous aller droit au coeur. Laissez-moi
vous dire que je le trouve pleinement exact et qu'il correspond
parfaitement à ce que vous êtes : un
juriste qui a une foi profonde dans le droit, dans ses principes,
dans sa valeur morale, et qui, pour en assurer le respect,
n'hésite pas à prendre, s'il le faut, une position
catégorique, avec fermeté et caractère.
Le succès que, d'emblée, rencontra votre ouvrage
est la conséquence toute naturelle des services qu'il
rend à tous les juristes, théoriciens, magistrats
et praticiens. Il devient un de nos grands classiques. Les
éditions se succèdent rapidement. La troisième,
en 1938, s'accroît d'un volume. La quatrième,
retardée par la guerre, commence à paraître
en 1948 ; vous y confessez, dans un avant-propos, que
pas une page de votre livre n'a pu échapper aux retouches
et que beaucoup ont dû être entièrement
remaniées : nous vous croyons sans peine.
Au reste, l'évolution et les transformations de la
matière demeurèrent si profondes, sous l'influence
des nombreuses études doctrinales et de la masse innombrable
des décisions judiciaires qu'elle suscita, que vous
dûtes, pour poursuivre la publication du Traité,
vous adjoindre un collaborateur. La cinquième édition,
dont les trois volumes parurent en 1957, 1958 et 1960, porte,
à côté des noms de Henri et Léon
Mazeaud, celui d'un de nos anciens disciples devenu l'un de
nos Collègues les plus distingués et, par surcroît,
l'un des meilleurs, et aussi très ardent, spécialistes
contemporains de la responsabilité : le professeur
André Tunc. Et c'est avec son concours qu'a été
publié également, en 1965, le tome I de
la sixième édition. Quant au tome II de
cette sixième édition, il doit prochainement
paraître avec le concours d'un autre de vos frères,
Jean Mazeaud, Conseiller à la Cour de cassation.
Sans doute, disiez-vous, mon cher ami, dans l'avant-propos,
daté de mars 1957, du premier volume de la cinquième
édition : « Quel réconfort,
pour ceux qui vieillissent, de voir leurs uvres rajeunies,
certes détachées d'eux-mêmes, mais soustraites
à l'usure du temps. »
Laissez-moi vous assurer franchement que je n'ai pu vous accorder
absolu crédit lorsque, en mars 1957, vous faisiez allusion
à la « vieillesse » qui vous
envahissait. Car, étant né le 7 mars 1900, et
votre frère Léon aussi, puisque vous êtes
jumeaux, vous aviez tout juste, à cette date, 57 ans.
Or, l'on n'est pas vieux à cet âge ; croyez-en
mon expérience personnelle et la connaissance que,
depuis quelques années, je commence à faire
de ce qu'est la vieillesse.
En vérité, je me demande s'il n'y eût
pas une autre cause à votre apparent détachement
du grand Traité de la responsabilité civile,
traité qui, s'il vous avait pris tant d'heures de votre
vie, coûté tant de recherches, de travail et
de réflexion, ne vous avait pas moins apporté
les plus grandes joies et satisfactions que peuvent procurer,
les uvres de l'esprit.
Cette cause, je serais tenté de la trouver dans le
fait que, travailleur infatigable et toujours jeune, vous
aviez entrepris avec vos deux frères, cette fois, Léon
et Jean, d'écrire
un autre ouvrage de longue haleine, dont le premier volume
parut en 1955 : les Leçons de droit civil.
Dans la conception et l'élaboration de ce nouvel ouvrage,
ce n'est plus seulement et essentiellement la recherche de
science pure qui vous inspire, mais aussi un autre mobile
qui n'est pas moins louable : votre désir d'être
plus spécialement utile aux étudiants.
En effet, les études de la licence en droit venaient
d'être profondément modifiées : elles
doivent, depuis 1955, s'échelonner sur quatre années,
entre lesquelles se répartit de façon nouvelle
le programme de l'ensemble du droit civil. Il s'agissait donc
d'offrir aux étudiants un nouveau traité de
droit civil en quatre volumes, au lieu des trois que comportaient
les traités antérieurs.
Ce nouveau traité que vous commencez de publier et
qui fut l'un des tout premiers à paraître sous
le régime de la nouvelle licence, vous l'intitulez,
à dessein et de façon originale : Leçons
de droit civil. Vous vous appliquez, en effet, à
présenter les matières en les découpant,
en quelque sorte, en leçons qui constituent chacune
un tout se suffisant à lui-même : de telle
sorte que les étudiants pourront aisément diviser
et répartir leur travail dans le temps. Chaque leçon
est au surplus précédée d'un sommaire,
qui est en réalité un résumé très
solidement construit du contenu de la leçon et met
en relief des idées générales qui y seront
développées : ce qui permettra aux étudiants
d'aborder plus aisément l'étude de la leçon
elle-même, puis de procéder à sa révision
quand elle sera connue. Enfin, vous faites suivre chaque leçon
de « lectures » consistant soit en de
véritables morceaux choisis tirés d'ouvrages
de doctrine, de notes de jurisprudence, de rapports on conclusions
de magistrats, soit en reproduction de décisions judiciaires,
le tout présenté et expliqué au lecteur
de manière qu'il en saisisse aisément la portée
et en retire tout le fruit.
Cette méthode montre le souci qui vous anime de demeurer,
même à travers votre livre, en contact étroit
avec les étudiants, de leur faciliter la tâche
et aussi et surtout car c'est bien cela qui compte
de former leur esprit juridique, bien plutôt
que de les inciter à un travail de pure mémoire,
de bachotage, dont le résultat ne peut être que
superficiel et éphémère.
En un moment récent où certains ont reproché
aux professeurs de l'Enseignement supérieur de se tenir
distants et indifférents dans leur Olympe ou leur prétendu
mandarinat, il convenait de relever combien cette critique,
qui est profondément injuste à l'égard
de l'ensemble du corps professoral des Facultés de
Droit, l'est tout particulièrement à votre endroit.
Personne plus que vous, mon cher ami, n'a eu sans cesse à
l'esprit, dans le cur et dans l'action, la volonté
d'être plus proche des étudiants, de les mieux
former et de les bien préparer à la vie pratique
et professionnelle : François Chabas ne m'en voudra
pas de le dire avant lui.
Au reste, mon cher ami, la preuve que vous avez vu juste en
concevant vos Leçons de droit civil et que votre
initiative a été comprise et utile, est fournie
par le grand succès que rencontre votre ouvrage. Les
éditions, dont la première a commencé
en 1955 (et il vous a fallu écrire en quatre ans quatre
gros volumes de mille pages et plus chacun ; ce qui représente,
même réparti entre trois coauteurs, un travail
considérable), les éditions, dis-je, se succèdent
rapidement. Les tomes I et II ont d'ores et déjà
atteint leur quatrième édition, et les tomes
III et IV leur troisième édition.
Pour suivre ce rythme qui deviendrait vite épuisant
pour les auteurs et ceci d'autant plus qu'il s'agit
de faire face à une incessante production législative
qui a complètement renouvelé des parties importantes
et entières du droit civil (tutelle, protection des
incapables majeurs, régimes matrimoniaux) vous
avez fait appel à la collaboration de notre cher collègue,
le professeur Michel de Juglart, dont nous connaissons tous
la science juridique et l'ardeur au travail.
