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Remise du prix 2006
à
Monsieur Jean-Luc Penso,
Maître de
marionnettes, directeur du Théâtre du Petit
Miroir
lundi 11 juin 2007
(Grande Salle des Séances au Palais de l'Institut de
France)
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| De gauche à droite : M.
Lu Ching-Long, représentant de Taïpei
en France, M. Michel Albert, Secrétaire
perpétuel de l'Académie, Mme Liu Wong
Chin-Chu, Président du Conseil des Affaires
culturelles, M. Gabriel de Broglie, Chancelier
de l'Institut et M. Jean-Luc Penso, Maître
de marionnette et lauréat du prix. |
La onzième cérémonie
annuelle de remise du Prix de la Fondation culturelle franco-taïwanaise
sest déroulée le lundi 11 juin en Grande
salle des séances, en présence de M. le Chancelier
Gabriel de Broglie, de M. le Chancelier honoraire Pierre
Messmer, ainsi que de nombreux académiciens et
personnalités.
M. Michel Albert, Secrétaire perpétuel
de lAcadémie et, à ce titre, co-président
de la Fondation, a évoqué les défis auxquels
est confronté le jury en raison du souci dexcellence
qui préside au choix du lauréat et du trop petit
nombre de travaux dimportance sur Taïwan. Puis
il a souligné le parcours exceptionnel du lauréat
2006, M. Jean-Luc Penso, héritier français
de la grande tradition des marionnettes taïwanaises.
Mme Liu-Wong Chin-Chu, ministre de la Culture de Taïwan,
Président du Conseil national des Affaires culturelles,
et, à ce titre, co-président du jury de la Fondation,
a souligné les affinités durables qui lient
son ministère et lAcadémie ainsi que les
lignes de convergence culturelle entre Taïwan et la France.
Puis elle a remis le Prix de la Fondation au lauréat,
non sans lui avoir rendu un hommage appuyé.
Dans son discours de remerciement, M. Jean-Luc Penso
a retracé son parcours taïwanais et évoqué
la mémoire de Li Tien-Lu, le Maître de
marionnettes qui lui a transmis son art. Il a ensuite offert
à lassistance une démonstration dans le
magnifique castelet en camphrier sculpté qui laccompagne
dans toutes ses tournées à travers le monde.
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Mme
Liu Wong Chin-Chu,
et M. Jean-Luc Penso
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Le castelet de M.
Jean-Luc Penso
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Intégralité
des discours prononcés lors de la cérémonie:
Allocution de M. Michel Albert,
Secrétaire perpétuel de l'Académie
Madame le Ministre,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Monsieur le Représentant,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mes chers confrères,
Mesdames et Messieurs,
Sil est des îles où la
culture nest quun fidèle écho de
celle du continent, il en est dautres qui, comme si
elles avaient atteint une masse culturelle critique, se singularisent
à un moment donné de leur histoire et développent
des caractéristiques propres. Les îles britanniques
et larchipel nippon illustrent parfaitement ce principe.
Tout, dans leurs cultures respectives philosophie,
religion, esthétique, architecture, organisation politique
rappelle la culture du continent doù sont
majoritairement issues leurs populations, et pourtant rien
ny ressemble vraiment.
Moins connu, voire méconnu, est le cas taïwanais,
pourtant tout aussi singulier. Léloignement géographique
pourrait être invoqué pour expliquer notre ignorance.
Mais à lère de la circulation de linformation
à la vitesse de la lumière, la distance est
davantage un mauvais prétexte quun obstacle.
Les véritables raisons sont autres, liées à
lhistoire récente de Taïwan et aux relations
complexes quelle entretient avec son immense voisin
continental. Nous ne le savons que trop, seuls des préjugés
sont à même de jeter un épais voile dignorance
sur ce qui devrait susciter notre curiosité et notre
intérêt.
On ne sétonnera donc pas que notre Académie,
qui a pour double vocation, dune part, détudier
tout ce qui ressortit aux sociétés humaines
et aux manifestations de la pensée et, dautre
part, de favoriser la diffusion du savoir, se soit associée
au Conseil national des Affaires culturelles de Taïwan
pour aider à faire connaître la réalité
taïwanaise en Europe. Cest ainsi qua été
créée en 1996, sous légide de Monsieur
Pierre Messmer, la Fondation culturelle franco-taïwanaise.
