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Personnages et caractères
XVe - XXe siècles
sous la direction de
Emmanuel Le Roy Ladurie
Avant-propos
Le livre ci-après regroupe les communications
qui furent données et prononcées en 2003 dans
le cadre de lAcadémie des sciences morales et
politiques (A.S.M.P.). Elles sadressaient, avec laide
des meilleurs spécialistes, aux thèmes de la
biographie et plus généralement de la personnalité,
envisagée sous langle dune réflexion,
et non pas simplement dun récit qui serait relatif
au déroulement événementiel de telle
ou telle existence particulière. En tant que président
de cette compagnie pour lannée mise en cause,
jai dautre part organisé dans le même
esprit un colloque (au mois doctobre 2003), lequel concernait
des sujets proches du thème académique précédemment
indiqué (soit : Le meilleur et le pire, personnages
et caractères, titre de notre entreprise collective
ASMP ). Ce colloque donnait de surcroît
à lensemble de nos débats, et au livre
qui en résulte ici, un élément dunité
terminale, en bref une perspective densemble en forme
de ligne de fuite ou dexperimentum crucis, ou
tout simplement de point focal ; il sagissait pour
le coup de développements, et de communications relatives
à louverture, concernant un certain nombre
de personnalités elles aussi du monde moderne et contemporain
(XVIe-XXe siècle), monde politique, religieux, culturel
Ce problème, devenu classique en notre temps, de louverture
se référait, sagissant de son point de
départ, au livre bien connu de Karl Popper, La Société
ouverte et ses ennemis. Le susdit colloque qui sera édité
séparément savérera, somme toute,
complémentaire de la publication du présent
ouvrage.
Il mest agréable, en ce contexte, de remercier
du fond du cur M. Edouard Bonnefous, chancelier honoraire
de lInstitut de France et M. Jean Cluzel, secrétaire
perpétuel de lAcadémie des sciences morales
et politiques, sans lesquels une telle entreprise duelle ,
au titre de lInstitut de France, en sa ramification
morale et politique, naurait pu voir le jour.
Emmanuel Le Roy Ladurie
Sommaire
Introduction Emmanuel LE Roy LADURIE
Chapitre Premier La Scienza nuova, fragments
d'une grande bibliothèque
Alain PONS Vico
François STASSE Vieille
Dame, grande Dame : la BNF
Olivier TODD Malraux,
épidémiologie d'une légende
Alain BESANÇON. Dostoïevski
Marc FUMAROLI Continuité
et changement du caractère français dans les
Mémoires d'outre-tombe
Chapitre II Dieu et Son homme
Régis DEBRAY Dieu
André DAMIEN Jean-Paul
II
Chapitre III Héros et fondateurs
Pierre MESSMER De
Gaulle en direct
Jean-Paul BLED Bismarck
Wladimir BERELOWITCH Pierre
le Grand
Chapitre IV De quelques rois Bourbons
Jean-Christian PETITFILS Louis
XIV
André ZYSBERG Les
Bourbons à bon port
Guy CHAUSSINAND-NOGARET Louis
XVI
Chapitre V Le peuple
Henri AMOUROUX Le
peuple français comme acteur de l'Histoire (1940-1944)
Chapitre VI Démocrates et Républicains
Michel ALBERT Robert
Schuman
Anthony ROWLEY Churchill
Georges-Henri SOUTOU Gorbatchev
Chapitre VII Autoritaires et Totalitaires
Pierre MILZA Mussolini
Bartholomé BENNASSAR Franco
Nicolas WERTH Lénine
Stéphane COURTOIS Staline
Marianne BASTID-BRUGUIÈRE Mao
Zedong
Claude DULONG-SAINTENY Hô
Chi Minh
Marc FERRO Goebbels
et Staline face à Roosevelt. Conceptions diverses de
la propagande
Philippe BURRIN Hitler
Marc LAZAR Trotski,
les trotskistes et la France
Chapitre VIII Femmes : mystique et politique
Fanny COSANDEY La
reine de France à l'époque moderne
Philippe CONTAMINE Jeanne
d'Arc
Philippe CHASSAIGNE Thatcher
Conclusions
Emmanuel LE Roy LADURIE Monstres honnis, monstres
sacrés
Jean-Pierre BARDET Les sources autobiographiques
Denis MARAVAL Au
regard d'un éditeur, la Biographie
Introduction
Emmanuel Le Roy Ladurie
Le pire
Le meilleur
Notre année académique
a oscillé entre ces deux pôles, au gré
des communications qui composèrent le programme annuel
mis en cause et dont je tenterai de faire une synthèse
initiale dans le texte ci-après.
