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Roger Arnaldez
LISLAM, UNE RELIGION CONQUERANTE ?
Séance du lundi 31 janvier 1994
La question précise est non pas de savoir si on
peut appeler lIslam conquérant parce quil
a fait des conquêtes, mais sil est essentiellement
conquérant, ou encore sil relève de sa
nature propre de conquérir.
Pour répondre objectivement à cette question,
il faut non seulement préciser ce quil faut entendre
par conquête et examiner de très près
dune part les textes coraniques avec leurs commentaires
et les hadîth prophétiques, dautre part
lhistoire de lIslam des premiers temps telle qu'elle
apparaît chez les historiens musulmans (nous nous bornerons
à citer Baladhurî et Ibn Asâkir). Puis
nous examinerons ce qui se rapporte au jihâd à
lépoque classique. Nous conclurons enfin en parlant
de lIslam actuel, tout particulièrement de lIslam
fondamentaliste.
*
* *
Même suivi dun point dinterrogation, le
sujet de cette communication ne manquera pas de susciter à
droite comme à gauche, chez les musulmans comme chez
beaucoup de chrétiens, voire de juifs, de vives réactions,
toutes passionnées et passionnelles, très souvent
dénuées de tout fondement. Peut-on aujourd'hui
traiter cette question avec sérénité
et de façon purement objective ? Nous allons le
tenter, en insistant dès le début sur le fait
quil sera indispensable dobserver de nombreuses
nuances, et quun jugement à lemporte pièce
est, a priori, condamné à lerreur.
Pour mettre les chances de notre côté, nous commencerons
par dindispensables précisions relatives aux
mots, aux faits et aux concepts.
Pour déblayer le terrain, nous commencerons par distinguer
la conquête de la migration d'une part et de linvasion
dautre part.
Au cours de lhistoire de lArabie préislamique,
plusieurs tribus du sud se sont déplacées vers
le nord. Ce fut le cas des Ghassânides qui étaient
venus se fixer aux frontières de lEmpire byzantin,
de même que les Lakhmides, originaires du Yemen, selon
la tradition, sétaient établis aux confins
de la Perse. Si cette migration nest pas un fait général,
elle nen existe pas moins. Or, à ses débuts,
lIslam na consisté quen un ensemble
de tribus plus ou moins ralliées à lidée
de la Communauté du Prophète. On pourrait donc
présenter la première expansion de lIslam
vers la Jordanie et la Syrie, non comme une véritable
conquête, mais comme le prolongement dun mouvement
de migration vers le nord dont on a dautres exemples.
Certes ce serait une erreur de réduire les premières
conquêtes de lIslam à un tel phénomène,
mais il nest pas exclu quelles en gardent certaines
marques.
Quant à lidée dinvasion au sens
propre de invadere, elle suppose une irruption dans
un pays dun peuple étranger, en général
nomade et considéré comme barbare, qui sy
installe plus ou moins durablement, et parfois sy sédentarise.
Ainsi en est-il des Turcs Seldjoukides puis Ottomans. Ils
se sont infiltrés progressivement dans le monde musulman
jusquà repousser les Arabes au second plan et
à fonder le califat dIstanbul. Ces Turcs devinrent
musulmans. Mais quand ils envahirent lEurope, on peut
se demander sils furent poussés par lobligation
religieuse de faire triompher lIslam et de le répandre
en limposant, ou sils ne continuèrent pas
plutôt à se comporter en peuple envahisseur à
lexemple de leurs ancêtres. Lun certes nexclut
pas lautre. Mais quoi quil en soit, il ne faudrait
pas tirer de leurs opérations militaires la conclusion
que lIslam est par nature envahisseur et par conséquent
conquérant.
Quant aux mots français conquête, conquérir,
conquis, ils ont plusieurs sens. En loccurrence
on pense dabord à loccupation dun
pays étranger par la force des armes, suivie dune
domination exercée sur les autochtones, sous des formes
dont la pire est la réduction en esclavage. Dune
façon générale, le vainqueur imposera
ses lois, ses coutumes, le cas échéant sa religion.
Notons bien cependant que toute guerre nest pas forcément
guerre de conquête.
Mais avant daller plus loin, noublions pas un
second sens de cette racine. On peut conquérir ou être
conquis sans recours aux armes. Tel sera conquis par une oeuvre
dart et par lartiste qui la créée ;
tel autre par une idée et le penseur qui la découvre ;
un troisième par un discours et lorateur qui
le prononce. Or toute religion senseigne et se prêche.
Il sagit de répandre la foi par des paroles et
par des exemples. On peut donc être conquis par la vérité
de telle religion qui tout à coup se dévoile,
par exemple par la mystique musulmane, par la beauté
du Coran. On dira sans doute alors que lIslam a conquis
tel ou tel homme, mais non pour autant quil est conquérant.
Si jinsiste sur ce point, c'est queffectivement,
lIslam est d'abord la Parole de Dieu annoncée
par le Prophète dont la mission est avant tout de « faire
parvenir » le message : « Ô
toi, lEnvoyé, fais parvenir (balligh)
ce qui ta été révélé
de la part de ton Seigneur » (5, 67). Cet acte
de « faire parvenir » est rendu en arabe
par le nom daction tablîgh. Or ce terme
est dune racine qui a donné le substantif balâgha,
léloquence, et ladjectif balîgh,
éloquent. En effet, le Coran est un miracle déloquence,
descendu dauprès de Dieu « en une
langue arabe pure » (bi-lisân árabî
mubîn, 26, 195, entre autres nombreux versets).
Aucune créature n'est capable den produire un
semblable : c'est le miracle de linimitabilité
du Coran (íjâz al-Qurân) ;
Dieu met les créatures au défi (17, 88) :
« Dis : oui, si les hommes et les djinns sunissaient
pour apporter quelque chose de semblable à ce Coran,
ils nen apporteraient pas un semblable, alors même
quils se soutiendraient les uns les autres ».
Ainsi donc, outre lincomparable valeur de ce Livre du
point de vue de la langue et du style, ou de la vérité
des idées (máânî) quil
transmet, ce qui lui confère un caractère divin
c'est quil a le pouvoir dagir sur le cur
des hommes : le Prophète prêche, mais les
hommes entendent au sens propre la Parole même de Dieu.