Ajouterai-je que la matière de chacun des quatre tomes
est maintenant répartie en plusieurs volumes. Vous
avez pu ainsi, tout en restant fidèle à votre
dessein originaire d'être spécialement utile
aux étudiants de licence en droit, approfondir vos
Leçons, y fournir des références jurisprudentielles
et doctrinales plus nombreuses et plus poussées :
ce qui permet aux étudiants de doctorat et aussi aux
praticiens, qui le consultent toujours avec profit, de trouver
en votre livre l'instrument de travail complet et moderne
dont ils ont besoin.
En bref, c'est bien, à côté du Traité
théorique et pratique de la responsabilité,
un nouvel et très important ouvrage que vous nous avez
donné et qui fait, lui aussi, comme le premier quoique
dans une autre perspective, grand honneur à là
science juridique française.
Tel est, mon cher ami, analysé à grands traits,
le remarquable bagage scientifique que vous apportez à
l'Institut qui vous accueille. Nul ne doute que votre participation
et votre concours aux travaux de la savante et illustre Compagnie
seront précieux et bénéfiques.
Mais ce que vous lui apportez aussi et qui est d'une inestimable
valeur, ce sont vos qualités d'homme, que nous avons
tous dans cette maison, vos collègues et vos étudiants,
si souvent appréciées et admirées :
votre bel idéal humain et chrétien ; votre
loyauté ; votre fermeté inébranlable
de caractère ; votre indépendance d'esprit ;
votre franchise, que certains trouvent parfois un peu rude,
mais qui n'est jamais sans mérite ni utilité ;
votre fidélité à ceux à qui vous
avez donné votre amitié ; enfin, le courage
que vous avez toujours montré dans les épreuves,
familiales ou nationales, ou même présentement
universitaires.
Au reste, mon cher ami, ces belles qualités sont pour
vous un héritage familial. Ayant eu le privilège
de connaître vos parents, aujourd'hui disparus, je peux
dire : que c'est votre père, président
de la Chambre des requêtes de la Cour de cassation,
qui, par sa science juridique et sa haute conception de la
fonction de magistrat, vous a donné l'amour du Droit
et l'exemple de la conscience avec laquelle il convient de
le servir ; et que c'est votre mère qui a su faire
éclore en votre cur les vertus de délicatesse,
de générosité, de compréhension
et d'amour du prochain, le sens du devoir et, pour tout dire,
la foi chrétienne qu'elle faisait discrètement
et avec ferveur rayonner dans un foyer où époux,
parents et enfants étaient profondément unis.
Il n'est que de lire Visages dans la tourmente, le
livre que ses quatre fils, tous combattants du front ou de
la Résistance, ont écrit au lendemain de la
guerre en y relatant leurs souvenirs, pour mesurer le rôle
que, mère aimante, attentive et courageuse, elle a
joué dans la formation de l'âme fière
et noble de ses enfants.
Si je n'ai pas craint de terminer ce témoignage rendu
au très cher ami que vous êtes, en évoquant
le souvenir de vos parents, c'est parce que je suis sûr
qu'en cet instant et plus que jamais, c'est à eux que,
dans un élan de reconnaissance qui vous honore, vous
pensez intensément.
N'était-il pas, dès lors, naturel que ma pensée
s'unisse à la vôtre ?...
ALLOCUTION
de M. le Professeur FRANÇOIS CHABAS
Cher Maître,
Lorsque vous m'avez demandé de parler au nom de vos
anciens étudiants la modestie m'oblige à
cette révélation indiscrète , vous
avez commis une bien grave imprudence.
Quelle erreur ! N'avez-vous pas senti le danger ?
Deux de vos éminents collègues ont démontré
avec brio que vous êtes un grand maître ou, suivant
les vocables harmonieux des néo-conformistes intellectuels :
un « enseignant » très « valable ».
Toute cette honorable assemblée est persuadée
que vous avez formé des cohortes de juristes de qualité
et de nouveaux professeurs de talent.
Et voilà que vous tolérez que dis-je ?
que vous provoquez la contre-épreuve. Ce n'est
pas un démenti qui va être apporté ;
c'est la triste preuve de leur erreur qui va être fournie
par l'un de vos élèves.
Dans la foule de vos disciples, il fallait mieux choisir.
* *
Et puis, lorsque vous avez songé à
ce discours, vous avez peut-être caressé le secret
espoir qu'il y serait dit des choses aimables à votre
endroit; vous vous êtes peut-être attendu à
un discret panégyrique émaillé de paroles
de reconnaissance.
Quelle erreur ! N'avez-vous pas senti le danger ?
Enfin, Monsieur, où avez-vous vu un moins de trente
ans faire l'éloge d'un sexagénaire ? Et
puis, depuis deux ans qu'on vous le répète,
ne savez-vous pas que l'intelligentsia française n'est
composée que d'autodidactes diplômés de
l'Université ?
Ah, Monsieur, ne vous attendez pas à des compliments.
Ce sont des paroles dures que risque de vous réserver
par ma voix une jeunesse à qui l'on n'en impose plus.
Heureusement pour vous, cela sera mal dit ; vos deux
erreurs se compensent.
* *
Oui, depuis près de quarante-cinq
ans, vous en avez tant formé, d'étudiants, d'élèves,
de disciples.
L'un de vos collègues écrivait un jour que notre
enseignement, trop libéral et trop impersonnel, ne
nous autorise pas à nous donner des disciples. Sans
doute, mais vous ne vous les donnez pas ; ce sont eux
qui vous choisissent.
Pourquoi y a-t-il des professeurs qui font des disciples,
des professeurs que l'on écoute et que l'on aime ?
Parce qu'ils ont la Grâce. Il faut croire que le dieu
janséniste des juristes la réserve, lui aussi,
à quelques « happy few ». Votre
cher Domat ne serait pas choqué par cette distribution
si réduite. Mais votre grâce est plutôt
celle de Saint-Georges que celle du poverello d'Assise.
Oh, vous n'avez pas cherché à nous séduire.
La flatterie n'était pas votre fort ; vous n'étiez
pas de ceux qui, plus tard, devaient remercier leur auditoire
de les avoir faits des hommes libres ! Libre, vous l'étiez
et vous l'êtes resté.
L'anecdote non plus n'était pas dans vos habitudes.
Vous nous rappeliez plutôt l'Héraclite de nos
récentes humanités :
Heraclitus nunquam ridebat.
N'est-ce pas à ce trait que certains d'entre nous vous
distinguaient, au cours, en troisième année,
de votre frère, notre également cher professeur
de droit commercial ? Et une de nos gloires a été,
lors d'un chahut de mardi gras, de vous avoir amusé.
Alors, Monsieur, pourquoi vous avons-nous suivi, aimé ?
Nous vous avons suivi parce que vous nous offriez, avec le
droit, un combat et un idéal. Avec quelle force vous
fustigiez les imbéciles, les lâches et les médiocres.
Avec quelle détermination polie vous combattiez ceux
dont vous estimiez dangereuses les idées.
L'épée que nous vous offrons, c'est un peu le
souvenir de ces luttes-là. Mais dans ses symboles,
elle représente aussi l'idéal que vous nous
avez présenté.
Il n'a pas changé. Laissez-moi citer ici une phrase
d'un de vos cours que récemment les ondes nous apportaient :
« La mission du juriste, elle n'est pas seulement
de clarifier les problèmes, de dégager le sens
véritable des textes, de résoudre ainsi les
conflits qui opposent les hommes ; c'est là son
rôle d'interprète. Mais sa mission, c'est encore
de guider le législateur et le juge et de collaborer
ainsi à l'évolution des règles du droit.