On me permettra dabord de placer cette introduction(1)
sous le signe de Gianbattista Vico, brillamment explicité,
ici même, face aux Académiciens des sciences
morales, par M. Alain Pons, spécialiste de la pensée
de ce grand auteur italien. Vico a proposé une série
de classifications à sept termes, plus riche, somme
toute, que le vieux système trifonctionnel à
trois fonctions cher à Dumézil. Dicelui
le thème est connu : la fonction cléricale,
première fonction dumézilienne ; les nobles
et/ou militaires, éventuellement héroïques,
deuxième fonction ; enfin, en tierce position,
les paysans, ou tout simplement le peuple, voire le tiers
état, y compris la bourgeoisie ; disons au total oratores,
bellatores, laboratores : ceux qui prient,
ceux qui font la guerre, ceux qui labourent la terre. Braudel
me disait un jour, avec beaucoup dadmiration de sa part :
Dumézil a eu trois très grandes idées
dans sa vie, la première fonction, la deuxième
fonction, la troisième fonction celles-là
même que je viens dénumérer. A vrai
dire qui dentre nous ne serait pas ravi davoir
eu au moins trois idées importantes dans son existence
Cest le plus bel hommage quon puisse rendre à
cet immense savant quétait Dumézil. Néanmoins
Braudel et Dumézil, ce sont là jeux de princes
qui passent très au-dessus de la tête des modestes
mortels, sinon immortels que nous sommes. Venons-en par conséquent,
à Vico. Sa série se décline comme suit,
sur le mode approximatif, dans la Scienza nuova :
1) les Géants ou les Monstres ; 2) les dieux ;
3) les héros ; 4) le peuple et sa culture
incidemment les dieux, les héros, le peuple, ce sont
les trois fonctions duméziliennes dont je parlais tout
à lheure ; 5) les Républicains ;
6) la Monarchie, éventuellement impériale ;
7) les femmes dont laction selon Vico, reproductive,
conjugale et familiale traverse, inévitablement les
six catégories précédentes, ce qui après
tout, est tout à lhonneur de lélément
féminin en question. Même si le féminisme
actuel, non sans raisons voit les choses tout autrement et
dune façon infiniment plus ouverte. Au surplus
aurai-je loccasion, en fin de parcours, de politiser
ou même de mysticiser les femmes
évoquées de la sorte.
Dans la liste des personnages, personnalités, caractères,
qui ont illustré, sur le mode partiellement biographique,
notre année dacadémie, la place des Géants,
ou plutôt en ce qui concerne nos travaux dun an,
celle des Monstres, serait à chercher cest
le numéro Un de Vico, voyez supra du
côté de personnages plutôt sinistres, les
fameux monstres en question, même
si ces hommes ne sont évidemment pas monstrueux à
100 % (au minimum, à 99,99 %), dès
lors quil sagit dabominables
bonhommes , en effet, comme Hitler ou Staline.
Mais point ne serait convenable dinaugurer le présent
rapport par les noms tout à fait révoltants
du chef national-socialiste, ou du dictateur de lURSS.
Cest pourquoi je débuterai mon exposé
par les hommes de Dieu André Damien nous a superbement
parlé de Jean-Paul II et peut-être
rappellerai-je simplement ici deux épisodes de la vie
ou de laction de cet homme, Wojtyla, à la fois
homme de paix, tombeur aussi dun certain soviétisme.
Et dabord, ce Pape a refusé une condamnation
ex-cathedra de lathéisme communiste, parce
que, lui, Jean-Paul II, souhaitait que tout vienne, que
tout procède, en cette affaire, dune pure, simple,
et intime conviction intérieure, sans diktat extérieur.
Il a conservé aussi au concept certes égalitaire
à son gré de peuple chrétien ou de peuple
de Dieu cependant que la vieille notion de hiérarchie
ecclésiastique (et autre, voyez Louis Dumont) restait
pour lui essentielle ou plus fondamentale. Faudrait-il dire
de la part de Jean-Paul II : un coup à droite,
préservation de la hiérarchie ; un coup
à gauche, point trop de condamnations simplistes d'un
athéisme communiste ?
Je maperçois que jai évoqué
le Jean-Paul II de notre confrère Damien avant
de mentionner et plus que mentionner lexcellent Dieu
de M. Régis Debray. Je ne puis que citer sa conclusion,
la conclusion de Debray, toujours précise et pleine
dhumour, comme si souvent dans la prose que je me permettrai
dappeler régissienne .
Régis Debray cest lui qui parle
déclare en évoquant lun de nos grands
déistes anticléricaux : Dieu, écrit
Voltaire, a fait lhomme à son image, et lhomme
le lui a bien rendu. Un humaniste respectueux des divins mystères
Debray en personne sans doute serait plutôt
tenté de renverser la vapeur. Lhomme a fait Dieu
à son image ; or le Dieu de Moïse et de Josué,
de saint Vincent de Paul et de la Saint-Barthélemy,
de Ibn Arabi et de Bin Laden le lui a bien rendu. Parfois
même au centuple. Comme quoi les diverses
facettes du problème divin, le meilleur et le pire
sont abordées avec impartialité, générosité
aussi par M. Régis Debray.