Résister à la puissance de persuasion de cette
Parole, cest donc commettre un acte de pure rébellion
sous lemprise des illusions diaboliques : « Celui
qui prend Satan pour patron se perd dune perdition manifeste »
(4, 119). Ne soulevons pas ici le problème de la liberté
humaine qui a embarrassé les docteurs ; quoi quil
en soit, libre ou non, linfidèle sera puni dans
lautre monde, mais il doit lêtre aussi dans
ce monde-ci, comme nous allons le voir.
La conséquence de ces idées, cest quil
faut dabord faire connaître aux infidèles
la vérité de la révélation et
lexcellence de la Loi coranique, avant demployer
contre eux des arguments plus violents. Il faut commencer
par des exhortations ; le glaive (say) nintervient
quensuite. Le musulman se comporte envers les infidèles
comme le mari croyant envers sa femme récalcitrante :
« Celles dont vous craignez lindocilité
(nushûz), exhortez-les donc, puis délaissez-les
dans leurs chambres et frappez-les » (4, 34). Plusieurs
hadîth rappellent que le Prophète appelait
les infidèles à se rendre à la Parole
de Dieu avant de leur livrer combat. En voici un : « Quand
lEnvoyé de Dieu désignait quelquun
comme chef darmée ou de détachement, il
lui donnait comme instruction de craindre lui-même Dieu
et de prendre en considération le bien des musulmans
qui l'accompagnaient. » Puis il disait : « Allez
au nom de Dieu, sur la voie de Dieu, et combattez ceux qui
ne croient pas en Dieu. Quand vous rencontrez les polythéistes
qui sont vos ennemis, appelez-les à faire profession
dIslam et sils acceptent, abstenez-vous de tout
mal à leur encontre [
]. Sils refusent,
exigez deux le paiement de la jizya ; sils
acceptent, recevez leur engagement et abstenez-vous de tout
mal à leur encontre ; mais sils refusent,
recherchez le secours de Dieu et combattez-les ».
En ce sens, la tradition rappelle que Muhammad envoya des
ambassades à lEmpereur Héraclius et au
Négus, pour leur annoncer son message.
Il ne fait néanmoins aucun doute quil fut un
prophète guerrier. Il eut à lutter contre ses
contribules de Quraysh et contre dautres tribus hostiles
à sa prédication surtout pour des raisons dintérêt.
Ses premières escarmouches portent le nom de ghazwa,
dont nous avons fait razzia. Ce genre dopérations
nétait pas rare en Arabie préislamique,
et sur ce plan, le Prophète ne se distinguait guère
des pratiques coutumières, sauf quil prétendait
défendre la cause du Dieu unique. Mais il est certain
que le modèle de ces ghazawât ne fut pas
sans influencer les conceptions plus tardives des juristes
concernant la « guerre sainte », le
jihâd. Pourtant, si on sen tient à
cette situation de fait, lidée de combattre pour
leur dieu est courante chez tous les peuples guerriers :
ils pensent en contrepartie recevoir son aide et vont jusquà
croire quil combat lui-même avec eux à
leurs côtés. Lapplication du Gott mit
uns aux propagandes guerrières est bien connue.
On pourrait également évoquer le labarum de
Constantin et la devise : in hoc signo vinces.
Ou encore lépisode de la prise de Jéricho
par Josué, quand Dieu se présente à lui
comme le « chef de l'armée de lÉternel »
(sar tsebhâ Yhwh) (Josué, 5, 14).
Mais quelque révélée que soit la Bible,
elle nest pas comme le Coran un livre descendu dauprès
de Dieu (min índillâh). Cela étant,
si on se reporte à la première bataille livrée
aux Qorayshites à Badr par le Prophète pour
intercepter une de leurs caravanes, on voit quelle nest
pas aux yeux des musulmans un événement réductible
à des projets humains. Dieu lui-même dit dans
le Coran qui est, ne loublions pas, sa propre Parole
(8, 9) : « Voici que Moi, Je vous aide par
un millier dAnges en rangs serrés ».
Mieux encore, aux versets (41-42) de la même sourate,
Dieu apprend que cest Lui qui a organisé la rencontre
sur des positions favorables aux musulmans. Ainsi donc, dune
manière beaucoup plus explicite que dans la Bible,
on constate que déjà au niveau de la simple
ghazwa, cest Dieu qui mène les opérations,
ce qui prouve que pour lIslam, la guerre n'est pas le
résultat de situations accidentelles qui simposent
de lextérieur, mais quelle sintègre
dès le début aux modes du gouvernement divin ;
Dieu dit en effet, toujours à propos de la bataille
de Badr (ibid, v. 42) : « Si vous vous
étiez [vous et la troupe engagée pour le combat]
fixé un rendez-vous, vous auriez divergé sur
le point de rencontre ; mais [Dieu vous a réunis
sans que vous preniez rendez-vous] pour accomplir un ordre
qui devait être exécuté »,
c'est-à-dire le décret de Sa volonté.
(Nous avons traduit ce verset très condensé
en utilisant les développements du Commentaire des
Jalâlayn.)
Néanmoins, faire la guerre pour défendre et
répandre sa religion, ce nest pas encore conquérir.
Dans son ouvrage : « Les conquêtes des
pays » (Futûh al-Buldân), Balâdhurî
(historien du IIIe/IXe siècle) marque bien la différence.
Ainsi pour le temps du Prophète, il commence en signalant
la conquête de loasis de Khaybar sur les juifs,
avec le partage et la répartition de leurs biens ;
la conclusion dun pacte avec les habitants juifs de
la ville voisine de Fadak effrayés par son avance,
et létablissement dun colonat partiaire
relatif au fermage des terres de culture et de plantation
(muzâraá et mughârasa) ; lexpédition
de Tabouk, etc. Nous ninsisterons pas sur la nature
des différentes charges imposées aux vaincus,
sur la règlementation du butin et de sa répartition,
malgré limportance que ces questions ont eu à
lépoque, précisément parce quelles
sont historiquement relatives à cette époque
ancienne. Le butin est lié aux razzias antéislamiques.
Notons seulement, en ce qui nous concerne, que Balâdhurî
ne manque pas de citer des traditions qui rapportent entièrement
au gouvernement divin, jusque dans leur détail, ces
opérations de conquête. Ainsi plusieurs de ces
traditions renvoient aux premiers versets de la sourate 59,
versets dailleurs allusifs et à la lettre difficiles
à comprendre, même pour les divers commentateurs.
