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Grand prix de l'Académie 2001
attribué à Paul Ricoeur pour
l'ensemble de son oeuvre
L'oeuvre de Paul Ricoeur a été
tenu à l'écart des débats français
dans les années 1960-1970, décennies marquées
dans notre pays par l'intolérance et l'intransigeance,
qu'elles vinssent des milieux sartriens, lacaniens ou structuralistes.
A la même époque, il était déjà
l'un des philosophes français les plus lus et les plus
commentés à travers le monde, en particulier
aux États-Unis.
Élève de Gabriel Marcel, proche du milieu peronnaliste
et de la revue Esprit, Paul Ricoeur a été marqué,
dès l'après-guerre, par la phénoménologie
allemande, issue de Husserl. Dans les années 1960,
sa pensée se tourne de plus en plus vers une réflexion
sur le langage. Il ne l'envisage pas tant comme un instrument
de description et de domination des choses, mais comme une
manière d'interpréter ce qui est réel,
possible ou virtuel. Son oeuvre devient alors devient alors
herméneutique, marquée par la parution de La
métaphore vive (1975) et surtout frd trois volumes
de Temps et récit (1983-1985). Cette dernière
oeuvre a marqué son "retour d'exil" et sa
découverte en France par un large public, conquis par
sa droiture morale et la profondeur de ses questionnements.
La philosohie de Paul Ricoeur est fondée sur le respect
d'autrui, selon sa fameuse règle de réciprocité :
" N'exerce pas le pouvoir sur autrui de façon
telle que tu le laisses sans aucun pouvoir sur toi ".
Cérémonie
de remise du Grand Prix de l'Académie 2001
à M. Paul Ricoeur
(le 4 dévrier 2002 à l'Institut de France)
Le lundi 28 janvier, le Grand Prix 2001 de l'Académie
a été remis à M. Paul Ricoeur.
Après avoir salué l'auteur " d'une des oeuvres philiosophiques
les plus considérables de ce siècle ", Monsieur Alain
Besançon a évoqué " le contraste entre le curriculum
vitae apparemment lisse de l'universitaire, et le parcours
extraordinairement accidenté de l'homme plongé dans un siècle
difficile et du philosophe, qui ... a engagé sa vie dans la
philosophie. "
Dans son remerciement, M. Paul Ricoeur, se défendant de tout
mépris à l'égard des institutions, a déclaré en se plaçant
dans une perspective hégélienne : " le parcours
de la liberté, c'est la grande traversée des institutions.
" Puis, définissant l'homme " imputable " comme
celui qui " se reconnaît l'auteur véritable de ses propres
actes ", a souligné qu'il n'avait " jamais pensé
que l'on pouvait édifier de philosophie politique en dehors
d'un projet moral. "
à propos du
Grand Prix
Discours de M. Alain
Besançon, membre de l'Académie
Monsieur le Professeur,
Bien que chargé du redoutable honneur de vous conférer au
nom de lAcadémie des Sciences morales et politiques
son grand prix, je me sentirais gêné de vous adresser une
harangue académique. Elle ne vous conviendrait pas, vous ne
laimeriez pas, vous pourriez même la détester.
Vous nêtes pas un personnage académique. Vous lavez
prouvé en nacceptant pas de faire partie dune
de nos maisons de lInstitut, qui vous étaient pourtant
ouvertes. Heureux encore sommes nous que vous ayez bien voulu
accepter ce grand prix, dont le dernier récipiendaire a été
Alexandre Soljenitsyne. Lui non plus navait pas un profil
académique, et peut être nous non plus, après tout, ne lavons
pas tellement puisque nous le conférons avec joie et unanimement
à vous comme nous lavons fait à lui.
Ce qui me frappe est le contraste entre le curriculum vitae
apparemment lisse de luniversitaire, et le parcours
extraordinairement accidenté de lhomme plongé dans un
siècle difficile et du philosophe qui nest pas seulement
un grand professeur de philosophie mais qui a engagé sa vie
dans la philosophie.
