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M. Henry de LUMLEY

Des relations origines à l'évolution probable de l'Homme.

séance du lundi 13 décembre 1999



Je remercie Monsieur le Président Yvon Gattaz de m'avoir invité dans votre illustre académie pour vous parler de l'évolution de l'Homme, son évolution passée et essayer de réfléchir sur son avenir.

C'est vrai, comme vous venez de le dire, qu'il n'est pas facile de parler de l'avenir de l'Homme. Mais avant de parler de son avenir, je voudrais simplement évoquer, comme vous venez de le faire, ces grandes étapes de l'évolution humaine.

D'une manière générale on peut suivre deux axes : l'évolution morphologique et l'évolution culturelle.

L'évolution morphologique est plus ou moins proportionnelle au temps. Elle est extrêmement lente et se déroule au rythme de la nature alors que l'évolution culturelle qui accompagne l'évolution morphologique est allée, elle, en s'accélérant. Il est très intéressant et très encourageant d'essayer de voir comment l'évolution culturelle a accompagné l'évolution morphologique. Ceci nous permettra peut-être de mieux comprendre l'avenir et le rôle que l'Homme jouera dans l'avenir. L'évolution morphologique fait bien sûr partie de la vie. Toute espèce naît, évolue, se diversifie et disparaît. L'Homme ne peut échapper à cette loi de la vie, de l'évolution. Rechercher nos origines, c'est savoir à partir de quand est apparu un être proche de l'Homme. Nous allons l'appeler un hominidé, c'est à dire un primate qui a acquis la station érigée bipède.

Depuis Linné, au XVIllème siècle, on considère l'Homme comme faisant partie de l'ordre des Primates et le problème est de savoir à quel moment un primate s'est individualisé des autres familles de primates, à partir de quel moment une famille, la famille des hominidés, s'est individualisée, à quel moment un primate a acquis la station érigée bipède. C'est un phénomène extrêmement important car, comme vous l'avez rappelé tout à l'heure, l'acquisition de la station érigée bipède, de la marche debout en équilibre sur les membres postérieurs, a libéré les membres antérieurs des tâches de locomotion. Ce sont ces membres antérieurs qui deviennent liés à l'activité cérébrale et c'est de ce dialogue entre le cerveau qui ordonne et la main qui agit, qu'a jailli un jour la pensée conceptuelle, mais bien plus tard.

Vous voyez, d'ailleurs, quand je vous parle que ma main bouge en même temps que je pense. Cette relation est apparue il y a très longtemps et nous savons aujourd'hui, grâce à la Paléontologie, qu'il existe des hominidés très anciens  par exemple, le plus ancien squelette presque complet d'un hominidé a été trouvé en Ethiopie dans la moyenne vallée de l'Awash, il y a à peine quelques années. Les paléontologues l'ont appelé Ardipithecus ramidus. C'était un petit bonhomme de 80 cm de haut, qui était capable de marcher debout en position érigée et l'étude anatomique de son squelette permet de dire qu'il n'était pas parfaitement bipède et qu'il pouvait être occasionnellement arboricole. Ardipithecus ramidus, dont on a un squelette presque complet, n'est pas le tout premier hominidé puisque nous connaissons quelques fossiles encore plus anciens comme une mandibule trouvée à Lothagam au sudouest du lac Turkana au Kenya, qui date de 5,5 millions d'années . Nous connaissons également, à Lukeino, une dent d'hominidé qui date de 6 millions d'années. Nous avons donc la preuve que depuis plus de 5,5 millions d'années des primates bipèdes existent.

Les biologistes moléculaires, qui essaient de comparer le patrimoine génétique du chimpanzé à celui de l'Homme et qui considèrent que l'évolution moléculaire est proportionnelle au temps, évaluent cette divergence à une époque un peu plus ancienne, à environ sept millions d'années. Mais il est évident que l'évolution moléculaire, si elle est proportionnelle au temps, ne lui est pas strictement proportionnelle et seule l'évidence paléontologique, lorsque des fouilles auront permis de trouver des fossiles encore plus anciens, nous permettra de savoir exactement à quel moment le phylum des hominidés s'est vraiment individualisé des autres grands singes.

Nous savons aujourd'hui qu'entre un chimpanzé et un Homme, il y a plus de 95 % de gènes communs. Il n'y a que 5% de gènes différents, mais vous avouerez que 5 % cela fait quand même une sacrée plus-value.

Ces premiers hominidés, nous les appelons en général les Australopithèques : Ardipithecus ramidus, il y a 4,5 millions d'années, Australopithecus afarensis entre 4 et 3 millions d'années, Australopithecus africanus entre 3 et 2 millions d'années  on pourrait même dire Australopithecus robustus, aux formes beaucoup plus robustes qui apparaissent vers 3 millions d'années et qui disparaissent vers 1.300.000 ans.

Tous ces Australopithèques ont pour point commun d'être bipèdes. Mais, mis à part l'Australopithecus robustus, ils sont restés occasionnellement arboricoles. D'autre part, l'étude anatomique de leur crâne permet de dire qu'ils n'avaient pas du tout les conditions anatomiques pour permettre un langage articulé, qu'ils n'avaient donc pas la possibilité de parler. D'autre part, ils n'avaient pas encore inventé l'outil et ils n'en fabriquaient pas. Leur mode de vie était assez différent de celui des hominidés plus récents. L'étude de l'usure dentaire met en évidence qu'ils avaient un régime essentiellement végétarien. Ils ne consommaient pas de viande. Leurs dents présentent une usure très importante. Les microstries que l'on peut voir sur la partie externe des dents témoignent qu'ils consommaient des végétaux  le bol alimentaire a un mouvement différent si on mange des fruits et d'autres végétaux ou si on mange de la viande.