Des hommes de Dieu, passons aux héros. De Gaulle soffre
à nous, tout naturellement, grâce au chancelier
Messmer qui nous mit en scène, en fonction de son expérience
courageuse et personnelle, un admirable De Gaulle
en direct . Le cursus biographique de M. Messmer
fut assez héroïque, lui aussi, à divers
moments fondamentaux. Il reste que lun des plus grands
mérites de De Gaulle, vers la dernière partie
de sa vie, cest davoir donné à la
République une colonne vertébrale quelque peu
monarchienne ou monarchisante en loccurrence, basée
sur lInstitution dune certaine Présidence
républicaine, style Cinquième République
en effet. Ainsi aurons-nous eu dans toute notre histoire cinq
dynasties, cinq races , comme on disait
autrefois, dun mot aujourdhui banni, cinq lignages
successifs à la tête du pays : les Mérovingiens,
les Carolingiens, les Capétiens, les Napoléonides
et les Républicains, en la personne, tout dernièrement,
des quatre chefs dÉtat qui succédèrent
ou succèdent à De Gaulle. Leurs noms sont sur
toutes les lèvres : Pompidou, Giscard, Mitterrand,
Chirac.
Le peuple et sa culture, troisième catégorie
de Vico. Henri Amouroux a évoqué pour nous le
peuple français, spectateur et acteur de lhistoire
entre 1940 et 1944 ou 1945. Et peut-être à mon
gré la date la plus essentielle, au cours dun
tel quinquennat très approximatif, est-elle novembre
1942, première quinzaine de ce mois, quand Stalingrad
est encerclé, quand les Américains débarquent
en Afrique du Nord, quand Rommel doit plus ou moins se retirer
de toute une partie de la Libye, quand le sort de la Seconde
Guerre mondiale, pivote en somme comme un décor ou
une scène de théâtre, mais ce nest
pas du Feydeau, plutôt du Shakespeare. Dans son Journal
intime, à la date même de cette quinzaine ,
et dès ce moment, avec lucidité, Drieu la Rochelle
annonce quil va se suicider ; il a tenu parole.
Quant à Josée Laval, comtesse de Chambrun, désespérée,
elle croit revivre, mais dans le vice versa, les heures
tragiques de mai-juin 1940.
Le peuple et sa culture
Ici prend place lexcellent
exposé de M. Stasse sur la Bibliothèque nationale
de France, en tant que celle-ci est personnage ou personnalité
collective, de nos jours émanée du peuple français
constituant lui-même la base de nos institutions en
effet nationales. Cette Bibliothèque a ses zones dombres
labsurde architecture de létablissement
de Tolbiac nest pas fonctionnelle, même si à
lusage elle acquiert une sorte de dimension gaullienne ;
mais linformatisation des catalogues, le confort intérieur,
la richesse livresque immense de la maison, en font à
bien des égards une vraie réussite, appréciée
notamment par beaucoup détudiants venus des USA,
y compris ceux dune grande Université américaine :
elle vient dacquérir un ensemble immobilier important,
paraît-il, à proximité du site Tolbiac.
Le peuple et sa culture, dans lesprit de Vico, encore
lui : on peut se reporter à ce sujet au grand
exposé de M. Fumaroli sur lavant et laprès-Révolution
française, au gré de Chateaubriand. Je laisserai
ci-après la parole à cet éminent historien
de la littérature quest Marc Fumaroli, je dirai
simplement ici ce qui est je crois le sentiment de beaucoup
de membres de lAcadémie des sciences morales :
la Révolution française est incontournable,
comme transition de lAncien Régime à une
démocratie encore lointaine ; celle-ci, selon
Furet, ne devant connaître tout à fait son avènement
quà partir de 1880 ; mais cest une
Révolution par ailleurs, quelquefois déraisonnable,
dérapée, selon le mot de Denis Richet, lors
des années sanglantes du robespierrisme. Elle incarne
ainsi au plus séduisant ou au plus déplorable
sens de ce couple de mots, le meilleur et le pire, ne disons
pas lenfer et le paradis, puisque aussi bien le second
à la différence du premier ne fait pas nécessairement
partie de notre univers concret, quotidien, planétaire.
Le peuple et sa culture à la Vico, toujours, Alain
Besançon sera certainement surpris dêtre
placé par mes soins sous cette rubrique, qui nest
vraiment pas sa tasse de thé. Besançon a pourtant
souligné, de façon convaincante lanomisme
ou lantinomisme hyperchrétien du grand écrivain
russe, Dostoïevski, ses délires, ses mensonges
et ses folies qui deviennent ensuite sous dautres regards,
sous dautres cieux, la vérité et la sagesse
dostoïevskienne en effet.
