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Jacques DUPÂQUIER

La mortalité des immortels

Il s’agit ici, bien entendu, non de l’immortalité littéraire et spirituelle —qui ne se mesure pas—, mais de la durée de vie, depuis l’origine, des membres de l’Académie française (696 d’âge connu, dont 39 encore en vie) et de l’Académie des sciences morales et politiques (472 d’âge connu, dont 47 encore en vie).

Si j’ai proposé ce sujet, ce n’est ni par simple curiosité, ni par goût des acrobaties statistiques, mais parce qu’il m’a semblé que l’étude de la mortalité des Académiciens permet d’aborder des questions plus générales intéressant l’histoire de la population française au cours des quatre derniers siècles.

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Nous savons que l’espérance de vie des personnes âgées a augmenté considérablement au cours du dernier demi-siècle — celle des hommes depuis 1970 — mais comment a-t-elle évolué au cours des temps modernes et de la période contemporaine ? Les données officielles — celles de la S.G.E. — permettent de remonter au Second Empire, mais guère plus haut. Pour les XVIIe et XVIIIe siècles, des études ont été faites sur des populations particulières, par exemple les Bénédictins de Saint-Maur ; mais aucun groupe n’a pu être observé pendant près de quatre siècles. C’est ce que je me propose de faire pour l’Académie française et pour l’Académie des Sciences morales et politiques, grâce à l’aide efficace de M. de Lussy, qui a dressé à mon intention un répertoire alphabétique des membres de l’Académie française avec leurs dates de naissance, d’élection et de décès ; et une liste chronologique des membres de notre Compagnie depuis 1832 (1).

S’il fallait admettre l’opinion très répandue selon laquelle l’âge de la vieillesse aurait commencé dès 40 ans, et qu’il aurait été exceptionnel de survivre à 60 ans, on devrait s’attendre à ce que nos Compagnies aient été jadis d’une extrême jeunesse et la rotation des fauteuils précipitée. Qu’en était-il réellement ? Comment ont évolué, de siècle en siècle, les pyramides d’âges de nos Académies ? La précocité des décès aurait-elle été compensée par celle des âges à l’élection ? La durée d’occupation des fauteuils a-t-elle été modifiée par la combinaison de ces deux facteurs, et dans quel sens ?

Enfin, — question capitale — les Académiciens ont-ils vécu plus que le reste de la population ? La mortalité des Immortels a-t-elle été soumise aux mêmes lois que celle des Mortels ? A priori, on serait porté à leur attribuer une plus grande longévité, puisqu’ils forment une élite et qu’il a toujours existé un différentiel social de mortalité —ceci reste vrai aujourd’hui— mais cet avantage théorique a pu être limité : d’abord parce qu’il s’agit presque exclusivement d’hommes, et que le sexe masculin a toujours été plus fragile que le sexe féminin ; ensuite parce que la grande majorité des anciens Académiciens a vécu dans un milieu mortifère, celui de la ville de Paris où l’espérance de vie est restée inférieure à celle de la province jusqu’au début du XXe siècle. Toutefois, ce handicap a dû être plus apparent que réel, car c’étaient surtout les enfants qui étaient victimes de la surmortalité urbaine ; aux âges élevés, elle était beaucoup moins évidente.

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Pour construire des tables de mortalité, il faut en principe connaître la composition par âges de la population étudiée, ainsi que du classement des décès par sexe, âge et génération.

Toutefois, pour les populations fermées — c’est-à-dire sans migrations — il existe une technique beaucoup plus simple et beaucoup plus sûre, inventée en 1746 par Antoine Deparcieux et appliquée par lui à l’étude de la mortalité de quelques ordres religieux — en particulier les Bénédictins de Saint-Maur — et surtout des rentiers parisiens ayant souscrit aux tontines de 1689 et 1696 (2).

Je vous dispense du détail de la méthode. Sachez seulement qu’elle consiste à dresser un tableau comportant pour chaque âge le nombre des entrées, éventuellement celui des sorties, et celui des décès. Sur cette base, on calcule des quotients de mortalité par groupes d’âges et l’espérance de vie, c’est-à-dire le nombre d’années restant à vivre en moyenne, à certains anniversaires.