Quelle plus belle mission que d'améliorer la condition
humaine en travaillant à perfectionner les règles
qui gouvernent les rapports des hommes entre eux et leurs
rapports avec l'Etat aussi bien que les relations entre les
nations. La réalisation de la justice est la première
aspiration de l'homme. »
De cela, à chaque minute de votre enseignement, nous
savions que vous étiez persuadé. Et cet idéal,
vous ne nous l'avez pas seulement offert, vous nous l'avez
fait vivre. Nous avons dû le défendre. Tout cela,
tous ces souvenirs, ne croyez-vous pas que, dans les épreuves
terribles que nous avons subies, il y a deux ans, cela a été
ce qui nous a guidés dans la tentation quotidienne
de la lâcheté, de la facilité, de la démission.
A travers l'homme, n'est-ce pas cela qu'acclamaient des centaines
de vos étudiants et de vos anciens étudiants,
couvrant la voix des braillards, lors de la rentrée
d'octobre 1968 ?
Oui, Monsieur, aujourd'hui, à côté de
vos collègues, de vos amis, ce sont aussi, parmi tous
ceux qui vous aiment, des générations de vos
étudiants, y compris l'actuelle, qui vous offrent l'épée
du souvenir.
Bienheureuse rentrée qui nous a révélé
qu'en deux cours, pas trois, deux cours, un maître qui
se respecte et qui est respecté de ses étudiants
fait encore triompher la liberté d'expression.
Elle vous a montré aussi en doutiez-vous vraiment ?
combien était nombreuse la masse de vos fidèles.
A nous qui étions là, elle nous a montré
en doutions-nous vraiment ? la jeunesse
de notre maître.
* *
On sait qu'un jeune de nos jours se doit
de ne pas manifester de reconnaissance à ses aînés.
J'ai souscrit à ce nouvel usage ; Monsieur, vous
êtes l'un des nôtres.
Ce soir d'octobre, nous étions là, beaucoup
de vos anciens, retrouvant notre jeunesse. C'était
l'introduction à votre cours de quatrième année.
Vous exposiez des idées qui vous sont chères,
qui nous sont chères. Et je me revoyais, onze ans auparavant,
à votre cours de première année, dans
cet immense amphithéâtre, moins beau, moins neuf,
moins clair. Etions-nous, à cette époque, si
différents de vos étudiants de maintenant ?
Sans doute non.
Et puis mon regard s'est porté sur nous, les anciens.
Hélas, c'est nous qui avions vieilli. L'un, celui qui
parle ce soir, s'était affublé de sa vieille
veste de licence ; elle ne lui couvrait guère
plus que le dos ; l'autre grisonnait; un troisième
arborait désormais des lunettes.
La subrogation joue dans les amphithéâtres. Les
étudiants passent. L'auditoire reste toujours le même,
son âge ne change pas. Malheur au maître qui n'en
fait pas autant.
Et en face, là-haut sur sa chaire, dans sa robe que
nous lui avons toujours connue, la robe du respect mutuel,
il y avait notre maître. J'entendais cette voix ardente,
profonde et pourtant claire ; je suivais le cheminement
limpide et pourtant si pressé de cette pensée ;
je revoyais, comme toujours, dans le lointain des grands amphithéâtres,
ce visage. Vous n'aviez pas changé. C'était
toujours jours cette force, cette conviction ; la phrase
venait du cur et je me disais que la jeunesse, c'est
cela.
La jeunesse, ce n'est pas le désordre, l'orgueil, la
frivolité. C'est la fraîcheur des engagements
profonds, c'est la vigueur et la foi.
Monsieur, je parlais tout à l'heure de la Grâce.
Il est des êtres auxquels Dieu réserve la jeunesse
éternelle de l'esprit. C'est peut-être de ceux-là
que les hommes font des immortels ?
ALLOCUTION
de M. le Président RENÉ CASSIN
Monsieur le Doyen, Président,
Monsieur le Président de l'Académie des Sciences
Morales et Politiques,
Chers confrères, chers collègues,
Mesdames et Messieurs,
Cher ami Mazeaud,
Mon ancienneté d'âge me vaut l'honneur de remettre
aujourd'hui, en votre présence, au professeur Henri
Mazeaud, l'épée d'académicien méritée
par sa très brillante élection à l'Académie
des Sciences Morales et Politiques.
Or, si généralement ces cérémonies
amicales attirent auprès du récipiendaire de
nombreuses personnes, je ne crois pas avoir jamais constaté
une affluence comparable à celle des personnalités
venues aujourd'hui manifester leur sympathie d'une manière
tangible au héros : parents, collègues
entourés de leur famille, anciens disciples, étudiants,
personnalités du monde judiciaire, amis de toute origine.
L'Institut, jadis réparti par Bonaparte en « classes »,
se presse aujourd'hui dans cette vaste salle de classe, conduit
par son bureau et par le doyen honoraire de la Sorbonne (Faculté
des Lettres) M. Renouvin. Encore beaucoup de ceux qui
auraient voulu être présents ont-ils été
empêchés de se joindre à nous !
Les motifs de cette affluence ? Lorsqu'il s'agit d'une
élection à l'Académie française,
le délégué de celle-ci énumère
dans son discours public de réception, les titres et
mérites du nouvel élu. Mais, si aux Sciences
Morales et Politiques, celui-ci lit bien une notice à
la mémoire de son prédécesseur, personne
ne fait son éloge public. La remise de l'épée
offre donc une occasion légitime de proclamer les raisons
qui ont valu au nouvel académicien les suffrages des
membres de la Compagnie qui l'ont appelé à eux.
Or, aujourd'hui, ce sont ceux qui ont connu Henri Mazeaud
au cours de sa vie professionnelle qui sont venus spontanément
témoigner pour lui.
C'est d'abord le Doyen de la Faculté de Droit, M. Alain
Barrère, le maître de la maison où nous
sommes réunis aujourd'hui, qui a brièvement,
mais avec chaleur, rappelé la carrière d'Henri
Mazeaud. Chargé de cours à Lille où j'ai
pu l'accueillir en 1924, il a été agrégé
en 1926, puis professeur en cette Faculté et appelé
à Paris dès 1938.
Notre ami, le Professeur Solus, qui fut le chef de la section
de droit privé à la Faculté, a assumé
avec éloquence le principal de la tâche, car
il a analysé en connaissance de cause les apports fournis
par Henri Mazeaud, seul ou en association, aux sciences' juridiques,
par ses grands ouvrages, ses remarquables articles, ses leçons
vivantes, ses conférences et enseignements à
l'étranger et notamment ses années de collaboration
avec la Pologne juridique. Mais il vous a décrit aussi
comment Henri Mazeaud, officier français, a combattu
à Narvik dans une division polonaise et plus tard,
lors du grand réveil, terminé brillamment la
guerre au-delà du Rhin.
François Chabas est venu au nom des disciples anciens
et des élèves, rendre devant vous hommage à
l'éducateur, d'une manière qui a touché
nos curs.
Qu'il me soit donc permis, puisque tant de mérites
ont été si bien loués, de m'adresser
à celui qui en est le porteur en tant qu'Homme et de
lui dire toute l'affection que j'ai très tôt
ressentie à son égard et que les années
n'ont fait qu'accroître.