Nous en arrivons maintenant à limmense troupe
de ce que Vico appellerait les Républicains. Mais en
fait il faudrait y inclure une population beaucoup plus vaste,
les hommes dÉtat des démocraties, certes,
mais aussi les pas vraiment républicains, les dictateurs
que nous avons évoqués en une cohorte assez
bigarrée, parmi lesquels quelques-uns des monstres
dont jai évité de parler au début
du présent exposé pour ne pas inauguré
mon discours par une redoutable fausse note.
On se référera dabord, parmi les Républicains
authentiques, à lexposé de notre confrère
Michel Albert, relativement à Robert Schuman ;
personnage peut-être mûr pour la béatification,
voire la canonisation, puisquil est mort, dit-on, après
une vie admirable de créativité politique au
cours de laquelle il avait, à ce quon ma
raconté, préservé entièrement,
la pureté de son baptême, ou comme disait autrefois
le duc de Saint-Simon, il avait préservé
son innocence baptismale . Il en irait de même,
du reste, de Newton, semble-t-il.
Nous rangerons, sans doute possible à mon sens, M.
Gorbatchev dans la catégorie des démocrates.
Se fussent-ils rendus dignes de cette titulature un peu sur
le tard. Et sur ce point, je ne puis que citer la belle conclusion
de M. Soutou :
Malgré toutes les critiques quon
peut lui faire, le grand mérite de Gorbatchev devant
lHistoire sera davoir compris le caractère
inéluctable dun bouleversement quil avait
lui-même lancé, même sil dépassa
ses intentions initiales, et davoir accepté que
ce bouleversement se produise sans effusion de sang en Allemagne
ou en Europe orientale, et en URSS même de façon
beaucoup moins dramatique que lon ne pouvait le craindre.
Quant à sa volonté, progressivement clarifiée,
de sortir du communisme mais de façon ordonnée
et sans rupture brutale, elle pose une question de fond passionnante
sur le communisme soviétique lui-même :
était-il ou non capable de se transformer de façon
à aboutir à quelque chose de tout à fait
différent ? Sur le plan théorique on peut
en douter ; mais sur le plan historique pratique, si
on constate que Gorbatchev na pas pu éviter une
rupture, au lieu de la transition quil souhaitait, on
constate également que la société soviétique,
dans une complexité qui nous apparaît aujourdhui
plus clairement, était capable de sécréter
des anticorps et que lHomo sovieticus navait
pas tout envahi. Sans oublier bien sûr la fermeté
et en même temps louverture de la politique occidentale
depuis 1947, selon linspiration définie dès
le départ par Georges Kennan, visant à résister
prudemment à lURSS pour lamener à
se transformer de lintérieur : sans cette
politique, pas de Gorbatchev.
Nous en arrivons maintenant à une tout autre catégorie,
celle des dictateurs. M. Milza nous a donné un portrait
très détaillé de Mussolini et il a intégré
les analyses fondamentales de De Felice, biographe du Duce,
et vraisemblablement le plus grand historien italien, ou lun
des plus grands du XXe siècle. Pourtant la scène
mussolinienne la plus intéressante et la plus importante
peut-être décrite par Milza se trouve dans la
biographie du Duce, rédigée par ce même
auteur. Cest la scène au cours de laquelle, en
septembre 1943, Hitler déclare à Mussolini que
si celui-ci (Mussolini) naccepte pas de reprendre le
pouvoir, lui, Hitler, mettra à exécution son
plan primitif consistant à détruire par bombardements
Gênes, Turin et Milan. Vous remarquerez le goût
exquis (!) du Führer, qui nenvisage
pas de raser Florence, ni Venise, ni Rome. Et qui plus est,
le même Führer traitera le peuple italien, comme
un peuple esclave. Et Milza dajouter, page 841 de sa
biographie de Mussolini : face à cette
menace de polonisation de lItalie, Mussolini navait
guère dautre choix que celui de se soumettre
aux desiderata de Hitler
Le remarquable Franco de M. Benassar est-il justiciable
danalyses analogues. Au lieu des banalités dualistes
sur les Blancs et les Rouges, M. Benassar sest efforcé
de nous servir un Franco découpé en tranches
successives, un peu comme le melon de Bernardin de Saint-Pierre
que le Créateur avait pourvu de côtes, afin quil
put être mangé en famille. Il y a la tranche
des années 1930 où un Franco évidemment
des plus contestables, ladjectif est beaucoup trop faible,
soppose à une révolution espagnole qui
prend par moment des allures de processus soviétique.