En voici un exemple assez clair (59, 2) : « Cest
Lui (Dieu) qui [
] a expulsé de leurs domaines
(diyâr) ceux des Gens du Livre (les juifs) qui
sont infidèles [cest-à-dire qui refusent
lIslam]. Vous ne pensiez pas quils en sortiraient,
et ils pensaient que leurs forteresses seraient en leur défense
contre Dieu. Mais Dieu les a atteints par où ils ne
comptaient pas lêtre et il a lancé leffroi
dans leur cur... »
Puis Balâdhurî passe aux conquêtes hors
de lArabie. Notons lemploi du mot fath
(pl. futûh) qui est coranique et a donné
son titre à la sourate 48. Mais dans le Coran, ce terme
a le sens général de victoire : victoire
sur les ennemis, et victoire finale de lIslam. Cest
évidemment Dieu qui, dans les deux cas, en est lartisan.
Chez Balâdhurî, il sagit sans aucun doute
de conquêtes par les armes.
Il ne nous est pas possible de résumer cet ouvrage
en trois volumes in-8°. Nous devrons nous contenter de
prendre quelques exemples. Voici le cas de la conquête
de la Syrie : « Quand le calife Abû
Bakr eut réglé laffaire des gens de la
ridda (la révolte des tribus après la
mort de Muhammad), il envisagea de tourner ses troupes (juyûsh)
vers la Syrie (al-Shâm). Il écrivit donc
aux habitants de la Mecque, de Tâif, du Yémen,
et à tous les Arabes du Nedj et du Hedjâz pour
les mobiliser en vue du jihâd. Il leur inspira
le désir de combattre [sur la voie de Dieu] et de faire
du butin dans la lutte contre les Byzantins. Les hommes accoururent
donc vers lui, poussés les uns par la considération
de leur devoir, les autres par lavidité ».
Lintérêt de ce texte est d'abord dans lemploi
du terme de jihâd, ensuite dans la notation de
létat desprit des combattants : à
cette époque où, au sortir de la ridda,
comme dailleurs déjà du temps de Muhammad
et des « hypocrites » (les munâfiqûn),
les croyants nétaient pas toujours très
fermes dans leur foi, lespoir du butin animait les combattants
autant sinon plus que le désir de servir Dieu. Cet
état desprit devait durer encore longtemps, même
après que les juristes eurent défini le jihâd
comme un devoir. Par suite, au début, si lIslam
est conquérant puisque cest Dieu qui veut la
conquête, les musulmans ne le sont en général
que dans la mesure où ils convoitent le butin. Mais
il était déjà admis, selon des traditions
qui remontent au Prophète, quune partie de laumône
légale pouvait être affectée à
attirer les curs vers lIslam. La purification
de la foi ne se fait pas en un jour. Quoi quil en soit,
remarquons que le calife Abû Bakr se lance à
la conquête de la Syrie dans le prolongement de sa victoire
sur les révoltés de la ridda. Lislam,
une fois bien établi en Arabie, se propage normalement
au delà de ses frontières, vers la Syrie adjacente,
par un même mouvement guerrier. Sur leur route, les
chefs musulmans attaquent tout ce qui leur fait obstacle.
Ainsi Khalîd b. al-Walîd, envoyé par Abû
Bakr pour soutenir les combattants de Syrie, rencontra des
hommes de la tribu de Bahrâ du groupe de Qudaá
qui avaient été parmi les alliés arabes
d'Héraclius et firent partie de la coalition militaire
byzantine de 634. Khalîd tua leur chef et il fit main
basse sur leurs biens (iktasaha amwâlahum). Quand
il arriva sur la terre de Arak, aux environs de Palmyre, il
lança une attaque (aghâra) contre ses
habitants, il les assiégea (hâsara-hum)
et la conquit (fataha-hâ) sans coup férir
(Sulhan) en leur imposant des conditions en faveur
des musulmans. Lexpression sulhan est un terme
technique signifiant que les ennemis se sont rendus, ce qui
leur vaut un traitement moins rigoureux. Elle soppose
à ánwatan, de vive force, quand les ennemis
sont vaincus après avoir résisté, auquel
cas les hommes sont mis à mort, les femmes et les enfants
pris comme esclaves.
Donnons un autre exemple : la conquête de la Jordanie
(al-Urdun). « La cause de cette rencontre
(waqa) est quHéraclius en arrivant
à Antioche, mobilisa les Grecs (al-Rûm)
et les habitants de la Djézira (nord et centre de lancienne
Mésopotamie) [
]. Ils rencontrèrent les
musulmans à Fihl (ou Fahl) en Jordanie, et ils les
attaquèrent en un combat des plus violents et des plus
pénibles, jusquà ce que Dieu vienne à
laide des croyants. Leur patriarche fut tué et
avec lui un nombre de dix mille hommes. Le reste se disloqua
jusquen Syrie. Certains rejoignirent Héraclius.
Les habitants de Fihl se retranchèrent dans la ville
et les musulmans les assiégèrent, jusquà
ce quils demandent à faire la paix en acceptant
de payer la jizya pour leur personne et le kharâj
pour leurs terres... ». Dans ce cas, Dieu intervient
pour assurer la victoire des musulmans. La conquête
prend nettement un aspect de guerre sainte. La mort du patriarche
est mise en relief, et Balâdhurî a bien soin de
la noter ; cest une victoire de lIslam sur le
christianisme. Dieu écrase des infidèles. Néanmoins,
répétons-le, ce nest pas parce que des
musulmans implorent le secours de leur Dieu dans un combat
dont ils vont sortir vainqueurs, ce qui leur vaudra la conquête
dune terre nouvelle, quon peut dire que lIslam
est conquérant. Il faut trouver un texte révélé
qui justifie la conquête comme voulue et conduite par
Dieu. Or ce texte existe ; on lit dans le Coran (33, 26-27) :
« Il [Dieu] a fait descendre de leurs fortins ceux
des Gens du Livre [les juifs] qui avaient secouru [les coalisés].
Il a jeté leffroi dans leur cur. Vous en
avez tué (taqtulûna) une partie, vous
avez fait lautre prisonnière [
]. Il vous
a fait hériter leurs terres (ard), leurs demeures,
leurs biens, et une terre que vos pieds nont pas foulée ».
Sans doute sagit-il là dune conquête
particulière, celle du pays des juifs de la tribu de
Qurayza que Muhammad avait assiégés dans leur
camp retranché. Il nen reste pas moins que Dieu
intervient dans une conquête. Le verset, quoique dune
portée particulière, peut aisément être
généralisé. Et cest dailleurs
ce que firent certains commentateurs, qui considérèrent
que lallusion à la terre que les pieds des croyants
nont pas foulée est la prédiction de la
conquête de la Syrie et de la Perse.
