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Alain LARCAN

Aide humanitaire et États

Aide humanitaire et États L’assistance humanitaire consiste en l’apport extérieur de secours et services sanitaires, de biens alimentaires et matériels au profit des victimes d’une catastrophe naturelle, technique, épidémique, d’un conflit international ou interne. Les États peuvent être pourvoyeurs ou bénéficiaires. Les organisations nationales et internationales officielles se préoccupent naturellement de ces aides, mais depuis la fondation de la Croix Rouge, et plus spécialement ces dernières années, on a assisté à une véritable explosion d’initiatives et d’organisations privées dites organisations non gouvernementales (ou ONG) qui opposent de plus en plus la raison du coeur à la raison d’État, le droit à l’assistance à la souveraineté.Historique et évolution de l’aide humanitaire
La charité, vertu théologale pour l’Église, s’exerce à l’égard du prochain et peut concerner toute une population souffrante. Cette sollicitude vient du fond des âges.
Très tôt on se préoccupa du sort des blessés des deux camps ; de Cyrus qui fit donner aux Chaldéens blessés les mêmes soins qu’à ses soldats au roi Louis XV qui fit soigner les blessés du camp adverse à Fontenoy.
A la charité des bons samaritains, va se substituer, à partir du règne des lumières, l’esprit humanitaire. Si le concept d’humanité apparaît en Europe à la fin du XVIIIème siècle, le terme humanitaire n’apparaît couramment que vers les années 1830. L’humanité à laquelle s’associent les notions de bienfaisance et de philanthropie laïque devient un programme à vocation universelle.
L’histoire des opérations de secours internationaux commence en 1812 ; lors du tremblement de terre du Venezuela ayant fait des milliers de victimes, le Congrès décida d’envoyer en moins de huit jours des secours par bateaux. C’est un gouvernement pro-espagnol, hostile aux yankees qui les accueillit et fit main-basse sur les cargaisons.
Lors du choc de Solférino en 1859, la bataille la plus meurtrière du XIXème siècle depuis Waterloo, le Suisse Henri Dunant, eut l’intuition géniale et généreuse que l’assistance humanitaire devait être assurée par des volontaires, dévoués et qualifiés, agissant au sein de sociétés de secours constituées dès le temps de paix. Ce fut la Croix Rouge, organisation unique, privée, universelle, non-confessionnelle, s’appuyant sur le volontariat et le bénévolat. Dunant, bien que renié par les siens, fit accepter les principes de son organisation par les gouvernements des principaux pays et son combat le plus difficile fut celui qu’il mena en faveur du principe de neutralité la première convention de Genève fut signée le 22 août 1864 par les douze États européens les plus influents .
L’idéal de la Croix Rouge résumé en sept principes (humanité, impartialité, neutralité, indépendance, bénévolat, unité, universalité), devint réalité lors du premier conflit mondial ; mais la reconversion des actions sur le champ de bataille en action spécifiquement humanitaire, va être confrontée à de graves difficultés politiques et à la mauvaise foi du gouvernement bolchevique, lors de la famine russe de 1921. L’américain Herbert Hoover et le norvégien Fritdjof Nansen se préoccupent alors du sort des réfugiés que l’on dote d’un passeport spécial (passeport Nansen)
Il fut ensuite reproché au CICR , comme au pape Pie XII de ne pas avoir dénoncé les camps de déportation.
Après le second conflit mondial, l’aide humanitaire a d’abord eu partie liée avec le tiers-mondisme. Ce qu’on appelle " la morale de la Croix Rouge ", date un peu et " les victimes " s’effacent devant les " opprimés de l’Histoire " qu’il faut libérer.
L’action humanitaire va jouer un rôle de premier plan au Biafra, au Bangladesh, au Cambodge. En 1967 le CICR chercha à obtenir sans succès un accord des fédérés nigériens et des insurgés Ibos du général Ojukwu pour acheminer des secours par convois terrestres et vols aériens. Sous la pression d’une organisation caritative chrétienne et aussi grâce aux interventions du général de Gaulle auprès de la Croix Rouge, le CICR put finalement organiser un important pont aérien, mais uniquement nocturne, pour les biafrais dont le martyre était le moyen de pression diplomatique. Ces actions ne purent que retarder l’effondrement du réduit.
Au Bangladesh en 1970, l’Inde déstabilisée par l’arrivée de 40 000 à 100 000 Bengalis par jour, atteignant en huit semaines 4 millions de personnes, fit d’abord appel à l’aide internationale mais l’ONU réagit avec retard et l’aide fut fournie sous couvert du Pakistan. L’Inde décida alors d’agir seule pour régler le sort des 825 camps de réfugiés par une guerre courte qui remit la ligue Awami à la tête du nouvel État sécessionniste du Bangladesh.
Au Cambodge en 1979, on s’aperçut que l’action humanitaire pouvait conduire à un bilan ambigu ; les Khmers rouges purent relever la tête grâce aux Thaïs et leurs alliés chinois et américains ; les Cambodgiens furent parqués dans des camps à la frontière Thaïlandaise ; le nouveau gouvernement vietnamien déclara successivement une situation alimentaire normale, puis la famine, ensuite la niera, pour demander dans des conditions difficilement acceptables enfin un supplément d’aide pour la combattre. On vit alors se succéder dans un scénario qualifié de danse macabre par Shawcross, l’admission filtrée du CICR et de l’UNICEF, l’arrivée turbulente de l’OXFAM, le reportage de John Pilger, auteur du film Cambodge, année zéro. Les renseignements étaient alarmants, on craignait des millions de morts... mais lorsqu’on s’aperçut que la famine n’était pas généralisée, on ne voulut pas arrêter les collectes. Pendant treize ans la frontière devint le lieu d’un imbroglio total, d’un monstre politico-humanitaire... l’humanitaire n’avait servi qu’à prolonger une impasse politique.
Après ces impasses de la neutralité : Biafra, Bangladesh, Cambodge, auxquelles il faudra bientôt ajouter l’Éthiopie, l’humanitaire va se situer au coeur des contradictions traduisant la confrontation de deux logiques, celle de la globalisation et celle de l’éclatement ; le tiers-monde devient un terme désuet ; on parle de pays en voie de développement et le mouvement de mondialisation-libéralisation crée de nouveaux " exclus ". La charité fait un retour en force à l’usage des nouveaux pauvres.