D'autre part, on n'a jamais mis en évidence encore, dans l'état actuel des recherches, de campements de base, de lieux où ces Australopithèques pouvaient vivre assez longtemps, y revenir. Il semble qu'ils n'avaient pas encore de lieux d'habitat permanent ou temporaire.

L'acquisition de la station érigée bipède est la première étape, le premier acte de l'évolution morphologique de l'Homme.

Passons à présent au deuxième acte. Ce deuxième acte se situe vers 2,5 millions d'années. A cette époque, il existe encore des Australopithèques : en particulier, une forme gracile d'Australopithèque qu'on appelle Australopithecus africanus. Il existe aussi des formes robustes qu'on appelle Australopithecus robustus, mais déjà émerge une nouvelle forme d'hominidé qui dérive d'Australopithèques progressifs, plus évolués, que les paléontologues ont appelé l'Homo habilis.

L'Homo habilis a une taille un peu plus grande que les Australopithèques : Ardipithecus ramidus, mesurait 80 cm de hauteur; Australopithecus afarensis, 1 mètre  Australopithecus africanus, 1,20 mètre. Les Homo habilis ont une taille comprise entre 1,20 et 1,60 mètre de haut. Ils marchent parfaitement debout et ne sont plus du tout arboricoles. Ils ont maintenant (alors que les Australopithèques avaient une capacité crânienne de l'ordre de 450 cm3) une capacité crânienne qui dépasse 600 cm3 . L'étude anatomique de leur crâne permet de constater que toutes les conditions anatomiques pour l'existence d'un langage articulé sont réunies. Certes les préhistoriens n'ont pas découvert de paroles fossiles mais on peut dire qu'ils avaient toutes les possibilités de parler. Pourquoi s'en seraient-ils privé ? On peut mettre en évidence, en particulier une flexure de la base du crâne qui a entraîné la descente du pharynx. Un palais plus profond qui permet à la langue de bouger dans la cavité buccale et surtout l'apparition des aires du langage sur le cerveau : le Cap de Broca et l'aire de Wernicke (on reconstitue la surface du cerveau en faisant un moulage de l'intérieur de la cavité crânienne).

D'autre part, avec l'Homo habilis, on trouve des outils, des outils manufacturés. Certains d'entre vous pourront me dire « Mais les singes ont aussi des outils ! ». Des chimpanzés ont été observés alors qu'ils cassaient des noix à l'aide de gros morceaux de bois ou qu'ils essayaient d'attraper des termites avec un bâton. Je ne pense pas que ce soient des outils, ce sont des objets utilisés. Si un jour, vous vous trouvez sur une plage de galets au bord d'une rivière et que vous avez besoin de casser une noix, vous pourrez prendre un galet pour la casser  j'espère que vous n'aurez pas alors la prétention d'avoir fabriqué un outil.

Un outil correspond à un modèle qui a été conçu à l'avance en fonction d'un projet reporté dans le temps. L'outil manufacturé implique que l'hominidé qui l'a fabriqué était capable de concevoir un modèle en fonction d'un projet. On peut dire qu'avec lui, l'hominidé est devenu Homme : Homo habilis a introduit dans l'histoire de l'univers, dans l'histoire de la vie, une nouvelle dimension qui est la dimension culturelle. On peut dire également que c'est avec ces deux acquisitions fondamentales, l'apparition du langage articulé qui est une acquisition morphologique et l'invention de l'outil qui est du domaine de la culture, qu'a débuté, il y a 2,5 millions d'années l'aventure culturelle des Hommes de la Préhistoire.

Cette invention de l'outil s'accompagne d'un changement de mode de vie, tout d'abord la consommation de la viande. L'outil est évidemment lié à la consommation de la viande. A partir de 2,5 millions d'années, avec Homo habilis, on peut mettre en évidence une usure dentaire qui témoigne que cet Homme devient carnivore (il pratiquait cependant toujours la cueillette). Nous organisons avec les chercheurs de notre Laboratoire des fouilles dans un site situé au sud de l'Ethiopie, le site de Fejej, daté d'environ 2 millions d'années, dans le but de reconstituer le comportement des tous premiers Hommes. Dans ce site, nous avons pu mettre en évidence de nombreux ossements brisés, fracturés qui témoignent d'une occupation qui a duré quelques semaines, quelques mois  on peut dire qu'il s'agissait d'un campement de base, temporaire. Ces premiers Hommes fabricants d'outils, qui avaient la possibilité de parler, installaient des campements de courte durée, ce qui implique un partage des tâches, peut-être les femmes s'occupant de la cueillette ou du traitement de la viande, les Hommes allant récupérer la viande. Mais récupérer la viande, comment  ?