On peut encore citer un autre verset qui donne lieu à
une interprétation inquiétante (2, 190-191) :
« Et combattez dans la voie de Dieu ceux qui vous
combattent [
]. Et tuez-les (wa'qtulûhum),
où que vous les rencontriez. Et chassez-les doù
ils vous ont chassés ». À la lettre,
il semble quil soit ici question des Qurayshites qui
étaient à lorigine de lhégire,
c'est à dire de lexpatriation du Prophète
et de ses premiers fidèles. Mais ici encore, le verset
peut être généralisé, et il peut
sappliquer partout où une terre, conquise une
fois par les musulmans, a été reprise par les
infidèles. Une terre conquise et devenue musulmane
ne saurait jamais cesser dêtre musulmane. Comme
tout dépend de lexégèse que les
docteurs font de ces versets, ce nest pas à nous,
notons-le bien, de dire si lIslam est conquérant
ou ne lest pas ; mais nous ne pouvons nier quà
la lumière des commentaires les plus rigides et les
plus durs, lIslam peut être pour certains musulmans
une religion conquérante voulue comme telle par Dieu.
Notons dailleurs que bien souvent les chrétiens
se rendirent sans combat, et en plusieurs cas à linitiative
de leurs évêques. Ils voulaient éviter
les maux de la guerre, et surtout, ils ne voyaient dans lIslam
qu une sorte dhérésie chrétienne
de plus. En outre il ne faut pas oublier la haine que le pouvoir
byzantin inspirait à de nombreuses communautés
chrétiennes. Cest lévêque
de Gaza qui livra la ville, à ce que rapporte Balâdhurî.
Il en fut de même lors de la conquête de Damas.
« Lévêque (usquf) qui
prépara la descente de Khalid dans la ville
se tenait souvent sur la muraille. Khalid le héla et
quand il se fut approché, il le salua et sentretint
avec lui. Lévêque lui dit un certain jour :
« Ton affaire est en bonne voie et il me faut obtenir
de toi une promesse : accorde-moi dépargner
cette ville ». Alors Khalid se fit apporter de
lencre et du papier et écrivit : « Au
nom de Dieu clément et miséricordieux, voici
ce quaccordera Khâlid b. al-Walîd aux habitants
de Damas quand il sera entré dans la ville ; il
leur accordera un amân pour leur personne, leurs
biens, leurs églises, les fortifications de leur ville ;
aucune de leur maison ne sera détruite ou réquisitionnée
comme logement. Cest là en leur faveur le pacte
de Dieu et la protection (dhimma) de Son Envoyé,
des califes et des croyants. Ils ne seront frappés
daucun impôt, si ce nest pour le mieux,
tant quils sacquitteront du paiement de la jizya ».
Ces promesses, quelque solennelles quelles soient, ne
furent pas toujours exactement tenues au moins en ce qui concerne
les églises. Celles dun pays conquis de vive
force étaient en principe détruites. Les autres
étaient préservées en vertu de laccord.
Mais dans la réalité, les choses nétaient
pas aussi simples. Lhistoire de la construction de la
mosquée de Damas, dite mosquée des Umayyades,
en est un exemple.
Il y avait à lintérieur de la ville une
église Saint-Jean (kanîsa Yûhannâ)
que Muâwiya b. Abî Sufyân, le premier
calife umayyade « voulut ajouter » (arâda
an yazîda) à la mosquée de Damas.
Les chrétiens refusèrent et le calife sabstint.
Mais quelle était exactement la situation ? Au
début de loccupation, léglise Saint
Jean-Baptiste aurait été partagée entre
musulmans et chrétiens. Il semble que ce soit une légende.
Le plus probable est quil y ait eu une mosquée
à côté de léglise, ce qui
explique pourquoi les califes voulurent agrandir leur mosquée
en y « ajoutant » léglise,
en faisant valoir, disent certaines traditions, que le nombre
des croyants avait considérablement augmenté.
Les tractations se poursuivirent sous Abd al-Malik b.
Marwân et al-Walîd b. Abd al-Malik. Cest
sous ce dernier calife que laffaire se termina :
al-Walîd « démolit léglise
et se servit des matériaux pour la mosquée ».
Voici à ce sujet une tradition, rapportée, parmi
beaucoup dautres, par Ibn Asâkir (mort en
1176) dans sa « Description de Damas ».
Al-Walîd avait proposé aux chrétiens de
les indemniser sils le laissaient disposer de léglise
Saint-Jean. Il avait aussi proposé un échange :
il renoncerait à détruire léglise
de Tûma située en un territoire conquis de vive
force si les chrétiens lui abandonnaient léglise
Saint-Jean protégée, prétendaient-ils,
par un accord. Ils refusèrent encore. Le calife consulta
alors son affranchi Ibn al-Mughira qui lui dit quun
des chefs musulmans était entré dans la ville
par la Porte de lEst (Bâb Sharqî)
lépée à la main, et lautre
par la Porte de la Citerne (Bâb al-Jâbiya)
à louest, en accordant lamân. Ces
deux portes étaient situées aux extrémités
dune rue qui traversait Damas. Al-Mughira conseilla
donc de vérifier jusquoù chacun des chefs
de guerre avait pénétré. On constata
alors que léglise Saint-Jean était dans
les limites de la ville conquise anwatan. Al-Walîd
envoya chercher les chrétiens et leur dit : « Voici
le droit que Dieu nous accorde pour faire la prière
[
]. Nous prendrons le droit que Dieu nous a accordé ».
Ce récit, probablement inventé pour justifier
après coup la confiscation de léglise
par al-Walîd, est important parce quil souligne
le fait que le droit de conquête est pour ainsi dire
homologué et se concrétise par la construction
de mosquées, lieux de prières des musulmans,
dans le pays conquis. Une terre sur laquelle a été
construite une mosquée devient par là même
en droit une terre musulmane. Il ne fait par conséquent
aucun doute que la conquête est pour les musulmans un
moyen normal, voulu et conduit par Dieu, pour répandre
la foi dans les pays des infidèles.
Néanmoins ce serait une erreur de penser que c'est
le seul moyen. LIslam sest en effet propagé
par des voies plus pacifiques. Les commerçants furent
dactifs propandistes. Lattrait des avantages matériels
joua incontestablement un grand rôle. Enfin de nombreuses
contrées, restées sociologiquement assez proches
de ce quétait lArabie à lépoque
du Prophète, acceptèrent aisément une
religion simple, qui nétait pas sans prestige
aux yeux des autochtones et qui offrait à ses nouveaux
fidèles ce qui était pour eux une promotion
sur le plan social, voire économique : ainsi a-t-on
pu remarquer quen Afrique les musulmans sont, ou, du
moins, ont été lélément
le plus riche, par rapport aux convertis chrétiens
et aux animistes.