Puis surgit la Seconde Guerre mondiale au cours de laquelle
de très nombreuses exécutions de Républicains
sont accomplies : elles déshonorent une fois de
plus le régime franquiste. Enfin, progressivement,
vient lépoque de la croissance daprès
guerre, y compris à lépoque du Caudillo
finissant, puis au-delà.
Quoi quil en soit M. Benassar parle de la guerre civile
espagnole comme dune sorte dordalie, dont sortira
beaucoup plus tard cette Espagne moderne que nous aimons et
que nous admirons.
Le Lénine de M. Nicolas Werth est sans concessions.
Werth voit dans ce personnage linventeur de la police
politique et du premier Goulag des îles Solovsky. Werth
ayant parlé, il ne reste pas grand-chose du leader
génial, ni de la statue de ce même Lénine,
ainsi déboulonnée (une fois de plus) par Werth
,
il ne reste pas grand-chose de ce que des générations
de communistes ont voulu présenter, au point de départ
du système soviétique, comme un antidote léniniste,
préalable à un stalinisme détestable.
Sur Staline, M. Stéphane Courtois ne peut sempêcher
de pousser, si je peux dire, de longs cris dadmiration.
Quel prodigieux organisateur que ce Joseph Vissarionovitch
! M. Courtois, bien sûr, nest en rien stalinien,
mais il considère que Staline était parfaitement
programmé pour accomplir la sinistre besogne qui laissera
la Russie dans létat délabré où
elle était encore il y a peu. De nos jours, bien sûr,
les choses changent et, espérons-le, vont changer encore
très vite. Dans quelle direction, dans quel sens, il
serait difficile de le prédire, et je nai pas
la prétention dêtre prophète à
ce propos.
Quant à Hô Chi Minh, cet autre président-dictateur,
je crois quil faut quand même employer ce syntagme ,
Mme Dulong-Sainteny nous a donné un texte important,
qui condense notamment une grande partie de son expérience
personnelle au Vietnam, qui condense aussi de nombreuses et
savantes lectures de la part de cette historienne.
Nous avons beaucoup de chance en ce qui concerne cet étonnant
personnage que fut Hô Chi Minh, même si les Vietnamiens
ont eu parfois moins de bonheur avec lui, puisque vient dêtre
réédité une biographie dHô
Chi Minh, biographie due à M. Brocheux. Hô Chi
Minh est incontestablement un grand homme quant au nation-building,
un personnage souvent cruel, pourquoi ne pas le dire, et ne
faisant pas toujours beaucoup de cas de la vie humaine, fut-ce
par personne interposée. On nous dit que ses amis exécutèrent ,
la phrase est de M. Brocheux, les trotskistes vietnamiens.
Ne pourrait-on sexprimer plus clairement et faire remarquer
que ceux-ci furent tout simplement assassinés ?
Mme Dulong-Sainteny est parfaitement consciente de lessence
totalitaire, oppressive, et goulaguisante de certains aspects
du régime mi-politique, installé au temps de
ce leader. Reste que cet étonnant individu, Hô,
aimait les fleurs, quil écrivait de jolis poèmes,
et que son récent biographe a pu de la sorte en faire
une personnalité complexe et séduisante, à
mi-chemin de lArchipel du Goulag de Soljenitsyne,
et des petits vieillards modèles de la comtesse de
Ségur.
Sur Mao Tsé-toung, Mme Bastid-Bruguière a eu
de singuliers mérites : il lui fallait à
la fois faire connaître un personnage dont lessentiel
des actions était presque inconnu de beaucoup dentre
nous, et en même temps tirer de lui, les idées
générales et les conclusions de portée
universelle quon attend dun conférencier
parlant de De Gaulle ou de Bismarck, deux hommes qui sont
lun et lautre plus proches de nous que Mao, et
là aussi, je ne puis mieux faire que de citer la conclusion
de Mme Bastid :
Les souverains préférés de
Mao étaient les empereurs qui par les convulsions de
transformations brutales avaient frayé la voie à
lâge dor des Han et des Tang. Ce fut peut-être
la fonction de Mao. Avec Tchang Kaï-chek Chiang Kaï-chek,
Mao fut le premier autocrate chinois modernisateur et occidentalisant.
Limagination politique a fait la victoire de Mao, sa
grandeur et les aberrations meurtrières de son règne.
Cette imagination était nourrie chez lui, sans lombre
dun complexe ou dun doute, par le sentiment absolu
de son identité chinoise, et par une totale confiance
dans la puissance de cette identité ; na-t-elle
pas, en définitive, aguerri les forces populaires dune
renaissance nationale, libératrice et moderne ?
Cest ce quexprimait à la veille de sa mort,
lors de la manifestation dopposition sur la place Tiananmen
le 5 avril 1976, un poème de protestation contre le
régime de Mao :
La Chine nest plus la Chine de jadis
Le peuple chinois nest plus ignare
La société féodale du Premier empereur
Qin est à jamais révolue.