Sur le site de Fejej, nous pouvons mettre en évidence qu'il y a parmi les déchets culinaires quelques ossements d'animaux jeunes, mais très peu. Il y a aussi très peu d'adultes jeunes (alors que dans d'autres sites plus récents comme à Tautavel, ils sont les plus nombreux) et une forte proportion d'ossements d'animaux âgés. Ce qui prouve qu'il ne s'agit pas de déchets culinaires provenant de la chasse, mais plutôt du charognage. Ces premiers Hommes fabricants d'outils, capables d'avoir un langage articulé, qui avaient déjà des campements de base, pratiquaient le charognage. C'est la deuxième étape de l'histoire des hominidés. La première étape ayant été l'acquisition de la station érigée bipède et la libération de la main qui a permis, beaucoup plus tard, il y a 2,5 millions d'années à peine, à un hominidé devenu Homme de fabriquer un outil. Si les Australopithèques étaient déjà des hominidés, mais pas encore des Hommes, Homo habilis est bien entendu toujours un hominidé, mais déjà un Homme.

La troisième étape, nous la situons beaucoup plus tard. Vers 1,8 million d'années, il existe toujours en Afrique de l'est des Australopithèques : les Australopithèques robustes qui vont disparaître vers 1,3 million d'années, et les Homo habilis, c'est même la période de leur plus grande extension, de leur plus grand développement. La plupart des crânes d'Homo habilis qui ont été découverts ont en effet été datés d'environ 1,7 million d'années. Déjà vers 1,8 million d'années, alors qu'il existe encore des Australopithèques robustes et que les Homo habilis se développent, apparaissent les premiers Homo erectus, des Homo erectus archaïques certes, mais des Homo erectus qui ont une taille qui dépasse maintenant 1,40 mètre, 1,50 mètre de haut. Certains peuvent même atteindre 1,80 mètre.

Ils ont une capacité crânienne qui dépasse 800 cm3. Ces tout premiers Homo erectus, ces Homo erectus archaïques qui ont été trouvés surtout en Afrique de l'est, notamment au Kenya, à l'est et à l'ouest du lac Turkana, ont été appelés par certains paléontologues Homo ergaster. Nous savons depuis peu, depuis l'été dernier, comme vous le voyez c'est très récent, que ce sont ces Homo ergaster, ces Homo erectus archaïques qui ont été les premiers Hommes à quitter le berceau africain de l'humanité et nous les retrouvons aux portes de l'Europe, il y a 1,7 million d'années. En effet, le 31 mai et le 22 juillet 1999 ont été découverts à Dmanissi, en Géorgie, à 80 km au sud de Tbilissi, au sud du Caucase dans des dépôts datés d'environ 1,7 million d'années, deux crânes d'Homo erectus qui sont tout à fait comparables aux Homo ergaster d'Afrique de l'est. On peut conclure que l'Homme est arrivé aux portes de l'Europe il y a environ 1,7 million d'années. Rien d'étonnant puisque le couloir de Palestine est, en fait, le prolongement de la Rift Valley et du fossé de la Mer Rouge et conduit très rapidement au sud du Caucase, qui a été une plaque tournante pour le peuplement de l'Asie et de l'Europe. A partir d'un million d'années, l'Homo erectus est présent dans toutes les zones intertropicales et tempérées chaudes de l'Afrique et de l'Europe. On retrouve des Homo erectus dans le sud-est asiatique à Java, ce sont les Pithécanthropes, on retrouve également des Homo erectus en Chine, ce sont les Sinanthropes, on en retrouve en Inde centrale, en particulier dans la vallée de la Narmada, à Hathnora et enfin sur les rivages méridionaux de l'Europe.

Monsieur le Président, vous avez évoqué tout à l'heure la grotte du Vallonnet à Roquebrune Cap-Martin, dans les Alpes Maritimes, dans la ville de Menton. Dans cette grotte nous avons découvert des outils taillés dans des couches datées d'un million d'années qui témoignent que l'Homme est bien présent sur les rivages méridionaux de l'Europe, il y a 1 million d'années. Ces Hommes occupent toutes les zones intertropicales et tempérées chaudes de l'ancien monde. Ce sont les Homo erectus qui vers 1,5 million d'années en Afrique, un peu plus tard en Europe, vont acquérir la notion de symétrie.

Pour la première fois, les Hommes sont alors capables de fabriquer des outils qui présentent une symétrie bilatérale et bifaciale (les bifaces). Ces bifaces sont parfois très beaux, très réguliers, très bien taillés. Les Hommes sont même capables de choisir de très belles roches pour tailler des outils de belles couleurs, des jaspes, des obsidiennes, des quartzites rouges. D'autre part la retouche peut être parfaitement régulière et soignée. Ce soin apporté à l'outil ne le rend pas plus fonctionnel. C'est déjà une recherche gratuite de la beauté.

Nous pouvons dire qu'avec l'acquisition de la notion de symétrie, il y a 1,5 million d'années en Afrique, et le choix de roches de belles couleurs pour la fabrication des outils, est apparu le sens de l'harmonie, de l'esthétique et du beau, le goût du travail bien fait. Par la beauté, l'Homme s'est transcendé. On peut considérer que c'est une étape extrêmement importante dans l'histoire de l'humanité. Après que les hominidés soient devenus des Hommes, maintenant l'Homme est capable de fabriquer des beaux objets qui n'ont pas un rôle fonctionnel  c'est déjà, pourrait-on dire, de l'art pour l'art. C'est la recherche de la beauté.

