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Emmanuel LE ROY LADURIE
La Bibliothèque a-t-elle besoin de l'État ? La Bibliothèque Nationale depuis l'an 1000
On peut donc faire partir cette analyse de lépoque du roi Charles V, deuxième moitié du XIVème siècle, en une période de relative réanimation économique et politique, très relative et néanmoins effective. Charles V règne sur une France momentanément pacifiée. Cest dautre part un monarque sage, au sens que lAntiquité et les diverses Renaissances médiévales donnaient au mot " sagesse. Il regroupe donc dans la grosse tour du Louvre, dont nous pouvons encore aujourdhui admirer les soubassements dans les bases underground de lactuel musée, il regroupe, disais-je, environ 900 manuscrits, dont lactuelle BN détient en 1999 encore une soixantaine (de ces manuscrits). La perte denviron 800 dentre eux, le reste étant dans dautres collections, sexplique essentiellement par loccurrence de la très grave crise, à la fois économique, politique et militaire, consécutive à la nouvelle phase gravissime de la guerre de Cent Ans, depuis le moment de la folie et ensuite de la mort de Charles VI. Vers 1420-22, cette belle collection datant de feu Charles V est donc dispersée par les soins peu éclairés, en loccurrence du pourtant très cultivé duc de Bedford, commandant des troupes doccupation anglaises à Paris, à la veille de léquipée, ou plus exactement de lépopée, de Jeanne dArc.
Les années 1460, jusquà la décennie 1560, vont donner un nouveau départ à léconomie française et occidentale, ce quon pourrait appeler les Cent Glorieuses. Nous nen avons eu, nous, que Trente, après la Seconde Guerre mondiale, mais en fait cette trentaine-là, sest prolongée beaucoup plus longtemps, dune façon relativement discrète.
Le premier roi des Cent Glorieuses, Louis XI (1461), achète volontiers de beaux manuscrits, dont la collection, assez mince, du reste, est encore aujourdhui conservée rue de Richelieu, mais pas à Tolbiac ou au " site Mitterrand ", comme on dit, puisque le département des manuscrits, effectivement, est resté en rive droite et non pas en rive gauche à Tolbiac. Le fils de Louis XI, Charles VIII, lors des guerres dItalie (1495), ramène de la péninsule des manuscrits enluminés qui vont introduire linfluence de la Renaissance italienne, gréco-romaine, dans lart du manuscrit français, lequel était resté jusqualors, essentiellement fidèle au style gothique, du reste splendide. En outre, Charles VIII, pour la première fois, sintéresse aux livres imprimés, une invention de Gutenberg, qui, en ce qui le concerne, était déjà vieille de quarante ou cinquante ans. La France était un peu en retard, cela arrive. Les collections de Charles VIII que la rue de Richelieu possède toujours témoignent donc de cette double influence, en période, je le répète de vif essor économique ; influence italienne renaissante et, si lon peut dire, gutenbergo-néotypographique. Louis XII, par la suite (1498), oncle et pourtant successeur de Charles VII, toujours au cours de cette période de prospérité de la Renaissance, fait entrer dans sa librairie royale, à lépoque installée à Blois, et depuis lors déménagée à la BN, jusquà nos jours, il fait entrer les belles collections de manuscrits précieux de son père le poète Charles dOrléans ; et dautre part, les ouvrages, non moins précieux, tant manuscrits quimprimés du même acabit, que le monarque Louis a, faut-il dire volés ou prélevés, non plus à Naples comme dans le cas de Charles VIII, mais à Milan, où la logique des guerres dItalie, encore elles, a transporté militairement la présence royale pendant quelques années. Et puis la femme de Louis XII, qui était incidemment la veuve de Charles VIII, Anne de Bretagne est, elle, à lorigine de la fabrication dadmirables manuscrits enluminés, à la fois botaniques et entomologiques que jaurais pu vous faire admirer si le destin ou lâge de la retraite, surtout, ne mavaient pas écarté de la Bibliothèque nationale.
