La vie musicale en Nouvelle-France,

Elisabeth Gallat-Morin et Jean-Pierre Pinson,
Cahier des Amériques, éditions du Septentrion, Sillery (Québec), 2003, 570 p. illustrées.

Ouvrage présenté par Claude Dulong-Sainteny, lors de la séance du lundi 17 mai 2004.

Il y a au Canada comme ailleurs, des querelles d’écoles et d’historiens. D’aucuns, surtout les historiens anglais, veulent que les immigrants français et leurs descendants n’aient été qu’un peuple de braves paysans mal gouvernés qui ne pouvaient avoir de vie culturelle et musicale raffinée. Pour cette école, la vie culturelle n’aurait commencé qu’avec les Britanniques après 1760.

Elisabeth Gallat-Morin et Jean-Pierre Pinson ne sont pas de cette école-là et s’appliquent depuis en certain nombre d’années déjà, par de vaillantes plongées dans les archives publiques et privées de leur pays, à corriger cette image négative, tout particulièrement dans le domaine musical, moins exploré et moins facile à connaître que le patrimoine architectural, décoratif, etc.

Elisabeth Gallat-Morin avait déjà publié avec Antoine Bouchard, organiste et professeur à l’École de musique de l’université de Laval (Québec), un recueil intitulé Témoins de la vie musicale en Nouvelle-France qui donnait un aperçu des partitions et des ouvrages relatifs à la musique retrouvés au Canada.

Bien entendu, il s’agit ici d’histoire sociale autant que de musicologie. Tout en Nouvelle-France a commencé par l’Église et la première musique qu’on y a entendue, c’est la musique sacrée. Les chants pieux commençaient dès la traversée, entonnées par les immigrants qui imploraient l’aide de Dieu et se fortifiaient mutuellement pour affronter les périls de l’aventure dans laquelle ils se lançaient. Au cours de leurs expéditions à l’intérieur du pays, les jésuites des missions chantaient pour eux-mêmes. S’ils se faisaient capturés par les « sauvages », ils chantaient les litanies de la Vierge tant que leurs forces le leur permettaient ; et quand, ayant survécu, ces martyrs parvenaient à leur mission, le bourg retentissait des cantiques de l’Église.

Enfin on comprend bien que la musique était un moyen de contact avec les Indiens, évidemment illettrés, et entrait donc dans la stratégie de la conversion.

Les femmes n’ont pas manqué parmi ces apôtres, des femmes admirables qui, bravant tous les dangers, allèrent s’établir en Nouvelle-France pour y porter la parole divine, y exercer la charité et instruire les enfants. Elles n’avaient bien souvent pour abri et pour les écoles que des étables en bois dans la neige, menacées par les loups et les Iroquois. Pas d’autre moyen d’accéder au dortoir qu’un escalier extérieur. Chose étrange, ces saintes femmes qui chantaient aussi et enseignaient le chant à leurs petits élèves, eurent des difficultés à cet égard avec les autorités ecclésiastiques aux yeux desquelles la musique, même sacrée, était plutôt, je cite, « un sujet de distraction ». Si ces saintes femmes se mettaient au plain chant, elle seraient détournées de la pédagogie. C’est au début du XVIIIe siècle que la pratique du chant fut mieux établie dans les écoles.

On imagine sans peine que la musique profane suscitait encore plus de réserves chez les autorités ecclésiastiques. Or elle n’avait pas manqué de se répandre dans la bonne société de Québec (sept mille âmes au début du XVIIIe siècle), et d’autant plus que, dans un pays situé à quelque deux mois de voyage de ses racines culturelles, les habitants ne pouvaient se fier qu’à leurs propres ressources pour leurs divertissements. La danse avec son accompagnement musical jouissait de la plus grande popularité. Des bals eurent lieu à Québec dès le milieu du XVIIe siècle. L’évêque, Mgr de Saint-Vallier, s’en émut et publia une ordonnance sur « les danses et autres récréations dangereuses qui se pratiquent entre personnes de différent sexe, comme l’expérience fait voir qu’elles sont à la plupart des occasions prochaines d’un grand nombre de péchés considérables ». et pourtant le menuet et la contredanse n’étaient pas le tango !

En conclusion les auteurs se demandent si, des arts qu’elle pratiqua, la Nouvelle-France fit profiter l’ancienne. Ce qu’ils réunissent en une formule-choc : hormis les fourrures, que renvoya-t-elle à la France ? S’agissant de musique, il est vrai que c’est au XIXe siècle seulement que la Nouvelle-France, après avoir absorbé aussi les influences anglaise et américaine, eut une production locale originale, et à la fin du siècle seulement que des musiciens canadiens partirent pour l’Europe.

Mais il faut bien comprendre que la musique en Nouvelle-France fut une aventure collective avant de devenir une aventure individuelle. En important les mœurs sociales, culturelles et religieuses de leur pays, les colons voulaient créer une pratique musicale et non pas travailler à la gloire de quelques virtuoses. L’étude de cette pratique démontre comment cette collectivité, issue de la volonté de créer une province française plutôt qu’un véritable pays, s’est forgée une identité propre. Pour nous, aujourd’hui, cette terre de transfert offre une autre spécificité, précieuse pour l’historien : elle est un miroir des pratiques musicales françaises des XVIIe et XVIIIe siècles, et un conservatoire de leçons et d’œuvres disparues.