Ces Hommes occupent, je vous l'ai dit, les zones intertropicales et tempérées chaudes de l'ancien monde, mais ils ne peuvent pas encore pénétrer dans les zones tempérées froides. Ils remontent vers le nord pendant les périodes chaudes du Quaternaire et ils se replient sur la Méditerranée, en Europe, pendant les périodes froides du Quaternaire. Ce n'est que vers 400.000 ans que les Homo erectus vont être capables de domestiquer le feu. Le feu a été domestiqué à la limite nord des zones tempérées chaudes de l'Eurasie. Les plus anciens foyers aménagés connus datent de 400.000 ans. Par exemple, dans la Caune de l'Arago à Tautavel, site que notre laboratoire fouille depuis de nombreuses années, nous avons pu mettre en évidence 15 mètres d'épaisseur de sédiments dont l'âge est compris entre 700.00 et 100.00 ans. Dans les couches inférieures, plus anciennes que 400.000 ans, nous n'avons jamais découvert ni os brûlé, ni cendre, ni charbon de bois. L'Homme manifestement n'avait pas encore domestiqué le feu. Par contre dans les couches qui sont au sommet, c'est à dire qui sont plus récentes que 400.000 ans, nous trouvons des os brûlés, des charbons de bois et des cendres. L'Homme, à partir de 400.000 ans sait donc maîtriser le feu.

Nous avons d'ailleurs découvert à Terra Amata, à Nice, des foyers aménagés qui datent de 400.000 ans dans une plage et de 380.000 ans dans une dune. Un collègue, Jean-Laurent Monnier, a récemment trouvé en Bretagne, dans le Finistère près de Menez-Dregan, pas très loin de la pointe du Raz, des foyers aménagés datés de 400.000 ans. On connaît d'autres foyers aménagés : en Hongrie, à Vertesszölös, qui datent de 400.000 ans, à Orgnac, un site de l'Ardèche, en France, qui date de 360.000 ans. A Choukoutien, en Chine, des foyers ont un âge compris entre 400.000 et 200.000 ans.

Le feu a été une invention extraordinaire de l'humanité. Le feu est, en effet, un formidable moteur d'hominisation. Le feu éclaire et il a permis aux Hommes de pénétrer dans les cavernes ou de veiller plus tard le soir. On peut dire que le feu allonge le jour au dépend de la nuit. Le feu réchauffe et a permis aux Hommes de pénétrer dans les zones tempérées froides et de conquérir pour l'humanité de nouveaux territoires. Le feu permet de cuire la nourriture et c'est un changement de mode de vie extraordinaire, mais c'est surtout un facteur de convivialité. Autour du foyer qui réchauffe, qui réconforte, s'est organisée la vie sociale.

Que pouvaient faire les chasseurs de Terra Amata à Nice, quand ils revenaient d'une chasse au rhinocéros ou à l'éléphant, le soir autour du feu ? Ils se racontaient évidemment des histoires de chasse et à mesure que le temps s'écoulait, le rhinocéros qui avait été abattu devenait de plus en plus gros, de plus en plus énorme, de plus en plus monstrueux et le chasseur qui l'avait abattu devenait de plus en plus extraordinaire  il devenait un héros, l'ancêtre, le témoin ancestral d'un groupe culturel, d'une civilisation.

C'est ainsi que sont apparues les traditions culturelles et, en effet, ce n'est qu'à partir de 400.000 ans que les préhistoriens peuvent mettre en évidence ces traditions culturelles régionales  par exemple, l'Acheuléen du Latium, qui se caractérise par des bifaces en os, l'Acheuléen de la vallée de la Somme qui se caractérise par des bifaces naviformes et lancéolés, l'Acheuléen de la Chalosse, dans le sud-ouest de la France qui se caractérise par des trièdres. On peut mettre en évidence des cultures, des modes qui sont liés à une tradition culturelle régionale. Ces traditions culturelles ont été très fortes  les frontières culturelles sont beaucoup plus difficiles à franchir que les frontières géographiques. Elles ont permis à des groupes culturels de se côtoyer pendant des millénaires, pendant des dizaines de millénaires, sans se mélanger.

Ainsi donc, la domestication du feu a été un facteur d'hominisation formidable et je pense que c'est un nouvel acte majeur de l'aventure culturelle de l'Homme. C'est le quatrième acte.

Puis, vers 100.000 ans, nous rencontrons les Néandertaliens et les Hommes modernes archaïques.
Les Néandertaliens constituent en quelque sorte l'aboutissement ultime de l'évolution des Homo erectus. Les Hommes modernes archaïques, comme les Hommes de Qafzeh ou les Hommes de Skhul en Palestine, sont des Proto-Cro-Magnons, ancêtres directs de l'Homme moderne. Ces deux groupes d'hominidés ont les mêmes cultures ; ce sont les civilisations moustériennes.

L'outillage devient de plus en plus standardisé, de plus en plus stéréotypé. Les différents types d'outils sont de plus en plus caractéristiques et on peut individualiser plusieurs types.

Pour la première fois, dans ces civilisations moustériennes, dont les auteurs sont soit les Néandertaliens, soit les Proto-Cro-Magnon, on peut mettre en évidence des rites funéraires. Pour la première fois, l'Homme creuse une fosse pour enterrer le défunt.