Pour la période suivante, toujours de relative prospérité, on a beaucoup brodé sur le rôle de François Ier, un roi relativement humaniste, certes, contemporain dune expansion économique, elle aussi à peu près continue, on a brodé sur son rôle à propos de lessor originel de la BN, rôle corrélatif de linfluence des humanistes que ce roi protégeait, tels que Guillaume Budé et Lefèvre dÉtaples, etc. Une chose est certaine, François Ier a institué lobligation de lemploi de la langue française (ordonnance de Villers-Cotterêts) dans les actes publics, obligation du reste pas tellement respectée puisque le latin, en fait, est resté capital dans nos publications imprimées. Obligation aussi, en 1537, par une autre ordonnance, à Montpellier, du dépôt légal des livres imprimés, loi contraignante, en principe, qui ne fut pas toujours appliquée, mais qui sera ensuite progressivement au point de départ de laccroissement des collections de notre BN - quarante mille ouvrages entraient ainsi chaque année dans cet établissement vers 1990. Dans lesprit de François Ier, il sagissait à la fois effectivement de conserver des livres, mais aussi de contrôler le protestantisme, alors en plein essor, et de le réprimer. Le règne dHenri II (1547-1559) clôt la dernière décennie des Cent Glorieuses, les années 1550 jusquà la phase biennale 1559-60, et cette période de grande effervescence typographique, de croissance de lindustrie du livre, comme toutes les autres branches de léconomie française à lépoque, cette période de croissance se manifeste également par la commande à des artistes de notre pays ou dautres, dadmirables reliures, lâge dor de notre art national de la reliure se situant, en effet, au cours de cette période, de cette décennie médiane du XVIème siècle, et non pas, comme on pourrait le croire, aux XVIIème et XVIIIème siècle, si brillants quils aient été lun et lautre en termes dhabillage de livres ou de ce quon appelle quelquefois, dune manière assez triviale, en termes de constitution de la " tannerie " de nos collections de belles reliures. En outre, je le disais, puisque nous sommes dans le problème des rapports entre économie, État et culture, la production typographique atteint de véritables sommets au temps dHenri II (1550), même si cest dans un climat assez peu sympathique de persécutions anti-protestantes, qui, à vrai dire, atteignent plutôt, cest hélas les moeurs de lépoque, le petit peuple calviniste, davantage que la noblesse huguenote qui reste, elle, relativement préservée. Par contre, on va assister à un recul de léconomie culturelle, si je puis dire, recul de la production du livre, pendant les guerres de religion, de la production du livre telle quelle est connue par les effectifs des ouvrages de la BN (avec une espèce de vague dépôt légal déjà), un recul de la production du livre pendant le début des guerres de religion, accompagnées elles-mêmes des crises économiques de 1560 à 1595. La Bibliothèque nationale, du reste, pendant cette période difficile, ne dénombre que trois mille volumes sur ces rayonnages, ce qui était peu par comparaison avec les grandes bibliothèques des monastères de lépoque, riches, elles souvent, de dizaines de milliers de volumes, trente mille, cinquante mille livres parfois, dans des bibliothèques comme celles de labbaye de Saint-Germain-des-Prés ou dailleurs.