Nous navons pas à passer en revue toutes les
conquêtes dont parle Balâdhurî. Mais il
y a un autre biais pour examiner la question de savoir si
lIslam est une religion conquérante : cest
de considérer lidée que les musulmans
se font du jihâd.
La première remarque à faire, cest que
la conception religieuse du jihâd, bien que fondée
sur le Coran et les traditions prophétiques, nest
pas tombée du ciel en une doctrine parfaitement définie.
Elle sest formée peu à peu, à partir
des commentaires et des travaux des juristes, eux-mêmes
inspirés par les circonstances. Dune façon
générale, on peut dire que de nombreux versets
qui nont de sens immédiat quen fonction
de situations particulières liées à laction
du Prophète et à la vie de sa Communauté,
ont reçu une signification générale,
voire une portée universelle. Lexemple le plus
net est celui des versets qui rapprochent dans une même
louange les muhâjirûn, ceux qui se sont
expatriés au moment de lhégire, et les
mujâhidûn, ceux qui « luttent
dans la voie de Dieu » (cf. 2, 218 ; 8, 72 et 75
; 9, 20). Ces deux groupes de croyants ne pouvaient se rapporter
quà des contemporains du Prophète. Puis
on donna aux deux termes qui les désignaient une valeur
religieuse générale : Dieu loue les hommes
qui abandonnent tout pour Son service. Les mujâhidûn,
les combattants du jihâd, représentent
donc une élite comparable à ceux qui, afin de
pouvoir observer librement la Loi divine, ont quitté
leur pays et leur tribu pour se réfugier à Yathrib,
la future Médine, la Ville du Prophète (Madinat
al-Nabî). Cette généralisation fait
donc du jihâd une action qui porte en elle une
valeur religieuse que Dieu récompensera.
Le jihâd fut donc considéré comme
une obligation pour les croyants ; certains jugèrent
même qu'il constituait un sixième pilier de lIslam,
après la profession de foi, la prière, laumône
légale, le jeûne de Ramadan et le pèlerinage.
Mais ils ne furent pas suivis, car, si le jihâd
est bien une obligation, elle nest pas personnelle (fard
áyn) ; elle est appelée fard kifâya,
mot à mot : une obligation de suffisance, un devoir
collectif qui pèse sur lensemble de la Communauté
et exige delle quelle fournisse un nombre suffisant
de combattants. Quoi quil en soit, le combattant se
situe à un rang supérieur : « Les
croyants qui restent assis (al-qâ'idûna,
c'est-à-dire qui ne bougent pas de chez eux pour aller
combattre), exception faite de ceux qui souffrent de quelque
misère, ne sont pas égaux à ceux qui
engagent leur personne et leurs biens dans le jihâd
sur la voie de Dieu ; Dieu a distingué ceux qui
combattent (al-mujâhidîn) de ceux qui restent
assis chez eux, en les plaçant à un rang supérieur
dun degré [
] ; Il les a distingués
par une récompense considérable »
(4, 95). Quant à ceux qui sont tués dans le
combat, ils deviennent des martyrs (shuhadâ).
Le Prophète a dit : « Il ny a
personne entrant au Paradis qui désire retourner sur
terre [
] sauf le martyr. Il brûle du désir
de revenir en ce monde et dy être tué dix
fois en raison de ce quil a vu de lexcellence
du martyre ».
Voici sur ce thème un curieux hadîth :
Ibn Abbâs (un des plus grands savants de la première
génération de musulmans, mort en 687) a rapporté
ces paroles que lEnvoyé de Dieu adressa à
ses Compagnons : - Quand vos frères furent frappés
à la bataille dOhod, Dieu mit leur esprit dans
le jabot doiseaux verts qui descendent vers les fleuves
du Paradis, mangent ses fruits et nichent dans des lampes
d'or à lombre du Trône. Alors, quand ils
eurent goûté la douceur de la nourriture, de
la boisson et de la paix dont ils jouissaient, ils demandèrent
qui pourrait dire à leurs frères à leur
sujet quils étaient vivants au Paradis afin quils
ne cessent de désirer y entrer et tomber dans la guerre.
Dieu le Très-Haut dit quIl les informerait, et
Il révéla le verset (3, 169) : « Ne
crois surtout pas que ceux qui ont été tués
dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants, bien
pourvus auprès de leur Seigneur, heureux de ce que
Dieu leur donne par Sa faveur. » - Le Prophète
a encore dit à la louange du martyre : « Par
celui entre les mains de qui est lâme de Muhammad,
lexpédition dun matin ou dun soir
dans la voie de Dieu vaut plus que le monde et tout ce quil
contient ; et pour chacun de vous, rester sur la ligne
de bataille vaut mieux que ses prières pendant six
ans ». Citons enfin ce hadîth retenu
par six des grands traditionnistes : « Celui
qui combat dans la voie de Dieu est comme celui qui jeûne,
qui se tient en prière, qui observe avec dévotion
les enseignements de Dieu, qui ne se lasse pas de jeûner
et de prier jusqu'à ce que le mujâhid
revienne de la guerre ». On voit donc que le jihâd,
tant quil dure, est pour le combattant léquivalent
dun jeûne et dune prière continus,
le jeûne et la prière étant des obligations
personnelles. Terminons par une précision concernant
une formule célèbre : « Le Paradis
est à lombre des épées ».
Elle est destinée à inspirer le désir
du martyre. Comme Abû Mûsâ al-Asharî,
un Compagnon du Prophète, la rappelait, on rapporte
quun homme lui demanda sil l'avait entendue de
la bouche même de lEnvoyé. Abû Müsâ
lui répondit quil lavait en effet entendue.
Alors lhomme dégaina, jeta au loin le fourreau
de son épée, se jeta dans la mêlée
et se battit jusquà ce quil soit tué.
Les docteurs, en sappuyant sur de nombreux hadîth,
ont défini la vraie nature du jihâd. Mais
ce nest pas là lobjet de notre communication.
