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M. Michel Albert
Secrétaire perpétuel de l'Académie
Discours d'installation
de M. Jean-Claude Juncker
comme Membre associé étranger de l'Académie
séance solennelle du 12 mars 2007
Monsieur le Premier ministre et cher confrère,
Monsieur le Ministre de lÉconomie, des Finances
et de lIndustrie,
Monsieur le Garde des Sceaux,
Monsieur le Commissaire Européen, Monsieur le Maréchal
de la Cour de Luxembourg,
Mesdames et Messieurs les Ministres du Grand-Duché
de Luxembourg,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs.
LInstitut
de France et les cinq Académies qui le composent sont
placés sous la protection du Président de la
République. Monsieur le Président de la République
avait prévu de participer à cette séance
en raison des liens personnels qui lunissent à
vous. Mais il en a été finalement empêché
et il ma fait demander de vous en exprimer tous ses
regrets.
LAcadémie des sciences morales et politiques
comporte deux catégories de membres : les membres
de nationalité française, au nombre de 50 ;
et les membres associés étrangers qui ne sont
que 12.
Ces derniers sont tous déminentes personnalités.
Cest ainsi, Monsieur le Premier Ministre et cher confrère,
que vous allez, sur le fauteuil laissé vacant par le
Président Léopold Sedar Senghor, siéger
à lAcadémie dans le même groupe
que S. M. le roi dEspagne Juan Carlos, le Président
de la République tchèque Vaclav Havel, mais
aussi le Cardinal Ratzinger qui, devenu le Pape Benoît
XVI, a tenu encore, il y a un mois, à manifester son
attachement à notre Compagnie.
***
Quant à vous parmi tous vos titres
à entrer à lAcadémie, il y en a
un qui nous rend tout spécialement heureux de vous
accueillir aujourdhui : vous êtes luxembourgeois,
et le premier de vos compatriotes à siéger dans
notre compagnie. Un jour, alors quon vous interrogeait
sur la place des « petits pays » en
regard de celle des « grands pays »
dans lUnion Européenne, vous avez répondu
à limprudent auteur de cette impertinente question :
« il ny a que deux grands pays en Europe :
la Grande-Bretagne et le Grand Duché. »
Voilà un argument imparable qui nous fait regretter
encore davantage que lAcadémie nait pas,
jusquà ce jour, été plus ouverte
à des personnalités luxembourgeoises. Certes,
elle a décerné en 1988, son Grand Prix à
Gaston Thorn. Mais sil ny avait notre confrère
Jules Hoffmann, actuel président de lAcadémie
des sciences, né à Echternach, vous pourriez
vous sentir un peu seul à porter parmi nous les couleurs
du Luxembourg.
Il faut dire quentre le Grand Duché et la France
disons « la Grande Nation » pour
ne pas déchoir , lhistoire est riche de
contrastes. Le lieu où nous sommes, cette Coupole du
Palais Mazarin, a été édifiée
sous le règne de Louis XIV, dont lactuel
grand-duc du Luxembourg est le descendant direct, car son
grand-père, était un Bourbon-Parme. Un autre
des illustres descendants du Roi Soleil nest autre que
le roi Juan Carlos dEspagne, déjà cité
en sa qualité de membre associé étranger
de notre Académie. Mais faut-il rappeler que ce même
Louis XIV annexa le Luxembourg en 1684 ? Et que le Duché
fit retour dès 1686 aux Habsbourg ?
Un siècle plus tard, en 1795, lannée qui
vit la fondation de lInstitut de France et de notre
Académie, le Luxembourg fut annexé à
la République française et devint, cette fois
pour vingt ans, un département français, le
Département des Forêts.