La période Henri IV-Marie de Médicis, à partir de 1595 quant à la période de bonne conjoncture économique, 1595-1620, est somptueuse en ce qui concerne la production typographique (milliers de livres produits chaque année), donc corrélation culture-économie. Après les Cent Glorieuses de 1460 à 1560, puis les Trente-cinq Piteuses, sinon honteuses, de 1560 à 1595, autrement dit les guerres de religion que je viens dévoquer, nous arrivons à un quart de siècle dessor économique et aussi typographique, de 1595 à 1620, je disais Henri IV et Marie de Médicis. Très belle époque... Marie de Médicis nest pas la sotte absolue quon prétend quelquefois, mais évidemment elle nest pas pour grand-chose dans cette prospérité, elle a quand même eu le mérite, ce qui est essentiel pour un Chef dÉtat, de ne pas sy opposer, à cette prospérité. Très belle époque pour léconomie, voire pour la culture ; et je dirais que je nen veux pas trop à Ravaillac davoir assassiné Henri IV puisque ce roi, vers 1610, alors démangé par une espèce de folie érotico-lubrique, allait se laisser entraîner dans une guerre contre lEspagne, que sa veuve, Marie de Médicis, eut la sagesse déviter. La période suivante, celle de Richelieu (1624), est certes marquée par lémergence de grands chefs-doeuvre littéraires comme Le Cid en 1636. Mais du point de vue de léconomie, de la production, cest moins brillant ; qui plus est, le cardinal-ministre rend beaucoup plus efficaces les processus et la législation de censure, ce qui contribue à faire baisser, pour la première fois depuis des décennies, le flot de la production typographique, beaucoup mieux contrôlée par le pouvoir, beaucoup mieux contrôlée quelle ne létait dans le passé.
En outre, sous Richelieu, on assiste pour la première fois à lexécution, plus exactement à la décapitation dun grand bibliothécaire. Il sagit de lhumaniste De Thou, plus ou moins chef de ce qui tenait lieu de Bibliothèque nationale à lépoque, la Bibliothèque du roi, bien sûr. Il est décapité à la hache en 1642, en raison de sa complicité dans la conspiration de Cinq-Mars. Il inaugurait une assez longue série, puisque sous la Révolution française, il ny eut pas moins de trois administrateurs généraux ou directeurs de la BN, comme vous voudrez les appeler, qui furent décapités, ou en tout cas tués, au moment de la Terreur robespierriste. Le premier dentre eux était dOrmesson, qui fut pourtant un assez bon directeur de la Bibliothèque nationale au début de la Révolution française, mais sa qualité indéniable daristocrate, désignait évidemment à la vindicte des Jacobins ou des Montagnards, des gens que par ailleurs je ne me permettrai pas dattaquer puisquils avaient dautres qualités que nous connaissons tous. Le troisième décapité (guillotiné) fut " Carra ", autre directeur de la BN, mais qui neut guère le temps dexercer ses fonctions, étant empêché notamment par cette mort violente ! Les idées de ce Girondin étaient plus sympathiques que sa personne, et la quatrième, à vrai dire, non pas guillotiné, mais suicidé, pour éviter justement de perdre sa tête sur léchafaud, fut ce très grand écrivain quétait Chamfort, dépassé par le torrent de la Révolution française quil avait pourtant contribué à impulser dans les débuts ; Chamfort était menacé darrestation et donc dexécution par le Comité de Salut Public ; or il ne voulait absolument pas aller en prison, une situation dincarcération quil estimait dégradante, il décida de se suicider dans les locaux même de la Bibliothèque nationale ; ce quil fit au rasoir, au pistolet, et malgré tout il se rata et ne mourut de ses blessures que quelque mois plus tard.