Les nouveaux conflits sont de plus en plus de nature identitaire entre groupes ethniques et l’aide humanitaire peut devenir pour ceux qui s’affrontent, une complication inutile.
On va dès lors se préoccuper des réfugiés, des expulsés, des migrants. L’humanitaire va déraper dans l’humanitarisme. L’action humanitaire va devenir un instrument diplomatique, parfois le plus petit dénominateur commun de la diplomatie mondiale mais aussi un outil de communication ; elle va alors s’opposer aux totalitarismes dont elle servait parfois antérieurement les intérêts .
L’homme n’est plus un opprimé mais à nouveau une victime : le mot d’ordre est " soulageons les victimes, dénonçons les bourreaux " le guérillero tiers-mondiste luttant contre l’impérialisme est remplacé par le combattant de la liberté, parfois plus ou moins bien choisi : afghan, nicaraguayen, angolais, kosovar, tchétchène, luttant toujours contre l’empire du mal. La rencontre-réconciliation spectaculaire voulue par Médecins Sans Frontières entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron en 1979, prend valeur de symbole et témoigne du changement intervenu.
En 1981, l’Assemblée générale des Nations Unies adopte une résolution consacrée à un " nouvel ordre humanitaire international " qui témoigne de la montée de l’idéologie néo-libérale. L’Humanitaire perd beaucoup de sa précision sémantique, il devient, explique bien P. de Senarclens, " une espèce de morale, une façon d’être des individus, un cadre conceptuel pour les décideurs englobant aussi bien l’humanisme que les droits de l’homme " .
Les gouvernements se montrent sensibles à un mouvement d’opinion très large qui mobilise les émotions, témoigne en faveur du bien, dérange peu d’intérêts acquis, commande peu de sacrifices et implique moins de décisions politiques et financières que l’aide au développement.
En 1986, Jacques Chirac, Premier Ministre, établit le premier Secrétaire d’État aux Droits de l’Homme, Claude Malhuret, issu de Médecins Sans Frontières ; puis en 1988 Bernard Kouchner, secrétaire d’État à l’aide humanitaire se fait le défenseur du devoir et du droit d’ingérence humanitaire et le président François Mitterrand utilise l’humanitaire à des fins politiques tant en Afrique qu’en ex-Yougoslavie. La chute du Mur, va coïncider, ou presque, avec la montée de nouveaux conflits armés et surtout des guerres tribales, claniques, ethno-nationalistes, d’une brutalité et d’une cruauté souvent inouïes. La problématique de l’humanitaire envahit dès lors le champ de la politique internationale. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies consacre un grand nombre de délibérations, de résolutions à ces questions humanitaires et engage des opérations de maintien de la paix associées aux entreprises humanitaires, en Iraq, en Bosnie, en Somalie, au Rwanda, en Haïti, en Macédoine, en Albanie, au Kosovo, au Timor. Elles sont loin d’avoir été toutes des succès complets... peut y avoir cependant discordance comme en Somalie entre un fiasco politique et un relatif succès humanitaire.Les organisations
Elles sont multiples et quasi innombrables. Nous nous intéresserons surtout aux organisations françaises en distinguant les organisations étatiques et celles qui ne le sont pas, les fameuses organisations non-gouvernementales ou ONG.
Moyens gouvernementaux
L’armée dispose de formations adaptées des trois armées et surtout du service de santé des armées avec l’élément médical militaire d’intervention rapide ou EMMIR, créé en 1964, les antennes chirurgicales aérotransportées, les hôpitaux et demi-hôpitaux mobiles de campagne, susceptibles d’intervenir en tout point du globe pour une action chirurgicale ou médicale, la Bioforce dont la mission est triple, épidémiologique, diagnostique et prophylactique des maladies infectieuses.
La sécurité civile a mis sur pied à partir des unités existantes , des détachements d’intervention pour catastrophes ou DICA, aérotransportables, de composition modulaire adaptée aux risques.
La santé publique a prévu de son côté, la mise sur pied d’équipes mobiles émanant des SAMU.
Organisations internationales intergouvernementales
Il existe toute une série d’institutions internationales officielles en relation plus ou moins directe avec l’ONU, la CEE... et dont la vocation est d’organiser l’aide humanitaire. On peut citer l’UNRRA (pour mémoire), le PNUD , le PAM , l’UNDRO .
Le plus important est le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés ou HCR. Plus récemment ont été créés le Département des Affaires Humanitaires de l’ONU (OHA) et l’Office Humanitaire auprès de la Commission Européenne (ECHO).
Organisations non gouvernementales
On trouve une multitude d’agences privées, internationales ou nationales. En tête le CICR, Comité International de la Croix Rouge, la Fédération des Croix Rouges Nationales et, dans les pays musulmans, le Croissant Rouge et le Lion Rouge.
On ne peut que citer, même si leur action est souvent ancienne et très importante les agences affichant leurs options religieuses ; pour les catholiques : le Secours Catholique, le Comité Français pour la Faim et pour le Développement (CCFD) ; l’Ordre de Malte et Catholic Relief Service ; pour les protestants : l’Armée du Salut fondée en 1865, la CIMADE , la LWF ; où s’annonçant comme seulement chrétiens : Save the Children, CARE , Terre des Hommes, ou encore l’OXFAM ; certaines sont plus rigoureusement laïques ou liées à l’organisation communiste.
Les ONG probablement les plus connues sont celles qui affichent un rôle sanitaire et médical (" French doctors ") ; le premier de ces mouvements, MSF (Médecins Sans Frontières) a reçu le prix Nobel de la paix en 1999. La nouvelle organisation, Médecins du Monde (MDM) résulte de la scission de MSF après le " putsch " de 1978.
C’est une poignée de médecins encouragés par le tabloïde médical Tonus qui fonda MSF en 1971 ; le slogan " aller là où les autres ne vont pas " était un mot d’ordre à la mesure d’une association riche de sa seule liberté qui voulait se consacrer au " malheur des autres " selon l’expression de B. Kouchner.
Depuis, les associations du sans-frontiérisme ont foisonné à l’envie (associations champignons). Deux tendances se précisent depuis que ces associations ont connu schismes, dissidences, concurrences, émanations, branches étrangères et spécialisées.
Il y a d’une part, des organisations de plus en plus professionnalisées, aux moyens développés ne dépendant pas uniquement de l’aide institutionnalisée et prêtes à entrer en action tous azimuts.