Depuis onze ans déjà, elle récompense
les uvres, les études, les travaux qui « mettent
en lumière les rapports entre lEurope et Taïwan
et contribuent à lintensification des rapports
culturels entre lEurope et Taïwan ».
Année après année, le jury franco-taïwanais
se réunit tantôt à Paris, tantôt
à Taïpei, pour examiner les candidatures dartistes,
de chercheurs, de sinologues qui consacrent tout ou partie
de leur talent à lun ou lautre aspect de
la réalité taïwanaise. Mais il apparaît
quen dépit du caractère fortement incitatif
du prix décerné, le vivier de lauréats
potentiels reste très limité.
Il est limité parce que trop peu nombreux sont ceux
qui ont laudace et lindépendance desprit
permettant de saventurer hors des sentiers battus. Pourtant,
lhistoire récente aussi bien quancienne
de Taïwan, sa vitalité économique, sa complexité
sociale et politique, sa démocratie encore toute jeune,
ses traditions populaires, sa diaspora, sa créativité
artistique, ses relations tantôt apaisées, tantôt
conflictuelles avec la Chine, sa population composite, sa
richesse linguistique constituent autant de champs dexploration
qui devraient susciter lintérêt de nombre
dEuropéens.
Le vivier de lauréats est également limité
en raison de lexigence dexcellence qui préside
au choix du jury. Le palmarès des années passées
témoigne de ce souci constant de ne récompenser
que des uvres, des actions, des contributions de la
plus haute qualité. Le lauréat de ce soir en
est la vivante confirmation.
Daucuns pourraient toutefois sétonner que
la digne Académie des sciences morales et politiques
et le non moins digne Conseil des Affaires culturelles se
soient associés pour récompenser un simple « joueur
de Guignol ». Ce serait là méconnaître
totalement à la fois la nature des marionnettes taïwanaises
et la carrière hors du commun de M. Jean-Luc Penso.
Loin dêtre une distraction légère
ad usum Delphini, lart des marionnettes auquel
notre lauréat a été initié il
y a plus de trente ans déjà, représente
la quintessence de la culture taïwanaise traditionnelle.
Éminemment populaire, cet art a assuré, dans
tous les villages de Taïwan, depuis le XVIIIe siècle
et jusquà une époque récente, la
transmission de valeurs religieuses et morales, de thèmes
littéraires classiques, de repères historiques,
de légendes édifiantes et dune esthétique
visuelle aussi bien que musicale qui na rien à
envier au grand opéra chinois.
Mais rien ne prédisposait ce trésor culturel
menacé dun oubli fatal à se retrouver
dans les mains dun jeune Français. Quelle destinée
hors du commun que celle de notre lauréat qui, découvrant
les mystères et les beautés des marionnettes
taïwanaises, sest pris de passion pour elles et
leur a consacré à ce jour plus de trente ans
de sa vie ! Trente années de travail consacrées
par des tournées dans près de 70 pays, sur les
cinq continents et, notamment, en Chine ! Mais trente années
de travail consacrées surtout par la confiance et la
reconnaissance qua accordées à M. Jean-Luc
Penso lun des derniers grands maîtres de marionnettes
de Taïwan !
Le choix unanime du jury apparaît donc, une fois encore,
comme répondant pleinement à lobjet de
la Fondation culturelle franco-taïwanaise qui est détablir
des ponts entre lEurope et Taïwan. M. Jean-Luc
Penso y contribue magistralement et cest ce qui lui
vaut cette récompense que Madame le Ministre Liu-Wong
Chin-Chu, Président du Conseil national des Affaires
culturelles, à qui je passe la parole, lui remettra
dans un moment sous vos applaudissements.
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Allocution de Mme Liu Wong Chin-Chu, 
Président du Conseil des Affaires culturelles
Monsieur le Chancelier honoraire Pierre Messmer,
Monsieur le Chancelier Gabriel de Broglie,
Monsieur le Secrétaire perpétuel Michel Albert,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Monsieur le Représentant Lu Ching Long,
Mesdames et Messieurs
En tant que tant que Président du Conseil national des
Affaires culturelles, je ressens comme un honneur et un plaisir
tout particuliers de pouvoir participer, en ce haut lieu de
culture quest le palais de lInstitut, à la
onzième cérémonie de remise du prix de
la Fondation culturelle franco-taïwanaise.