Mais revenons pour un instant à ce XVIIème siècle que nous évoquions il y a peu. Politique dabord ! La Fronde, de 1644 à 1648 est plutôt désastreuse au point de vue économique, elle se manifeste pourtant daprès mes statistiques des " entrées BNF ", par une formidable flambée de la production de livres, dans une période contestataire, ce qui montre bien incidemment quon aurait bien tort de faire de la Fronde un épisode essentiellement réactionnaire et féodal, puisquau contraire, il y eut une liberté de publier, décrire, qui était tout à fait remarquable, pendant une portion au moins de ces cinq années frondeuses . Avec le ministère de Colbert, de 1661 à 1683, ou du moins pendant la période la plus heureuse de ce ministère, celle qui précède la guerre de Hollande de 1672, on assiste à un gros essor de la Bibliothèque royale, aujourdhui nationale, et aussi un grand essor de leffectif des livres produits en France ; et cela en dépit du fait que la censure royale, celle du jeune Louis XIV, est déjà assez pesante, comme au temps de Richelieu. Il y a en tous cas, là, une douzaine dannées glorieuses, de 1661 à 1672, cest comme chacun sait lune des grandes époques de notre littérature classique, à quoi sajoute le fait que Colbert personnellement, sans être particulièrement cultivé, se passionnait pour la " culture " et pour la bibliothèque royale quil a largement contribué à développer, tout en " améliorant " lui-même sa propre bibliothèque colbertienne. Il la fait de façon pas toujours honnête, ce qui entraînait quelques contradictions, à savoir qui donc achetait un livre plus ou moins précieux, était-ce le roi, était-ce Colbert ? Mais de toute façon, la bibliothèque de Colbert, après la mort du grand ministre, est entrée dans la BN sous Louis XV et la question était ainsi réglée.
Nous voici donc arrivés au XVIIIème siècle, à ce quon pourrait appeler les Soixante Glorieuses. Louis XIV, mort en 1715 (ce nest un secret pour personne), avait laissé à ses successeurs, une bibliothèque royale, nationale maintenant, en excellent état. La grande croissance économique du XVIIIème siècle, les Soixante Glorieuses, disais-je, ou même Soixante-dix Glorieuses, de 1715 à1785, a été très favorable à la BN. On y comptait 70 000 volumes en 1715, avec 70 employés environ, et 300 000 volumes en 1785, avec 75 employés. Vous remarquerez que la productivité avait beaucoup augmenté, cest lidéal du service public actuel, puisque pour un nombre demployés à peine accru, de 70 à 75, on dénombrait un stock de livres qui avait plus que quadruplé. Du coup, les employés, à tort ou à raison, sestimaient surmenés, devenaient mal polis, grossiers vis-à-vis des lecteurs qui en étaient offensés. Il faut dire que les conditions de travail à la BN nétaient pas toujours agréables, puisque, par crainte de lincendie, on ne chauffait pas les locaux pendant lhiver, sauf dans une seule pièce où il y avait du feu, et où les magasiniers et autres bibliothécaires venaient de temps à autre réchauffer leurs membres plus ou moins gelés. Dautre part, toujours par peur de lincendie, on néclairait pas, la chandelle était proscrite et du coup les heures douverture étaient limitées, longues lété, courtes lhiver, puisquon devait se borner à la lumière naturelle du jour, telle quelle était dispensée par les fenêtres, en fonction dune durée lumineuse variable selon les saisons.
Le grand homme de la bibliothèque, pendant ses Soixante Glorieuses, ou du moins pendant les premières décennies de celles-ci, lhomme qui fut peut-être le plus grand bibliothécaire de toute lhistoire fut labbé Bignon, un tout à fait typique abbé des Lumières. Labbé Bignon avait tout pour plaire et pour réussir, il était membre dune grande famille ministérielle, celle des Pontchartain, laquelle a laissé son nom à un lac situé près de la Nouvelle Orléans, lancienne Louisiane française ; labbé Bignon, suprêmement intelligent et cultivé, aurait dû logiquement devenir évêque ; malheureusement, personne nest parfait, il était fornicateur, avait maîtresse et bâtard. On décida donc de faire de lui un bibliothécaire, fonction dans laquelle il réussit parfaitement. Correspondant avec toute lEurope savante, responsable (parfois) répressif, de la censure et directeur expansif de la Bibliothèque nationale, il laissera ensuite sa succession dans cet établissement à deux de ses neveux qui continuèrent, encore assez brillamment et longuement, la tradition familiale. Cest de cette époque que datent les célèbres maroquins rouges de la collection des livres royaux conservés à la BN, cuir rouge fabriqué en Turquie et importé de ce pays par les soins des ambassadeurs de France, cuir qui est toujours resté rouge en notre temps, alors que, aujourdhui, faites lexpérience, faites relier vos livres en cuir rouge, certains dentre eux ne tarderont point par dégénérescence de la teinture à devenir jaunes au bout de quelques années.
