Michel CROZIER
Le changement de rasionnement, clé de la réforme de l'État
1 - La crise de lÉtat est universelle, du moins dans tous les pays développés. Elle est le résultat naturel et inéluctable de la révolution des activités humaines à laquelle nous assistons - lélimination progressive des activités dexécution et la transformation des pratiques manageriales et du cycle économique qui les accompagne.
LÉtat actuel est touché à deux niveaux à la fois, dans ses moyens et dans ses méthodes, dune part, car il est la plus grande entreprise de services dun pays moderne et dans ses objectifs, dautre part, : servir une Société travaillant essentiellement sur le relationnel et limmatériel. 2 - Dans la plupart des pays occidentaux, des efforts considérables sont déployés pour faire face à cette crise, particulièrement en développant des modèles dintérêt général fondés sur des raisonnements en système et non plus hiérarchiques.
La singularité de la France dans ce domaine, cest son retard à expérimenter et à innover. Son attachement aux modèles anciens nest pas dû à son hostilité à lultralibéralisme mais à la force de ses propres modèles élitiste, hiérarchique et déductif.
Le modèle social est le plus souvent évoqué. Il est fondé sur lexistence dune superélite très peu nombreuse sélectionnée trop tôt, sans expérience pratique, qui a vocation à occuper les grands postes de lÉtat et des affaires.
Lécart entre cette superélite et le reste des cadres de lÉtat entraîne naturellement une tendance au comportement hiérarchique qui reste, malgré ses efforts, le seul moyen de lélite de peser sur la réalité. Doù, la difficulté à saffranchir dune tradition anachronique dautoritarisme inefficace. Ce modèle a aussi, bien sûr, sa source dans les pratiques de formation de cette élite qui sont particulière-ment contraignantes : ascèse des classes préparatoires et des concours, insistance sur les connaissances formelles et la logique du raisonnement.
Le modèle intellectuel est peut-être ce qui reste le plus profond. Il est fondé sur la priorité de lidée et un certain mépris pour la mise en oeuvre. " Lintendance suivra " est un aphorisme quon ne retrouve quen France. 4 - La réforme de lEtat en France est essentielle. Elle ne pourra réussir que si la France souvre aux échanges dans le grand mouvement de réforme qui est en train de saccomplir avec la rénovation des politiques publiques, à partir de techniques découte et danalyse permettant de meilleures prises de décision, dune part, et une véritable évaluation de leurs résultats, dautre part.
Au lieu de revendiquer lexception, nous devons à tout prix jouer notre rôle de partenaire actif dun changement majeur de civilisation. Cette ouverture au changement doit créer un climat ouvert à lexpérimentation et à linnovation.
5 - La rénovation du système des grandes écoles et surtout des deux majeures, lécole Polytechnique et lNA, est la condition et le moyen de ce changement de raisonnement indispensable.
Ces écoles doivent devenir des foyers intellectuels pratiquant, au plus haut niveau international, recherche, conseil et formation.
Pour quelles sécartent du modèle de raisonnement unique qui est encore le leur, il faut quelles ne prennent leurs étudiants que plus âgés, après une demi-douzaine dannées dexpérience, et que leur enseignement soit fondé sur la discussion de cette expérience.
La formation, elle-même, doit avoir pour objectif : lapprentissage de lécoute - les responsables français sont encore formés à tout savoir, donc à ne pas écouter - la gymnastique de lanalyse et de la stratégie. Les élèves devraient, dautre part, apprendre sur le terrain les techniques dévaluation et les modes de réflexion stratégique pour la préparation des décisions.
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