Notons simplement que la guerre sainte ne doit pas être
inhumaine et sauvage : on ne doit pas tuer les vieillards,
les femmes et les enfants tant quils ne viennent pas
en aide à lennemi combattant ; on ne tuera
pas les moines, sils restent enfermés dans leurs
couvents ; on ne coupera pas les arbres fruitiers ;
on ne brûlera pas les moissons ; on nabattra
pas le bétail. Mais la seule question qui se rapporte
à notre propos est de savoir si le jihâd
a été conçu comme une guerre uniquement
défensive ou également offensive. Si le jihâd
n'est que défensif, il nimplique pas forcément
la conquête. Mais sil est offensif, il ne peut
être déclaré quavec lintention
de conquérir.
Or cest là une question à laquelle on
ne peut clairement répondre, parce que les docteurs
ne lont pas, à ma connaissance, délibérément
traitée. Ce qui est sûr, cest que certains
dentre eux penchent vers la conception d'une guerre
défensive, et ils sappuient sur des textes coraniques
relatifs aux pactes conclus entre des musulmans et des infidèles.
Notons qualors, la théorie du jihâd
devient la base du droit international musulman.
La sourate IX contient les éléments principaux
relatifs à cette question. Dieu y parle des pactes
conclus avec les polythéistes (al-mushriqûn).
Mais les versets sont loin d'être clairs et cohérents,
à moins de les rapporter à des situations particulières
et variées dans lesquelles sest trouvé
le Prophète. Ainsi en est-il du verset 5 : « Après
que les mois sacrés se seront écoulés,
tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ;
capturez-les, assiégez-les, dressez-leur toutes sortes
dembuscades ». Il sagit bien là
d'un jihâd offensif. Mais les mois sacrés
sont une institution propre aux coutumes des Arabes dalors ;
la portée du verset sen trouve réduite ;
plus encore, les Mushriqûn sont les membres de
tribus polythéistes qui nexisteront plus quand
lIslam se trouvera en face de pays chrétiens
comme Byzance, la France carolingienne ou la Sicile. Mais,
encore une fois, rien nempêche un commentateur
de généraliser la signification de tels textes.
Néanmoins, d'autres versets semblent contenir un enseignement
moins belliqueux. Par exemple (9, 5-6) : « Annonce
à ceux qui font acte dinfidélité
un châtiment douloureux, à lexception des
polythéistes avec lesquels vous avez conclu un pacte,
et qui par la suite ne vous ont manqué (de parole en
aucune des conditions du pacte) et qui ne sont venus en aide
contre vous à aucun (des infidèles). Respectez
donc envers eux leur pacte jusquà (ce que soit
écoulée) la durée (pour laquelle vous
lavez conclu) ». Nous avons traduit ce verset
en suivant le commentaire des Jalâlayn. Citons encore
(9, 7) : « Tant quils sont corrects
avec vous, soyez corrects avec eux. » Sans doute
est-il toujours questions des polythéistes. Mais on
peut aisément étendre la portée de ces
textes aux infidèles en général, donc
aux juifs et aux chrétiens. Dieu reconnaît de
tels pactes ; il oblige les croyants à les respecter,
donc à ne pas attaquer les premiers pendant toute la
durée du pacte. Mais rien nassure que les infidèles
le respecteront. Sils le brisent à limproviste,
alors la défense s'impose, et de plus dans un tel cas,
lobligation du jihâd peut devenir personnelle :
« Sils violent leurs serments après
avoir conclu un pacte, sils attaquent votre religion,
combattez alors les chefs de linfidélité.
Il ny a pour eux aucun serment. » Cest
là une mise en garde ; par conséquent,
si les musulmans ont des raisons de penser que les infidèles
se préparent à briser les accords, les musulmans
peuvent prendre les devants, et le jihâd devient
offensif. Dieu a prévu le cas, et sur ce point, Sa
parole est nette ; voici tout un ensemble de versets
qui résument la question (8, 55-60) : « Les
pires bêtes, aux yeux de Dieu, sont [
] ceux avec
qui tu as fait un pacte et qui chaque fois le violent ;
eux, ils ne craignent pas Dieu. Et si tu viens à les
rencontrer dans la guerre (harb), alors [par le châtiment
exemplaire que tu leur infligeras], mets en fuite ceux [des
combattants] qui viennent derrière eux. Peut-être
se laisseront-ils persuader [par cet exemple]. Et si [par
un indice qui t'apparaît], tu en viens à craindre
de la part dun peuple [qui a fait un pacte avec toi]
une trahison [de leurs engagements], rejette également
leur pacte [
]. Préparez pour lutter contre eux
tout ce que vous pourrez de forces [composées darchers,
selon une explication du Prophète rapportée
par le traditionniste Muslim] et de cavalerie » ?
Nous avons traduit ces versets en suivant le commentaire perpétuel
des Jalâlayn. Quoi quil en soit, le Coran ne dit
rien sur ce quil y aura à faire, une fois dépassé
le terme fixé pour la durée du pacte. Or si
le jihâd devient offensif, il devient conquérant.
Les textes cités semblent bien autoriser cette interprétation.
Notons dailleurs que le monde se divise, pour les musulmans
en deux domaines opposés : celui de lIslam
(dâr al-Islâm) et celui de la guerre (dâr
al-harb). Or dès quil est admis que la Loi
coranique doit devenir universelle et sétendre
au monde entier jusquau Jour de la Résurrection,
que peut signifier cette division, sinon que les Croyants
ont pour mission de conquérir le monde par les armes
du jihâd, car, si on peut discuter sur le sens
exact de ce dernier terme (traduit approximativement par « guerre
sainte »), il est incontestable que le mot arabe
harb signifie bien « guerre ».
On voit donc quil est difficile de savoir si essentiellement
lIslam est conquérant. Les considérations
et les arguments pour et contre se balancent. Ce qui est sûr
cest quen fait il a conquis plusieurs pays
par les armes et quil a toujours justifié ces
conquêtes par des principes daction tirés
du Coran et du hadîth et par la garantie de Dieu.
On peut dire aussi, sans crainte de se tromper, que de toutes
les grandes religions considérées dans leur
nature de religions, lIslam est la seule qui se prête
à laccusation dêtre conquérante.
Mais nous navons jusquici considéré
la question que du point de vue de limage que lIslam,
par ses docteurs, par sa politique et par ses activités,
a donnée de lui-même dans le passé. Or
quen est-il aujourd'hui ? Il y a plusieurs remarques
à faire à ce sujet. Dabord la division
entre le Dâr al-Islâm et le Dâr
al-harb n'est plus du tout aussi nette quautrefois
quand le monde musulman avait des frontières communes
et tranchées avec des pays chrétiens. Pensons
aux États-Unis qui sont loin ; pensons même
aux républiques musulmanes de lancienne URSS,
voire à la partie musulmane de lEmpire des Tsars.