Passons encore un siècle. Au lendemain de la Grande
Guerre, le peuple luxembourgeois, interrogé par referendum
le 28 septembre 1919, vota à une majorité de
73 % en faveur dune union économique avec
la France. Cette fois, cest la France qui refusa lunion,
non sans quelque condescendance
Mais elle contribuera,
33 ans plus tard, à faire de Luxembourg le siège
de la Communauté européenne du charbon et de
lacier. Cest ainsi que « la Gibraltar
du Nord » devint en 1952 la capitale de cette jeune
Communauté européenne. Vous-même naviez
que deux ans lors de la signature, le 25 mars 1957, du Traité
de Rome qui a institué la Communauté économique
européenne, dite « Marché Commun »,
dont nous allons célébrer le cinquantenaire
dans quelques jours. Cest dire que vous êtes fort
jeune parmi vos confrères. En vérité,
le plus jeune dentre eux, et de loin ! Cest
la conséquence dune biographie extraordinairement
riche et féconde, que la tradition de notre Compagnie
me fait un heureux devoir de résumer en votre présence
et même paradoxe de la rhétorique
de le faire en madressant à vous !
***
Je commencerai toutefois par un motif détonnement
qui se rapporte à vos propres déclarations.
Vous aimez dire de vous-même : « Je
suis un Européen biologique ». Votre
confrère et compatriote dorigine, le président
de lAcadémie des sciences Jules Hoffmann, serait
mieux à même que moi de définir ce que
peut être un « Européen biologique ».
Nos confrères de lAcadémie française,
quant à eux, pourraient préciser si la référence
à la biologie est ici une métaphore, une hyperbole
ou même un oxymore, à lheure où
la théorie des races est abandonnée. Pour ma
part, je crois seulement être en mesure de prouver que
vous êtes un Européen historique, un Européen
sociologique et surtout un Européen politique au sens
le plus élevé du mot.
Jévoquerai tout à lheure de grands
hommes politiques qui furent les pionniers de lidée
européenne, ceux quon appelle les Pères
de lEurope, et qui vous ont tant marqué. Mais
ne convient-il pas, sil faut parler dun père,
de parler dabord du vôtre ?
Dans les discours que vous prononcez, ou dans les entretiens
que vous accordez à la presse, vous aimez parler de
vos parents. Et comment pourrait-il en être autrement ?
À dix-huit ans, après linvasion allemande,
votre père est enrôlé de force dans la
Wehrmacht et, pour son premier voyage hors de sa région
natale, il est envoyé sur le front russe. Vous ne manquez
jamais de rappeler votre admiration pour la génération
celle de vos parents qui, ayant subi la guerre,
a ensuite fondé lEurope Unie. Après la
Libération, votre père est ouvrier dans la sidérurgie,
et militant au sein du syndicalisme chrétien. Lengagement
chrétien pour la paix et lengagement travailleur
pour le progrès social : voilà un double
héritage paternel auquel vous êtes toujours resté
fidèle.
De même, votre enfance dans le Sud industriel du Luxembourg
paraît vous avoir déjà orienté
vers un destin européen. Dans cette région de
forte immigration, vous êtes, tout jeune encore, impressionné
par les difficultés des enfants italiens fraîchement
arrivés, pleurant, perdus dans une école dont
ils ne comprennent pas la langue. Mais sans doute se rattrapaient-ils
sur les terrains de football, où saffrontaient
trois équipes : celle des Luxembourgeois, celle
des Italiens, et celle
de tous les « autres ».
LEurope des peuples était déjà
là, autour de vous, mais il restait à la doter
dinstitutions.
Lors dun entretien avec des élèves dune
école française, vous avez raconté quune
année, pour la Saint-Nicolas, vos deux grands-mères
vous avaient offert chacune un train électrique. Lun
était de fabrication française, lautre
allemande. Et jamais vous navez pu les raccorder !
Voilà une expérience propre à susciter
une vocation précoce dEuropéen convaincu.
LEurope des trains électriques nétait
pas encore sur les rails, mais celle du charbon et de lacier
montrait la voie.
Votre pays a toujours été au cur de la
construction européenne. Et vous-même aimez dire
à vos compatriotes que « rien de ce qui
est européen ne doit nous être étranger ».
Lhistoire de lEurope se trouve ainsi entrelacée
avec votre vie et avec votre carrière.
***
Lorsque Robert Schuman a prononcé
la fameuse « déclaration » du
9 mai 1950, qui fut lacte fondateur de la construction
européenne, le ministre des Affaires étrangères
du Grand Duché était Joseph Bech, lun
des « pères de l Europe »,
qui a joué un grand rôle dans le rapprochement
des relations personnelles entre Schuman et Adenauer. Joseph
Bech a ensuite présidé en 1955 la conférence
de Messine, qui a débouché sur le Traité
de Rome.