Cette affection est allée à lui tout d'abord
pour sa famille et pour son amour de la famille. Son grand-père
était premier président à Douai. J'ai
eu l'occasion de rencontrer un autre magistrat éminent,
en la personne du père d'Henri Mazeaud qui, à
Lyon et Amiens, plus tard à Paris, à la Cour
Suprême où il présida la Chambre des Requêtes,
a laissé un sillage de haute estime et d'admiration
pour sa droiture et sa compétence. Henri Mazeaud n'a-t-il
pas un frère jumeau qui est, comme lui, professeur
et qui s'est distingué dans la Résistance, et
un autre frère magistrat à la Cour de cassation ?
Membre d'une belle famille de juristes, lui-même chef
de famille, notre ami a, dans les épreuves comme dans
les joies, puisé une force persuasive d'autant plus
grande pour, dans ses enseignements et ses ouvrages, prendre
la défense de la famille dans la société
et chercher à organiser avec justice les rapports des
membres de la famille entre eux ou avec les tiers.
Je tiens aussi à faire aire écho à ce
qu'a dit le Professeur Solus, lui-même ancien combattant,
du patriotisme d'Henri Mazeaud. Et cela non pas seulement
pour ses services au front au péril de sa vie, mais
surtout pour son attitude générale dans l'adversité,
lorsque notre pays, foudroyé à l'avant-garde
des peuples libres, a senti un moment fléchir les ressorts
de sa vigueur morale. De Londres où je vous représentais
tous aux côtés du chef de la Résistance,
je suivais avec passion et confiance les progrès du
redressement national. La belle lettre du Professeur Basdevant
écrite fin avril 1941 m'a rempli de fierté et
lorsque j'appris les noms de ceux de nos collègues
donnant l'exemple de la Résistance à leurs étudiants,
je ne fus pas étonné, mais réconforté
d'apprendre que les frères Mazeaud étaient au
premier rang. Ainsi, devant les jeunes étudiants et
étudiantes anglais peu nombreux qui fréquentaient
en pleine guerre les amphithéâtres, il m'était
possible de faire état, avec sincérité
et exactitude, de l'attitude de tels ou tels intellectuels
français sous l'occupation ennemie.
Il est un autre drapeau qu'Henri Mazeaud n'a jamais voulu
abaisser, celui du Droit. Il est de mode aujourd'hui, dans
de vastes milieux, de considérer que le Droit n'est
ni une véritable science, ni même un ensemble
de règles valables de conduite pour les membres de
la société humaine ; tout au plus un procès-verbal
de constat de réalités créées
en dehors de tout principe, de toute morale. Les juristes
eux-mêmes, trop modestes dans leur probité, ne
s'insurgent pas toujours avec la vigueur nécessaire
contre des aberrations qui laissent le champ libre à
toutes les violences, à toutes les oppressions, alors
que justement, pendant les périodes de transition,
les groupes sociaux et l'ensemble du monde ont un besoin encore
plus impérieux d'un certain ordre. A l'honneur d'Henri
Mazeaud, il n'y a jamais eu de capitulation de son côté
sur ce chapitre et cela ne l'a jamais empêché
de reconnaître la perfectibilité du Droit et
la nécessité de l'orienter de plus en plus vers
la justice et des solutions humaines. Il croit à ce
qu'il enseigne.
Et, c'est le même état d'esprit qui l'anime lorsqu'il
s'adresse à la jeunesse, non pas seulement celle à
qui il a donné une éducation juridique et dont
M. François Chabas
a été le porte-parole, mais à l'ensemble
des jeunes. A juste titre, notre ami pense que la jeunesse
actuelle n'est pas inférieure dans le temps présent
aux générations de jadis, mais que sa formation
civique est à tort négligée par les générations
plus anciennes et que nous ne devons pas la rendre responsable
de ce qui, pour une large part, est le fait des conditions
de la vie moderne et de la négligence des adultes.
C'est sur votre amour effectif pour la jeunesse, cher Mazeaud,
que je voudrais achever votre portrait moral, au moment où
je vais vous remettre l'épée symbolique de votre
entrée dans l'Institut de France.
Nulle part mieux qu'en cette haute institution, cette arme
ne doit être considérée autrement qu'au
service de l'Esprit et plus spécialement du Droit.
Jadis, le nouveau chevalier n'obtenait pleine possession de
sa dignité qu'après avoir reçu l'instrument
permettant de combattre pour de justes causes. Aujourd'hui,
je remets l'épée, uvre d'un grand artiste
et don de l'affection de ses compagnons, amis et disciples,
à un Maître éprouvé, depuis longtemps
« Chevalier accompli du Droit ».
REMERCIEMENT
de M. le Professeur HENRI MAZEAUD
Mes
chers amis,
Permettez-moi, rompant avec les usages, de vous donner ce
titre sans en énumérer aucun autre, car cette
réunion est tout entière sous le signe de l'amitié.
Une qualité vous est commune à tous qui êtes
venus ce soir, et c'est pour moi la plus précieuse :
mes chers amis.
Il y a pourtant un titre que je dois citer, celui du doyen
de notre Faculté. Car je serais un ingrat si, tout
de suite, je ne remerciais pas le doyen de la Faculté
de droit et des sciences économiques de Paris, qui
a voulu que cette réunion amicale soit aussi une réunion
de famille, j'entends de la grande famille que forment
espérons-le pour longtemps encore tous les membres
de notre Faculté. Il a mis à la disposition
des organisateurs cet amphithéâtre nouveau et
confortable où vous pouvez, sans trop d'impatience,
attendre la fin de mon propos. Il a eu l'amabilité,
avec Madame Alain Barrère, d'organiser dans l'appartement
décanal la réception à laquelle lui-même
et le Comité que vous avez constitué, nous convient ;
vous pourrez ainsi tout à l'heure, lassés de
m'avoir écouté, reprendre quelques forces et
vous détendre en amicales conversations. Le doyen a
eu enfin l'indulgence de vanter les mérites du récipiendaire.
« Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous
loue. » Le moraliste a raison. Mais l'Académie
des sciences morales me pardonnera de penser tout le contraire
aujourd'hui.
Si l'épée que vous m'offrez est infiniment précieuse
comme uvre d'art, elle l'est plus encore comme témoignage
de l'affection qui m'entoure aujourd'hui.
Quand, parvenu au soir de la vie, on a vu disparaître
tant d'êtres, parents et amis, qui vous étaient
chers, on est porté à se croire de plus en plus
isolé. Combien il est doux d'avoir la preuve qu'il
n'en est rien ! Merci à vous tous qui avez contribué
à la réalisation de cette épée.
Merci à vous tous qui êtes venus ce soir me témoigner
votre affection.
Quel réconfort de vous avoir vu, mon cher et vieil
ami Lagarde (vieil ne se rapporte pas à l'âge,
vous le savez bien, mais à la durée de notre
amitié), prendre l'initiative de cette manifestation,
en pleine connaissance des soucis et des tracas auxquels vous
vous exposiez. Mais quelle confusion pour moi !
Quelle joie d'avoir su que l'un des plus chers parmi mes anciens
étudiants, mon collègue François Chabas,
s'est spontanément offert à partager cette lourde
tâche, qu'il assuma si gentiment avec la souriante collaboration
de Madame François Chabas.
Et voici qu'après tant de travail matériel,
il a accepté de parler ce soir au nom de mes anciens
étudiants. Alors, quelle que soit ma gratitude envers
vous tous, permettez-moi de dire qu' aucune n'est plus profonde
que celle que je vous dois, mon cher François, car,
par vous, elle s'adresse à tout ce qui me tient le
plus à cur : mes anciens étudiants.
Dois-je vraiment une pensée spéciale à
ceux que d'aucuns nous présentent comme les plus malheureux ?