Laccélération du développement économique
et technologique que connaît Taïwan est sans nul
doute la cause des mutations sociales et du foisonnement culturel
de ces dernières années. La diversité qui
se manifeste spécifiquement dans le domaine culturel
est fort bien reflétée par les domaines dexcellence
des lauréats successifs de la Fondation culturelle franco-taïwanaise,
quil sagisse de littérature, de sinologie,
dhistoire culturelle, des cultures aborigènes,
des marionnettes traditionnelles etc. Pour ce qui est de la
France, dont le nom est quasiment synonyme de culture, chacun
sait avec quel soin le gouvernement et le peuple français
semploient à en préserver et à en
transmettre le riche héritage. Forts de lintérêt
commun quils portent à la culture, lAcadémie
des sciences morales et politiques française et le Conseil
national des Affaires culturelles taïwanais ne pouvaient
que se retrouver pour créer le Prix culturel franco-taïwanais.
Le jury qui sest réuni le 16 octobre dernier à
Paris a, à lunanimité, décidé
de décerner le prix 2007 à M. Jean-Luc Penso qui,
en héritier spirituel du défunt Maître de
marionnettes Li Tian-Lu, se consacre entièrement, depuis
plusieurs décennies, à la tradition des marionnettes
taïwanaises.
Le théâtre de marionnettes à gaine, appelé
également en taïwanais « théâtre
de paume », sest développé au
XVIIe siècle dans le Sud de la province littorale chinoise
du Fujian. Importé à Taïwan au milieu du
XVIIIe siècle par des colons originaires de Quanzhou
et de Zhangzhou, il est vite devenu lun des éléments
essentiels de la culture populaire insulaire. Sur des livrets
directement inspirés de récits et légendes
classiques, comportant des dialogues émaillés
de poèmes, les marionnettes à gaine taïwanaises
évoluent avec grâce dans des castelets magnifiquement
sculptés, au son des deux genres de musique traditionnelle
que sont le nanguan et le beiguan. Par la finesse
de leurs traits, la beauté de leurs costumes et la grâce
de leurs mouvements, elles atteignent à un extrême
degré de raffinement.
Si lévolution récente de la société
a entraîné des dérives qui ont affecté
la tradition des marionnettes, le fondateur du petit théâtre
de marionnettes Yi-Wan-Ran, Maître Li Tian-Lu, élevé
au rang de Trésor national, eut heureusement à
cur, avec quelques trop rares confrères, de préserver
la tradition dans toute sa pureté et de la faire connaître
à létranger.
Venu à Taïwan pour y apprendre lart des marionnettes,
le jeune Français Jean-Luc Penso fut adopté, formé,
puis proprement adoubé par Li Tien-Lu qui baptisa le
théâtre quil créa en 1978 à
son retour en France « Théâtre du Petit
Miroir ». Le castelet, que vous avez pu admirer en
entrant, sculpté à Taïwan sur le modèle
même de celui de Maître Li Tien-Lu, est orné
de deux sentences parallèles qui rappellent la filiation
artistique et spirituelle de celui que nous récompensons
ce soir. Jean-Luc Penso a fait des tournées dans le monde
entier, présentant, non seulement des grands classiques
tels « le Voyage vers lOuest » ou
« Wu Song et le tigre », dans la grande
tradition technique et artistique des marionnettes taïwanaises,
mais également, dans un style syncrétique mêlant
les traditions taïwanaise et occidentale, une « Odyssée »
ou encore une « Lanterne magique dAladin ».
En décernant le prix 2007 à Jean-Luc Penso qui
a tant fait pour le rayonnement des marionnettes taïwanaises
à létranger, le jury de la Fondation culturelle
franco-taïwanaise a pris une décision des plus avisées.
Outre mes félicitations, je tiens à exprimer ce
soir à M. Penso mes remerciements pour sa venue à
Taïwan, en avril dernier, afin de participer à lhommage
qui a été rendu à une autre grand Maître
de marionnettes, Huang Hai-Dai, décédé
à lâge de 103 ans.