Nous arrivons donc à la révolution française. Cette fois, ce nest plus léconomie qui nest guère brillante, sous la Révolution, cet épisode tout à fait légitime dans notre histoire, mais époque qui fut contemporain quand même dune quasi-catastrophe économique, donc ce nest pas léconomie, maintenant, cest la politique qui va façonner le destin de la BN. A partir de 1789, et surtout de 1790. Je veux parler ici de lentrée en masse des ouvrages confisqués au clergé principalement, aux émigrés aussi ; enfin (et là, il y aura restitution), je me réfère aux ouvrages qui furent confisqués aux puissances étrangères pendant la période des guerres napoléoniennes. Au total, si lon fait abstraction des restitutions, quà juste titre, en effet, il faudra faire à la Prusse, et à dautres pays en 1815, ce sont 250 000 volumes, 70 000 estampes, autant de manuscrits très souvent précieux, en provenance principalement des collections du clergé, qui sont ainsi entrés dans létablissement à partir de 1790, souvent dans des charrettes mal bâchés, sous la pluie, dans la cour de la Bibliothèque de Richelieu que beaucoup dentre vous connaissent. Le " butin ", dun terme de mauvais goût, était donc prodigieux. Je ne veux pas trop métendre sur le sujet, aujourdhui plus délicat que jamais, des restitutions, voyez lexcellent ouvrage que mon élève Mme Dominique Liechtenhan, a publié quant à ce problème aux éditions Ouest-France, à propos des vols effectués par les Allemands dans toute lEurope, puis par les Russes en Allemagne, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Mais enfin, je dois dire que quand le cardinal Lustiger est venu visiter la BN, je lui ai demandé sil voulait bien donner son absolution à ce prélèvement considérable sur les biens de ses confrères en 1790-93, et il a accepté den tomber daccord très gentiment. Avec sagesse, le gouvernement français, pour revenir à des propositions plus sérieuses, disons quavec sagesse, le Gouvernement de Louis XVIII, à la Restauration, en 1815, sest refusé à restituer au clergé et aux émigrés les biens confisqués, et notamment tous ces livres précieux ; il sest contenté doctroyer un milliard dindemnités aux émigrés, un milliard qui sest très vite métamorphosé en 600 millions de francs. Ce qui fera beaucoup crier lhistoriographie républicaine, au cours du siècle suivant. En tout cas, à mon sens, cette compensation monétaire, après vingt-cinq ans seulement, et non pas après un demi-siècle, comme ça sera le cas au XXème siècle, cétait la sagesse, et il ny a rien eu de semblable en France à ce à quoi on assiste aujourdhui en Tchécoslovaquie et en Pologne, où lon restitue des manuscrits précieux, ou même des couvents entiers à des religieux, à des religieuses, à des bonnes soeurs lesquelles sempressent ensuite de vendre les bâtiments du monastère en question à un industriel pour quil y fabrique des hamburgers.
Les rapports entre lÉtat et la culture, en ce qui concerne notre bibliothèque sont, du reste, tout à fait passionnants, au XIXème siècle encore. La grande époque de prospérité économique du Second Empire, au temps de Napoléon III donc, 1851 ou 1852 jusquà 1870, la fête impériale, comme on disait, sest traduite pour la BN par la construction de la salle Labrouste et en général par la rénovation de divers bâtiments de la bibliothèque ; la salle Labrouste est loeuvre dun architecte génial, Labrouste, et peut-être encore plus génial que lest M. Perrault. Cétait le temps de larrivée de lor californien dans notre vieille Europe, le temps aussi dun empereur, Napoléon III, qui avait à la fois le sens de la croissance économique et du développement des institutions culturelles ; même si sa politique extérieure pouvait être désastreuse, comme lont montré lexpédition du Mexique et surtout la guerre franco-prussienne, matricielle de deux guerres mondiales, ultérieurement.