D’autre part des associations qui gardent l’esprit des francs-tireurs de l’action humanitaire et se veulent les héritiers du temps héroïque. Les premiers se rapprochent du courant libéral anti-totalitaire, les autres sont restés plus volontiers tiers-mondistes.
Leurs attitude face aux États et en particulier au droit d’ingérence diffèrent fortement.
- La Croix Rouge Internationale tient à définir un droit avec l’accord des États. Les conventions fixent les limites d’un espace, à l’intérieur duquel le CICR conserve une certaine liberté d’initiative en s’interdisant de porter un jugement de valeur, car son action est dépendante de la bonne volonté des gouvernements, signataires des conventions.
- Le sansfrontierisme des ONG, françaises en particulier, a rompu radicalement avec cet état d’esprit, il ne méprise pas le droit mais s’en sert et n’accepte de lui aucune contrainte " Indépendant de la diplomatie classique il... ne se porte jamais si bien que là où elle est mise à mal. Il s'apprête à transgresser le droit au nom de la morale et se sert du puissant relai de l’opinion publique " (J.C. Rufin). Car les membres des ONG ne se contentent pas d’agir, ils veulent témoigner ; de ce fait les French Doctors prennent plus ou moins officiellement, parti pour tel ou tel camp, visitent avec prédilection les " hors la loi ", franchissent clandestinement les frontières et ne craignent pas de prendre une part active à la guerilla ou de prendre publiquement position en dénonçant telle ou telle pratique et en désignant les responsables ; ils refusent la neutralité, et admettent simplement l’impartialité.
Sur le terrain il y a eu ainsi en Ex-Yougoslavie jusqu’à 200 ONG... mais on reconnaît surtout les " cinq grands " : CICR, HCR, MSF, OXFAM, LWF.
Ces organisations sont indiscutablement très nombreuses et probablement trop nombreuses ; certaines sont minuscules, d’autres gigantesques.
Les agents sont soit " expatriés ", soit locaux ; tous sont volontaires, recrutés dans un cadre contractuel de durée variable adaptée à la mission. Ils sont médecins, techniciens, infirmiers, auxiliaires médicaux, logisticiens, gestionnaires et administrateurs.
Certes, il arrive que ces médecins de l’impossible soient parfois d’impossibles médecins ! Mais il faut remarquer pour la plupart d’entre eux leur excellent esprit d’humanité, leur technicité de plus en plus grande, souvent leur courage et toujours leur désintéressement. Beaucoup aujourd’hui se tournent vers l’Europe (mission France de MSF et MDM) et le SAMU Social de X. Emmanuelli.Typologie des aides humanitaires dans diverses circonstances
Catastrophes naturelles
Séismes
L’aide internationale, ou plus exactement multinationale au service d’États touchés par une catastrophe naturelle est parfaitement admise et le plus souvent sollicitée par les États eux-mêmes. Pour être efficace elle doit être apportée rapidement mais en règle générale en dépit des efforts diplomatiques et de l’utilisation du transport aérien, les secours n’arrivent qu’au bout de quelques jours. Les leçons avaient été tirées des difficultés d’une aide internationale efficace lors des séismes d’Agadir en 1960 et de Skopje en 1963. La France apporta un soutien important, rapide et spécialisé lors des séismes au Pérou, au Nicaragua, en Algérie, en Italie, au Mexique, en Iraq, en Arménie, en Turquie. Nos détachements ont fait preuve d’un savoir-faire reconnu, surtout lorsqu’ils ont pu, comme en Iran, déployer la chaîne médicale complète, définie et entraînée dans le contexte de la doctrine française de médecine de catastrophe.
Au cours d’un séisme, la pathologie est d’ordre traumatique mais il faut surtout redouter le syndrome d’ensevelissement ou " crush syndrome ". Il faut alors prendre des dispositions pour prévenir et traiter un grand nombre d’insuffisances rénales aiguës.
Autres catastrophes naturelles
Une aide multinationale a été sollicitée par l’Autriche lors des avalanches du Tyrol. La France a aussi aidé le Cameroun en février 1998 pour la prise en charge de brûlés en grand nombre à la suite de la catastrophe de Nsam (accident ferroviaire avec essence enflammée). Plus récemment l’aide française a été apportée aux populations du Honduras et du Nicaragua lors du cyclone Mitch (1998), aujourd’hui au Mozambique.
Fléaux épidémiques
Si la peste épidémique et la variole semblent avoir disparu, d’autres maladies infectieuses restent à l’état endémoépidémique : choléra, méningococcies, affections virales, fièvre jaune, fièvres hémorragiques. En 1974 il fut nécessaire de vacciner toute la ville de Sao-Paolo, près de 3 000 000 d’habitants, contre le méningocoque.
Ces missions différentes dans leur contexte géographique et humain, souvent réalisées par la Bioforce, ont permis de mettre au point des traitements de masse pour les cholériques et surtout d’améliorer les techniques de vaccination d’une population.
Les famines
Elles ont jalonné l’histoire de l’humanité et pour nous en tenir aux deux siècles derniers, il nous faut énumérer les famines : d’Irlande (1846-1849), du Bengale (1873-1874), des Indes (en 1877), de la Russie tsariste (en 1891), de la Russie soviétique sous Lénine (1921-1923) et sous Staline (1932-1933), de Chine sous différents régimes (1876-1879, 1921-1922) et à nouveau de 1957 à 1961; plus près de nous du Biafra (1967-1968), du Bangladesh (1974), du Cambodge (1979-1980), d’Éthiopie (1973 et 1984) et surtout de Somalie (1992), du Soudan (1988, 1994 et depuis 1998), de la Corée du Nord depuis 1996.
Ces famines ont des causes le plus souvent multiples et intriquées et d’abord épisodiques et climatiques : sécheresse prolongée, hiver trop prolongé, cyclones, inondations ; maladie des végétaux atteignant en Irlande la pomme-de-terre (champignon phytophthora infestans). On trouve aussi souvent les inconvénients de la monoculture, installée ou imposée, le remplacement des plantes vivrières par les plantes industrielles, les procédés agricoles archaïques, l’emploi des semences pour la subsistance...
Mais les facteurs les plus importants qui, sans créer toujours la famine, l’aggravent ou la pérennisent sont d’ordre démographique, économique et politique, ce sont les facteurs structurels : augmentation continue et souvent récente de la population, loyers agricoles élevés, dogme du laisser-faire et maintien de l’exportation, non-constitution ou épuisement des réserves, conséquence imprévue de la suppression du servage en Russie ; collectivisation des terres en URSS ; érosion facilitée par le déboisement et échec des communes populaires en Chine ; politique de collectivisation des populations et de " villagisation " en Éthiopie, et bien entendu, instabilité politique, guerres tribales ou guérillas.