Ayant eu la malchance d'être, sur leur demande, nommés
assistants, ne sont-ils pas devenus « taillables
et corvéables à merci » ? (1).
Merci a deux sens dans la langue française. Avec vous,
chers assistants qui avez tenu à participer à
cette manifestation, je prendrai le terme merci dans le sens
de gratitude. Je sais les liens d'amitié qui se sont
forgés entre nous et je tiens à vous dire ma
reconnaissance pour la collaboration précieuse que
vous m'avez toujours librement donnée.
L'affection que je porte à mes étudiants, assistants
ou non assistants, comme à mes anciens étudiants,
me fera pardonner, mes chers confrères de l'Académie
des sciences morales et politiques, d'avoir méconnu
les règles sacrées du protocole en ne m'adressant
pas d'abord à vous.
C'est pourtant à vous, d'abord, que je dois cette épée.
A vous, mes amis qui, déjà membres de l'Institut,
m'avez encouragé à tenter l'aventure d'une candidature
et avez sablé le chemin où je n'ai pas rencontré
de plaques de verglas ; l'un d'eux a disparu : Léon
Julliot de la Morandière, cet ami de toujours qui m'avait
affectueusement guidé. A vous tous, mes chers confrères,
qui m'avez accueilli dans votre Compagnie, je tiens à
exprimer ma reconnaissance. J'apprécie à un
très haut prix l'honneur que vous m'avez fait en m'appelant
auprès de vous. Cet honneur, je l'ai tout particulièrement
ressenti ; car c'est au siège de Jules Basdevant
que vous m'avez élu. J'aurais bientôt à
retracer devant l'Académie la vie exceptionnelle de
Jules Basdevant. Je me contenterai aujourd'hui, après
avoir salué ses enfants qui nous sont chers, de rappeler
la lettre courageuse par laquelle, le 29 mai 1941, il avertissait
le Chef de l'Etat qu'il ne pouvait pas lui continuer
ses conseils comme jurisconsulte du Ministère des Affaires
Etrangères. Il y résumait magnifiquement tout
ce qui guida sa noble vie : « Je place le
respect du droit et le sentiment de l'honneur parmi les forces
morales au secours desquelles la France ne devait pas renoncer. »
Le sentiment de l'honneur et le respect du droit !
Cette faveur que vous m'avez faite de m'élire à
votre Compagnie, elle n'a pas été accordée
à un homme, mais à une uvre. Or cette
oeuvre, je n'en ai qu'une part ; chacun de mes frères
en a la sienne. Est-ce donc par droit d'aînesse que
vous m'avez choisi ? Mais, de deux jumeaux, qui est l'aîné ?
Peut-être juristes et médecins, quand ils auront
été formés par la pluridisciplinarité,
parviendront-ils un jour à se mettre d'accord, mais
cela n'empêchera pas que, dans l'âge tendre où
nul ne pouvait nous distinguer, nous ayons été
plusieurs fois mélangés ; alors, comment
savoir si le nombre de ces confusions fut pair ou impair ?
Permettez-moi donc d'associer étroitement à
cette manifestation mon frère Léon je
lui sais gré de ne pas s'être présenté
contre moi, ou peut-être contre lui-même !
; sans lui le Traité de la responsabilité
civile ne serait jamais parvenu à son terme. Et
aussi mon frère Jean ; sans lui les Leçons
de droit civil n'auraient pas été rédigées.
Mais les trois frères Mazeaud n'ont pas travaillé
seuls. Ils savent combien leur a été précieuse
la collaboration d'André Tunc, combien leur est et
continuera à leur être précieuse celle
de Michel de Juglart, combien va leur devenir précieuse
celle de François Chabas. Cette épée,
elle est aussi la leur.
Je n'oublie pas, parmi mes collaborateurs, les éditeurs
de nos ouvrages. Merci à la maison Dalloz d'avoir pris
la charge de publier en 1924 ma seconde thèse de doctorat ;
merci à la maison Sirey d'avoir fait confiance en 1929
à des auteurs débutants ; merci aux Editions
Montchrestien d'avoir pris la relève et d'avoir contribué
à la réalisation de cette manifestation.
Si les frères Mazeaud ont pu faire carrière
de juristes, ils le doivent à leurs parents. Combien
de sacrifices, n'avez-vous pas consentis, chers parents qui
m'entendez j'en suis sûr , pour que vos
cinq enfants puissent terminer des études supérieures ?
les allocations familiales n'existaient pas, ni les postes
d'assistants. Mais ce que nous vous
devons surtout c'est de nous avoir appris l'amour du droit
et le sens de l'honneur, de cet honneur qui ne transige jamais,
celui dont se réclamait Jules Basdevant.
Puisque je viens d'évoquer la mémoire de mes
chers parents, comment ne pas me tourner vers mes enfants
et vers Sophie, l'aînée de mes petits-enfants
qui représente aujourd'hui les sept autres. Je dois
remercier très affectueusement mes enfants d'être
ici ce soir, car ils ont dû se faire quelque violence
pour vaincre une certaine indifférence qu'ils professent
à l'égard des honneurs. Ce désintéressement,
ils l'ont hérité de leur mère. Elle a
été enlevée trop jeune à notre
commune affection et ce fut le grand drame de notre
vie pour que l'âge ait risqué de la faire
tomber dans le travers contraire, trop commun chez les vieillards.
Mais, avec mes enfants, elle se réjouit ce soir et
participe à la reconnaissance qui est la mienne. La
communion des morts et des vivants n'est pas un mythe.
Vous me pardonnerez cette parenthèse ouverte sur ma
famille.
Je reviens aux remerciements que je dois à mes confrères
de l'Institut. Parmi eux, vous êtes, cher René
Cassin, le plus ancien de mes amis. Quand, en 1924, modeste
chargé de cours, j'entrais timidement dans la salle
des professeurs de la Faculté de droit de Lille, redoutant
d'être pris pour un étudiant malgré le
chapeau melon acquis pour la circonstance, vous m'avez accueilli
les bras ouverts, ainsi qu'André Amiaud dont l'amitié
ne s'est jamais démentie ; combien de fois, au
cours de notre retraite hebdomadaire lilloise, n'avons- nous
pas partagé les mêmes repas dans les petits restaurants
de la ville ? Jeune professeur, vous étiez déjà
illustré par votre héroïsme dans la guerre
de 1914 et votre activité internationale dans les associations
d'anciens combattants. Vous nous avez quittés pour
Paris. Je vous y ai retrouvé. Puis, la guerre nous
a séparés physiquement, mais non par la pensée.
Quelle fut ma joie, à la Libération, de vous
revoir : pour moi, vous ressuscitiez, car la radio allemande
vous avait rayé du nombre des vivants. Du droit privé
vous êtes brillamment passé à la pratique
du droit public en assumant la vice-présidence du Conseil
d'Etat. En cette qualité vous présidiez aussi
le Conseil d'administration de l'E.N.A., ce qui m'a permis
de vous rencontrer chaque mois pendant dix années.
En dépit de toutes les charges qu'entraînent
les honneurs qui vous ont été décernés,
vous avez cédé à l'amitié, acceptant
de prendre la tête du Comité qui a été
constitué et dont je remercie tout particulièrement
chacun des membres qui ont bien voulu courir le risque de
me servir ainsi de cautions. Au nom de ce Comité, vous
venez de m'offrir cette épée. Tenant l'engagement
que j'ai pris tout à l'heure, c'est seulement à
l'ami que je dis très simplement merci.