Mais les débuts de cette « Europe organisée »
souhaitée par Schuman sont pour le moins contrastés :
si la Communauté Européenne du charbon et de
lacier, la CECA est bien créée en 1951,
la Communauté Européenne de Défense,
la CED, quant à elle, échoue en 1954. LEurope
pourra-t-elle être politique ou devra-t-elle se contenter
dêtre économique ? Un demi-siècle
plus tard, la construction européenne a beaucoup progressé,
mais il faut reconnaître que la question centrale est
demeurée la même.
Pour vous, lEurope de léducation fut demblée
une réalité concrète : vous faites
vos études secondaires en Belgique, à linternat
de Clairefontaine ; vous êtes reçu au baccalauréat
à Luxembourg en 1974 ; et vous vous inscrivez
alors en Faculté de droit à Strasbourg. Strasbourg
vous inspire :
« Ville symbole de la réconciliation
franco-allemande », « ville
européenne par excellence », « carrefour
de tant dambitions et de tant de visions européennes »,
« capitale de la Grande Europe » :
à ces formules et surtout la dernière
que je vous emprunte, les Français ne peuvent
être insensibles !
Vous ne pouviez rêver un meilleur
lieu pour votre apprentissage de la vie européenne.
Sur la suggestion dun professeur de droit international,
vous allez suivre les travaux de lAssemblée parlementaire
du Conseil de lEurope et vous étudiez attentivement
ses rapports.
Vos efforts ne tardent pas à porter leurs fruits. En
1979, vous obtenez votre maîtrise de droit à
Strasbourg, et vous êtes assermenté, à
Luxembourg comme avocat, profession que vous nexercerez
pas ; ou plutôt que vous navez jamais cessé
dexercer, en plaidant inlassablement, depuis un quart
de siècle, la cause de lEurope unie.
Car une porte vient de souvrir devant vous. Dès
1979, vous entrez dans la carrière politique active
à Luxembourg où le Parti chrétien social
vous offre un poste de secrétaire parlementaire. Vous
y êtes accueilli par un autre père de lEurope,
le Premier ministre Pierre Werner, dont il convient ici de
dire quelques mots. Pierre Werner a notamment présidé
le Conseil des Ministres qui a permis, en 1966, de mettre
fin à la crise de la « chaise vide »
grâce au « compromis de Luxembourg ».
Mais il est aussi lauteur du fameux rapport Werner de
1970 proposant un projet dUnion économique et
monétaire et qui contenait déjà en germe
le traité de Maastricht, dont vous serez vous-même,
en 1991, lun des négociateurs.
En 1982, quelques jours avant votre 28e anniversaire, vous
entrez au gouvernement comme secrétaire dEtat
au Travail et à la Sécurité sociale.
À ce poste, vous travaillez sur des sujets que vous
connaissez bien, auprès de Jacques Santer, alors ministre
des Finances, qui mérite lui aussi dêtre
cité sur la lignée des plus hautes personnalités
européennes de nationalité luxembourgeoise.
Devenu Président de la Commission en 1995, il a joué
un rôle décisif pour obtenir laccord entre
la France et lAllemagne au sujet de lUnion économique
et monétaire.
Pour en revenir à vous-même, vous êtes
promu ministre du Travail et ministre délégué
au Budget dès 1984. Lépoque est douloureuse :
la métallurgie luxembourgeoise, dans laquelle vous
êtes né, et qui représente plus de la
moitié des exportations du Grand Duché, est
encore en quasi-faillite.
Vous jouez dès lors un rôle majeur dans la conversion
la plus spectaculaire peut-être de toute lhistoire
économique. En effet, à partir de structures
fondées sur une industrie de base lourde et peu compétitive,
le Luxembourg sest transformé rapidement en une
économie tertiaire des plus modernes, qui lui procure
les revenus par habitant les plus élevés dEurope.