Je tiens aussi pour terminer à remercier tous ceux qui
participent au renforcement des liens damitié entre
la France et Taïwan. Les rencontres entre deux peuples,
entre deux cultures ne sont jamais le fruit du hasard, mais
celui defforts communs. Assurément, lamitié
qui réunit depuis plus de dix ans lAcadémie
des sciences morales et politiques et le Conseil national des
Affaires culturelles va continuer à susciter, entre Taïwan
dune part, la France et lEurope dautre part,
des échanges intellectuels et culturels nombreux ainsi
quune meilleure compréhension mutuelle. Au nom
du Conseil national des Affaires culturelles et en mon nom personnel,
jexprime à lAcadémie des sciences
morales et politiques une très sincère gratitude
pour luvre accomplie. Je remercie également
tous ceux et celles qui ont bien voulu ce soir nous honorer
de leur présence et, avant découter notre
lauréat puis de le voir exercer ses talents- je
lui renouvelle mes félicitations.
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Remerciement de Monsieur Jean-Luc Penso,
Maître de marionnettes, directeur du Théâtre
du Petit Miroir,
lauréat du Prix 2006 de la Fondation culturelle
franco-taïwanaise
Madame le Ministre,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Monsieur le Représentant,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames, Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
À Taïwan, les marionnettes sont
prises au sérieux. Et on les aime. Dans un récent
sondage, elles ont été classées en première
position comme symbole du pays. Les marionnettes sont arrivées
il y a plus de 200 ans, en même temps que les immigrants
du Fujian qui venaient peupler l'île. Mais elles ne
servaient pas à distraire les hommes. Elles servaient
à distraire les dieux et étaient utilisées
dans des exorcismes et dans des rituels propitiatoires.
La popularité du genre a été telle, quà
la fin des années 60, la télévision qui
diffusait dans l'après midi un feuilleton de marionnettes
très suivi a dû changer sa grille de programme.
Les paysans quittaient plus tôt les rizières
pour ne pas le rater et la production agricole sen ressentait.
Alors que jétais encore étudiant à
Paris, ce sont les petites marionnettes du nord de Taïwan
qui m'ont tout de suite séduit. Je les ai rencontrées
au musée Kwok-On que dirigeait Jacques Pimpaneau, mon
professeur de chinois aux langues orientales. Devant ma fascination
immédiate, celui-ci m'a conseillé de partir
à Taïwan. Il m'a récemment confié
qu'il avait senti chez moi une âme de bateleur plus
apte à jouer des marionnettes qu'à faire des
études universitaires.
Quand j'ai annoncé à mes parents que je voulais
partir à Taïwan pour apprendre les marionnettes,
ils n'ont rien trouvé à redire devant l'étrangeté
de ce projet. Je me dois de les en remercier ici. Il faut
avouer que j'avais un argument imparable : un 16 sur
20 à l'UV de marionnettes que Jacques Pimpaneau avait
spécialement créée pour moi et dont je
suis le seul détenteur. C'est d'ailleurs la seule UV
que jaie jamais validée.
À Taipei, quand j'ai demandé à Monsieur
Li de m'enseigner les marionnettes, lui en revanche, m'a regardé
avec des yeux ronds. Il ne comprenait pas. Normalement, en
1974, un occidental était militaire américain,
missionnaire, homme d'affaires ou professeur d'anglais. Mais
quelqu'un qui ne venait même pas d'Amérique pour
apprendre les marionnettes ! Il n'avait jamais vu cela.
Naturellement je lui ai proposé de payer mes cours
et je lui ai donné une enveloppe fermée contenant
de l'argent.
Deux
fois par semaine, je suis allé chez lui et il a commencé
à m'enseigner son art d'une façon assez distante.
Puis, au bout d'un mois, l'enveloppe a réapparu et
Monsieur Li me l'a rendue toujours cachetée avec ces
mots : « Je ne comprenais pas ce que tu
voulais, mais tu as l'air sérieux ; alors, je
veux bien t'apprendre mon art. Je ne veux pas d'argent, mais
je mets trois conditions :
« Tu apprendras aussi longtemps que je le jugerai
nécessaire.
« Tu ne poseras pas de questions.
« Tu préviendras la presse pour que cela
me fasse de la publicité ».