Ami Solus, cher ami Henry Solus, vous m'avez accueilli à
la Faculté de droit de Paris avec toute votre bienveillance
et toute votre gentillesse. Vous venez de me donner une preuve
nouvelle de votre affection. Glorieux combattant de 1914,
vous avez voulu mettre l'accent sur les modestes épisodes
militaires de ma vie. Mais l'un et l'autre nous n'avons été
que des soldats d'occasion, et votre témoignage m'est
précieux à bien d'autres titres. D'abord vous
êtes un grand professeur ; je veux dire que vous
vous êtes entièrement donné à vos
étudiants dans vos cours, sachant l'importance du cours
magistral, irremplaçable quoi qu'en disent les partisans
des leçons dialoguées. Et puis j'ai appartenu
tant d'années à cette Section de droit privé
que vous présidiez et dont vous êtes resté
le Président d'honneur toujours écouté
et respecté, de telle sorte que c'est toute la Section
de droit privé que vous représentez aujourd'hui.
Vous aviez su y faire régner une grande et simple amitié
entre nous tous. J'ai essayé d'être un successeur
fidèle à votre pensée. Y ai-je complètement
réussi. Je ne sais. Pauvre Section de droit privé !
On lui fait aujourd'hui une mauvaise réputation. Peut-être
ses adversaires lui reprochent-ils d'exprimer trop ouvertement
ce qu'ils ne consentent à reconnaître que dans
le secret de leur conscience. Quant à moi, si mes collègues
ne redoutent pas de me continuer leur confiance, je ferai
tout pour « maintenir » la Section de
droit privé dans le chemin que vous lui avez tracé.
* *
« Je maintiendrai », c'est la devise
gravée sur la lame de cette épée. Sa
Gracieuse Majesté qui règne en Hollande, me
pardonnera d'avoir choisi la devise de la maison de Nassau,
devenue celle de la maison d'Orange-Nassau. Je n'ai point
voulu prétendre appartenir à cette noble famille
et je ne défendrais certes pas à une action
en usurpation d'armoiries. Du moins suis-je un peu le loyal
sujet de Sa Majesté puisque, en souvenir de la libération
de Breda, j'ai reçu, sans l'avoir mérité,
le titre de citoyen d'honneur de cette ville.
« Je maintiendrai ». Etymologiquement,
maintenir, c'est tenir avec la main ; mais tenir fermement.
Certes les membres de l'Institut auxquels on offre une épée,
comptent généralement plus d'années que
don Diègue : « Mais mon âge a
trompé ma généreuse envie. Et ce fer
que mon bras ne peut plus soutenir. » Mes chers
confrères, bien que plus âgés que don
Diègue, avons une main plus ferme ; sachons maintenir.
« Je maintiendrai ». Choisir pareille
devise, n'est-ce pas défier la « conjoncture »,
refuser toute évolution, faire graver son obscurantisme ?
Si j'étais rétrograde, j'aurais fait dessiner
une écrevisse, car cet animal marche à reculons,
allant, d'ailleurs, vite et droit au but. Mais maintenir,
ce n'est pas reculer; c'est au contraire refuser de reculer,
et les militaires enseignent que, pour se maintenir, il faut
attaquer.
Voilà pourquoi cette devise « Je maintiendrai »
convient à une épée, que les dictionnaires
qualifient « arme offensive ».
Et c'est là le symbole. La vie est une longue lutte
que nous ne pouvons gagner sans avoir l'épée
fermement assurée dans la main. Lutte contre les folies
de la jeunesse, contre les ambitions de l'âge mûr,
contre les abandons de la vieillesse. Jusqu'à la dernière
bataille, celle qu'il nous faudra livrer tout seul, mais que
nous gagnerons, confiants dans la promesse de l'Apôtre :
« Mort où est ta victoire ? ».
Ne voyez donc pas dans la devise que j'ai fait graver sur
cette lame une marque certes détestable
d'un penchant certes coupable pour la réaction.
Qu'éclate enfin la vérité ! Par
une erreur commune, les Mazeaud sont catalogués rétrogrades.
Je proteste !
Même s'ils ont dit parfois le contraire, les Mazeaud
sont des contestataires. Voilà justement pourquoi ils
contestent vigoureusement... la contestation. . Ils ont commencé
de bonne heure à contester. Dans leur famille bien
sûr : qui n'a pas contesté ses parents ?
Mais aussi hors de leur famille :
Des trois juristes, Jean est celui qui fut le mieux pourvu
quant au caractère. N'est-il pas, sans le savoir, l'ancêtre
de la contestation dans l'Université ? Cela se
passait a Quimper, au Lycée la Tour d'Auvergne. Nous
allions tous au Lycée en sabots, que les élèves
déposaient à la porte de la classe. Jean garda
un jour ses sabots et les lança à la tête
de sa maîtresse. Précocité, car il n'était
encore qu'en classe enfantine. Se doutait-il que, pour une
action si brillante, il méritait bien autre chose qu'une
fessée paternelle ?
Je ne crois pas avoir bombardé mes excellents professeurs
auxquels je dois tant d'autres projectiles que
de flèches en papier. Du moins, avec mon frère
Léon, avons-nous mis la révolution au Lycée
Ampère de Lyon pour protester contre l'interdiction,
édictée par le proviseur, de porter un insigne
religieux à l'intérieur du Lycée.
Et qui donc parmi vous, mes chers collègues, peut se
vanter d'avoir reçu un blâme du Ministre de l'Education
Nationale ? Ce Ministre s'appelait Abel Bonnard.
* *
Voici que j'ai dévoilé quelques secrets. Il
est coutume, dans une circonstance comme celle-ci, de raconter
sa vie. J'hésite pourtant à céder à
l'usage : comment, en effet, trouverais-je des termes
plus laudatifs que ceux par lesquels mes amis viennent de
retracer ma carrière ? Mais puisque la coutume
est aussi de décrire son épée, c'est
elle que je vais laisser parler : elle vous expliquera,
cette fois sans fards, ma vie.
Je
la regarde, cette épée. Elle est belle, très
belle. Nous devons cette uvre d'art au grand talent
d'un prix de Rome le maître Max Léognany, et
à mon ami Arthus Bertrand avec qui je suis lié
depuis la Libération. Qu'ils sachent combien je leur
suis reconnaissant, ainsi qu'à leurs collaborateurs
qui ont participé à cette magnifique réalisation.
Et qu'ils reçoivent beaucoup d'excuses, car c'est un
peu la quadrature du cercle que je leur ai demandé
de réaliser : faire de l'épée d'un
roi de Pologne qui a régné dans la première
moitié du XVIe siècle, l'épée
d'un académicien 1970. Vous verrez avec quel art ils
y sont parvenus ; mais vous ne saurez pas toutes les
contraintes que je leur ai imposées et qu'ils ont acceptées
avec gentillesse. Alors que le portrait en pied de Sigismond
1er était gravé sur la chape du fourreau, je
n'ai pas voulu m'y faire substituer en toge : mes collègues
qui ont renoncé au port de la robe, m'auraient accusé
de manquer de modestie ! Aux fines gravures de la fusée,
fleurs et feuilles entrelacées, et au portrait du roi,
il fallait substituer autre chose et c'est là
vous le constaterez que mes exigences étaient
nombreuses.