Le curriculum a une allure tout à fait classique. Né
en 1913, pupille de la nation, comme tant denfants de
votre génération, vous faites votre scolarité en province.
Très bon élève, grand liseur, vous nêtes pas le seul.
Vous rencontrez à Rennes Roland Dalbiez, professeur de philosophie
quelque peu marginal, ancien officier de marine, néo-thomiste
versé dans Freud, ce qui vu lépoque semble une combinaison
peu probable, mais qui a eu le mérite insigne d éveiller
en vous la vocation philosophique. La khâgne de Rennes ne
produit pas souvent une réussite au concours de lécole
normale. Vous naviez pas les moyens de redoubler :
vous voici, à vingt ans, au lycée de garçons et de filles
de Saint Brieuc, dix huit heures de service par semaine. Deux
ans plus tard, boursier dagrégation, vous êtes reçu
du premier coup, second dagreg, ce qui vous
permet, comme aux meilleurs, comme à Sartre et Aron, daller
étudier dans les universités allemande, à Munich.
Vous avez connu la drôle de guerre, puis la déroute, symbolisé
par la rencontre dun soldat, coiffé dun chapeau
melon, poussant une voiture denfants remplie de bouteilles
de vin. Prisonnier. Votre Oflag poméranien ressemblait
un peu à celui de notre confrère Jean Guitton : il se
transformait en université dété des quatre saisons.
Vous commencez à traduire les Ideen de Husserl, et
si je vous ai bien compris, cest dans ces années que
se cristallise en vous la personnalité philosophique propre,
le noyau fécond que toute votre vie et votre travail vont
ensuite déployer et développer.
Vous rentrez de captivité. Votre carrière, dès lors, si je
regarde le curriculum administratif, est celle dun universitaire,
plus précisément dun grand universitaire. Strasbourg,
la Sorbonne, que vous quittez pour Nanterre parce que vous
avez un incoercible besoin de communiquer avec des étudiants.
Vous vivez, avec de grandes responsabilités, la crise de mai
soixante huit, dont un des foyers les plus brûlants se trouve
justement à Nanterre. Ensuite vous prenez du champ. Vous enseignez
dans les plus prestigieuses universités américaines, particulièrement
à Chicago. Encore une fois, cette carrière quelques
uns de vos collègues en ont menée de parallèles pourrait
être qualifiée dexceptionnellement brillante. Mais,
si peu quon vous connaisse, il est évident que faire
une brillante carrière, voire une carrière tout court, est
une des choses dont vous vous êtes le moins souciées, parce
que cela ne présentait pour vous aucun intérêt en soi.
Il nen va pas de même de votre expérience de la vie,
qui présente une autre gravité. Elle est marquée par la douleur.
Votre père a été tué à la bataille de la Marne, quand vous
aviez deux ans et quand on a retrouvé son corps, vous en aviez
neuf. Vous avez perdu tout enfant votre mère : le
mot maman, avez vous écrit, a été un mot prononcé par mes
enfants, jamais par moi . Votre sur aînée
est morte à 21 ans de tuberculose. Vous avez connu les dégoûts
de la guerre en 1940, puis la désolation de la captivité.
Votre second fils est mort en pleine jeunesse laissant, avez
vous dit, une plaie ouverte que linterminable
travail de deuil na pas encore cicatrisée .
De tous ces drames, qui eussent suffi à briser, à décourager,
à paralyser moins fort que vous, vous parlez sans pathos,
objectivement, avec une sorte de sérénité, de calme, comme
si vous leur saviez gré davoir enrichi votre perception
de la condition humaine, trempé votre courage et formé le
tremplin de votre réflexion philosophique.