Glissons faute de temps sur le XXème siècle quont marqué à la BN les administrateurs de Julien Cain et , plus sérieusement celles de Georges Le Rider, Alain Gourdon , André Miquel, Jean Favier et Jean-Pierre Angremy ; et venons-en au problème tout à fait central de la Bibliothèque nationale de France, notamment en son nouveau site de Tolbiac.
Administrateur général de la Bibliothèque nationale depuis lautomne 1987 jusquau début de 1994, javais fait mon possible en effet pour tenter dinfléchir ce que le projet Mitterrand, excellent en soi, de " Néo-BN " pouvait avoir de maladroit, tant du point de vue de sa conception générale que des modalités darchitecture du nouveau bâtiment qui fut installé ensuite sur le site susdit de Tolbiac. Quant au premier point, jobtins assez facilement gain de cause, au moins en partie : la coupure de la collection " livresque " (onze millions de volumes ) en deux moitiés inégales, si jose dire, lune restant à Richelieu, lautre partant à Tolbiac, cette coupure-là fut évitée grâce aux démarches effectuées par toute une partie de lintelligentsia française, alertée notamment par mes soins. Lensemble de la collection, sans rupture ni coupure, est installé aujourdhui sur le nouveau site Tolbiac de la rive gauche. Quant à larchitecture du quadrilatère appelé désormais en ce récent emplacement " François Mitterrand ", est-il utile de répéter les critiques maintes fois formulées : structures turriformes inadaptées, gigantisme qui allonge tous les parcours, et qui rend les déplacements dautant plus pénibles ou fatigants, notamment pour les bibliothécaires dâge mûr, et plus encore pour les lecteurs très âgés qui furent nombreux rue de Richelieu, etc... Jeus lhonneur dêtre reçu à ce propos par le chef de lÉtat (prédécesseur de M. Chirac), auprès duquel je fis valoir des objections quant à larchitecture, qui nétaient pas seulement les miennes et qui avaient été massivement soutenues par une pétition ad hoc que javais moi-même rédigée. Mes remarques furent fort mal reçues par celui qui était alors le plus illustre des Français et je fus plongé au cours des quelques années suivantes dans une espèce de disgrâce du fait de lÉlysée, disgrâce qui, incidemment, devint gravement baladurienne après avoir été strictement mitterrandienne au départ. A quoi bon épiloguer là-dessus ? De toute manière, puisque la structure nétait pas vraiment adaptée aux fonctions (bibliothéconomiques), il convenait que ces fonctions se fassent jour et sexpriment le mieux possible dans le cadre de la structure tolbiacienne, si gênante fut-elle, où elles allaient dorénavant volentes nolentes devoir être logées pour plusieurs décennies, et pourquoi pas pour près dun siècle ou pour beaucoup plus dun siècle.