***
Cette conversion vous doit dautant
plus que vous êtes passé maître dans lart
des compromis entre le patronat et les syndicats. Y avait-il
un meilleur apprentissage pour vos futures négociations
européennes ? Celles-ci sintensifient à
partir de 1985, lorsque votre ami Jacques Delors devint président
de la Commission, à laquelle il donna un nouvel élan
dans la perspective du marché unique.
Peu après, en 1989, vous étiez devenu le ministre
des finances, considéré demblée
comme le dauphin du Premier ministre Jacques Santer.
Cette année 1989 devait être, pour vous-même
comme pour toute lEurope, une année historique.
Vous appartenez à cette génération née
après la guerre, qui a grandi dans une Europe dont
lhorizon, à lEst, était le rideau
de fer. Après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre
1989, lheure des retrouvailles allait sonner. La réunification
de lAllemagne et celle de lEurope pouvaient commencer :
« Lunité allemande et lunité
européenne, sont deux faces dune même médaille »,
disait à juste titre le Chancelier Konrad Adenauer
auquel, par-delà le Président Léopold
Sedar Senghor vous succédez aujourdhui. En effet,
Konrad Adenauer fut reçu ici même, en 1964, en
présence du Général de Gaulle. En mémoire
de cet événement, nous décernons, depuis
deux ans, une Grande médaille de lamitié
franco-allemande pour la Construction européenne. Je
remercie les deux lauréats successifs la Fondation
Robert Schuman et la Foire de Francfort de nous avoir
apporté leur aide pour lorganisation de cette
cérémonie.
Pour vous, Monsieur le Premier ministre et cher confrère,
lunité allemande nest pas le fruit du hasard.
Elle est le résultat des succès de la construction
européenne et de lattraction que la prospérité
de lOuest exerçait sur les pénuries de
lEst. À cette leçon de lhistoire
récente, vous en ajoutez une autre. Vous aimez raconter
quun jour, en 1997, au cours dune réunion
européenne, vous avez posé aux dirigeants des
pays dEurope centrale et orientale cette question :
« où étiez-vous il y a dix ans ? »
Leurs réponses furent édifiantes : « sur
les dix présents, sept étaient en prison !
» Vous ajoutez à cette anecdote le commentaire
que voici, à lusage des dirigeants occidentaux :
« A lépoque, ces leaders [de lEst]
croyaient à la vocation européenne de leur pays.
Alors que nous, en Europe occidentale, nous étions
fatigués, eux tiraient leur force de la redécouverte
de leur pays. Mais ils ont accepté de restreindre le
noyau de leur souveraineté pour entrer dans lEurope,
quils considéraient comme le meilleur rempart
contre les drames quils avaient vécus. »
Le 1er mai 2004, quinze ans après la chute du Mur de
Berlin, dix nouveaux Etats entraient dans lUnion européenne.
Yalta était enterré. Cétait la
victoire de lUnion européenne, désormais
si bien dénommée. Et par une heureuse circonstance,
cest sous votre présidence, dans votre capitale
de Luxembourg, que le traité dadhésion
de la Roumanie et de la Bulgarie a été signé
le 25 avril 2005.
Ce nétait que justice, car lEurope dans
laquelle lEst et lOuest ont pu ainsi se retrouver,
cette Europe, Monsieur le Premier ministre et cher confrère,
vous doit beaucoup, même sil vous est arrivé
de regretter je vous cite que « plus
lEurope sélargit et plus les esprits se
rétrécissent
»
Vous êtes, entre autres, lun des principaux auteurs
du Traité de Maastricht en 1991. Vous aimez à
rappeler combien, à cette époque, lidée
même dune union monétaire paraissait lointaine,
pour ne pas dire utopique. Vous en faites lexpérience
singulière lors dun voyage officiel à
Washington en août 1995. Le président Clinton
vous demande de lui parler un peu de lEurope. Vous évoquez
immédiatement le point essentiel à vos yeux :
la perspective de la monnaie unique. Après deux minutes,
Clinton vous interrompt, gêné, incrédule,
et vous dit: « Non, non, je voulais que vous me parliez
de la Turquie ! » Pour lui, la monnaie
unique nexistait pas et ne pouvait pas exister. Aujourdhui,
lEuro est une réalité, parce que des hommes
comme vous y ont cru, de la même manière que
les pionniers de lUnion européenne avaient cru,
il y a un demi-siècle, à la pacification du
continent.