Il dépose dans cette fosse des offrandes pour le voyage dans l'au-delà. Par exemple, l'Homme de la Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, a été enterré avec un pied de bison et un thorax de renne. A Schanidar, dans le Kurdistan irakien, la fosse d'une sépulture d'un enfant néandertalien contenait une très forte proportion de petites fleurs des champs et avait été était recouverte par un tumulus de grosses pierres. Certaines autres sépultures néandertaliennes ont été recouvertes par une grande dalle comme à la Ferrassie en Dordogne.

L'Homme enterre ses morts et pratique des rites funéraires  pour la première fois, l'Homme s'interroge sur sa signification. Quelle est sa place dans l'histoire de l'univers, dans l'histoire de la vie ? Quel est son avenir ?
L'Homme refuse la mort. Il veut continuer son voyage dans la vie future. C'est ainsi qu'il enterre ses morts et leur donne des provisions pour ce voyage dans l'au-delà.

C'est alors l'émergence de la pensée religieuse, la naissance de l'angoisse métaphysique. C'est une étape importante dans l'évolution, car l'Homme s'interroge maintenant sur sa signification. Nous en faisons la 5ème étape de l'histoire de l'Homme.

La 6ème étape se situe entre 35.000 ans et 30.000 ans avec les vrais Hommes modernes, les Hommes de Cro-Magnon, les Homo sapiens sapiens. Les Hommes au front haut et vertical avec une paroi bien verticale au-dessus des orbites. Derrière cette paroi verticale, qui constitue le front haut, que nous possédons tous ici dans cette salle, se développent les lobes frontaux du cerveau.

Les lobes frontaux du cerveau sont le siège de la pensée associative. Avec ces Hommes modernes, se développe la pensée associative d'où l'émergence de la pensée symbolique.

Ces Hommes modernes ont inventé toutes sortes de techniques nouvelles. D'abord, ils améliorent le débitage de la pierre  ils fabriquent de longues lames en silex. Ils inventent l'outillage en os : des poinçons, des sagaies, bientôt des aiguilles, des harpons ou des propulseurs.

Ils utilisent de nouvelles productions de nourriture. Comme leurs prédécesseurs, ils vivent toujours de cueillette et de chasse mais ce sont également eux qui développent, pour la première fois, des activités de pêche ou le ramassage de coquillages. Jusqu'à présent, les Hommes ne vivaient pas en relation avec la rivière ou la mer. Les Hommes modernes, les Hommes de Cro-Magnon pratiquent les premières activités de pêche. Ce sont aussi les premiers navigateurs. Ils étaient susceptibles d'aller dans des îles lointaines chercher de l'obsidienne, par exemple. Mais la plus grande création de ces Hommes modernes, c'est l'invention de la parure et de l'art. lis perforent des petits galets, des petites coquilles, des dents pour faire des bracelets, des colliers, des pendentifs. Quand un jeune Homme ramasse des coquilles sur une plage et les perfore avec son "opinel" pour faire un bracelet ou un collier afin de l'offrir à une jeune fille, ce n'est pas très utilitaire, mais hautement symbolique. Ainsi donc la parure a été inventée par les premiers Hommes modernes.

L'art a aussi été inventé par les premiers Hommes modernes. L'art mobilier, c'est à dire, des statuettes, des maquettes en trois dimensions en quelque sorte, qui reproduisent ce qui existe dans la nature, mais en modèle réduit. Des petits animaux, des petits bovidés, des petits rhinocéros, des figurines féminines. On trouve des figurines féminines, aux formes avantageuses, datées de 25.000 ans à 20.000 ans, dans toute l'Europe. Cet art mobilier est évidemment très symbolique. On a trouvé, en Allemagne du sud-ouest dans le Wurtemberg, à Hohlenstein-Stadel, une petite statuette d'un personnage qui avait une tête de lion. Nous sommes certainement là en présence du témoignage d'un mythe.

D'autre part, il y a l'art pariétal. L'art pariétal est encore plus fantastique puisqu'il constitue la projection sur la paroi d'une caverne, en deux dimensions, de ce qui existe dans la nature en trois dimensions. C'est l'invention de l'image.

Nous savons que l'art pariétal et l'art mobilier ont été inventés vers 32.000 ans. Lorsque l'art apparaît, il est déjà à son apogée. Les plus anciennes manifestations de l'art, en effet, ont pu être mises en évidence par exemple dans une grotte de l'Ardèche, la grotte Chauvet, située à Vallon-Pont-d'Arc, à l'entrée des gorges de l'Ardèche. Ces peintures ont été datées de 32.000 ans. Le ou les maîtres de la grotte Chauvet qui ont réalisé ces fresques pariétales ont été les plus grands maîtres de l'art de tous les temps, à l'égal des maîtres de Lascaux, à l'égal aussi de Michel-Ange ou de Léonard de Vinci.

Ils avaient tout inventé dans le domaine de la peinture, d'abord la polychromie, le noir avec du charbon de bois ou du manganèse, le rouge avec de l'ocre rouge, le jaune avec de l'ocre jaune. Il s avaient inventé la peinture au pinceau  on peut mettre en évidence sur ces peintures des stries fines qui montrent qu'ils utilisaient des pinceaux munis de poils. lis avaient aussi inventé la peinture au pochoir ; ils posaient des peaux d'animaux sur la paroi d'une caverne et ils pulvérisaient de la peinture en la projetant au moyen d'un tube. Ils avaient en quelque sorte inventé la peinture au pistolet. Ils utilisaient le dégradé, l'estompage ; des astuces pour présenter la perspective ou le mouvement.