Outre les tables publiées par A. Deparcieux, on dispose, grâce à J. Houdaille, de diverses études concernant la noblesse de robe à Paris (3), les chevaliers du Saint-Esprit, les évêques et les membres de l’Académie française, par siècle de naissance (4).

Pour aboutir à des résultats significatifs, ces calculs doivent reposer sur un minimum d’observations. Compte tenu des âges à l’entrée, les calculs que je vais vous présenter ne sont valables qu’à partir du quarantième ou du cinquantième anniversaire, selon les cas. Au-dessous, les résultats sont brouillés par les variations aléatoires.

Pour ne pas vous assommer de chiffres, j’ai présenté ces résultats sous forme de graphiques et de tableaux :

  • une page de graphiques concernant l’Académie des Sciences morales et politiques (document 1)
  • une page semblable concernant l’Académie française (document 2)
  • un tableau statistique donnant les quotients de mortalité des Académiciens (document 3)
  • un autre tableau concernant les espérances de vie (document 4).

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Entre 1832 et 1899 l’Académie des Sciences morales et politiques a recruté 187 savants ; puis 147 de 1900 à 1949 ; et 138 depuis 1950.

Au XIXe siècle, l’âge moyen à l’entrée a été de 58 ans, et l’âge médian aussi. Si l’on écarte le dixième le plus précoce et le dixième le plus tardif, 80% des élus étaient âgés de 41 à 75 ans.
Dans la première moitié du XXe siècle, l’âge moyen a dépassé 62, et l’âge médian 65 ; la fourchette des 80% s’est resserrée de 53 à 73 ans. Depuis 1950, l’âge moyen à l’élection est de 68,2, l’âge médian de 68, et la fourchette a remonté de 5 ans vers le haut : 80% des élus ont alors plus de 58 ans et moins de 78 (5).

Les progrès de la longévité, bien que considérables, n’ont pas suffi à compenser le recul des âges à l’entrée : l’âge moyen au décès a progressé de 3 ans du XIXe au premier XXe siècle ; puis de 4 ans de la première à la seconde moitié de ce siècle ; donc de 7 ans au total ; alors que l’âge à l’entrée a augmenté, dans le même temps, de plus de 10 ans.

Du coup, la durée moyenne d’appartenance à l’Académie s’est réduite très sensiblement : 17 ans au XIXe siècle ; 16 ans et demi dans la première moitié du XXe siècle ; 14,7 depuis. Jadis, quatre Académiciens sur cinq occupaient leur fauteuil pour des périodes allant de 4 à 35 ans ; aujourd’hui, la fourchette ne va plus que de 5 à 24 ans. C’est pourquoi le nombre moyen d’élections par décennie est passé de 25 (1850-1899) à 28 (1950-1999), en dépit des progrès de la longévité.

Bien entendu, l’âge moyen au décès n’est pas un bon indicateur de la longévité des Académiciens, car il est fonction non seulement de leur espérance de vie, mais surtout de leur âge à l’entrée. Pour savoir si leur longévité a quelque chose d’exceptionnel, il faut étudier les quotients de mortalité par groupes d’âges et l’espérance de vie aux principaux anniversaires.

Les quotients quinquennaux de mortalité expriment le risque de décéder pour mille personnes présentes à l’origine dans le groupe d’âges ; l’espérance de vie correspond au nombre moyen d’années restant à vivre à l’anniversaire concerné.

On observe que les quotients de mortalité baisse à tout âge, surtout depuis 1950 (6). En les comparant à ceux de la population française tout entière, d’après les tables de mortalité dressées par la SGF et l’INSEE pour les périodes 1877-1881, 1928-1933, 1952-1956 et 1990-1992, on voit que les Académiciens ont bénéficié d’un avantage constant, difficile cependant à quantifier puisque les périodes d’observation ne coïncident pas.