***
Bientôt vous est donnée lopportunité
dinscrire vos pas sur les traces des Pères de
lEurope : le 20 janvier 1995, alors que Jacques
Santer a pris la présidence de la Commission européenne,
vous êtes nommé, à quarante ans, Premier
ministre. À la tête du gouvernement du Grand
Duché, vous conservez le portefeuille des Finances,
et vous vous en justifiez ainsi : « Je
naime pas, dites-vous, perdre de temps à
mentretenir ou avoir de belles controverses avec mon
ministre des Finances ! »
Il faut dire quen matière de « belles
controverses », lEurope vous comble. Vos
talents de conciliateur vous conduisent même à
servir de pont entre vos homologues allemand et français.
Votre plus beau succès, dans cette discipline où
vous excellez, est le sommet de Dublin en 1996, au cours duquel
vous parvenez à rapprocher les positions franco-allemandes
sur le Pacte de stabilité. Après cette performance,
votre image dhomme des missions impossibles est durablement
établie.
Belle image, au demeurant, que celle du Premier ministre dun
pays ayant jadis tant souffert des luttes entre la France
et lAllemagne, devenu le conseiller conjugal du couple
franco-allemand ! Mais lintérêt supérieur
de lEurope limposait. Vous avez dit : « le
temps où la force motrice franco-allemande était
suffisante pour faire démarrer le cortège est
révolu. Mais sans elle, le cortège fait du surplace. »
Il est facile, alors, de comprendre que vous ayez été
pressenti, en 2004, pour prendre la direction même dudit
cortège. Mais plutôt que daccepter la présidence
de la Commission européenne, vous avez annoncé
votre intention de rester à la tête du gouvernement
luxembourgeois en cas de victoire aux élections législatives.
Cette décision est, à mon sens, bien révélatrice.
Jamais vos convictions européennes nont entamé
votre enracinement national. Dans cette double expérience
réside votre sage compréhension de lEurope,
de son unité et de ses nations.
« Jaime être
Luxembourgeois et Européen, disiez-vous en recevant
le Prix Charlemagne en mars dernier (
)
« Ceux qui veulent voir les Etats-nations
disparaître se trompent lourdement. LEurope
doit tenir compte du fait national. Les nations ne sont
pas des inventions provisoires de lhistoire. Les citoyens
européens ne veulent pas des Etats-Unis dEurope. »
Mais ce nest pas tout. Vous ajoutez
aussitôt :
« LEurope na
pas toutes les réponses, mais sans elle, les Etats-nations
ne pourraient en apporter pratiquement aucune. Il faut donc
trouver le juste milieu entre le degré dEurope
dont ont besoin les Etats et le degré dEtat
dont a besoin lEurope. »
Équilibre dautant moins confortable
que lEurope, vous le savez mieux que personne, peine
à sappuyer sur ses deux pieds, léconomique
et le politique. Pour vous, lUnion européenne
ne saurait être envisagée du seul point de vue
économique. Le marché à lui seul ne crée
pas de solidarité, ni entre les hommes, ni entre les
peuples. Laisser les seules forces du marché régir
lessentiel serait non seulement une erreur, mais une
faute à légard des Pères fondateurs
dont, en pur produit du Modèle rhénan, vous
revendiquez à juste titre lhéritage. Dans
leur esprit, faut-il le rappeler, la Communauté européenne
était une entreprise à visée politique,
sociale et pas seulement économique.
***
Cest dans cette perspective que sexpliquent
votre position et votre action à la tête de lEurogroupe.
Le Traité de Maastricht navait prévu aucune
institution propre à renforcer la coopération
économique entre les États-Membres de la nouvelle
zone Euro. Cest seulement en 1997, au Conseil européen
de Luxembourg, donc sous votre présidence, Monsieur
le Premier ministre, que fut décidée la création
de lEurogroupe, cest-à-dire la réunion
informelle des Ministres des finances des pays membres de
la zone euro, en vue dassurer une concertation entre
eux, notamment en matière de conjoncture, de dialogue
avec la Banque Centrale Européenne et de relations
extérieures.