Hitler, il nous faut y venir : aux excellents
développements que propose M. Burrin, je me contenterai
dajouter quelques suggestions qui venant du non-spécialiste
que je suis risquent de paraître éventuellement
déplacées.
Je crois dabord que Hitler est un révolutionnaire
au sens le plus déplorable, le plus détestable
de ce terme. Je vois dans notre histoire européenne,
ou même plus queuropéenne, trois groupes
de révolutions, par ailleurs fécondes, qui constituent
le passage progressif de lAncien Régime à
cette démocratie dont je parlais tout à lheure ;
lheureuse révolution anglaise de 1640, puis 1688,
la Révolution française et les paraphernalia
qui lentourent ; enfin les révolutions européennes
si destructrices qui courent de 1917 à 1945, voire
jusquen 1990 ; elles ont jeté bas lAncien
Régime dans la plupart des pays dEurope ;
Hitler en est lune des parties prenantes, il en est
même lun des coryphées, tout à fait
haïssable bien évidemment à la différence
de tant de héros positifs de ces vingt-huit années,
à commencer par les antifascistes et autres résistants
En second lieu, il me semble, et vous me pardonnerez denfoncer
cette porte ouverte, quHitler est un esprit faux fut-il
par ailleurs assez doué, et intelligent à certains
égards.
En 1941, il attaque lURSS et décrète que
ce pays seffondrera comme un château de cartes
ou comme un château de sable. Ses espérances
sur ce point ayant été réfutées
ou déçues, il déclare quau fond
lui, Hitler, ne regrette pas quand même de sêtre
trompé de la sorte, parce que sil avait mieux
apprécié la puissance de lURSS, il naurait
pas attaqué ce pays. Or sa mission, en quelque sorte,
tracée depuis Mein Kampf, consistait à
attaquer, à envahir et à occuper la Russie pour
y installer la Grande Allemagne, et il était donc bon,
ajoutait le Führer, quil se soit lui-même
trompé, puisque ainsi, se nourrissant dillusions,
il avait procédé sans crainte à cette
offensive, indispensable de toute manière, dans les
perspectives historiques allemandes, lesquelles étaient
pour lui européennes sur le
mode pervers, loffensive anti-russe qui sest avérée
beaucoup plus difficile à mettre en uvre que
ne le pensait ce chef nazi et comme vous le savez, suite et
fin de lhistoire, elle sest terminée de
façon effroyable, à tous points de vue.
Les dictateurs, encore, ou les collaborateurs des dictateurs :
Goebbels, dont nous a parlé avec talent Marc Ferro,
à propos des problèmes de propagande. Immonde
salopard, certes, cest le moins quon puisse dire ;
canaille, comme lappellera Joachim Fest, Goebbels est
aussi lauteur dun prodigieux Journal de
15 000 pages, en une langue allemande relativement facile,
et qui comme tel ne sera jamais traduit en français
intégralement. Journal publié par un
grand éditeur scientifique allemand, éditeur
antinazi sans concessions ; le texte ainsi produit est
devenu lune des sources essentielles de la biographie
hitlérienne en tous points convaincante qua donnée
récemment M. Kershaw.
Les rois maintenant, et leurs ministres.
Louis XIV, nous fut présenté deux fois
: par lexcellent exposé de M. Petitfils ;
et par Denis Maraval qui, au titre des biographies
sur lesquelles il sest exprimé (ci-après)
avec beaucoup de talent, avait publié jadis lexcellent
Louis XIV de Bluche.
La Révocation, tous nos auteurs, M. Petitfils lui-même
et Bluche bien entendu le souligne fut certainement lerreur
cardinale du Roi-Soleil, tout comme lexpédition
des Dardanelles fut la faute capitale de Churchill. Il est
vrai que lEurope française du Siècle des
Lumières est un peu le résultat, la fille putative
de cette Révocation, les Huguenots, hélas exilés,
ou sexilant eux-mêmes sétant empressés
dexporter dans les pays voisins, comme autant de professeurs
de français la connaissance de notre langue. Il est
vrai aussi que la Révocation louis-quatorzienne sinscrit
dans un contexte européen, certes haïssable, lui
aussi, de la Constitution de lÉtat moderne, par
éradication des différences religieuses. Éradication
qui du reste na pas réussi. Les Anglais en Irlande,
les Autrichiens vis-à-vis des Turcs, les Russes à
légard des vieux croyants ne se sont pas mieux
comportés que ne firent les dragons casqués
et bottés du roi de France " convertisseur "
des calvinistes.