Les conséquences humaines sont réellement catastrophiques et durables : décès dus à la faim et aussi au froid, ou aux maladies qui surviennent volontiers sur des organismes débilités . Ces famines ont entraîné des déséquilibres économiques et démographiques durables, ainsi en Irlande le départ d’un million d’Irlandais pendant la famine et d’un autre en 1850.
Lutter contre une famine nécessite évidemment de procurer une nourriture suffisante aux populations ; la distribution se faisait dans les soupes populaires en Irlande et se fait aujourd’hui de façon plus scientifique dans les centres qualifiés de récupération nutritionnelle. Encore faut-il apporter une alimentation à laquelle cette population est habituée et sous une forme utilisable, (farine s’il n’y a pas de moulins) et donner aux enfants un supplément protidique.
La responsabilité des États et des gouvernements est immense quand ils effectuent ou non des achats de vivres ; quand ils sollicitent l’aide internationale avec des arrière-pensées politiques, quand ils l’autorisent sous conditions ou la détournent.
Déplacement de populations
Depuis l’Exode biblique, on connaît dans l’histoire les migrations forcées sous la pression des envahisseurs ou pour des raisons climatiques, alimentaires, religieuses ou politiques.
L’horrible affaire des boat-people attire l’attention entre 1975 et 1986 sur les déplacements de populations vietnamiennes fuyant une situation politique et économique intolérable, dans des bateaux de fortune, toujours surchargés. Pour beaucoup il s’agira d’un " voyage au bout de la nuit " et de l’horreur. Nombreux sont les bateaux qui furent coulés par les pillards en Mer de Chine, après que leur passagers aient été violés, volés, rançonnés, enlevés, torturés ou tués. A leur arrivée en Malaisie ou aux Philippines, leur malheur ne prenait pas fin car les réfugiés étaient groupés dans des camps le plus souvent fermés où les gangs faisaient la loi. En 1978, le Hai-Hong affrété par les Chinois pour transporter un grand nombre de Sino-Vietnamiens, chargé jusqu’aux cheminées d’une foule considérable, fut bloqué au large des côtes par les autorités de Malaisie. On s’émut en Occident, surtout à Saint-Germain-des-Prés... et on stigmatisa le gouvernement malais de laisser le bateau grouillant dans la chaleur humide, la crasse, la soif, la faim et la promiscuité. On clama " c’est la bateau de la honte " et comme on cherche toujours des analogies, " c’est un retour à l’Exodus " mais les autorités malaises répliquèrent " nous ferons débarquer ceux que l’Occident prendra " finalement on mit les gens en attente sur deux îlots où 60% furent encore victimes des pirates.
Ce fût aussi l’incroyable migration forcée en 1984 des Éthiopiens du Nord au Sud présenté comme un Eden, en fait marécageux et insalubre, en tout cas sans infrastructures d’accueil et dont les populations locales étaient hostiles aux arrivants.
En 1992, conséquence de la guerre du Golfe 2 000 000 de Kurdes s’engouffrèrent sur les routes, refoulés par les Turcs ; ils furent maintenus à flanc de montagnes dans des " camps " encombrés et surchargés dont l’hygiène était déplorable.
Puis ce sont en 1997, les déplacements, dans les deux sens de Rwandais Hutus vers l’Est du Zaïre et leur apparent retour partiel et d’interprétation discutable. On estime qu’il y eut dans la zone de Goma 1 200 000 de " réfugiés " le pire n’était pas encore arrivé, les réfugiés Hutus parmi lesquels subsistaient des miliciens furent contraints au départ par les Tutsis zaïrois, et leurs alliés. Les " escadrons de la mort " firent des opérations coup de poing, puis l’armée intervint en représailles ; on força les populations à quitter les camps en les filtrant ; on les laissa s’engager dans la forêt où elles disparurent.
Tous ces exodes peuvent encore être aggravés par des bombardements, ou par les conditions de transport .
L’effet majeur est donc l’augmentation du nombre de personnes réfugiées ou déplacées, 500 000 avant 1939, 2 500 000 en 1970, 17 200 000 en 1990 et 26 000 000 en 1996.
Ces populations nécessitent des mesures d’aide au déplacement, à l’hébergement, à la survie alimentaire, la sécurité, la protection juridique, la santé et secondairement la réhabilitation
Toutes ces catastrophes de société posent d’abord celui des camps ou centres de regroupement constitués plus ou moins spontanément ou sur décision des autorités des pays d’accueil, ou encore à l’initiative de l’Aide Internationale : écoles surpeuplées du Biafra, Ilot de Poulo-Bidong pour les boat people, camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise , camps éthiopiens, camps de kurdes parqués sur la frontière Iraq-Turquie, camps rwandais à la frontière zaïroise (1994), au Burundi et au Congo-Brazaville.
Au Kosovo, les camps d’accueil montés à grands frais par chacune des armées, n’ont abrité que peu de personnes.
Les opérations de guerre
Il s’agit de conflits dits de faible intensité, conflits ethniques, guerres tribales, guerres dites d’indépendance ou de libération, guérillas criminalisées, mafias transnationales, conflits souvent " acéphales, protéiformes et scissipares " (Bayart). Ce sont ces conflits qui sévissent ou ont sévi en Amérique Centrale, dans le Sud-Est asiatique, au Proche Orient, et surtout en Afrique : Corne de l’Afrique ou région des Grands Lacs, ainsi qu’en Angola, Mozambique, Nigeria, Liberia, Sierra Léone, Congo...
Les conflits ne sont pas plus sanglants que ceux qui les ont précédés mais comme il existe une plus grande sensibilité à la thématique des droits de l’homme, on y attache plus d’importance, tout en voulant n’y voir que les manifestations de l’irrationnel. C’est l’affaiblissement des États qui conduit à l’explosion de violence et à l’intervention d’acteurs nouveaux, publics ou privés. L’affrontement entre États ou entre État et un mouvement d’opposition armée n’obéit plus aux schémas traditionnels ; il se crée des réseaux de plus en plus atypiques, sans parler des filières criminelles, des réseaux de soutien et des diasporas.
La typologie des missions humanitaires peut concerner d’abord l’évacuation des ressortissants nationaux ou bi-nationaux.