En 1974 Les marionnettes du nord que manipulait
Monsieur Li jouaient des spectacles raffinés accompagnés
par un orchestre de six ou sept musiciens. Les dernières
troupes avaient de plus en plus de mal à affronter
l'urbanisation de Taipei, la modernisation de la société
et la concurrence des autres genres de spectacles. Il s'appuya
donc sur moi pour relancer son art.
Avec la censure féroce qui sévissait dans la
presse à l'époque, je n'ai pas eu de mal à
trouver des journalistes ravis de parler d'un jeune Français
qui apprenait les marionnettes.
Rapidement, une autre étudiante, Claire Illouz, vint
me rejoindre puis, deux ans après, elle céda
la place à Catherine Larue. Pendant cinq ans, Catherine
et moi avons étudié ensemble auprès de
Monsieur Li.
Notre maître était un pédagogue instinctif
et exigeant. D'une patience infinie, il était avare
de compliments, mais il nous encourageait sans cesse. Il ne
nous a jamais frappés, contrairement à ses enfants,
de leur propre aveu, mais nous avons senti plusieurs fois
que cela le démangeait.
Tous les matins nous allions chez lui ; l'après-midi,
nous le suivions durant ses représentations et souvent
le soir, il nous emmenait voir des opéras chinois qui
sont des spectacles de marionnettes en grand. Et non le contraire !
Il s'est toujours montré très concerné
par notre travail et n'hésitait pas à nous entraîner
dans de longs voyages à l'autre bout de l'île
pour rencontrer tel sculpteur ou tel marionnettiste s'il le
jugeait utile pour notre apprentissage.
L'art des marionnettes ne se limite pas bien évidemment
à la seule manipulation si élaborée soit-elle.
Monsieur Li nous a aussi initié à la musique,
aux chants, aux récitatifs et à son répertoire,
ou du moins à une partie de celui-ci, car il connaissait
par cur plus de 600 pièces.
Ainsi de 1974 à 1978, Catherine Larue et moi avons
étudié auprès de Monsieur Li qui, peu
à peu, nous a intégrés dans sa troupe.
Il nous faisait jouer devant les temples en annonçant,
non sans malice, que c'étaient ses étudiants
français qui présentaient le spectacle. Immanquablement
le public présent (pas les dieux) se précipitait
derrière le castelet pour voir cette curiosité.
Nous nous sommes sentis vraiment intégrés quand
il a cessé dannoncer notre présence.
C'est en 1978 que Monsieur Li nous a jugés dignes de
créer notre propre troupe dont il choisit lui-même
le nom : « Xiao Wan Jan », en filiation
directe avec « Yi Wan Jan » qui est
le nom de sa troupe. Nous l'avons librement traduit par « Théâtre
du Petit Miroir » puisqu'en chinois, cela signifie
le « Petit comme semblable » (sous-entendu
« au grand théâtre »).
Avant même la création du théâtre
du Petit Miroir, nous avons commencé à donner
des spectacles. En 1975 au Festival d'Avignon puis dans plusieurs
festivals dont la « foire exposition agricole des
Côtes d'Armor » et surtout en plein milieu
de mon service militaire, au Festival des Arts traditionnels
de Rennes que dirigeait Chérif Khaznadar. À
cette occasion, FR3 a fait une émission de treize minutes
sur les marionnettes de Taïwan. Pendant des mois, le
samedi après midi, cette émission a été
diffusée tour à tour sur chacune des chaînes
régionales. De retour de permission, mes camarades
de garnison m'annonçaient qu'ils avaient vu les marionnettes,
qui en Alsace, qui en Bretagne. Cette notoriété
me permit de passer le reste de mon service militaire dans
une tranquillité absolue.
Rapidement, entre nos longs séjours à Taïwan,
nous avons joué en France et en Europe, puis, en 1981,
nous avons été la première troupe à
être invitée en Chine Populaire après
la Révolution culturelle. Nous avons joué entre
autres au Fujian, province maternelle des marionnettes, devant
des spectateurs pour le moins étonnés. Cette
région venait juste d'être ouverte aux étrangers,
et dans de nombreux villages, la surprise était grande
quand le public découvrait que les premiers étrangers
quils voyaient, animaient des marionnettes taïwanaises.