L'art a atteint son apogée dès l'origine. Les maîtres de la grotte Chauvet ont été, à l'égal des maîtres de Lascaux 16.000 ans plus tard, les grands maîtres de l'art de tous les temps. Il est intéressant de remarquer que Lascaux se situe, chronologiquement, exactement à mi-chemin entre la grotte Chauvet qui date de 32.000 ans et nous.

L'invention de l'art caractérise la septième étape de l'évolution culturelle de l'Homme.

Je voudrais passer maintenant à une nouvelle étape particulièrement importante de l'évolution humaine qui a suivi l'émergence de la pensée symbolique. Ceci s'est passé entre le 8ème et le 6ème millénaire dans plusieurs régions du monde.

Au 8ème millénaire, au Proche-Orient, dans le sud de l'Anatolie, les Hommes rompent l'équilibre avec la nature. Ils commencent à cultiver le blé, l'orge, la lentille, la vesce, le pois chiche. Ils deviennent cultivateurs. Ils élèvent aussi le mouton, la chèvre, puis le cochon et le boeuf. Ils deviennent agriculteurs et pasteurs. Ceci se passe aussi en Afrique sudsaharienne, autour du lac Tchad où ils cultivent le mil. Ceci se passe également dans le sud de la Chine ou dans le sud-est asiatique avec la culture du riz, mais aussi l'élevage du cochon et du mouton  en Amérique centrale, au Mexique, avec la culture de la pastèque, du haricot, de la courge, du maïs. Cela se passe également au 5ème et 6ème millénaire dans le Pacifique sud avec la culture des tubercules.

Ainsi donc des Hommes, dans différentes régions du monde, qui n'ont aucun moyen de communiquer entre eux, aucun moyen de se rencontrer, aucun moyen d'échanger des idées, aux environs du 7ème millénaire avant notre ère, rompent l'équilibre avec la nature, ne vivent plus simplement de cueillette, de chasse et de pêche mais deviennent producteurs de nourriture, agriculteurs et pasteurs. Tout ceci va entraîner un changement complet de mode de vie. Quand on a des richesses, il faut les conserver. On les conserve sur place. On invente la poterie, les céramiques, pour conserver les laitages ou les graines. On invente de nouvelles techniques, des meules et des molettes pour écraser le grain, des pierres polies, des haches en pierre polie pour défricher la forêt, des herminettes pour travailler la terre.

L'Homme devient sédentaire, il reste sur place et construit des maisons  en bois dans le nord de la France, au milieu des forêts, en pierre dans le sud de la France, dans des régions où il y a beaucoup de cailloux. Plusieurs maisons constituent un village.

L'abondance de nourriture apporte l'abondance et entraîne une extraordinaire explosion démographique. Les Hommes deviennent beaucoup plus nombreux. A l'intérieur des villages s'organise la société. C'est à ce moment là qu'apparaissent des métiers, le cultivateur, le pasteur, le potier, celui qui écrase le grain.

Mais aussi pour faire marcher tout çà, il faut des chefs et s'il y a des chefs, il faut des soldats pour faire respecter l'ordre et puis des prêtres pour parler avec les dieux.

C'est ainsi que s'organise la société. C'est dans ces sociétés qu'est apparue la guerre  imaginez un village très riche, avec une très belle récolte car les Hommes ont bien su irriguer les terres  par contre à 50 ou 100 km, il y a un autre village, qui lui a mal irrigué ses terres, qui a eu une mauvaise récolte, desséchée lors de la sécheresse  les troupeaux ont eu soif et ont été décimés. Le village qui n'a plus rien convoite les richesses du village prospère. C'est ainsi que sont apparus les premiers conflits violents de notre histoire et c'est à cette époque qu'apparaissent des hypogées avec des sépultures collectives, où l'on retrouve parfois la population entière d'un village ou les individus ont été enterrés pêle-mêle car la population a été décimée par la guerre.

On trouve parfois d'ailleurs, des pointes de silex encore plantées dans des ossements humains. Ce sont les premiers témoignages de conflits violents entre les Hommes.

C'est à l'intérieur de ces peuples agriculteurs et pasteurs, qu'on peut mettre en évidence, vers le 3ème millénaire, l'utilisation du cuivre. Un artisan s'est aperçu qu'en martelant du cuivre, on pouvait le traiter, le déformer, l'aplatir et fabriquer des petites lames, des petites épingles. Puis un jour, un artisan encore plus habile, encore plus astucieux arrive à le faire fondre. Il n'est pas évident de faire fondre du cuivre. Je mets au défi quiconque dans cette salle de prendre une énorme stère de bois et de faire un feu susceptible de fondre le cuivre.

Le feu ne fondra pas le cuivre car le cuivre fond à environ 1084°C et aucun feu ne monte normalement à 1000•C Pour pouvoir arriver à le fondre il faut fabriquer un tube en argile (on avait alors inventé la céramique), le mettre dans le foyer et envoyer de l'air avec un soufflet en peau de mouton  le feu dépasse alors 1084°C et le cuivre fond. Il n'y a plus qu'à le couler dans le moule pour faire une lame en cuivre, un poignard, une hallebarde ou encore une longue épingle. Mais si l'on fabrique une longue épingle en cuivre, elle a tendance, si elle est un peu longue, à se plier. Un jour, un artisan encore plus habile a l'idée d'ajouter de l'étain dans le cuivre fondu pour faire du bronze. Ainsi est née la métallurgie.