Il s’agit surtout d’aide humanitaire (soins et assistance). L’action médicale, ou plus exactement sanitaire est alors celle du dispensaire de brousse, de l’infirmerie, ou de l’hôpital de campagne ; elle est médicale et chirurgicale, souvent obstétricale, pédiatrique et psychiatrique.
L’aide humanitaire pose surtout le problème de son acheminement par ponts aériens, par voie maritime, ou par voie terrestre, du parachutage, de la protection des secours, du non-détournement de l’aide, de l’établissement de zones protégées, de couloirs de sécurité ou couloirs alimentaires, des trèves et cessez-le-feu.
Une autre forme d’aide est de tenter de restructurer les sociétés bouleversées, de renouer des relations, des échanges commerciaux à minima et de nouvelles structures sociales. Il faut surtout chercher à éviter de créer une dépendance trop absolue et durable.
Il faut enfin surtout éviter que l’aide fournie ne conduise à l’exacerbation ou à la prolongation du conflit par détournements directs ou non, des secours (vols, prélèvements) ou par diverses manipulations.
Il faut reconnaître que l’assistance humanitaire est devenue la réponse favorite de l’Occident à ces crises plus que l’aide au développement ou la politique de prévention des conflits.
Médias et aide humanitaire - Exigences d’une éthique de l’information.
L’aide humanitaire forme avec les médias " un couple aussi problématique qu’inséparable (A. Destexhe) et " l’emballement humanitaire participe à ce nouveau temps de foi cathodique " (Régis Debray). C’est en Crimée que les correspondants de guerre et l’humanitaire se retrouvèrent complices pour la première fois. Mais les images choc furent celles du Biafra , puis d’Éthiopie. Le reportage du 23.10.1984, à la BBC, sur la province de Wollo, fit le tour du monde en images et fut repris par 425 télévisions. Il provoqua un véritable électrochoc et déclencha un mouvement de solidarité sans précédent. Phénomène de société à l’échelon mondial, le concert rock organisé par Bob Geldorf rassembla une quarantaine de stars de la pop music et enregistra un disque vendu à 6 000 000 d’exemplaires. Le 15 juillet 1985, 500 millions de téléviseurs transmirent le double concert, " nourrissez le monde " de Philadelphie et de Wembley. Un milliard de spectateurs assistèrent au concert dans plus de cent pays et le disque se vendit à 16 millions d’exemplaires. Bob Geldorf qui avait su marier rock et famine, était couronné l’homme de l’année.
Ce rapport médias - humanitaire est un phénomène de société, complexe. L’image devient le support d’une sorte de conscience mondiale. Les images transmises sont celles qui créent l’émotion et sollicitent la générosité des donateurs. La victime devient le seul repère identifiable de l’événement que l’on veut projeter sur la scène mondiale ; et c’est la nature même du message qui est modifiée. Une véritable dramaturgie télévisée de l’humanitaire apparaît avec ses personnages emblématiques et d’abord toujours le trio secouriste-victime-journaliste (R. Brauman). Le message véhiculant l’émotion a ses règles qui peuvent comporter un certain degré ou un degré certain de manipulation.
Les grands spectacles rassembleurs sont ceux dont le protocole compassionnel permet le consensus sentimental médiatico-humanitaire. Quatre conditions sont nécessaires mais non suffisantes. Il faut que le robinet à images soit ouvert quotidiennement, permettant d’obtenir par un effet cumulatif de mobilisation générale, un événement ne valant que par l’indice d’écoute qu’il est susceptible de provoquer, c’est la loi du tapage maximum bien connue de certains.
Il faut que le phénomène soit isolé, sans concurrence ; s’il en existe un autre il faut soigneusement le passer sous silence et l’effet d’éviction se prolonge plusieurs mois, c’est la phase réfractaire. Il faut la médiation d’un acteur pour authentifier la victime et aussi identifier les bourreaux. Il ne faut créer des émotions que si l’on est en mesure de les apaiser, en apparence tout au moins ; les images sanglantes ne peuvent durer que si on les complète par des scènes apaisantes soulageant la souffrance.
Toute cette convention médiatique et aussi ce vedettariat est d’abord un appel à la générosité car sans notoriété pas de don, sans argent pas d’action et nous ajouterions, sans malice à l’égard du CICR, sans argent point de Suisse.
Trois déformations sont possibles - transformation des récits en divertissements simples, accrocheurs, faciles à comprendre, recours aux fictions et aux simplifications - les bons, les méchants, les victimes, les coupables et même parmi les victimes, les innocents et les bourreaux, qui doivent le demeurer même si d’aventure ils deviennent victimes à leur tour... - transformation d’un récit politique en spectacle humanitaire où l’aspect purement visuel cache la réflexion sur les conflits - erreur de synecdoque qui prend la partie pour le tout ; nous compatissons avec une victime particulière, sans chercher à comprendre pourquoi elle est devenue victime.
Il faut cependant souligner que de grandes interventions humanitaires ont été mises en oeuvre en dehors de toute médiatisation (Mozambique, Angola).
Conditions d’intervention et aide humanitaire
(Politique, diplomatie, intervention militaire)
L’attitude des États à l’égard de l’aide internationale officielle et privée dépend beaucoup des circonstances.
En cas de catastrophe naturelle, l’aide est habituellement sollicitée ou acceptée surtout s’il s’agit d’équipes spécialisées susceptibles d’aider ou de suppléer les moyens locaux détruits, submergés ou dépassés. Si la Russie accepta l’aide pour l’Arménie en 1988 , le Japon ne fit aucune demande pour Kobé et la Turquie, pour des raisons politiques la jugea, si l’on en croit la presse (et Le Monde en particulier), au bout de quelques jours, " inutile, superflue, indésirable ". La réalité qui nous fut rapportée par nos équipes fut en fait très différente.
Les difficultés les plus grandes surviennent lors des conflits de faible intensité entraînant son cortège de famines et de réfugiés. L’aide officielle ne peut être fournie par un État qu’aux États mais une aide indirecte peut être apportée aux guérillas et divers mouvements d’opposition. L’aide humanitaire est alors suspectée et accusée de véhiculer une aide armée.
Les organisations internationales ONU et CICR n’interviennent qu’en fonction d’une décision de leurs instances et en application de telles conventions ou dispositions souvent limitées par les États bénéficiaires au nom en particulier de la sécurité.
