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Philippe BÉNÉTON
L'État et la crise de la politique
En Occident, la tendance est, semble-t-il, celle-ci : lÉtat change de statut. Il occupait une position suréminente, il se subordonne à la " société civile " ou à ceux qui parlent en son nom, il saccommode de lemprise croissante de logiques instrumentales : les découvertes techniques, le processus du marché tracent la route. Quel est notre avenir ? Il apparaît quil ne dépend plus guère de choix collectifs incarnés et portés par lÉtat. La politique est découronnée.
En un sens, cette vision des choses est une illusion. Lextension des droits (des individus et des groupes), les progrès de la technique, le développement du marché dépendent aujourdhui comme hier de conditions politiques : la paix internationale et la paix civile, la liberté dexpression, des droits de propriété, la liberté des échanges etc. La politique conserve son statut à part : elle conditionne les activités des hommes. Que par malheur et par extraordinaire, une guerre civile éclate dans un pays dOccident ou une dictature sinstalle et la dimension architectonique de la politique éclatera à nouveau à tous les regards. Si aujourdhui le rôle clef de la politique est peu visible, lune des raisons en est le succès même de la politique. Ce succès est à porter au crédit de la politique moderne (version libérale) : les hommes saccordent sur la manière de se gouverner et les nations sur la manière de coexister et de coopérer. Le régime démo-libéral est devenu un régime incontesté et les démocraties libérales ne se font pas la guerre. Le progrès est indéniable.
En un autre sens cependant, les propositions de départ disent vrai. Le succès de la politique moderne va de pair avec une crise de la politique et par voie de conséquence de lÉtat. Cette crise se manifeste ainsi : la politique se vide de substance, elle se réduit à des procédures, par là elle se dérègle ou se prête à des dérèglements.1- Sur lambivalence de légalité moderne
On saccorde généralement sur ce qui est au coeur de lesprit moderne : lidée dégalité couplée avec celle démancipation. Les hommes sont égaux ou appelés à lêtre, ils sont également émancipés ou destinés à lêtre. Légalité moderne est une conquête qui donne aux hommes leur vrai statut : ils deviennent majeurs. Seulement à partir de là, les difficultés commencent : il y a bien des manières de comprendre cette égalité et cette émancipation. Comment les Modernes les entendent-ils ? Les hommes sont égaux, ils sont également libres, au nom de quoi, jusquà quel point ? Ou autrement dit : ces idées modernes sont-elles un développement ou un redressement de la pensée davant ou marquent-elles une rupture radicale ? Ces questions sont disputées, elles divisent de grands esprits parfois à lintérieur deux-mêmes. Tocqueville dit deux choses qui saccordent mal : 1/ Lavènement de légalité moderne nest pas un épisode de lhistoire humaine mais quelque chose dimmense et de prodigieux. Le vieux monde prend fin, un monde neuf se dessine, lhomme change dhorizon. 2/ Ce changement est laboutissement dun long processus qui travaille les sociétés occidentales depuis la naissance du christianisme. Légalité na cessé de progresser à travers les siècles, sa marche est irrésistible et même providentielle. Si les secondes propositions sont justes, les premières doivent être revues et corrigées : il y a de lancien dans le nouveau. Tocqueville bute en particulier sur le rôle historique du christianisme. Pour quelles raisons ? La pierre dachoppement se situe, semble-t-il, ici : à ses yeux, le monde nouveau est dun seul tenant parce que les mêmes principes y sont à loeuvre partout. Mais avec le recul que nous avons, le monde moderne nous apparaît plus composite quil ne le dit. Derrière lapparente unité des principes générateurs, il y a des interprétations très différentes. Par là on peut expliquer que le monde moderne est à la fois lhéritier et ladversaire du monde classique-chrétien.