Cette comparaison bien sûr nest pas une excuse :
la France étant la nation matricielle (au point de
vue conceptuel) de toutes les autres nations, la France ayant
créé le modèle national, se devait de
donner lexemple dune conduite tolérante
et ouverte. Elle se devait dêtre le bon élève
de la classe. Le moins quon puisse dire, est quelle
ne sest pas engagée immédiatement dans
cette direction. Même si par la suite, la tolérance
au XVIIIe siècle, jusquà lédit
de libération des protestants de 1787, a retrouvé
une grande partie de lampleur que lui avait donnée
déjà, un siècle auparavant, Henri IV.
De luvre de M. André Zysberg, lun
de nos communicants, jévoquerai bien sûr
le bel exposé quil nous a donné sur la
marine au temps des trois Rois : Louis XIV, XV et
XVI. Mais je voudrais signaler également lapport
considérable qui fut le sien quant à notre connaissance
du régime de Louis XV ; lors de son exposé
dabord, et dans un livre en tous points excellent consacré
à ce même sujet. M. Zysberg est le premier à
avoir montré, par les statistiques de galériens
quil a publiées, que les envois des Huguenots
aux galères seffondrent en tant que nombres,
en tant queffectifs de ces malheureux à partir
de 1713-1715, et sous la Régence et sous Louis XV.
Les règlements draconiens antiprotestants pris par
le duc de Bourbon en 1724 contre les calvinistes ne sont pas
réellement appliqués à la lettre, même
si, hélas, des pasteurs sont encore mis à mort.
M. Zysberg est aussi lun des premiers à avoir
remarqué le mouvement de bascule, dalternance,
qui a emporté le règne de Louis XV, tantôt
vers le clan des faucons ou des durs à la dArgenson,
au milieu du XVIIIe siècle, des durs
aussi à la Maupeou un peu plus tard ; tantôt,
en dautres occasions parmi les hommes dÉtat
plus modérés et plus ouverts, comme Fleury et
Orry au début du règne, et Choiseul ; voire
Turgot après la mort de Louis XV.
M. Chaussinand-Nogaret nous a dépeint un Louis XVI
qui certes, avait su magnifiquement mener sa guerre dAmérique,
avec Vergennes peu de gratitude nous en revient aujourdhui
des États-Unis , ajoutons que ce fut la première
et la dernière guerre gagnée par la France à
lencontre des Anglais en moins de cent ans. Ceci méritait
dêtre signalé. Mais Louis XVI fut
ensuite incapable par aboulisme, dirai-je, par maladie de
la volonté, de faire face aux flux révolutionnaires.
Remarquons quand même à ce propos que des souverains
certes plus ou moins doués selon les cas, comme Pie IX
en 1848, ou Guillaume II, Nicolas II, Louis-Philippe,
Napoléon III, ne se sont pas montrés capables,
eux non plus, de résister à ce que les Anglo-Saxons,
sans aucune connotation péjorative appelleraient volontiers
une super-vague révolutionnaire ; ces vagues" pyramidales "
de 30 mètres de haut qui sont capables dengloutir
dun coup un pétrolier géant, ou du moins
de le casser, de le briser ; à plus forte raison
(dans un tout autre contexte !) de faire périr
lAncien Régime.
Que dire de Pierre le Grand, nous sommes toujours dans les
chapitres des rois et des empereurs, sinon paraphraser ce
qua énoncé avec beaucoup de talent M.
Berelovitch en sa communication savante. Je retiens limage
de Pierre, tenant dans ses bras lenfant Louis XV
âgé dune dizaine dannées lors
de la visite de Pierre le Grand en Europe occidentale. Va-t-il
le lancer au plafond, ce petit Louis XV, pour quil
se fracasse en retombant sur le plancher ? Certes non.
Mais luvre du tsar autocrate et réformateur
reste tributaire de ce que deviendra ultérieurement
la grande Russie, passant du quasi-zéro jusquà
linfini, puis de lEtre au Néant, au travers
de résurrections diverses, fussent-elles problématiques.
Faut voir doù ils viennent ,
disait-on des Russes. Cest léternel propos
des admirateurs de Pierre au XVIIIe siècle, des communistes
français vers 1950-60, et de ceux qui font aujourdhui
confiance ou non à la Russie poutinienne en notre temps.
Après les Rois et les empereurs, ou avant eux, viennent
les serviteurs de la monarchie ou des monarchies. Jen
dénombre trois dans nos Annales académiques
de 2003 : Bismarck, Churchill, Thatcher. Bismarck, en
dépit ou à cause des magnifiques contributions
de M. Bled, je ne pourrais pas tout à fait lui donner
labsolution, ni le Bon Dieu sans confession. Certes
Bismarck a su éviter la guerre sur deux fronts, dans
laquelle pataugeront sur le mode sanguinaire ses successeurs
plus ou moins immédiats, tant Guillaume II que
Hitler. Certes, Bismarck a su être multilatéral
et non pas unilatéral comme on dit de nos jours. Mais
cétait au fond pour mieux nous humilier, nous,
les Français. Disons pour enfoncer une porte ouverte
que je préfère infiniment Adenauer, Schmidt,
Köhl, Schröder, grands amis de la France. Ma mère
naimait pas Frédéric II ; pour
ma part, je napprécie quà moitié
le chancelier de fer.