Mieux, en septembre 2004, les Ministres des finances ont décidé
de mettre fin à la règle de la rotation semestrielle
de leur présidence pour adopter le principe dune
présidence stable de lEurogroupe pour une période
de deux ans, ce qui constitue une décision sans précédent.
Aussitôt après, cest vous quils ont
choisi pour leur premier président. Et vous avez si
bien réussi dans cette fonction que, dun commun
accord, vos douze collègues viennent de vous renouveler
pour deux ans encore, ce qui constitue, a fortiori, une autre
décision sans précédent !
À ce point de mon propos, permettez-moi, Monsieur le
Ministre de lÉconomie, des Finances et de lIndustrie,
de minterrompre un instant pour vous prier de mexcuser.
En effet, appartenant vous-même à lEurogroupe,
vous êtes mille fois plus compétent que moi pour
en parler. Mais, comme vous le savez, les règles de
la Coupole veulent quen dehors des membres de lInstitut,
seul le Président de la République puisse y
prendre la parole !
Monsieur le Premier ministre et cher confrère, pendant
votre premier mandat et votre présidence du Conseil
de lUnion européenne au 1er semestre 2005, le
« non » français au référendum
du 29 mai sur le projet de Traité Constitutionnel,
suivi du « nee » néerlandais,
a été pour vous une sévère épreuve.
Mais vous avez relevé le défi en vous engageant
à démissionner si vos compatriotes, eux aussi,
votaient « non ». Vous lavez fait
dans les termes suivants, qui sont bien dans votre style :
« en cas de NON, ce nest pas au peuple
de partir, cest à moi de men aller. »
Et le 10 juillet, vous avez gagné votre referendum
par 56 % de « oui ».
Nempêche que, pour vous, lEurope est en
crise parce que les opinions publiques se divisent entre une
moitié qui réclame « plus dEurope »
et lautre moitié qui en veut « moins ».
Selon vous, lEurope est en crise aussi parce que « nous
parlons mal de lEurope », parce que les dirigeants
décrivent les négociations européennes
non comme la recherche dun consensus mais comme un pugilat
dont on sort gagnant ou perdant.
LEurope est en crise, surtout, parce quelle a
désappris la fierté européenne. Je vous
cite sur ce point qui vous tient à cur :
« Nous avons fait la paix, le marché
intérieur, la monnaie unique, nous avons aboli les
frontières et bâti la deuxième puissance
économique du monde, et nous nen sommes pas
fiers ; nous ne savons plus, nous ne voulons plus en
être fiers ! »
Le remède, à vos yeux, est
dabord de prendre de la distance, au sens propre :
il faut sortir dEurope, aller la regarder telle quon
la voit dAfrique, dAsie, dAmérique
même. Là, des hommes nous regardent avec envie,
des peuples qui peinent à tirer, comme nous avons su
le faire, les leçons de leur histoire sanglante nous
observent en cherchant un modèle, ou à tout
le moins, une référence.
Je marrêterai sur cette vision despérance,
même sil faut aller la chercher hors dEurope,
car jen viens à ma conclusion, non toutefois
sans vous remercier, à titre personnel, pour le généreux
désintéressement avec lequel vous avez accepté
de prendre en charge le CIFE, le Centre International de Formation
Européenne.
Ma conclusion sera la simple constatation dune sorte
dharmonie pré-établie entre ce lieu et
votre personnalité.
Votre personnalité fait de vous, Monsieur le Premier
Ministre et cher confrère, à léchelle
internationale, déjà le plus expérimenté
et encore le plus jeune champion des compromis créateurs
dententes entre les nations.
Et cest à ce titre de créateur dententes
entre les nations que vous êtes attendu confraternellement
pour siéger en « immortalité »
dans le haut lieu qui nous réunit. En effet, si vous
voulez bien lever les yeux vers la frise de cette Coupole,
vous y lirez un verset du prophète Ezéchiel
qui invite je cite à « sasseoir
sous lombre dun grand arbre au milieu des nations
rassemblées ».
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