En 1982, à l'invitation de son directeur Antoine Vitez,
nous avons eu l'honneur de donner une série de représentations
avec les marionnettes de Taïwan au Théâtre
National de Chaillot.
Pour
l'occasion, nous avons fait construire à Taipei un
magnifique castelet recouvert de feuilles d'or. Celui qui
est dans le salon des conversations. Cette commande stimula
les associations culturelles qui soutenaient de plus en plus
les troupes traditionnelles. Pour ne pas être en reste,
elles passèrent commande de castelets à des
sculpteurs, mais en Chine Populaire, si bien que notre castelet,
uvre de Chen Zai-Zhang, est le dernier de son genre
à être « made in Taïwan ».
Après Chaillot, avec l'aide de l'AFAA, qui est devenue
depuis Cultures France, nous avons eu la chance de faire de
plus en plus fréquemment des tournées à
l'étranger et les marionnettes taïwanaises ont
tourné un peu partout en Europe, mais aussi en Afrique,
dans l'océan Indien, en Asie et en Amérique
du Nord.
Catherine et moi avions le désir de partager l'art
des marionnettes de Taïwan avec dautres marionnettistes
et nous avons invité Monsieur Li en France pour qu'il
y dirige des stages. Pour beaucoup de gens du métier,
ce fut une révélation et plusieurs troupes françaises
adoptèrent sa technique à des degrés
divers. Citons entre autres Karina Cheres, Dominique Houdart
ou le Théâtre sans Toit dont le directeur Pierre
Blaise parle de sa découverte des marionnettes de Taïwan
comme de sa « Révolution copernicienne ».
À la suite de ces stages, nous avons continué
à former sur un plus long terme des marionnettistes
et nous sommes intervenus à plusieurs reprise à
l'Institut international de la marionnette de Charleville-Mézières.
D'autres depuis ont pris le relais et il est plaisant d'entendre
de jeunes marionnettistes parler de la « gaine
chinoise » sans en connaitre l'histoire.
À plusieurs reprises, nous avons pu faire venir Monsieur
Li avec sa troupe en France et en Europe. Monsieur Li a même
été invité à inaugurer avec un
grand rituel d'exorcisme taoïste, la nouvelle salle de
spectacle du centre culturel français de Rabat au Maroc.
Yi Wan Jan a présenté ses spectacles plusieurs
fois au Festival mondial de Charleville-Mézières,
mais aussi au Musée Guimet. Elle a donné entre
autres des représentations au Festival dAvignon,
dans le « In » et dans dautre
festivals aussi prestigieux un peu partout dans le monde avec
laide de la commission pour les affaires culturelles
de Taïwan.
En décembre 2000, nous avons créé ensemble
« Le Singe blanc » et « Le
Roi Dragon » à la Cité de la Musique
à Paris. Lorchestre était celui de Yi
Wan Jan et les manipulateurs Eric Minnaert et moi-même.
Ce principe de coopération a rencontré un grand
succès. Dans la même veine, grâce au Prix
de la fondation culturelle franco-taïwanaise, et j'en
remercie le jury, nous allons créer une pièce
en 2008. Là encore il sagit dun beau projet
puisquà l'invitation de la communauté
chinoise de l'Ile de la Réunion, nous devons jouer
à loccasion de son centième anniversaire
dans le temple de Guan Di de Saint Denis de La Réunion.
Nous présenterons en français une pièce
tirée du « Roman des Trois Royaumes »
dont Guan Di sous le nom de Guang Gong est un des héros.
Lors de ses visites en France, Monsieur Li exigeait de voir
nombre de spectacles et de visiter nombre de musées.
Au Musée des Invalides, à la vue des armures
et des chevaliers, il fut convaincu que de nombreux récits
devaient en relater les exploits. Il nous demanda de travailler
sur ces thèmes ou dautres plus proches de notre
culture. Il sest carrément fâché
quand jai tenté de lui expliquer que nous nétions
pas encore prêts.
De la mytholgie chinoise, nous sommes passés à
la mythologie occidentale en adaptant lOdyssée.
Le théâtre National de Chaillot nous a accueillis.
Le succès que nous avons rencontré nous a emmenés
autour de la mer Méditerranée, en Afrique en
Asie et en Océanie.