L’espérance de vie à 60 ans est passée de 15,3 ans à 22,4 (+ 46%) en ce qui concerne les Académiciens ; celle de la France entière a progressé presque autant (+ 41 %) mais l’écart n’a fait que croître. Cet avantage semble se renforcer. Toutefois le record de M. Léon Noël, décédé le 6 août 1987 à l’âge de 99 ans, n’a toujours pas été battu.

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L’étude de la longévité des membres de l’Académie française corrobore ces conclusions, mais apporte beaucoup de neuf pour les XVIIe et XVIIIe siècles (7).

Les pyramides d’âges de l’Académie française en 1650, 1750, 1850, 1950 et 2000 montrent, comme pour l’Académie des Sciences morales et politiques, un vieillissement accéléré : en 1650, l’âge moyen n’est que de 52 ans, en 1750, il est passé à 58,4 ; en 1850 à 61 ans et demi ; en 1950 à 73,7, il est aujourd’hui de 77,4. Pour 2 quinquagénaires et 3 sexagénaires, l’Académie compte désormais 12 septuagénaires, 14 octogénaires et 7 nonagénaires.

Comme dans le cas précédent, c’est surtout l’élévation de l’âge à l’entrée qui explique ce vieillissement.

Par rapport au XIXe siècle, l’âge moyen au décès a progressé de 6 ans ; et l’espérance de vie au 60e anniversaire, qui n’avait pratiquement pas bougé depuis le XVIIe siècle, a bondi de 14 ans et demi à 20 ans, ce qui est probablement un record mondial.

Pourtant la durée moyenne d’appartenance à l’Académie s’est réduite de six ans (8). C’est que l’âge moyen à l’élection s’est fortement décalé vers le haut depuis le XIXe siècle ; et qu’il tend à se concentrer autour de 64 ans. Laissons de côté, comme d’habitude, les 10% les plus précoces et les 10% les plus tardifs : la fourchette des âges à l’entrée s’est nettement resserrée et décalée vers le haut. Elle allait de 37 à 68 ans au XIXe siècle ; elle va de 51 à 76 au XXe siècle (9).

Pour l’anecdote, on cite le cas extraordinaire d’Armand de Camboust, duc de Coulin, élu le 1er juin 1652 à l’âge de 16 ans et demi ; mais cette promotion ne devait rien au mérite : Armand de Camboust était petit-neveu du cardinal de Richelieu, et petit-fils du chancelier Séguier ; il fut élu à l’unanimité à la demande instante de son grand-père, protecteur de l’Académie ; sa participation aux travaux de l’Académie se ramena à la lecture du discours qu’avait préparé son précepteur. Ce même siècle, quatre autres hauts personnages furent élus à l’âge de 24 ans ; et, au XVIIIe siècle, deux encore (10). Au XIXe, personne n’a été admis avant 28 ans ; au XXe siècle, le plus jeune élu avait 33 ans (11).

La durée moyenne de présence (page 2, bas) était de 22,3 ans au XVIIe siècle, et la durée médiane de 30 ans. Après avoir éliminé les 10% les plus courtes et les 10% les plus longues, on trouve’ une fourchette largement ouverte : de 10 à 42 ans.

Au cours des trois siècles suivants, la durée moyenne est descendue à 16,7, la durée médiane à 15 ans ; et la fourchette va maintenant de 4 à 31 ans (12).

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Ceci nous mène à la question centrale : celle de la mortalité et de son évolution.

Dès le XVIIe siècle, la mortalité des Immortels apparaît comme étonnamment faible : leur âge moyen au décès est de 68 ans et 3 mois, l’âge médian de 70 ; et la fourchette des 80% va de 50 à 84 ans. Sur 123 Académiciens, 27 sont encore en vie le jour de leurs quatre vingts ans ; et Fontenelle bat un record historique en quittant ce monde presque centenaire, à six semaines près.

Bien entendu, ces données ne sont pas représentatives : la longévité des Académiciens ne correspond pas à celle du reste de la population. Nos compagnies sont des corps fermés : on y entre à un âge relativement avoué, donc on n’y observe guère de décès avant 50 ans. Pour comparer la mortalité des Immortels à celle du commun des mortels, il faut s’appuyer sur le tableau des quotients de mortalité et sur celui des espérances de vie.