L'esprit de l'épée, il est dans la devise des
Nassau. Il est aussi dans un signe gravé sur la lame,
signe qu'il faut traduire : la Paix par le Droit ;
les lettres P et X du mot Pax, qui soutiennent les plateaux
de la balance. Cette paix que le respect du Droit fait régner
entre les individus, je crois qu'un jour, si nous le voulons,
il l'établira entre les Nations. Ce jour sera celui
où les Nations consentiront à remettre la force
nucléaire à un tribunal supranational, le jour
où la bombe atomique sera ainsi devenue le glaive de
la justice des Nations. Simple rêve ? peut-être ;
mais les rêves peuvent devenir réalités.
Que cette épée m'ait été remise
par le prix Nobel de la Paix m'en donne l'espoir. Je crois
à l'accomplissement de la prophétie biblique
que Paul VI rappelait il y a quelques jours : « la
justice et la paix se rencontrent et elles s'embrassent ».
Voilà pour l'esprit de l'épée. Quelle
est sa forme ? Comme le glaive de Sigismond, elle figure
une croix. Ainsi pourrai-je me souvenir, si j'éprouvais
quelque suffisance à porter l'épée, que,
comme chacun, je dois aussi porter ma croix.
Restent les fines gravures de la fusée, de l'écusson
et de la chape du fourreau. Elles racontent ma vie.
Vous verrez une feuille de vigne. Ne la prenez pas pour une
allusion déplacée à la super-minijupe
de notre mère Eve, la première contestataire.
Non, je n'entends pas ré monter à mes lointains
ancêtres. Cette feuille de vigne rappelle simplement
le modeste domaine familial au lieudit « la Vigne »,
dans ce Limousin que j'aime comme le pays des vacances. Les
raisins, d'ailleurs, sont de trop, car ils ne mûrissent
pas à « la Vigne » ; leur
adjonction est le seul reproche que j'adresserai au maître
Léognany. Sur le fourreau vous trouverez les armes
de Limoges, ma ville natale : le buste de saint Martial,
apôtre du Limousin.
Les mouchetures d'hermine rappellent la Bretagne (elles figurent
aussi, d'ailleurs, dans les armes du Limousin). Au hasard
des postes de mon père : Lannion, Rennes, Ploërmel,
Pontivy, Quimper, je fus breton pendant mes douze premières
années. J'aime l'hermine, cette bête sans doute
cruelle, mais qui préfère la mort à la
souillure.
Après la petite hermine, le roi des animaux. C'est
à Lyon que j'ai poursuivi mes études depuis
la troisième jusqu'à l'agrégation. Le
lion debout des armes de la ville l'atteste, sans sa devise
trop orgueilleuse. Il marque ma reconnaissance envers mes
maîtres du Lycée et de la Faculté. Si
j'ai réussi à l'agrégation, je le dois
au merveilleux professeur qui m'enseigna le droit civil pendant
trois ans : Maurice Picard, que je devais retrouver plus
tard comme collègue et comme ami à Paris, et
au doyen Josserand dont je suivis les cours de droit civil
en doctorat. Le lion marque aussi mon attachement au grand
barreau de cette ville, auquel j'appartins pendant cinq ans
et dont les avocats de très grand talent m'apprirent
comment exposer et discuter.
La fleur d'iris du blason de Lille est gravée sur la
fusée. C'est à Lille, où j'ai enseigné
pendant 14 années, que je me suis lié de grande
amitié avec des collègues qui m'ont précédé
ou suivi à Paris. Parmi eux, ces amis très chers
dont le souvenir demeure vivant : André Monnier,
Gabriel Lepointe.
De 1931 à 1939, j'ai mené deux existences, l'une
en Pologne : l'automne et l'hiver, l'autre en France :
le printemps et l'été. Comme vous l'avez rappelé,
ami Solus, ce séjour semestriel de neuf années
à Varsovie m'a donné la Pologne pour seconde
patrie. Aussi ai-je voulu que cette épée soit
une épée polonaise. Weygand reçut le
sabre du roi Jean Sobieski ; sans Sobieski (on n'y pense
guère), la France serait turque depuis bientôt
trois cents ans (2).
Plus modestement Je me suis contenté de la réplique
du glaive de Sigismond 1er, ce roi qui, au XVIe siècle,
pendant les 42 années de son règne, dut lutter
sans répit à la fois contre les Moscovites et
contre les Teutoniques. L'histoire est, hélas !
un perpétuel recommencement. L'écusson conserve
le grand aigle blanc aux ailes déployées ;
l'oiseau royal garde la couronne dont il a été
dépouillé par la République populaire
de Pologne. La sirène des armes de Varsovie est gravée
sur le fourreau.
Ces liens étroits avec la Pologne fixèrent ma
destinée pendant la guerre. Le N gravé sur le
fourreau rappelle que Narvik m'a fait citoyen d'honneur pour
avoir participé avec les chasseurs polonais à
la libération, hélas ! éphémère,
de la ville. Au-dessous du N de Narvik, le B de Breda. L'insigne
de la 1re division blindée polonaise qui libéra
Breda figure sur le fourreau : le casque et les ailes
que portaient les chevaliers polonais quand ils semèrent
la déroute parmi les chevaliers teutoniques.
Des villes qui m'ont accueilli, j'ai rapproché les
Universités qui m'ont fait docteur : M pour Montréal,
L pour Liège. Le Canada a droit aussi à sa feuille
d'érable, insigne du Corps d'armée canadien
auquel fut plusieurs fois rattachée la 1re division
blindée polonaise. Peut-être vous demanderez-vous
pourquoi la garde porte gravés des feuilles et des
glands. Ne croyez pas qu'ils appartiennent au chêne :
je n'ai jamais songé au képi de général !
il s'agit d'un arbre moins noble : le chêne-« liège » ;
Liège, pour les amateurs de rébus.
La guerre, ce fut aussi la Résistance. Epoque de la
vraie contestation où prenait tout son sens la devise
« Je maintiendrai ». Sur le fourreau,
un arc en ciel : l'arc d'Alliance, « l'Alliance »,
réseau de résistance auquel j'ai appartenu
il coûta la déportation à mon frère
Léon en même temps qu'à l'organisation
« Résistance ». Merci à
l'héroïque et légendaire Marie-Madeleine
qui commanda le réseau « Alliance »,
merci à Jacques Destrées qui fut le chef intrépide
du réseau « Résistance »,
d'avoir voulu participer à la remise de cette épée.
Pourquoi des feuilles de lierre ? Parce qu'elles figurent
dans les armes d'Amiens. Si je suis Limousin jure sanguinis
par mon père et aussi jure soli, je suis Picard
par ma mère Picard comme vous, ami Solus, mais
moins que vous : seulement demi-sang ; pardonnez-le
moi. Du moins que les autorités universitaires
reçoivent cet aveu avec indulgence ai-je habité
Amiens plusieurs années, après Corbie, quand
j'enseignais à Lille. Que voulez-vous ? On n'avait
pas songé à cette époque, malgré
ma présence, à créer une Faculté
de droit en Amiens !
Pourquoi une fleur de lys ? Parce que les fleurs de lys
rappellent le passé, notre ancien droit, et que je
crois à la nécessité pour les juristes
de connaître l'histoire des institutions. Les fleurs
de lys forment, d'ailleurs, le chef des armes de Limoges,
d'Amiens et de Paris.
Paris ; je n'ai rien dit encore de Paris. Mais Paris,
c'est la fin de ma carrière. Paris n'est pas oublié.
Voyez sur la chape du fourreau le vaisseau qui flotte fièrement
sans sombrer.