La proposition reste vraie, semble-t-il, si lon sen tient à la seule modernité libérale. En dautres termes, la modernité libérale est ambivalente. Le vocabulaire est trompeur. Il y a égalité et égalité, émancipation et émancipation, et par voie de conséquence démocratie libérale et démocratie libérale, droits de lhomme et droits de lhomme... Une ligne de partage invisible sépare les différentes versions des mêmes principes. Soit lidée moderne dégalité. Elle est tendue entre deux conceptions. La première relève dune interprétation substantielle. Les hommes sont égaux, ils ont vocation à être également libres parce quils partagent une même humanité, parce que cette humanité commune leur confère une dignité qui interdit de forcer les consciences. La qualité dhomme donne des droits. Lidée nest guère explicitée mais le fonds de laffaire est un mystère : cette dignité attachée à lêtre humain même quand il na pas encore ou na plus sa raison, cette dignité qui est nôtre et ne dépend pas de nous. Ici le legs de lancien - lidée chrétienne de personne - se mêle au nouveau - la rupture avec un ordre politico-religieux qui avait partie liée avec le christianisme.
Dun autre côté, lesprit moderne est animé par un mouvement démancipation qui pointe vers une conception différente de légalité. Les hommes sont égaux non pas parce quils partagent quelque chose de substantiel qui les fait hommes mais au contraire par défaut de substance. Le propre de lhomme est son indétermination et donc sa liberté pure : rien nest donné, chaque individu est son propre souverain, chacun est la mesure de son bien. La nature sefface au bénéfice de la volonté. Légalité substantielle dit que les hommes sont semblables par delà leurs différences, cette égalité dit que les hommes sont semblables parce quil ny a pas de différences significatives. En ce sens elle est une égalité par défaut. Le nouveau ici tend à gommer lancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles.
Si lon passe de la distinction entre les deux directions de pensée au cheminement précis des idées, les choses deviennent compliquées ou confuses. Quil suffise ici de repérer un moment de basculement. Ce sont les années 1960. Notre monde entre alors dans une nouvelle période quon peut appeler celle de la modernité tardive où légalité substantielle agit toujours mais où légalité par défaut donne de plus en plus le ton. La conception du régime politique suit et avec elle, celle de la communauté politique.2- Sur la mutation de la démocratie libérale
Les deux versions de légalité commandent deux versions de la démocratie libérale, la version substantielle et la version procédurale. La ligne de pente est tracée par légalité par défaut : nos démocraties libérales deviennent de plus en plus procédurales.
Quelle est cette version procédurale ? Le monde de légalité par défaut, celui des hommes émancipés, ne connaît que des fins particulières : chacun est juge de son bien et personne ne ségare. Il sensuit que la politique na plus rien à voir avec les " horizons de signification " (Charles Taylor). Le régime démo-libéral se réduit à des règles formelles qui doivent permettre aux hommes de poursuivre pacifiquement leurs objectifs propres. Autrement dit la raison humaine est impuissante à fonder un quelconque accord substantiel entre les hommes, elle na dautre objet que la recherche dun accord formel entre des acteurs qui nont rien en commun. Les hommes en désaccord doivent saccorder sur des règles du jeu qui leur permettent de vivre dans le désaccord. La raison politique est purement procédurale.
La démocratie libérale dans cette optique nest rien dautre quun cadre juridique formel, elle se définit et se définit seulement par deux règles du jeu fondamentales. La première est la règle démocratique qui sapplique dans la sphère publique ou politique. Cette règle institutionnalise les désaccords et met en place une procédure darbitrage : le suffrage universel et la loi de la majorité. Dun point de vue formel, cette procédure se suffit à elle-même. Le citoyen nest pas investi dune dignité propre, il détient son bulletin de vote pour les raisons mêmes qui justifient lautonomie de lindividu, des raisons essentiellement négatives. Les qualités des acteurs importent peu, le système pourvoit à tout. La démocratie est une mécanique qui est en ordre de marche dès lors que chacun en respecte des procédures.