Les ONG interviennent de leur propre initiative s’exposant avec courage et panache, frisant aussi parfois la bravade et la provocation, à des risques personnels ou à celui de l’expulsion et dans certaines circonstances sont amenés à prendre la décision de quitter le pays . La sécurité des équipes d’aide humanitaire est un problème important rappelé dans une réunion récente publique du Conseil de Sécurité. Le CICR, le HCR et les ONG sont des cibles de choix pour ceux pour qui " la meilleure façon de faire parler de soi n’est plus de protéger les humanitaires mais de les tuer ". De plus, les moyens techniques déployés suscitent des convoitises. De 1992 à 2000, 194 civils, dont 41 expatriés sont morts assassinés.
L’action humanitaire représente un outil ou un moyen de pression utilisé tour à tour pour renforcer ou affaiblir les États et les mouvements armés en raison de son effet " projecteur ". La stratégie " victimaire " est un atout majeur dans la légitimité des mouvements armés et ceux qui peuvent mettre en oeuvre l’action humanitaire font l’objet de pressions et à leur tour influencent les prises de décisions.
B. Boutros Ghali a parlé de " diplomatie humanitaire " les ONG sont en effet présentes à titre officieux auprès des organisations étatiques internationales ; elles ont participé à des conférences internationales et pu parfois servir de relais diplomatique parallèle, ainsi la communauté San Egidio au Mozambique. Le CICR a pour sa part une grande habitude de la diplomatie. Il peut être amené à se substituer à un " État " disparu et dispose du droit de remontrance.
On peut distinguer un peu schématiquement des interventions purement humanitaires, des interventions politico-humanitaires qui sont les plus habituelles où l’aide est assortie de conditions négociées et changeantes ; enfin, des interventions militaro-humanitaires où l’aide humanitaire nécessite une protection, la couverture d’une zone dite de sécurité (opération Turquoise au Rwanda) ou d’un couloir d’accès (Sarajevo).
Elles sont à distinguer elles-mêmes des interventions purement militaires destinées à protéger une population (Liban, 1860), des opérations de sauvetage-rapatriement des ressortissants nationaux, des opérations dite de maintien de la paix ou de rétablissement de la paix et qui peuvent comporter à leur suite, ce qui est souvent très discutable, un volet humanitaire (en Iraq, opération Provide Comfort, en Somalie, opération Restore Hope, au Kosovo enfin).
Toutes ces opérations s’exposent à la critique dans leur principe, leur déroulement, leurs résultats. Il n’est pas davantage possible, semble-t-il, de parler de guerre humanitaire que de balle humanitaire et il faut bien reconnaître que les opérations militaires dites humanitaires ne sont en fait que des opérations de guerre comme l’a très bien expliqué Pierre Messmer.
Le droit humanitaire international, modifications récentes.
Le droit humanitaire international souligne la nécessité de respecter et de protéger la personne humaine lors des conflits armés ; évolution du jus in bello, il s’appuie sur les Conventions de Genève et les résolutions des Nations Unies.
Les premières conventions ont concerné la protection des blessés de guerre, des prisonniers de guerre, les services de santé. Elles ont été complétées par une quatrième convention (12.8.1949), puis par un Protocole N°2 (18.6.1997), qui introduisirent la protection des populations civiles lors des conflits armés traditionnels et aussi des conflits non internationaux (zones et localités sanitaires, zones de sécurité pour certaines catégories de populations civiles particulièrement vulnérables, protection des hôpitaux civils, libre passage des médicaments, protection de l’enfance). Il fut très difficile d’obtenir un accord des différents pays pour lesquels très souvent les civils s’identifient aux rebelles hostiles à l’ordre établi.
Des dispositions très précises concernent la protection des individus contre l’arbitraire : tous ont droit au respect de leur personne, doivent être traités avec humanité et protégés en tout lieu contre tout acte de violence : sévices corporels, meurtres, tortures, mutilations, peines collectives, pillages, représailles, prise d’otages, actes de terrorisme, esclavage, déportations. La population civile doit être protégée contre les dangers résultant d’opérations militaires et s’y ajoutent des dispositions concernant la protection des biens indispensables à la survie de la population, la protection des ouvrages et installations dangereuses : barrages, digues, centrales, des biens culturels et des lieux du culte, l’interdiction des déplacements forcés, sauf dans le cas où la sécurité des personnes l’exige.
Le Protocole N° 2 de 1977 ne prend aucune position concernant la légitimité d’un soulèvement et exclut de ses dispositions les troubles intérieurs, émeutes et actes de violence isolés où la protection des droits de l’individu relève des Droits de l’Homme et incombe à la seule responsabilité des autorités, mais où l’intervention de la Croix-Rouge demeure possible, basée sur ses traditions et son autorité morale .
A ces dispositions il faut ajouter les décisions des Nations Unies et du Conseil de Sécurité concernant l’accès aux victimes (résolution 43.131), le libre passage, les couloirs humanitaires (Déclaration 688 du 5.4.91) les zones protégées (résolutions 819 du 16.4.1993 et 824 du 6.5.1993) et les zones humanitaires sûres (résolution 929 du 22-6-94).
Il s’agit là de modifications importantes du droit international étudiées dans un colloque organisé par Roland Drago et qui participent selon René-Jean Dupuis au droit institutionnel, toujours en devenir et résultant de l’affrontement de deux réalités politico-juridiques, la société internationale et les États nations.
Ces dispositions nouvelles préparées depuis longtemps, attendues le plus souvent, ont été revendiquées par les partisans souvent brillants du " droit d’ingérence " et plus spécialement par son porte-parole le plus éloquent, le doyen Mario Beatti qui se veut dans le sillage de René Cassin et proclame : " les humanitaires ont précédé le droit ".
Si l’ingérence se définit comme une intrusion active dans le domaine d’autrui, il faut bien reconnaître que l’ingérence politique au nom de valeurs supérieures est ancienne et sans remonter aux croisades, se retrouve souvent dans l’histoire des XIXème et XXème siècles. L’intervention la plus réussie, sans doute fut celle de la protection des chrétiens maronites par Napoléon III au Liban en 1860. Cette ingérence purement altruiste, de motivation désintéressée, permettait d’invoquer la raison d’humanité comme cause d’intervention légitime ; elle fut reprise pour l’intervention en Chine en 1901. Plusieurs juristes se sont fait les théoriciens de ce nouveau droit (Rolin-Jaecquemyns, Arntz et surtout Georges Scelle et Antoine Rougier). Mais l’ingérence d’une puissance est une expression de force et peut être considérée comme le retour de la politique de la canonnière ; elle se dissocie mal de la justification qui la transcende et la métamorphose en droit. Celui qui la subit la considère rarement comme un bien même si elle est parfois souhaitée par le gouvernement en place ou une minorité opprimée. Ceci explique l’attitude habituelle des pays autrefois colonisés qui repoussent toute idée d’ingérence (Algérie).