* *
Paris et sa Faculté de droit, je les ai connus quand
je suis venu en 1924 suivre des conférences d'agrégation,
et 14 ans plus tard quand mes collègues m'ont appelé
à y enseigner.
De 1924 à 1926 j'y ai noué mes plus chères
amitiés dans « l'équipe »
dont mon frère et moi faisions partie. Chers « coéquipiers »
qui êtes maintenant parisiens comme moi-même,
André Besson, Henri Desbois, vous rappelez-vous l'union
parfaite des esprits et des curs qui régnait
entre nous ? Vous aussi Pierre Voirin, Paul Chauveau ?
Pourquoi faut-il hélas ! que Robert le Balle ait
été enlevé à notre chaude amitié
comme Charles Croizat et Louis Baudouin, ces deux amis très
chers qui avaient choisi d'autres voies ? Les épreuves
du concours étaient sans chausse-trapes ; on ne
demandait pas aux candidats de faire eux- mêmes l'éloge
de leurs travaux. Il y avait peu d'élus ; mais
la compétition était loyale et, entre tous,
l'amitié demeurait.
Henri Capitant dirigeait les conférences d'agrégation
de droit civil. Dès l'abord il m'a conquis par son
autorité et sa simplicité. On le respectait ;
on l'admirait ; on l'aimait. Il nous aimait.
Georges Ripert avait la charge du droit commercial. Ses critiques
étaient étincelantes, parfois comme des bulles
de savon, mais si brillantes !
Louis Hugueney s'occupait des conférences de droit
criminel. Que d'esprit ! un feu d'artifice ! Grâce
à son inépuisable indulgence, aucun candidat
ne redoutait cet esprit : il ne l'exerçait jamais
à notre encontre. Quelle joie c'eût été
de pouvoir lui redire ce soir mon affection ! Puissent
les traces de l'accident dont il a été victime,
s'effacer bientôt (3).
Ce qu'était la Faculté de droit de Paris en
1924 et en 1938 elle n'avait guère changé
pendant ces 14 années permettez-moi, pour terminer,
de vous le dire. Mais je crains que d'aucuns, qui ne l'ont
pas connue, refusent de me croire.
Il était une fois ce n'est pas un conte de fées,
mais c'est aussi beau qu'un conte de fées il
était une fois une Faculté de droit de Paris.
Elle n'avait pas d'autre titre, et chacun s'en contentait.
On l'appelait même encore parfois l'Ecole de droit,
sans vexer personne.
Il était une fois une Faculté de droit de Paris
où l'on enseignait... le droit ; quand on voulait
connaître les mathématiques, on s'adressait à
la Faculté des Sciences. Peut-être voyait-on
les choses avec la simplicité d'esprits qui paraîtraient
aujourd'hui un peu bornés. On songeait surtout à
donner aux étudiants un diplôme rentable leur
permettant de gagner honorablement leur vie. Jamais le mot
pluridisciplinarité n'était prononcé.
Il n'était pas question de mariages d'U.E.R., de fiançailles
rompues, d'unions de raison, d'Universités où
les étudiants devraient apprendre à la fois
le droit du travail, l'art vétérinaire, le chinois
et la théorie des ensembles. Non, en vérité,
nul ne ressentait le besoin d'engendrer des monstres.
Il était une fois une Faculté de droit de Paris
où les professeurs professaient, où les étudiants
étudiaient. Certes, parfois, ceux-ci se livraient à
la politique, mais on ne leur offrait pas, pour s'y adonner,
des locaux dans la Faculté, ni du papier pour leurs
tracts et leurs affiches. Certes, parfois, leur jeunesse bouillonnait,
mais s'ils commettaient quelque incartade, ils en acceptaient
les conséquences. Certes, pendant les cours, on n'entendait
pas toujours voler les mouches dans les amphithéâtres,
mais jamais « Papillon » ne vint s'y
poser (4).
Il était une fois une Faculté de droit de Paris
qui se voulait établissement d'enseignement supérieur :
les étudiants y étaient traités comme
des adultes, non comme des élèves irresponsables ;
la possibilité de travailler leur était offerte,
mais aussi la liberté de ne rien faire ; des travaux
pratiques facultatifs étaient organisés ;
les étudiants s'y inscrivaient ; ils avaient ainsi
un contact direct avec leurs professeurs qui pouvaient les
suivre dans leurs études, plus tard dans leurs carrières.
La sélection s'opérait toute seule : les
étudiants travailleurs obtenaient sans peine leurs
diplômes ; les étudiants fantômes,
responsables de leur échec, s'en prenaient à
eux-mêmes. Les examens n'étaient ni redoutables,
ni redoutés parce que les programmes annuels n'étaient
pas démentiels ; ils ne dépassaient pas
neuf semestres de cours. Les examens avaient lieu en juillet
et en octobre. Les professeurs corrigeaient de gros paquets
de compositions ; ils interrogeaient de nombreux candidats.
Jamais on n'avait entendu parler de C.C.A.C. traduisez :
contrôle continu des aptitudes et des connaissances.
Il était une fois une Faculté de droit où
le doyen, élu par tous ses collègues, gouvernait
seul, responsable devant une Assemblée où siégeaient
tous les professeurs, mais non les étudiants :
il n'avait jamais été question de « pouvoir
ir étudiant », ni même de « participation » ;
une Assemblée où l'on ne se livrait pas à
ce que d'aucuns, aujourd'hui, nomment irrévérencieusement
« bavardages infantiles ». Sur ce dernier
point, permettez- moi cependant une restriction, car je veux
être sincère. Un jour, le doyen affirma que les
Mazeaud se comportaient à l'Assemblée comme
de « vieux gamins ». On s'amusait donc
quelquefois, même à l'Assemblée. Mais
sur aucun collègue on ne relevait le syndrome céphalo-ambulatoire
qui caractérise aujourd'hui une maladie grave et contagieuse
née en mai 1968.
Telle était la Faculté de droit de Paris, enviée
dans le Monde entier.
Telle demain elle sera encore si vraiment nous le voulons.
Et si, d'aventure, triomphait l'Esprit du Mal, tournons-nous
vers nos étudiants, car nous aurons toujours des étudiants
désireux d'apprendre ; dans quelque cadre absurde
que nous soyons enfermés, il nous faudra toujours enseigner
le droit. Rappelons-nous alors ce qu'est notre mission ;
relisons Domat (5) :
« Parmi toutes les sciences humaines, celle
qui est la plus nécessaire et la plus importante dans
l'ordre de la société des hommes et qui a aussi
le plus de dignité, est la science des Loix qui règlent
la justice que les hommes se doivent les uns aux autres...
C'est pour enseigner cette science que sont établis
dans les Universités les professeurs de droit civil. »
Telle est notre mission : promouvoir une société
plus juste et plus fraternelle. Il n'en est pas de plus haute.
Pour maintenir cette mission, tenons fermement de nos mains
réunies cette épée que vous m'avez donnée :
« Nous maintiendrons ».
Notes
(1) Allusion à
une campagne menée par le SNESUP qui a présenté
les assistants comme des « serfs ».
(retour au texte)
(2)
Bataille de Vienne, 1683. (retour
au texte)
(3) Ce vu n'a
malheureusement pas été réalisé
: le professeur Louis Hugueney est décédé
en février 1970. (retour au texte)
(4) Allusion au fait
que le surnommé « Papillon » prit la parole
en fin 1969 à la Faculté de droit de Paris.
(retour au texte)
(5) Droit public,
li. I, ti. 17. (retour
au texte)
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