La seconde règle est la règle libérale (version formelle) qui vise à neutraliser les désaccords, les différences dopinion quant à la manière de vivre. Elle sénonce comme suit : ces questions échappent totalement à la sphère politique, elles ne relèvent que des choix souverains des individus. LÉtat se veut neutre, agnostique face aux différentes " valeurs " et aux différents " styles de vie ", et une frontière étanche sépare le public et le privé. La politique est laïque dans un sens radical, son indifférentisme sétend aux moeurs. De ce point de vue, léconomie de marché a de grandes vertus, elle se passe de tout accord autre que sur les règles du jeu, elle organise la coopération sans nul besoin dun consensus. La relation entre producteurs et consommateurs, commerçants et acheteurs est une relation impersonnelle, indifférente aux convictions et à la manière de vivre du partenaire. Le bon fonctionnement du marché nexige aucun accord substantiel, un accord formel suffit.
La version substantielle de la démocratie libérale ne récuse pas ces règles du jeu - le régime a par nature une dimension procédurale -, mais elle les interprète différemment. Le point essentiel est celui-ci : les règles du jeu ne suffisent pas à faire du régime démo-libéral un bon régime. Nul système nest providentiel, les procédures nengagent pas les choix, beaucoup dépend des conduites des acteurs. Considérons à nouveau le citoyen. Les droits politiques traduisent la reconnaissance de sa qualité de créature raisonnable, capable de choix et du souci de lintérêt commun. Il en résulte que le vote doit avoir la solennité qui convient à lexercice dune magistrature et quil doit être préparé, agencé de manière à faire prévaloir autant que possible la raison sur les passions et le bien commun sur les intérêts particuliers. La volonté du peuple ne se confond pas avec le caprice dun moment, ni la démocratie libérale avec de simples procédures.
De ce point de vue, la politique procédurale fondée sur légalité par défaut, si elle a la force des idées simples, a pour vice majeur deffacer nombre de distinctions essentielles (ou substantielles) : entre un peuple corrompu et un peuple sain, un démagogue et un homme dÉtat, les passions et la raison, les procédures et les formes, le bien commun et la sommation dintérêts particuliers. Ce faisant, elle dévalue les fins de la politique. Ce faisant elle sattaque également à la communauté politique elle-même en tant que communauté historique concrète.3- Sur lérosion de la communauté politique
Sous lempire de légalité par défaut, les liens entre les hommes deviennent formels ou abstraits. La cité se réduit à un agrégat dindividus que ne saccordent que sur le respect du règlement. Quest-ce quêtre français ? Cest respecter la démocratie et les droits de lhomme. Quest-ce quêtre européen ? Cest respecter la démocratie et les droits de lhomme. Il ny a plus de différence entre être français ou être américain. Il ny a dautres limites à lextension de lEurope que le respect des règles du jeu. Luniversel de la citoyenneté dévalue les attachements particuliers forgés par lhistoire. Les thèses multiculturalistes disent : le vivre-ensemble nimplique aucune solidarité élective, aucune affinité particulière, les différences ne font aucune différence. Ou plus précisément : les différences sont un bien parce quelles érodent le particularisme de lidentité nationale. La politique doit suivre, cest-à-dire plier. Soit la question de limmigration en France : elle nest plus guère posée comme un problème politique français qui doit être traité en termes politiques (cest-à-dire dans une perspective englobante en arbitrant entre les raisons dans le sens de lintérêt public) mais bien davantage comme un problème exclusivement moral où les droits individuels gomment le reste et en particulier le souci des liens dattachement. Toutes ces idées pointent vers lidéal de lhomme cosmopolite ou du citoyen du monde. La relation humaine universelle efface les relations particulières.