Il pourrait dans une certaine mesure être relié à la fameuse doctrine de la juste guerre défendue par Hugo Grotius dès 1625 (Jus ad bellum) et d’autres, et il a reçu récemment l’approbation du Vatican.
Au lieu de célébrer de façon un peu excessive " l’idée française du droit d’ingérence ", on aurait mieux fait de parler de nouvelles dispositions du droit international humanitaire concernant la protection des populations civiles et simplement le droit d’intervention pour raison d’humanité.
Il n’en reste pas moins que cette expression reste lourde d’ambiguïtés et certains pensent qu’elle est aberrante, à la limite inacceptable.
MSF considère maintenant d’ailleurs ce droit comme un slogan ambiguë et se plaint de la confusion de l’aide humanitaire et de l’action militaire la précédant ou l’appuyant.
Ce nouveau droit justifiant l’intervention armée selon diverses modalités est surtout en opposition avec la conception westphalienne du respect de la souveraineté des États, pierre angulaire du système international (paragraphe 7 de l’article 2 de la Charte).
Cependant il faut souligner que la souveraineté devrait cesser d’être un simple pouvoir pour devenir une responsabilité. Bouthros-Bouthros Ghali a pu écrire " la souveraineté absolue et exclusive n’est pas de mise, si la pratique, a jamais égalé la théorie " et Kofi Annan, son successeur, estime que " la souveraineté des États au sens le plus fondamental doit être redéfinie et notamment par les forces de la mondialisation et de la coopération internationale. On s’accorde à voir en eux des instruments au service de leurs peuples et non le contraire ".
Il faut alors en particulier dans le cas de violations massives, systématiques et confirmées des Droits de l’Homme substituer à l’intérêt national strict celui de l’intérêt collectif, le bien commun, difficile parfois à définir, il est vrai mais qui devrait être le seul objectif du Conseil de Sécurité. Enfin, si l’intervention militaire est tout à fait nécessaire, l’organe chargé d’autoriser l’usage de la force doit avoir les moyens de sa mission (Casques bleus ou Forces nationales ou multinationales ayant reçu un mandat de la Communauté internationale).
L’aide humanitaire aujourd’hui, quelques réflexions sur la situation actuelle et l’évolution prévisible et surtout souhaitable
Avant de s’interroger sur la " crise " de l’humanitaire, il faut d’abord souligner ses aspects positifs : indiscutable perfectionnement et montée en puissance des moyens humains, techniques et logistiques, beaux témoignages de solidarité planétaire. De plus, l’intervention généreuse et parfois turbulente de certaines ONG a fait bouger et progresser " la vieille dame de Genève ".
Cette nouvelle forme d’engagement s’est développée dès lors que l’idéologie politique perdait de son pouvoir. Dans le double contexte de la " révolution des capacités individuelles " et de l’érosion relative du pouvoir d’État, les associations produisent de l’information et s’organisent pour l’action, là où jusqu’à présent il n’y avait que la seule intervention politique .
Ceci ne doit pas faire disparaître cependant le rôle des États, pourvoyeurs d’aide humanitaire. Ils ne peuvent, en effet, ignorer la nécessité d’une aide, ils disposent souvent de moyens en propre. En dehors des financements directs ou par l’intermédiaire de l’ONU ou de la CEE (Echo) ils peuvent jouer un rôle utile de coordination administrative et de logistique opérationnelle. Les cellules de crise des ministères peuvent jouer un rôle très utile en relation avec les sièges-épicentres des ONG. Les relais diplomatiques des ambassades doivent ou devraient être sensibilisés à ces problèmes : connaissances des risques potentiels et de la vulnérabilité des populations, réseaux d’informateurs... Si un ministère spécialisé ne semble pas nécessaire, la culture du désastre et de l’humanitaire est indispensable dans tous les services.
Il est regrettable que sous la pression des ONG très introduites dans les milieux gouvernementaux et désireuses de justifier la manne institutionnelle et privée, les formations d’assistance humanitaire les plus officielles (Service de santé des armées, Sécurité civile, surtout) soient comme oubliées et exclues des missions qu’elles accomplissaient autrefois seules ou presque seules et pour lesquelles elles disposent de moyens importants et d’une compétence indiscutable qui pourrait cependant s’émousser si elle n’était plus entretenue par des " sorties ", c’est-à-dire des missions régulières.
La contribution de l’armée ne doit pas être systématiquement sollicitée, mais elle ne doit pas non plus être exclue totalement de principe, même si l’on doit dénoncer dans le " flirt prolongé entre le militaire et l’humanitaire " une sorte de mélange des genres difficilement conciliables. Elle peut être irremplaçable pour la protection, le transport, dans les opérations lourdes. Elle est, comme l’a noté Richoufftz, un multiplicateur d’efficacité et un facteur de politique d’influence non négligeable dans certaines circonstances. Il ne faut pas cependant confondre le soutien sanitaire des forces avec les possibilités humanitaires du seul service de santé.
Il est normal que les ONG " sérieuses " se rappellent à l’attention des donateurs et de l’opinion en faisant état de leurs actions et des résultats obtenus. On a parlé de " grand bazar de l’humanitaire " et même du " magazine humanitaire ". Est-il trop tard pour demander que l’on modère cet " humanitaire spectacle ", que l’on cherche à expliquer, à faire comprendre la face cachée des drames, que l’on privilégie l’action par rapport à la scénarisation ?
Il convient surtout que les moyens soient adaptés aux situations envisagées et d’abord à l’urgence - qu’ils soient engagés après l’envoi d’observateurs-évaluateurs en rapport avec l’épicentre de l’organisation et ses experts. Après évaluation de l’importance et de la gravité de la situation et appréciation si possible des réalités socio-politiques de la zone touchée, l’engagement doit se faire selon des procédures tactiques souples, bien planifiées, des techniques éprouvées, soutenues par l’engagement d’une logistique sans faille.