C'est au sein de cette société de métallurgistes qu'un jour des Hommes ont tracé des signes, des signes symboliques qui correspondent à un message codé. C'est-à-dire des pictogrammes, des idéogrammes. Par exemple, si certains d'entre vous viennent dans les Alpes-Maritimes, ils peuvent aller visiter la Vallée des Merveilles, dans la région du mont Bego, à 80 km au nord de Nice. Là, nous avons pu mettre en évidence plus de 3700 roches gravées sur lesquelles ont été gravées des dizaines de milliers de signes. Ces signes sont codifiés. On peut mettre en évidence des associations significatives entre eux, qui ne sont pas disposées au hasard. En manipulant des signes, en associant des signes, les Hommes ont combiné des idées.

C'est ainsi qu'est née une proto-écriture. D'ailleurs les gravures du mont Bego datent de 3 000 ans avant notre ère, c'est à dire d'un âge voisin des plus anciennes écritures. L'écriture cunéiforme, je vous le rappelle, apparaît vers 3 300 ans avant J.-C. entre le Tigre et l'Euphrate à Sumer. L'écriture idéographique, hiéroglyphique égyptienne apparaît vers 3 200 ans avant notre ère. Tout autour de la Méditerranée, apparaissent alors des tentatives d'écriture.

L'écriture va permettre de transmettre des idées, des messages à travers l'espace et aussi à travers le temps.

Tout au long de cet exposé nous avons pu constater que l'évolution morphologique a accompagné l'évolution culturelle :
- Il y a 4 millions d'années, le cerveau mesure 400 à 450 cm3, c'est la station debout, la main libérée des tâches de locomotion.
- Vers 2 millions d'années, le cerveau mesure 600 cm3, c'est l'invention de l'outil et l'acquisition du langage articulé avec l'Homo erectus archaïque.
- Vers 1 million d'années le cerveau dépasse 800 cm3, c'est l'acquisition de la notion de symétrie, le sens du beau et du travail bien fait.
- Vers 400.000 ans, des Homo erectus un peu plus évolués, qui ont un cerveau de 1100 cm3, inventent le feu.
- Vers 100.000 ans, avec les néandertaliens ou les proto-cro-magnons qui ont un cerveau comparable au notre : 1400 cm3, ce sont les premiers rites funéraires, l'émergence de la pensée religieuse, la naissance de l'angoisse métaphysique.
- Vers 30.000 ans, avec un cerveau comparable au notre, mais avec des lobes frontaux du cerveau très développés, chez les Hommes modernes, les Homo sapiens sapiens, c'est l'émergence de la pensée symbolique et l'invention de l'art.

On peut donc voir un parallélisme entre l'évolution morphologique et l'évolution culturelle. Vous avez pu constater dans cet exposé que l'évolution culturelle est allée en s'accélérant.

Pour passer de la station bipède à l'invention de l'outil, il faut au moins 5 millions d'années.

Pour passer de l'invention du premier outil à l'outil symétrique, il faut plus d'un million d'années.

Pour passer de l'outil symétrique à la domestication du feu, il faut moins d'un million d'années.

50.000 à 60.000 ans plus tard apparaît l'art.

Puis en quelques millénaires apparaissent la culture et l'élevage.

Il y a donc eu une accélération de l'évolution culturelle. Au début l'évolution culturelle était beaucoup plus lente que l'évolution morphologique. Les premiers Homo erectus ont le même outillage que les Homo habilis. Aujourd'hui l'évolution culturelle a pris le pas sur l'évolution morphologique.

Il est évident que l'évolution morphologique va continuer. Je vous ai dit que toutes les espèces évoluent  elles ne peuvent rester fixes et l'Homme n'échappera pas à cette règle  son évolution morphologique va continuer.

Les espèces humaines successives ont duré à peu près 1 million d'années : Homo habilis, Homo erectus. On peut dire qu'Homo sapiens, qui est apparu il y a à peine 30 000 ans, a encore beaucoup d'années devant lui, si son histoire doit durer 1 million d'années comme celle de ses prédécesseurs.

Mais à l'intérieur d'une même espèce, il est possible de mettre en évidence des différences significatives. Les paléontologues mettent en évidence des différences entre les Homo erectus archaïques et les Homo erectus évolués. Théoriquement, on devrait pouvoir mettre aussi en évidence chez l'Homo sapiens des différences significatives. L'Homo sapiens sapiens, l'Homme de Cro-Magnon, est apparu il y a à peine un peu plus de 30.000 ans et entre un Homme de Cro-Magnon d'il y a 30 000 ans et nous, il n'y a aucune différence. Il faudra attendre encore quelques millénaires, quelques dizaines de millénaires pour percevoir une petite différence.

Quelle sera cette différence ?

Au cours de l'évolution, le crâne a eu tendance à se sphériser. Il devient de plus en plus rond, c'est à dire que toute l'évolution humaine se caractérise par un crâne de plus en plus court en longueur, de plus en plus haut, de plus en plus large. Ce qui est le plus caractéristique c'est la réduction du crâne en longueur. C'est à dire qu'au cours de l'évolution, la face s'est emboutie sous le crâne. L'occipital, la partie arrière du crâne, s'est aussi emboutie sous le crâne.