Le Dâr al-harb a cessé davoir une
configuration nette. Ensuite, le monde de lIslam est
divisé en plusieurs États dont les intérêts
sont loin de concorder : la Communauté du Prophète
est plus divisée que jamais. En outre les conditions
de la guerre ont complètement changé. On ne
voit pas un pays musulman, voire les pays musulmans, sils
parvenaient à sunir et à constituer une
force armée convenable, lancer un jihâd contre
le reste du monde qui deviendrait alors un moderne Dâr
al-harb, ce qui fait beaucoup d'infidèles et dennemis
répartis sur toute la planète. Sans doute Saddam
Hussein a-t-il pu appeler à un jihâd lors
de la guerre du Golfe. Mais ce nétait de toute
évidence qu un thème de propagande. Ce qui est
et reste vrai, car rien ne disparaît complètement
en Islam, c'est que lidée du jihâd
na pas disparu des consciences et quelle peut
toujours être réveillée. Elle garde une
puissance mobilisatrice, qui dailleurs ne peut semble-t-il
passer à lacte dans les circonstances actuelles
quen faveur de causes particulières et qui ne
saurait par conséquent prendre corps sur une grande
échelle.
Néanmoins, on ne peut nier que lidéal
du jihâd a repris vie dans la propagande de certains
groupes de croyants, dont le plus connu est celui des Frères
musulmans avec Hasan al-Banna et Sayyed Qutb. Ils ne cachent
pas que leur but est de lutter contre tout ce qui est étranger
à lIslam. Ils luttent dabord à lintérieur
même des pays musulmans, ce qui les a amenés
à pratiquer un jihâd interne à
lencontre de ceux de leurs coréligionnaires accusés
de pactiser avec lOccident, avec le « Grand
Satan », le Tâghût dont parle
le Coran en 8 versets. Serviteurs de ce Démon qui est
lInfidélité même, ils méritent
la mort. Mais il ne sagit pas là de conquêtes.
Cette lutte interne na rien à voir, malgré
son nom, avec le jihâd traditionnel, bien quelle
ait eu des modèles anciens par exemple dans le terrorisme
des Azraqites, aux premiers temps de lIslam, qui massacraient,
non pas des infidèles, mais des musulmans quils
accusaient dapostasie et quils tuaient tous, hommes,
femmes vieillards, enfants : cette mesure expéditive
sappelait istirâd. Les guerres de
ce jihâd étaient nommées hurûb
al-masâlih, cest-à-dire « guerres
pour les intérêts de lIslam ».
On connaît aussi le terrorisme de cette célèbre
secte shiite extrémiste des Assassins. LIslam
africain offre également des exemples de jihâd
sous cette forme : ainsi El-Hajj Omar pratiqua une « guerre
sainte » contre des musulmans noirs qui ne partageaient
pas ses convictions religieuses et politiques.
Nous venons demployer ce nom de terrorisme. Dans la
mesure où les Frères musulmans, les Islamistes
et autres intégristes sattaquent partout dans
le monde aux intérêts des pays non musulmans
pour les affaiblir, les déstabiliser, avec lespoir
de les réduire un jour à un état de désordre
et dimpuissance qui permettrait de renverser leur civilisation,
leur culture, leur religion, pour instaurer à leur
place la Loi musulmane, ne peut-on pas considérer quils
mettent en uvre de véritables moyens destinés
à la conquête et adaptés aux temps modernes ?
Dans ce cas, le terrorisme serait la forme actuelle dun
jihâd conquérant à long terme,
ou un succédané du jihâd classique ?
Cest certainement vrai dans lesprit des tenants
de ces doctrines, et ils le déclarent ouvertement.
Mais comme ces groupes ne représentent pas tous les
musulmans et quils ne parlent quau nom de leur
islam particulier, on ne peut honnêtement sappuyer
sur eux pour conclure que lIslam est conquérant.
Tout ce quon peut dire, cest que lIslam,
par beaucoup de ses traits et par son histoire passée,
pose des problèmes que ne pose aucune autre des grandes
religions. Il en résulte quon doit, à
son égard, rester très attentif et garder une
attitude de grande prudence. Pour terminer sur un cas particulier
mais très significatif qui peut servir dexemple,
il est certain, à la suite de ce que nous venons de
voir, que la création dans notre pays dun centre
détudes bouddhiques a une signification tout
autre que la création dun centre détudes
musulmanes. Un penseur indien Mohammad Manzur Nomani, dans
un livre en anglais intitulé Islamic Faith and Practice,
déclare quil ny a pas dalternative
à la reconnaissance de lidéal dune
domination théocratique islamique. Cet idéal
doit être réalisé par les musulmans dans
les pays où ils ont la force. Quant à ceux qui
vivent dans des pays non musulmans, lauteur écrit :
« Ils ne peuvent que chercher sincèrement
et sérieusement, dans les limites de ce qui est faisable,
à engager la société dominante ou des
groupes influents à intégrer dans leur système
politique autant didées musulmanes quil
est possible ». Curieusement donc, alors que les
pays européens se demandent comment intégrer
les musulmans qui vivent sur leur sol, Mohammad Manzur Nomani
pense que ce sont au contraire ces pays qui doivent intégrer
dans leurs lois et leurs coutumes, le maximum déléments
musulmans. Cest ce quil faut savoir.
Si ce genre de conquête nest pas le fait des armes,
elle nen est pas moins le fait dune volonté,
non seulement de convertir des individus, ce qui est normal,
mais de prendre pied et position dans la vie sociale et politique
des pays de lancien Dâr al-harb. Il nest
plus alors question de jihâd armé, moins
encore de terrorisme, mais dun projet de conquête
insinueuse qui nen est pas moins une conquête.
Néanmoins, ici encore, lauteur ne représente
que lui-même. Nous ne devons rien conclure hâtivement
de ce quil écrit. Mais, répétons-le,
de tels textes nous invitent à ne pas relâcher
notre attention et à rester prudents.
OBSERVATIONS présentées
à la suite de la communication de Roger Arnaldez
Pierre CHAUNU rappelle quune
des clefs de notre avenir est ce quil va advenir de
ce milliard dêtre humains. La menace nest
pas la conquête militaire mais leffondrement.