Première surprise : la mortalité exceptionnellement faible des Académiciens dès le XVIIe siècle. Voyez leurs quotients de mortalité à partir du 60e anniversaire (13) : ils sont inférieurs à ceux de la population française tout entière en 1877-1881, donc avec deux siècles de décalage ; au delà du 70e anniversaire, ils sont même plus bas que ceux de la France en 1928-1933.

La comparaison des espérances de vie aux mêmes dates confirme cette extraordinaire longévité des Académies : le nombre d’années qui leur reste à vivre après soixante ans au XVIIe siècle dépasse celle des contemporains de Jules Grévy et de Paul Doumer. Il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que la longévité de la population française rattrape ces niveaux, mais, entre temps, les Académiciens auront pris une nouvelle avance.

Pourtant cette longévité n’est pas alors le privilège des seuls Académiciens. Les divers groupes de privilégiés du XVIIe siècle étudiés par Jacques Houdaille ont des taux de mortalité comparables ou même inférieurs. Il est vrai qu’il s’agit de personnes nées avant 1700, dont l’existence s’est déroulée en grande partie au XVIIIe siècle, alors que pour nos Académiciens, il s’agit de personnes admises dès le XVIIe siècle, ce qui n’est pas équivalent.

Calculant le nombre de survivants à 85 ans pour 1000 personnes observées à 60 ans, je trouve 185 à la fois pour la noblesse de robe et pour les chevaliers du Saint-Esprit, 139 chez les évêques et 129 pour les Académiciens, toujours d’après J. Houdaille (14). En revanche, la longévité des Académiciens dépasse nettement celle des Bénédictins de Saint-Maur, étudiés par Deparcieux (35 survivants), et même celle des rentiers ayant souscrit aux tontines de 1689 et 1696 (104 survivants).

On peut en conclure que la longévité des élites, au XVIIe siècle, était bien supérieure à ce qui est admis communément, mais que, parmi elles, les Académiciens ne se distinguaient pas spécialement.

Seconde surprise : l’espérance de vie des Académiciens n’a guère progressé au XVIIIe ni même au XIXe siècle. Elle a même plutôt reculé. Comparons les quotients de mortalité du 3e âge aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles : ils se réduisent au point de converger presque avec ceux du commun pour la France entière d’après la table de mortalité de 1877-1881.

Au XVIIIe siècle c’est seulement chez les évêques nés de 1700 à 1749 que la longévité augmente par rapport au siècle précédent (15). Au contraire, elle se réduit fortement chez les chevaliers du Saint-Esprit, dans la noblesse de robe et même à l’Académie française, aussi bien selon les calculs de J. Houdaille que sur les tableaux que vous avez sous les yeux. Constatation surprenante, qui contredit tout ce qu’on a écrit sur le recul de la mortalité au temps de Louis XV et de Louis XVI. Dans le cas particulier des Académiciens, le recul de la longévité s’explique peut-être en partie par les morts violentes de 1793 et 1794, survenues à 50 ans en moyenne.
Au XIXe siècle, la longévité des membres de l’Académie française ne progresse guère ; elle est même un peu inférieure à celle des membres de l’Académie des Sciences morales et politiques. Au 60e anniversaire, l’espérance de vie est alors de 15 ans et 3 mois pour l’Académie des Sciences morales et politiques ; de 14 ans et demi à l’Académie française ; de 13,6 pour la population française tout entière au début de la IIIe République. Ainsi la mortalité des Immortels semble se rapprocher de celle des humbles mortels : il y a démocratisation de la mortalité.

Troisième surprise : l’écart se creuse à nouveau au XXe siècle. Par rapport au siècle précédent, à l’Académie française l’espérance de vie au 60e anniversaire progresse de 38% ; au 80e anniversaire de 47%. A l’Académie des Sciences morales et politiques, la progression de l’espérance de vie au 60e anniversaire est de deux ans pour la première moitié du siècle ; de 4,4 ans ensuite, soit une augmentation totale de 53%, au 80e anniversaire, elle gagne respectivement 1,4, puis 2,5 ans, soit au total 88% par rapport au siècle précédent. Et pourtant ce calcul sous-estime sans doute le rythme réel de la progression, puisque la comparaison est faire de période en période, ce qui ne permet pas une analyse précise. D’après la répartition des âges au décès, j’ai d’ailleurs l’impression que le progrès était acquis dès la fin de la seconde guerre mondiale.

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A quels facteurs attribuer cette longévité exceptionnelle des Académiciens ? On pense d’abord aux facteurs sociaux : meilleure alimentation, meilleurs logements, meilleure hygiène de vie que l’ensemble de la population ; mais à en croire une récente étude sur " l’inégalité sociale devant la mort " (16), j’observe que la mortalité des Académiciens se situe largement hors de la fourchette sociale calculée par l’auteur. Selon lui, la probabilité de décéder entre 75 et 90 ans est de plus de 90% chez les anciens manœuvres et ouvriers ; de 85% chez les anciens employés, cadres moyens et agriculteurs ; elle est comprise entre 81, 3% et 84, 8% chez les anciens enseignants, cadres supérieurs et industriels. Or pour l’Académie française, je trouve 79% seulement pour l’ensemble du siècle ; et, pour l’Académie des Sciences morales et politiques, au cours du dernier demi-siècle, 72%.

A mon sens l’explication est ailleurs : il y a non seulement sélection physiologique, mais sélection des tempéraments chez les Académiciens : il faut être actif et en bonne forme pour faire acte de candidature à l’Académie ! Le fait que l’âge à l’élection soit de plus en plus tardif n’a fait que renforcer ce type de sélection ; en effet, il faut maintenant rester jeune et en bonne santé jusqu’à 70 ans au moins, et non plus seulement 60 ans comme au siècle dernier. Autrement dit, le vieillissement de nos compagnies a pour contre partie une sélection plus rigoureuse et plus efficace.

Cette évolution va-t-elle se poursuivre ? J’observe que l’entrée progressive des femmes à l’Académie va renforcer son vieillissement : elles seront les plus immortelles des Immortels (17). En revanche, il est probable que l’avance relative des Académiciens par rapport à la masse de la population devrait se réduire peu à peu. Ils ont été les premiers à bénéficier des progrès médicaux, mais ces progrès concernent désormais la grande majorité des Français.

L’augmentation de l’espérance de vie aux 3e et 4e âges se poursuit à peu près régulièrement au rythme de deux mois par an ; elle explique pour les deux tiers celle de la durée de vie moyenne. L’INSEE prévoit pour le milieu du prochain siècle une espérance de vie de 82,2 ans pour les hommes et de 90,4 pour les femmes.

Cette perspective est-elle réaliste ? Deux thèses s’affrontent : pour les uns, la durée maximale de la vie humaine n’aurait guère changé depuis la Préhistoire ; ce serait seulement l’espérance de vie, c’est-à-dire la durée moyenne de la vie humaine, qui se serait allongée, se rapprochant peu à peu de la limite biologique, elle-même infranchissable. Ainsi la courbe de survie, qui ressemblait vaguement à un triangle prend la forme d’un rectangle, ou plutôt d’un trapèze rectangle, terminé à droite par une pente oblique assez raide. Dans ces conditions, les Académiciens n’occuperaient plus qu’une marge de plus en plus étroite sur la partie droite de la courbe de survie.

Pour d’autres, on en serait déjà à la dernière étape de la " révolution sanitaire " : le contrôle du processus intrinsèque de dégradation de l’organisme. Les plus optimistes, encouragées par le record de Jeanne Calment (morte le 4 août 1997 à 122 ans et 165 jours) annoncent une espérance de vie de 150 ans pour le milieu du XXIe siècle. Si cela devait se confirmer, nous serions tous en marche pour l’immortalité, les Académiciens en tête.


Notes

(1) Pour quatre membres de l’Académie française élus au XVIIe siècle, les dates de naissance manquent. On a écarté de l’étude les 42 membres de la seconde classe de l’Institut national (1795-1803) en raison des conditions très particulières de son recrutement, et du risque de double emploi avec les dix premiers membres de droit de l’Académie des Sciences morales et politiques admis en bloc le 26 octobre 1832, en même temps que deux anciens membres associés non-résidants (le comte Destutt de Tracy et le baron de Gérando).

(2) A. Deparcieux, Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine, Paris, 1746.

(3) J. Houdaille, "La mortalité de la noblesse de robe à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles", Population, mai-juin 1970, p.637-641. Il s’agit des magistrats du Parlement, du Grand Conseil et de la Cour des Monnaies, en distinguant ceux nés avant 1700 et ceux nés après.

(4) J. Houdaille, "Mortalité dans divers groupes de notables du XVIIe au XIXe siècle", Population, juillet-octobre 1980, p. 966-967.

    • L’étude concernant les chevaliers du Saint-Esprit comporte 593 observations : 148 nés avant 1600 ; 292 de 1600 à 1699 et 153 de 1700 à 1770.
    • L’étude concernant les évêques porte sur 804 observations : 143 nés avant 1700 ; 302 nés de 1700 à 1746 ; 204 de 1750 à 1799 ; et 255 de 1800 à 1860.
    • L’étude concernant les Académiciens distingue ceux nés avant 1700 ; ceux nés de 1700 à 1799, et ceux nés de 1800 à 1860. Malheureusement elle est fort succincte, ne comporte pas de calcul d’espérance de vie, et semble même incomplète (J. Houdaille ne trouve que 183 Académiciens nés avant 1700, alors que j’en ai compté 204, dont 201 d’âge connu).

(5) Les périodes considérées sont celles de l’élection à l’Institut, non celles de naissance. Par commodité, on les a fait commencer aux dates rondes, par exemple 1900 (et non 1901) pour le XIXe siècle. Dans tous les calculs, l’âge a été calculé par différence de millésime, car les dates de naissance ne sont pas connues avec précision, mais seulement l’année. Un Académicien né en 1842 et élu en 1908 est considéré comme âgé alors de 66 ans.

(6) La colonne concernant les Académiciens élus depuis 1900 a été dédoublée : ceux encore en vie en décembre 2000 ont été classés comme " sortis d’observation " à cette date. Ils figurent au dénominateur pour le calcul de la mortalité.

(7) On a analysé le destin démographique de 696 Immortels, dont 39 sont encore vivants : 123 élus au XVIIe siècle, 149 au XVIIIe, 217 au XIXe, 207 depuis 1900. La statistique est perturbée par la suppression de l’Académie de 1793 à 1803, et par la mort tragique de plusieurs de ses membres (Beilly, Chamfort, Condorcet, Florian, Loménie de Brienne, Malesherbes, Nicolaï) pendant la Révolution.

(8) On notera cependant qu’elle a toujours dépassé celle de l’Académie des Sciences morales et politiques (3 ans d’écart au XIXe siècle).

(9) A l’Académie des Sciences morales et politiques, la fourchette s’est resserrée davantage encore : elle allait de 41 à 75 ans au XIXe siècle ; de 53 à 76 ans dans la première moitié de ce siècle ; de 58 à 78 ans depuis 1950.

(10) Le maréchal de Richelieu, qui occupa son fauteuil pendant 68 ans (record absolu qui n’est pas près d’être battu), et le cardinal de Rohan.

(11) Edmond Rostand, élu en 1901.

(12) Bien entendu, les académiciens encore vivants n’ont pas été pris en compte dans ce calcul.

(13) Au dessous de 60 ans, les effectifs observés sont insuffisants, donc les variations aléatoires brouillent les tableaux.

(14) A comparer avec mon propre calcul pour les Académiciens élus avant 1700 : 102 seulement.

(15) 153 survivants à 85 ans pour 1000 présents à 60, au lieu de 139 pour leurs prédécesseurs.

(16) Vingt-quatrième rapport sur la situation démographique de la France, INED, 1995, page 51.

(17) A 60 ans l’espérance de vie des femmes françaises dépasse de 13,5% celle des hommes.