La mandibule, au cours de l'évolution a été de plus en plus courte. Ceci est facile à observer. Si l'on prend une mandibule d'Homo erectus ou de Néandertalien, elle est assez longue, la 3ème molaire est bien en place et on peut même voir en arrière de la 3ème molaire, et en avant de la branche montante un espace que les paléontologues appellent le triangle rétro-molaire.

Aujourd'hui, chez un Homme moderne il n'y a plus du tout d'espace libre après la 3ème molaire et même, parfois, la 3ème molaire n'a même plus la possibilité de sortir, d'émerger en raison du raccourcissement de la mandibule. C'est le problème de la dent de sagesse. Au cours de l'évolution, la branche horizontale de la mandibule devient de plus en plus courte et la 3ème molaire a de moins en moins la possibilité de sortir. Déjà les dentistes s'aperçoivent que la deuxième molaire a parfois du mal à se mettre en place sur l'arcade alvéolaire.

D'une part si nous observons un bras d'Australopithèque ou celui d'un Homo habilis, nous constatons qu'il est relativement long, plus long qu'un bras d'Homme moderne. Les membres antérieurs ne servant plus aux tâches de locomotion, ont tendance aujourd'hui à s'atrophier et ils deviennent plus graciles, plus courts. On peut penser que cette évolution continuera et que les membres antérieurs seront encore plus courts dans 100.000 ans.

Quant aux membres postérieurs, nous nous en servons de moins en moins. Nous utilisons de moins en moins nos jambes pour circuler et on peut se demander si dans l'avenir aussi les membres postérieurs ne s'atrophieront pas.

Un Homme du futur c'est un Homme avec un gros cerveau, un crâne bien rond et des membres relativement atrophiés.

Mais pour trouver une différence significative dans l'évolution morphologique, il faut attendre plus de 100.000 ans alors qu'aujourd'hui l'évolution culturelle a pris le pas sur l'évolution morphologique. Elle va en s'accélérant.

Monsieur le Président, si vous invitiez un Homme de Cro-Magnon dans cette salle et qu'auparavant vous lui fassiez mettre un costume après l'avoir envoyé chez un coiffeur, vous ne verriez pas de différence entre l'un de vos confrères et lui. Par contre, s'il était venu sans prendre toutes ces précautions, avec son attirail quotidien, quelle différence culturelle vous pourriez constater.

On peut dire aujourd'hui que l'Homme est devenu le maître de son destin. Il est devenu un apprenti-sorcier capable de modifier tous les facteurs qui régissent l'évolution.

D'abord les variations de l'environnement. Les variations de l'environnement ont eu une très grande importance sur l'évolution des espèces et sur l'évolution humaine, en particulier. Les Hommes se sont adaptés à leur environnement. Un esquimau est petit, rablais avec un important tissus adipeux, car il faut qu'il lutte contre le froid. Un touareg qui vit dans le désert est mince, longiligne, pour lutter contre l'évaporation. Il y a une adaptation des espèces à leur environnement. Aujourd'hui l'Homme modifie son environnement : les costumes, l'air climatisé, etc. On n'a plus besoin de s'adapter morphologiquement à son environnement. Nous aménageons notre environnement. L'évolution de l'Homme ne sera plus liée aux modifications de l'environnement.

D'autre part, nous le savons depuis Darwin, la sélection naturelle a permis à certaines espèces de survivre, de se développer et a éliminer les individus les moins adaptés. Celles qui ont disparues étaient celles qui étaient moins bien adaptées à leur environnement. Aujourd'hui, avec la médecine, les médicaments que prescrivent les médecins, la sélection naturelle est contrariée. Les individus qui auraient disparus naturellement, qui n'auraient pu se reproduire, se développent et procréent. La médecine a éradiqué l'évolution de l'Homme par la sélection naturelle.

Enfin, il y a aussi d'autres moteurs de l'évolution, des facteurs intrinsèques à l'organisme lui même, à la vie elle même. C'est l'évolution elle-même qui obéit à certaines règles, à certaines lois. L'Homme aujourd'hui est capable de modifier son patrimoine génétique, il peut enlever certains gènes, en ajouter d'autres, faire des clonages.

Ainsi l'Homme est capable de gérer tous les facteurs de l'évolution. C'est devenu le problème de notre civilisation.

Je ne peux pas prédire quelle sera l'évolution culturelle dans 10 ou 20 ans, mais il faut que l'Homme soit assez sage pour savoir qu'il fait partie intégrante de la nature. Nous sommes tous formés de cellules, de protéines, d'acides aminés, comme tous les êtres vivants, comme les arbres, comme les fleurs, comme les fourmis, comme les éléphants.

Nous sommes tous construits avec les mêmes acides aminés que les autres êtres vivants. Nous ferons toujours partie de la nature que nous le voulions ou non. Nous ne serons jamais des purs esprits capables de couper les racines qui nous enchaînent au milieu naturel. Il faut donc que l'Homme soit assez sage pour créer une nouvelle éthique planétaire capable de gérer son avenir, capable de développer une certaine harmonie entre lui et la nature.
D'autre part, il parait nécessaire que l'Homme respecte aussi la diversité et la richesse des cultures de tous les peuples de la terre qui font la richesse de l'humanité. Si une culture disparaît, c'est l'humanité entière qui s'appauvrit.

 

 

 

Professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle.