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Raymond-François LE BRIS
Le Réforme de l'ÉNA er réforme de l'État
Cette communication se situe au moment où lÉNA sengage dans une réforme substantielle et où lÉtat réaffirme sa volonté de changement. Les mesures arrêtées par le Comité Interministériel à la Réforme de lÉtat du 13 juillet 1999 lattestent : mise en place dun programme dévaluation interministérielle des politiques publiques, mise en place du projet territorial assurant cohérence et efficacité à laction de lÉtat définie localement (dans le département ou la région). La modernisation de ladministration territoriale, et des administrations centrales, notamment celles de la défense et des finances sinscrivent dans ce vaste chantier de rénovation.
Réforme de lÉna, réforme de lÉtat. Lassociation de ces deux termes traduit demblée le lien fort qui existe dans notre pays entre lÉcole elle-même et lorganisation des pouvoirs publics.
Lien excessif qui débite souvent lÉna de tous les dysfonctionnements des pouvoirs publics. Même si le haut encadrement supérieur - 6 000 fonctionnaires - est composé pour moitié environ dagents non issus de lÉna.
Lien injuste puisque seuls sont décomptés les dysfonctionnements et rarement créditées les qualités des administrateurs français : compétence, honnêteté, sens du service de lÉtat.
Ce lien presque consubstantiel entre lÉcole et lÉtat trouve sa source dans notre histoire. Si lon considère en effet les grands mouvements qui ont pu marquer lorganisation de lÉtat au cours des deux derniers siècles, à une réforme de lorganisation des pouvoirs publics en France sest le plus souvent trouvée associée la création dune école. Le XVIIIème siècle en donne lillustration comme en témoigne la création de lAcadémie politique du Marquis de Torcy (1712-1719), suivie plus tard de celles de lÉcole des Ponts et chaussées en 1747 et de lÉcole des Mines en 1783. La Révolution fut aussi fertile en création de grandes Écoles : Polytechnique, le Conservatoire national des arts et métiers, lÉcole normale supérieure. On peut encore évoquer lÉcole diplomatique fondée par Talleyrand de 1794 à 1830. Le XIXème siècle, toujours dans la même logique, voit la mise en place de lauditorat du Conseil dÉtat en 1804 qui est une préparation généraliste et pratique à toutes les fonctions administratives supérieures, et qui fut supprimé en 1814. De multiples projets foisonnent parmi lesquels va prendre forme en 1848, celui dHippolyte Carnot qui institue la première Éna de notre histoire et prévoit le recrutement de jeunes élèves entre 18 et 22 ans ; mais élitiste, quoique assurant une scolarité gratuite, cette expérience fut de courte durée : Louis-Napoléon Bonaparte en obtint la fermeture.
Avec la création de lÉcole libre des sciences politiques en 1870 par Émile Boutmy se met en place un dispositif de formation qui va perdurer jusquen 1945. En 1881, Jules Ferry tente, mais en vain, la nationalisation de cette école. En 1936, le Sénat refuse le projet de Jean Zay de créer une École dadministration du premier degré et un Centre des hautes études administratives pour les grands corps. Enfin, une ordonnance du 9 octobre 1945 met en place lÉcole nationale dadministration.
Ce rapide retour historique montre le lien qui existe dans notre pays entre lorganisation des pouvoirs publics et la création décoles préparant à lexercice de responsabilités dans un État réformé. Cest une situation unique dans le paysage européen où des réformes importantes se sont développées et se développent sans création détablissements de formation appropriée que ce soit en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie, en Espagne ou encore, outre-Atlantique, aux États-Unis et au Canada.
Cette réalité sociale et historique charge dune dimension politique toute réforme de lÉna puisquelle est supposée accompagner ou précéder une réforme de lÉtat. Cest la première spécificité française .
La seconde tient à la nature de lÉcole : école dadministration générale et interministérielle, école dapplication, enfin école permettant daccéder immédiatement à des fonctions de responsabilité. Dans dautres pays, ces trois caractéristiques existent mais sans être jamais rassemblées en un même établissement.
Cette double spécificité historique et organique donne à la question posée sa double dimension. Dune part celle de la réforme de lÉna et dautre part, celle de la réforme de lÉna accompagnant la réforme de lÉtat.I - Poser la question de la réforme de lÉna, cest répondre à deux interrogations. De quels maux souffre lÉcole ? Comment y répondre ?
De quels maux souffre lÉcole ? Assurément dune " consanguinité " trop grande des élèves quelle accueille. Sagissant notamment du concours externe (concours étudiant), les statistiques révèlent une forte homogénéité qui se traduit par une sur-représentation des candidats nés en Ile de France, un quasi monopole de formation par lInstitut de sciences politiques de Paris et des origines sociales trop peu diversifiées comme en témoigne le pourcentage élevé délèves dont le père est cadre (près de 80% des élèves reçus au concours externe). Origines géographiques.
Tableau 1: Proportion de candidats inscrits et reçus nés en Ile-de-France par rapport au total des inscrits et des reçus aux trois concours dentrée de 1991 à 1998.
Inscrits Reçus
Externes 30% 38,2%
Internes 20,1% 18%
3ème concours 31,5% 54%
Total 30,2% 38%Tableau 2: Proportion de candidats inscrits et reçus résidant en Ile-de-France par rapport au total des inscrits et des reçus aux trois concours dentrée de 1991à 1998
Inscrits Reçus
Externes 54% 89%
Internes 50% 68,2%
3ème concours 58% 73%
Total 54% 79%Origines disciplinaires.Tableau 3 : Proportion de candidats inscrits et reçus diplômés des IEP par rapport au nombre total dinscrits et de reçus aux concours dentrée à lÉNA (de 1991 à 1998).
Inscrits Reçus
Externes 77% 81%
Internes 9,8% 18%
3ème concours 9% 29,2%Origines sociales
Tableau 4 : Proportion délèves issus de parents appartenant à la catégorie " cadres " (de 1991 à 1998).
Externes 82%
Internes 47,8%
3ème concours 66,2%
Total 65,6%
Par ailleurs, la trop grande hétérogénéité des âges au sein dune même promotion (lécart pouvant être dune vingtaine dannées) est un handicap pour des élèves qui suivent une scolarité identique. Tableau 5 : Évolution de la moyenne dâge par concours depuis 1983.Promotions 1983-85 1988-90 1993-95 1998-2000 1999-2001
Concours externe 24,8 24,7 25 25,2 25,7
Concours interne 30,4 33,9 33,7 35,8 34,9
3ème concours 39,8 37 37,8 En outre, les disciplines enseignées sont excessivement diversifiées. On peut déplorer, enfin, le poids excessif du classement sur la formation, la primauté de la formation initiale et linsuffisance de la formation continue . Ajoutons que linternationalisation de la formation à lÉcole demeure encore insuffisante.
Comment y répondre ? Plusieurs réponses ont été apportées, dautres doivent les compléter.
La réforme des concours a pour premier objectif la diversification sociale, disciplinaire et géographique des élèves de lÉna en attirant vers lÉcole des étudiants qui, à ce jour ne se présentent pas ou se présentent peu au concours dentrée de lÉna. La " cible " visée est celle détudiants de toutes disciplines ayant réalisé un excellent parcours académique et, qui, moyennant une préparation de deux ans, dans un centre approprié, peuvent se présenter avec succès aux concours dentrée à lÉna. Certains dentre eux auront la possibilité dobtenir, sur critères sociaux, le bénéfice dune bourse du mérite dun montant annuel élevé délivré en partenariat avec le Ministre de lÉducation nationale : les universités sont en effet , traditionnellement socialement plus ouvertes que les grandes Écoles. Élargir le recrutement à des étudiants issus des universités, cest donc permettre à la fois une plus grande diversité disciplinaire et sociale, et faciliter la féminisation des recrutements.
Cette rénovation des concours saccompagne dune épreuve dite de spécialité permettant au candidat de faire la preuve de son excellence dans la matière de son choix et dune épreuve obligatoire de droit européen. Lentretien de motivation et de personnalité qui vise à tester la curiosité intellectuelle des candidats, leur force conviction, leur aptitude à écouter et à convaincre, est doté dun coefficient renforcé.
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Le projet de réforme de la scolarité par ailleurs sarticule autour de quatre objectifs principaux : la personnalisation et la professionnalisation de la formation, linternationalisation accrue et le développement dune culture de projet et de lévaluation.
La personnalisation des parcours vise à ce que chaque élève puisse retirer le plus grand bénéfice de sa formation à lÉcole ; la mise en place dun entretien dorientation et de projet par lequel la scolarité commence doit y veiller.
La personnalisation des parcours a pour objectif aussi de permettre la valorisation dexpériences antérieures, aussi bien pendant les stages que pendant les études et dautre part dorienter lélève vers des matières à option lui permettant de combler certaines lacunes notamment grâce aux nouvelles techniques dinformation et de communication ou de valoriser des compétences acquises antérieurement, à travers une affectation dans des lieux de stages.
La professionnalisation accrue de la formation repose sur lapprentissage de savoir-faire pratiques et la multiplication des mises en situation. Les épreuves de classement seront diversifiées de telle sorte quelles sanctionnent des aptitudes multiples décrites dans le référentiel de compétences (expertise technique, capacité de jugement et créativité, capacités managériales etc.).
La venue à lÉcole dexperts-consultants et denseignants étrangers comme intervenants ponctuels ou comme directeurs pédagogiques, les échanges avec dautres écoles étrangères et avec dautres administrations, la systématisation des comparaisons internationales grâce à lassociation délèves étrangers à la formation des élèves français et grâce aux enquêtes et rencontres à létranger, permettront dinternationaliser davantage la scolarité.
Le développement dune culture de projet trouvera des applications privilégiées lors de lun des stages effectués par les élèves, et à loccasion du travail de recherche appliquée sur des sujets proposés par les différentes administrations.
Voici esquissés rapidement les grands traits du projet de réforme de lÉcole qui sarticule avec celle de lÉtat.II - Comment faire des élèves de lÉNA des acteurs de la modernisation de lÉtat ?
En faisant de la réforme de ladministration lun des axes majeurs de la scolarité des élèves à lÉNA :
- Par le choix des thèmes de séminaires tout dabord, en demandant aux élèves de réfléchir et de proposer collectivement des solutions sur des sujets dont les administrations souhaitent lapprofondissement dans une perspective de modernisation. Ces thèmes peuvent être relatifs à la création dun service, à lévaluation dune politique ou concerner des études, telles par exemple celle sur les conséquences dans les administrations territoriales de lÉtat, de la globalisation des crédits,
- Par la diversification des intervenants, et en particulier, en faisant appel à des étrangers,
- Par laffectation en stage dans des lieux et auprès dacteurs où la réforme se prépare et sétablit, permettant aux élèves de devenir acteurs de la modernisation de lÉtat ; ainsi, dans la perspective de la présidence française de lUnion européenne de nombreux élèves ont été affectés en 2000 dans les institutions communautaires, dans les ambassades bilatérales et dans les administrations étrangères dEurope,
- Enfin, par lutilisation quotidienne des nouvelles techniques de linformation et de la communication.
Tous ces choix relèvent de la décision de la direction de lÉcole.
LÉcole ne saurait mener seule cette ambitieuse mission. Les administrations utilisatrices sont également concernées.
Celles-ci doivent ainsi proposer aux élèves, dans le cadre dun travail de recherche appliquée, des projets qui, avant de faire lobjet de décisions, doivent être analysées et expertisées. Ce qui suppose quelles passent, en quelque sorte, commande détudes à lÉcole sur les sujets qui, comme je le disais précédemment, méritent dêtre approfondies.
Elles doivent aussi intégrer lidée que la gestion en aval des hauts-fonctionnaires est une question prioritaire : que la mobilité comme la formation continue sont des impératifs nécessaires pour une administration qui se veut moderne. Ce qui entre ici en totale contradiction avec lidée malheureusement trop souvent répandue que les compétences acquises en formation initiale sont valables pour toute la vie.
La Direction de ladministration générale de la Fonction publique a fait des propositions en ce sens , notamment dans le cadre de la réforme de lencadrement supérieur.
Ceci suppose que les conditions de promotion et de suivi aux fonctions dencadrement soient définies par lemployeur et que les candidats puissent être préparés par lÉcole à assumer ces fonctions auxquelles ils aspirent.
Cest cette démarche qui seule permettra à lÉNA de développer une action significative en matière de formation continue.
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