De votre réflexion aussi de citoyen. Vous avez commencé pacifiste
et socialiste, ce que les lendemains de Versailles suffisent
évidemment à expliquer, mais vous avez gardé la mesure et
vous avez su plus tôt que la plupart de vos collègues à quoi
vous en tenir sur le bolchevisme et le pays des soviets. De
vos longs séjours aux États Unis vous avez dégagé des leçons
sur les inconvénients et surtout les avantages du système
américain denseignement supérieur que nos ministres
gagneraient à méditer. Vous les avez prolongées par des vues
profondes sur la constitution de ce pays, sur ses murs,
sur sa façon denvisager le monde qui prolongent dignement
luvre inépuisable dAlexis de Tocqueville.
Sur divers problèmes brûlants comme par exemple la comparaison
des deux totalitarismes léninistes et nazis, ou encore le
jugement moral et historique quil convient de porter
sur lhistoire de la France contemporaine, ou sur la
notion de prescription, de pardon, damnistie en tant
quils puissent ou ne puissent pas sappliquer aux
plus grands crimes du XXe siècle, vous proposez des analyses
si sages, dun bon sens si évident, dun discernement
si subtil, quon sétonne que certains y aient répondu
avec une mauvaise foi qui nous inquiète sur létat de
notre débat public.
Le propre de lorateur, au sens romain, est d attirer
ses concitoyens vers la vérité et vers la vertu. Vous lavez
fait autant quil était possible. Mais quon vous
ait ou non entendu, votre discours salimente au foyer
de la philosophie, qui sest allumé en vous il y a plus
de soixante dix ans, que vous navez jamais laissé séteindre,
qui brûle encore comme jamais.
Votre ami Emmanuel Mounier disait de vous que dautres
écrieraient des livres, mais que vous vous feriez une oeuvre.
Vous lavez faite et elle est une des plus considérables
de ce siècle.
Elle présente lunité quon peut attendre dune
vraie philosophie. Je me garderais bien de vouloir en donner
ici même un crayon. Oserais-je avancer quelle se situe
dans une tradition française, celle qui vient de Montaigne
et de Pascal, en passant par Descartes et Maine de Biran,
jusquà Gabriel Marcel que vous avez intimement connu :
la question du soi, la conscience de soi, creusée aussi profondément
quon puisse aller. Et pourtant, cest surtout hors
de France que vous avez trouvé vos référents et vos partenaires.
Husserl, médité et traduit dans lOflag, Jaspers,
et ensuite Freud, auquel vous avez été initié dès le lycée
et que vous navez plus lâché. Vous ne vous êtes pas
allongé sur le divan. Vous lavez lu comme un philosophe
et critiquement, en gardant la bonne distance, ni trop près
au point de vous livrer à son enchantement, ni trop loin,
cest à dire en ayant soin de confronter votre moi profond
à son expérience et à sa doctrine. Cette attitude vraiment
philosophique, vous a valu lhonneur dune attaque
pénible de la part dune des sectes de la psychanalyse
parisienne. La cure donne lieu à un récit. Je viens de prononcer
le concept que vous avez éclairé toute votre vie. Le récit
littéraire, le récit historique, le récit biblique. Cette
fois il a fallu encore étendre le champ de vos références.
Vous étiez chargé denseigner à Chicago la philosophie
continentale , par opposition à la philosophie
de tradition anglaise, que les Français de votre génération
ignoraient superbement. Vous être entré dans la philosophie
analytique du langage. Vous avez absorbé la vaste bibliothèque
américaine de la rhétorique, de la linguistique, de la sémiotique,
de la sémantique. Vous avez scruté ce quest un mot,
une phrase, une discours, une métaphore. Entre Gadamer et
Chomsky, pour ne citer que deux auteurs, vous avez embrassé
tout lespace du grand travail de lherméneutique
au XXe siècle. Cest peut être par cela que votre oeuvre
occupe une place vraiment centrale dans le débat philosophique
de notre temps.