En 1988, « Voyages dUlysse » a
été présenté en offrande au temple
de Long Shan, à Taïpei. Cétait la
première fois quune troupe étrangère
était invitée à offrir un spectacle pour
les dieux du plus ancien temple de Taïpei.
Cette représentation a provoqué une polémique,
mais nous avons été soutenus par de nombreux
intellectuels de lîle qui y voyaient un bon moyen
dattirer lattention sur le problème de
la disparition des marionnettes de lécole du
nord.
En 1990, suite à un don du Professeur Jin Zhe-Lin,
le Théâtre du Petit Miroir sest enrichi
dune magnifique collection dombres chinoises en
échange de notre engagement den apprendre la
manipulation. Nous avons alors demandé au dernier montreur
de Taïwan, Hsu Fu-Neng de nous enseigner son art.
Avec laide de M. Li, il nous a formés, Catherine
et moi, et nous avons créé « lEnfant
magique et le Roi Dragon », pièce mythologique
qui relate lhistoire du dieu enfant Li Na-Zha. Cette
fois encore, le spectacle a été joué
à de nombreuses reprises en France et sur quatre continents.
A Macao, bis repetita placent, nous avons donné une
représentation de Li Na-Zha en offrande au dieu Li
Na-Zha devant son propre temple.
Alliant technique tawanaïse et thème français,
le « Roman de Renart » est venu par
la suite. Ce spectacle nous entraîna dans des tournées
invraisemblables sur les cinq continents, dont une de six
mois qui nous mena de la Corée à lAustralie
à travers une quinzaine de pays.
Après avoir pris 54 avions et donné plus de
100 représentations au cours de cette trop longue tournée,
Catherine et moi avons décidé darrêter
de travailler ensemble. Elle a rejoint une autre troupe, trop
heureuse de récupérer une telle collaboratrice.
Hélas, en juillet 99, juste un an après que
M. Li nous eut quittés, elle a brutalement été
emportée. Catherine aurait dû être à
mes côtés pour recevoir ce prix.
Jai continué en formant de nouveaux montreurs
de marionnettes et dombres : Michèle Zedde,
Eric Minnaert, Fabrice Moussy Mario de Carvalho et même
ma nièce Lou et mon fils Adrien qui mont accompagné
à lautre bout du monde.
En effet, sil y a bien un élément pour
lequel la marque de Taïwan est présente au Théâtre
du Petit Miroir, cest dans la façon de travailler.
Toute ma famille a été mise à contribution,
tant au niveau artistique avec oncle, tante, nièces,
beau-père, beaux-frères, femme et fils, quau
niveau comptable, financier, administratif et informatique
avec père, mère, beaux-frères et cousins,
auxquels je pense particulièrement ce soir. Sans parler
de ma sur psychiatre qui nous soigne tous !, avec
de nombreux amis, ils supportent le Théâtre du
Petit Miroir depuis ses origines et me supportent
Depuis
septembre 2000, le Théâtre du Petit Miroir s'est
installé à Issy les Moulineaux où nous
avons ouvert une petite salle de spectacle dans l'ancien atelier
de Claude Boujon, mon beau-père qui avait sculpté
les marionnettes des « Voyages d'Ulysse »
et d'« Aladin ».
Dans cette salle, nous donnons plus d'une centaine de représentations
par an, sans compter les tournées qui continuent puisque
demain, après un spectacle dans notre salle, nous partons
au Brésil pour y présenter les marionnettes
et les ombres de Taïwan. Cette tournée nous fera
dépasser la barre des 70 pays visités. Cette
année, nous avons créé un nouveau spectacle
musical « Ratatouille Tignasse et compagnie »,
pour les tout petits, qui reste bien dans lesprit des
marionnettes et des ombres de Taïwan, sinon dans la lettre.
Mais ce travail est aussi franco-taïwanais puisque la
musique est une création de Liao Lin-Ni, une jeune
et talentueuse compositrice taïwanaise.
Il est réconfortant de voir que par leur seul pouvoir,
les petites marionnettes de Taïwan ont réussi
à tisser des liens d'un bout du monde à l'autre
en se jouant de toutes les frontières.
Je vous remercie de votre attention.
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