La perspective substantielle dit autre chose : la condition humaine est tendue entre luniversel et le particulier. Lunité du genre humain ne saurait effacer le caractère historique concret de lexistence humaine et ses conséquences : lattachement au nous, au chez soi. Après la chute de lAutriche, Stefan Zweig fut contraint à lexil et condamné au statut dapatride. Voici son témoignage : " Il ne ma servi à rien davoir exercé près dun demi-siècle mon coeur à battre comme celui dun " citoyen du monde ". Non, le jour où mon passeport ma été retiré, jai découvert à cinquante-huit ans, quen perdant sa patrie on perd plus quun coin de terre délimité par des frontières " . Les progrès de la conscience de luniversel sont sans doute un progrès mais pourvu quils ne jouent pas contre les affections naturelles qui commencent par le plus proche, pourvu aussi que lhomme ny perde pas toute consistance - quy a-t-il daimable dans une humanité réduite à une liberté indéterminée ?
Le souci du bon fonctionnement de la démocratie plaide dans le même sens. Le régime requiert des liens communautaires qui, jusquà nouvel ordre, sont toujours des liens particuliers. Pourquoi cette exigence ? La société politique démocratique est un lieu où la minorité doit tenir pour légitimes les décisions prises par les représentants de ses adversaires, elle est aussi le lieu par excellence où sexerce la solidarité et donc où sopèrent des transferts de ressources. Ce prix à payer est supportable et supporté dans les régimes occidentaux pour deux raisons : 1/ parce que nos démocraties sont libérales (et la règle libérale limite la portée et le coût de la règle démocratique) ; 2/ grâce aux liens communautaires forgés par le sentiment dappartenance commune. Il en résulte que le régime ne peut guère se passer dune substance extérieure à lui-même : une mémoire partagée, des références identiques, la conscience dun destin commun. En ce sens, vouloir éliminer la nation et, comme le propose J. Habermas, forger une Europe postnationale sur la base dun " patriotisme constitutionnel " (autrement dit procédural), cest préconiser une citoyenneté faible, une société politique sans consistance, cest aussi prendre le risque de saper certains des fondements de la démocratie libérale.4- Sur la corruption de la démocratie libérale (esquisse)
La version procédurale de notre régime se prête à des détournements, elle est sans véritable défense contre sa propre corruption. Les raisons principales sont, semble-t-il, celles-ci : légalité par défaut tend à affranchir les élites dune responsabilité morale (les inégalités deviennent fonctionnelles), elle tend aussi à gommer le souci des formes, par là elle laisse le champ libre à une " démocratie dopinion " où lopinion nest démocratique quen apparence. La démocratie substantielle sefforce de rationaliser le choix démocratique en vue de le hausser, la démocratie procédurale récuse cette rationalisation et ouvre un large champ daction aux procédés déloyaux. En dehors des formes démocratiques, la voice est généralement larme des forts.
Que se passe-t-il aujourdhui ? Sil est vrai, comme le dit Tocqueville, que lopinion est reine dans les sociétés démocratiques, cette opinion régnante ou dominante, cette opinion socialement convenable ne se confond pas avec lopinion commune. Elle se présente comme telle mais dans une large mesure (certes difficile à mesurer), elle est façonnée par des minorités grâce en particulier au relais bienveillant ou complaisant des média. Les hommes davant-garde donnent le ton. Les opinions sont égales mais les opinions modernes sont plus égales que les autres. Et tout moderne trouve un plus moderne qui de déborde.
En fin de compte, cest légalité par défaut qui apparaît incompatible avec une démocratie loyale. La raison est celle-ci : personne ny croit sinon en surface, personne ny croit par une adhésion pleine et entière. Qui pense sérieusement, profondément, que toutes les opinions se valent, que tous les choix se valent, que toutes les " cultures " se valent ? Le relativisme est intenable jusquau bout. Notre temps se contredit quand il proclame le relativisme des " valeurs " en vertu du dogmatisme des droits. De la même manière légalité par défaut se contredit elle-même : elle se fonde sur une liberté indéterminée quelle borne aussitôt par le respect de celle dautrui. Si la volonté est reine, légalité est sans appui. Que peut fonder la seule volonté humaine sinon la loi du plus fort ? La réhabilitation de la politique passe par la redécouverte des évidences premières, ces " muettes certitudes de lexistence " dont parlait Chesterton.
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