Il existe chez beaucoup dhommes et, il faut lespérer,
chez tous les philosophes, une zone plus profonde que celle
où se situent les opérations de lintellect : celles
où se règlent les relations avec ce quon appelle le
divin, ou plus ordinairement Dieu. Il se trouve que vous appartenez
à la tradition protestante. Cette tradition se distingue par
une familiarité particulière avec la Bible et une approche
spéculative dont lintensité fait souvent éclater la
discipline du cadre dogmatique. Vous avez réfléchi au statut
particulier de la Révélation parmi les autres récits fondateurs
que nous laisse la tradition. Vous navez pas craint
de vous enfoncer dans le maquis de lexégèse biblique
contemporaine où ils sont si nombreux à avoir perdu leur latin,
si ce nest la foi. Vous avez hésité à séparer radicalement
foi religieuse et philosophie, à la manière de Karl Barth,
et vous avez exploré les interprétations symbolisantes à la
manière de Hegel, ou encore de Bultmann, à votre manière,
plutôt, souple, ouverte, personnelle. Vous arrivez, me semble-t-il
à un détachement vis à vis de la mort et de léternité
qui nest pas sans m évoquer par certains côtés
le pur amour fénelonien.
Votre réflexion si ancienne et si constante sur la mal dans
lhomme et sur sa responsabilité vous a tourné vers Saint
Augustin - ce qui est bien dans la lignée des grands réformateurs.
Cest sur lui que je veux conclure. Vous aimez citer
avec admiration le De Magistro. La première partie
de ce traité est une analyse du langage. Augustin développe
le double paradoxe que tout notre savoir vient des signa,
des verba, des mots, puis que les signa et les
verba, en fait, ne nous apprennent rien. Puis, en seconde
partie, que la vérité nous est intérieure, et quelle
a sa source dans le Maître intérieur si nous voulons la et
le recevoir. Eh bien, il me semble que votre oeuvre et votre
vie obéissent plus ou moins à la même structure, au même plan
: lanalyse critique des moyens par lesquels on peut
sapprocher de la vérité, mais sous lattirance
de la vérité elle même. Notre compagnie voit dans cette démarche
un exemple . Et cest pourquoi elle est si heureuse de
vous attribuer son grand prix.
Réponse de M. Paul Ricoeur
Je voudrais vous remercier en évoquant votre allusion à ma
place ici et mon rapport aux institutions. Je nappartiens
pas du tout à la tradition du dévoilement comme dénonciation.
Je nai jamais conçu que le projet de liberté puisse
se réaliser en dehors des institutions. Ce serait le point
où, vraiment, je me reconnaîtrais dans les Principes de
la philosophie du droit de Hegel, à savoir que le parcours
de la liberté, cest la grande traversée des institutions.
Cest dire que mon rapport avec cette institution
ne comporte aucune arrogance, aucun mépris, mais je dirais
plutôt une sorte de crainte qui fait que je nai jamais
eu le projet dêtre candidat, directement ou indirectement.
Peut-être ai-je eu tort. Il est trop tard pour en juger, et
certainement pas pour men excuser.
Ce rapport du projet de liberté avec les institutions, je
voudrais dire quil me met précisément au cur du
rapport de la morale et de la politique. Le thème central,
comme vous lavez dit, de mon uvre, cest
lhomme capable, capable de parler, capable dagir,
capable de se raconter, mais capable aussi de se tenir responsable
de ses actes, qui peuvent lui être imputés. Etre imputable,
cest se poser, se reconnaître comme lauteur véritable
de ses propres actes. Et de là naît le parcours des institutions
et principalement de linstitution politique. Je nai
jamais pensé que lon pouvait édifier la philosophie
politique en dehors dun projet moral, mais le projet
moral précisément relayé par les grandes institutions culminant
pour nous à ce point de lhistoire au rapport entre lEtat-Nation,
et quel quen soit lavenir ultérieur. Et cest
bien comme citoyen, et non pas seulement comme analyste des
murs, que je me sens responsable.
Je vous remercie, Monsieur le Président, je vous remercie,
Monsieur, de mavoir donné loccasion de porter
ce témoignage à non seulement cette institution, mais également
à son grand projet.
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