Churchill, on ladmirera pour sa politique, raide comme
barre, au meilleur sens de ce terme ; et néanmoins,
comme la montré M. Anthony Rowley, Winston Churchill
a fait bêtise sur bêtise, avant de devenir sur
le tard le très grand homme que nous savons. Et puis
lon pense à ses bons mots, fussent-ils de mauvais
goût sans aucun doute, mais le mauvais goût peut
être la marque du génie, qui se permet toutes
les licences. Phrase churchilienne, à propos dHitler
et Staline : We killed the wrong pig
(Nous avons tué le mauvais cochon), disait-il au sujet
dHitler, en regrettant de navoir pas tué
Staline aussi par la même occasion ! Cela
à la manière de ces chasseurs normands ou chinois
du temps jadis qui dune seule flèche darbalète,
transperçaient en vol deux canards sauvages. The
Wrong Pig , le mauvais cochon, serait-ce aujourdhui
Saddam Hussein ? Dont on peut se demander si cest
à lui dabord, ou à lui surtout quil
fallait porter les premiers coups.
Mme Thatcher enfin, vue par un grand historien de Gironde,
fera transition avec les femmes, dernière catégorisation
un peu sacrifiée comme toujours, du fait de Gianbattista
Vico. La dame de fer a remis lAngleterre sur pied, même
si, à propos de lEurope unie en général,
et de la France en particulier, cette chère Margaret
fut maintes fois insupportable.
Jeanne dArc, avec notre cher et grand confrère
Contamine, nest pas en reste ; non point dinsupportabilité,
mais de grâce mystique. Jai encore les oreilles
remplies du vacarme récent dun film à
propos de cette Sainte, ce film qui du reste ne ma pas
laissé indifférent. Cest en effet, pour
en revenir à ce que je disais à linstant,
le mysticisme international de Jeanne dArc, mysticisme
français, mais répercuté aussi sur lItalie,
que M. Contamine a souligné.
Les reines de France, par ailleurs, celles quillumine
la science de Madame Cosandey, nous ont offert un tableau
des rites à la Giesey cest le grand historien
américain des funérailles royales , mais
cette fois, il ne sagit plus dinhumation, bien
plutôt de la ritualisation du cursus de ces grandes
bonnes femmes, reines ou régentes de France, ou simplement
conseillères du Pouvoir, comme fut Anne de France,
et puis Catherine de Médicis
Lune et lautre
ayant exploré les chemins dun étatisme
ouvert. Mentionnons aussi Anne dAutriche, en son couple
paradoxal, et peut-être platonique, Anne et Mazarin,
pavant la route pour labsolutisme
new-look des années 1660
Le présent texte était écrit(2)
quand nous eûmes le privilège dentendre
Olivier Todd sur Malraux, à propos duquel le conférencier
a bousculé quelques légendes
résistantialistes .
Il nous restait encore à prendre connaissance de Trotski
et des trotskistes, notamment en France, dans un exposé
presque de fin dannée de Marc Lazar. Cet exposé
a stimulé sans doute, et de la belle manière,
nos réflexions, en un pays où le trotskisme
quon a longtemps considéré comme une pure
et simple secte accueille dorénavant, ou recueille
désormais, 10 % au moins des suffrages exprimés.
Ce qui, nous le reconnaîtrons, nest pas du tout
un pourcentage sectaire, même si lidéologie
mise en cause, lidéologie trotskiste, elle, conserve
encore, dinnombrables traces de sectarisme. Mais après
tout, Ceylan, Sri Lanka a bien été gouvernée
par une femme trotskiste, pendant quelque temps, Mme Bandaranaiké.
Alors dirons-nous, pour satisfaire ou contrister les uns et
les autres, dirons-nous que rien nest perdu ? Que
tout nest pas dit, avec ou sans trotskisme, en ce qui
concerne notre Hexagone, ingouvernable certes, presque par
essence, et qui entend le rester
(1) Le
texte quon va lire fut dabord un exposé
sous la coupole présenté
par Emmanuel Le Roy Ladurie, en conclusion de lannée
académique, quil avait présidée
depuis janvier 2003 jusquau début de lannée
2004. Ce texte conserve donc un certain caractère de
discours oral. (retour au texte)
(2) Ce texte, rédigé
à lautomne de 2003 pour un exposé sous
la coupole , prenait acte de la majorité
des exposés tout en anticipant sur quelques autres.
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