Chaque religion se trouve face à la possibilité
de sadapter au monde moderne. Tout dépend pour
lIslam du Coran incréé qui permettrait
une esquisse dexégèse symbolique. Le courant
mutazilite permet de lespérer. Les mutazilites
sont plus libéraux en théologie, mais plus inquisiteurs
: si la liberté de lhomme est plus grande, linquisition
a un sens puisquelle peut lui permettre de saméliorer.
Jean IMBERT rappelle quil en est de même
dans le christianisme.
René POMEAU note que le communicant a clairement
expliqué pourquoi lIslam sest répandu
si vite. Cette première conquête na guère
laissé subsister de foyers chrétiens à
la différence de la conquête ottomane.
Est-il sûr que lIslam soit la seule religion que
lon puisse accuser dêtre conquérante ?
Thierry de MONTBRIAL remarque quil est une autre
question aussi fascinante que la rapidité de lexpansion
de lIslam : le fait quil ait survécu
au lieu de disparaître.
Comment se fait-il que la disparition de lautorité
supérieure quétait le califat nait
pas entraîné celle de la religion elle-même ?
Pierre CHAUNU rappelle que le passage à lIslam
a demandé en moyenne trois siècles. En Espagne,
les chrétiens ont dabord appris larabe.
En Afrique il y a encore des chrétiens au XIVe siècle.
Au Proche-Orient, le processus nest pas encore achevé
actuellement.
Jacques de LAROSIERE note que lIslam est une religion
totale. Nest-il pas inhérent à une religion
de ce type dêtre mêlée à des
entreprises politiques, diplomatiques et militaires ?
Pierre-Georges CASTEX partage lespoir du communicant
dans une rencontre future entre les trois monothéismes
mais remarque le danger des intégrismes.
Il cite larticle de M. Papadopoulo sur Moyen Âge
et monde musulman qui insiste sur la dialectique entre
passéisme et progressisme dans lhistoire de lIslam
et souhaite avoir lavis de M. Arnaldez sur cette question.
Raymond TRIBOULET rappelle que lorsque le P. Lelong
était venu devant lAcadémie faire un éloge
évangélique du Coran, M. Arnaldez avait signalé
la violence menaçante des réunions périodiques
de la Ligue arabe. Celle-ci joue-t-elle toujours le même
rôle ?
Réponse
À Pierre CHAUNU : Pour
les mutazilites, le Coran est créé et
lhomme est libre. Quand ils sont au pouvoir, ils sont
intolérants. Plus généralement, les grandes
religions ont une histoire, où se déroulent
des événements qui ne sont pas toujours conformes
aux principes de ces religions.
Les possibilités de lIslam de sadapter
au monde actuel sont limitées. Il y a peu de choses
dans le Coran sur le droit, alors quune tradition de
réflexions complexes sest constituée depuis.
En outre la révélation coranique porte la marque
de lépoque du prophète. On sest
interrogé sur les « circonstances » où
tel verset a été révélé
; mais aujourdhui on fait un nouvel usage de cette notion,
qui relativise la parole de Dieu.
À Jean IMBERT : Les évangiles sont
datés, mais Dieu nen est pas le rédacteur.
Il est plus facile au christianisme quà lIslam
de se débarrasser de ce qui est daté.
À René POMEAU : La rapidité
de la conquête musulmane sexplique notamment par
la division politique et religieuse des chrétiens et
létat de lEmpire byzantin qui commençait
à décliner. En outre les cavaliers arabes avaient
de grandes qualités militaires. Il y eut pourtant des
résistances, en particulier au Maghreb. Les Ottomans,
quant à eux ont laissé subsister des chrétiens
en Europe mais non en Asie mineure.
La Reconquista chrétienne nest pas inscrite
dans les Évangiles. Certains chrétiens ont pu
être des conquérants mais le christianisme nest
pas une religion conquérante.
À Thierry de MONTBRIAL : Peut-être
les problèmes intérieurs du monde européen
ont-il détourné de sintéresser
à lIslam. Aucune institution ne représente
lunité de lIslam. Mais il y a une croyance
fondamentale : tout homme qui admet le Coran comme parole
de Dieu et le manifeste par la pratique des cinq piliers de
lIslam est musulman (quelle que soit la doctrine à
laquelle il adhère). Il existe en outre la doctrine
du consensus, mais comment le définir ? En fait on
considère comme musulman tout homme qui ne critique
pas les vérités fondamentales de lIslam.
Après la suppression du califat, le Shaykh Ali Abd
al Ràzik au Caire, écrit en 1925, LIslam
et les fondements du pouvoir, où il montre que
le califat nest pas une institution coranique. La thèse
du docteur Sanouri (Lyon 1923) soutient que le califat doit
être légitime et régulier. Or au cours
de lhistoire ces deux valeurs se sont séparées.
Mais dès quon pourra les réunir, le devoir
de tout musulman sera de rétablir un califat authentique.
À Jacques de LAROSIERE : Jusquà
présent lIslam se définissait comme société
à la fois religieuse et politique. Aujourdhui
certains docteurs considèrent cette union comme du
passé. La religion devient alors un ensemble de principes
de conduite. Il existe en outre une mystique, qui a été
marginalisée. Lorsque les docteurs rencontrent dans
le Coran le mot amour, ils ont tendance à interpréter
« aimer » au sens dobéir
(de lhomme vers Dieu) ou récompenser (de Dieu
vers lhomme). Le jour où lIslam sera une
mystique, le dialogue islamo-chrétien aura un sens.
À Pierre-Georges CASTEX : Le développement
du nominalisme et des sciences en Europe a supprimé
la base commune des trois scolastiques médiévales.
De nos jours les penseurs des trois monothéismes pourraient
se rencontrer sur la question des valeurs spirituelles.
Après le XIVe siècle, la pensée musulmane
se consacre surtout à des commentaires de commentaires,
du moins en Occident. Cest un des éléments
qui sont à la base du déclin de lIslam.
À Raymond TRIBOULET : Dans cette culture
seuls les mystiques exotériques représentent
des valeurs que tout homme religieux doit partager. La pensée
des juristes qui tirent du Coran des conclusions ingénieuses
est intellectuellement intéressante ; la grammaire
aussi. Quant à la théologie, elle concerne surtout
la multiplicité des attributs et la prédestination.
Les philosophes sont marginaux, comme le remarquait Massignon.
Actuellement, certains Musulmans vivent de façon européenne
sans problèmes dans les pays arabes. Ils ont adopté
facilement des lois qui nont rien de coranique, en particulier
en Égypte.
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