Il faut éviter autant que faire se peut, l’engagement protéiforme et morcelé, comme l’engagement presse-bouton, sans réflexion. Il faut veiller à la coordination des différents moyens engagés ou susceptibles de l’être Il faut poursuivre patiemment un effort de préparation et de formation de tous les acteurs, responsables et exécutants. Il faut enfin que l’action puisse durer si nécessaire et ne pas se limiter à la situation déclarée urgente.
Une convention intégrée au droit humanitaire international devrait préciser les droits et les devoirs des ONG, leurs rapports avec les États et organisations internationales, les conditions d’intervention et leur protection éventuelle, tout en garantissant leur identité et leur indépendance .
Les principes du CICR ne devraient pas être remis en question , même s’il s’agit d’un idéal susceptible dans un souci d’efficacité de subir des adaptations sur le terrain. Tous les intervenants humanitaires doivent être soucieux de neutralité, d’impartialité et de non discrimination des victimes. Ils doivent avoir accès libre et facile aux victimes, pouvoir communiquer librement et contrôler l’aide apportée. Ils peuvent également collecter des renseignements, les communiquer en y joignant un avis, éventuellement pressant, aux autorités nationales et internationales. Mais ils devraient surtout s’ils appartiennent au monde médical, observer une certaine discrétion, un devoir de réserve, en particulier à chaud et sur le terrain. Ils devraient renoncer aux témoignages spectaculaires et vengeurs, aux conséquences parfois aggravantes, aux attitudes unilatérales outragées et à la satisfaction tapageuse de ceux qui en dernière analyse se sont autodécerné ces mandats de secours.
Il serait souhaitable de bien distinguer deux sens de l’aide humanitaire, - d’une part l’assistance aux victimes, en veillant à ce qu’une protection et une collaboration de l’État ne vienne pas en compromettre l’impartialité - d’autre part le combat de nature politique et morale de défense des Droits de l’Homme ou d’opposition aux gouvernements coupables de crime contre l’humanité ou de politique inhumaine à condition qu’ils soient formellement établis.
Mais cette distinction restera souvent un peu théorique car il y a une grande diversité de situations, des cas normaux aux cas extrêmes. Les décisions d’intervention et les solutions elles-mêmes diverses, participent d’un " processus non intentionné, symbolique et financier plus que strictement politique et essentiellement déterminé par des interactions complexes entre médias, opinions publiques, bailleurs de fonds, fonctionnaires d’État et d’organisations internationales, ONG enfin, ayant souvent leur propre logique comparable à des logiques d’entreprise " (R. Jean). C’est en ce sens qu’il faut reconnaître avec pragmatisme qu’il n’y a pas d’aide humanitaire totalement indépendante et que si Xavier Emmanuelli pense qu’il ne peut y avoir de politique de l’humanitaire, l’aide humanitaire pose très souvent des problèmes politiques...
Il faut éviter de se contenter du seul " humanitaire d’État ", que certains redoutent ou condamnent, comme d’une " surenchère humanitaire ", " joker " ou " alibi " d’une " inertie diplomatique ".
Les États et la Communauté Internationale doivent appliquer le droit humanitaire, le respecter et le faire respecter.
Les crises humanitaires complexes nécessitent - " des solutions synergiques et interdépendantes, intégrant des considérations morales mûrement réfléchies " (R. Dallaire). N’hésitons pas à rappeler avec Pascal que " tout ce qui est juste soit fort et que tout ce qui est fort soit juste... "
Il faut malgré tout que l’aide humanitaire et la médecine dite humanitaire surmontent une crise de croissance pour les uns, une crise d’identité pour les autres .
Il faut certainement lutter contre les dérives possibles (humanitaire placebo, humanitaire alibi), dépister les pièges et les dérives, résoudre aussi bien que possible les dilemmes, en tout cas les connaître, traquer les " prédateurs ", stigmatisés par X. Emmanuelli ; ne pas se laisser prendre à " l’illusion humanitaire " comme le rappelle Bernard Debré.
Si l’Humanitaire est au " défi " et connaît des contradictions il se doit d’être lucide. Les organisations humanitaires ne peuvent que traiter une partie des conséquences des catastrophes humaines. Leurs motivations sont admirables et parfois ambiguës. Il est néfaste de faire croire que l’on peut seulement secourir toutes les populations en détresse sans s’inquiéter des causes et conditions de leurs souffrances.
On ne peut que souhaiter la généralisation, le perfectionnement et l’application du droit humanitaire international pour tous les États, s’appliquant erga omnes, mais d’abord subordonné au consentement et à la ratification des parties. Ce n’est d’ailleurs que l’expression la plus élaborée des droits des gens, des usages établis entre les nations civilisées, en fonction des lois de l’humanité et de la morale, comme des exigences de la conscience publique (actio popularis).
Les principes de la charité, même et surtout lorsqu’elle est collective, mêlés à la fraternité de la République et à la solidarité humaine ne doivent pas être reniés. Nous devons associer dans le souvenir saints religieux tels Saint Charles Borromée et Saint Vincent de Paul, et " saints laïques " surtout protestants, tels Henry Dunant ou Albert Schweitzer, sans oublier les médecins militaires français du corps colonial tel Eugène Jamot qui voulait " réveiller l’Afrique ".
L’aide concerne tous les hommes souffrants et elle interdit en principe à ceux qui l’apportent de porter des jugements de valeur ou des condamnations comme de prendre position publique sur les causes d’un conflit. Comme l’a dit Emma Bonnino, " ce n’est pas le rôle du pompier qui éteint l’incendie d’arrêter le pyromane ou de reconstruire la maison ".Ce sont les politiques informés de façon aussi précise et objective que possible qui doivent prendre leurs responsabilités en application du droit international humanitaire. L’humanitaire est un comportement propre à l’homme, c’est le souci et le respect de l’autre (X. Emmanuelli dans le sillage de Levinas et de Ricoeur) ; il suppose générosité, mansuétude, indulgence, bienveillance. Il serait regrettable que les progrès de la technique fassent reculer l’esprit de gratuité, de dévouement, de générosité et d’universalité.
Il faut éviter l’intrusion du politique dans ce domaine spécifique, ce qui ne doit pas empêcher des rencontres et une collaboration qui sont possibles, souhaitables, nécessaires.
Rendons aux acteurs de l’action humanitaire ce qu’ils ont apporté et peuvent faire demain et aux États et aux organisations internationales ce qu’ils doivent à leurs populations et à l’Humanité.

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