En ce qui me concernait, en dépit de telles traverses, je demeurais en tout temps, avant comme après 1994 (date de la cessation de mes fonctions dAdministrateur) obstinément loyal et même loyaliste vis-à-vis de lentité BN ancienne manière ou new-look. Javais appartenu à celle-ci en quelque sorte " corps et âme " depuis 1951, date à laquelle je suis devenu lecteur rue de Richelieu. Cette appartenance devait ensuite sexprimer davantage encore " en interne " (comme on dit dans le jargon administratif actuel) de 1987 à lan 2000 : soit une grosse douzaine dannées dont plus de six comme Administrateur général, et six ans encore comme président du Conseil scientifique de létablissement. Indépendamment des objections qui pouvaient être les miennes quant au " projet Mitterrand ", je participais pourtant à part entière à ce projet présidentiel. Je lançais en effet en liaison étroite avec celui-ci une entreprise dinformatisation complète de notre fichier alias catalogue, entreprise concernant sept millions de fiches alias notices. Il fallait mettre fin une bonne fois pour toute en effet à lépoque ridicule des fichiers décennaux (années 1960, 1970, 1980) sans même parler danciens fichiers manuscrits devenus presque illisibles et inutilisables remontant au XIXème siècle, voire auparavant. Mon ami Jean Favier, avec son objectivité coutumière, a bien voulu souligner, dès la fin de 1994, la part décisive, centrale même, qui fut la mienne en cette initiative de conversion rétrospective informatique des ci-devant fichiers-papier, quant à lutilisation massive du computer en BN, devenue par la suite BNF. Dune façon plus générale, je considérais que le projet élyséen étant ce quil était avec ses défauts, mais aussi ses qualités réelles (car il " sortait " la BN dune impasse dans laquelle elle se trouvait bloquée depuis plusieurs décennies), je considérais que ce projet valait infiniment mieux que labsence de tout effort sérieux, laquelle constituait dans la conjoncture de 1987-90, lautre branche, hélas, de lalternative. Il convenait donc de tenir compte des possibilités très vastes, inédites, inouïes même, quoffrait la proposition mitterrandienne, compte tenu de son immensité même. Et il fallait avant tout contribuer à rendre ce projet effectivement opérationnel, même si daucuns le croyaient a priori voué à léchec, position extrémiste qui, en aucun cas, ne pouvait être la mienne. Jassociais donc la BN, à commencer par les plus proches collaborateurs, au chantier Tolbiac, un chantier à la fois matériel et intellectuel, et cela sans perdre en quoi que ce soit mon esprit critique. La suite des événements devait valider ce choix. A lépoque du ministère culturel de Jacques Toubon (seconde cohabitation à partir de 1994), une fusion que javais expressément conseillée sous le sigle " BNF " à ce même Toubon, intervenait enfin entre les deux établissements : EPBF (le grand chantier de construction que dirigeait Dominique Jamet) et BN. Celle-ci reprenait par conséquent la place et la fonction légitimes dont certains membres de lentourage élyséen de M. Mitterrand avaient voulu la priver. La puissante synthèse BN + EPBF = BNF ainsi réalisée remettait les pendules à lheure. Elle rendait justice aux travaux que nous avions dirigés lun et lautre, chacun de notre côté, M. Jamet et moi-même.
Une demi-décennie ou davantage sest écoulée depuis qua pris place le processus synthétique " BNF " ainsi défini. Un bilan devient donc possible et souhaitable, et je dirai renouvelable. Il se trouve que Le débat, voici quelques mois, a publié les impressions, souvent négatives, dun certain nombre de lecteurs de haut niveau, relativement au fonctionnement de la nouvelle BNF. Depuis ce premier compte rendu détape, les choses incontestablement se sont améliorées. Disons en tout cas que létablissement, ces temps-ci, atteint une certaine vitesse de croisière. De ce point de vue, le silence actuel des médias fait contraste avec le vacarme du début de la première moitié de lannée 1999, et il vaut approbation ou absolution, pour le moins partielle. Cependant que lamélioration, déjà constatée, continue peu à peu à sinscrire dans les faits. Je crois donc être qualifié en cette conjoncture pour donner à mon tour une appréciation globale et éventuellement détaillée quant au fonctionnement de la BNF, vue dun point de vue dusager au cours des derniers mois de 1999, voire au début de lan 2000. Depuis pas mal de temps, je passe en effet une journée par semaine, en tant que lecteur de base, à Tolbiac. Et nul ne maccusera, comte tenu de ce qui fut dit au début du présent exposé, davoir apporté dans cette enquête, un préjugé qui serait a priori favorable. Je donnerai donc ici, tout comme mes prédécesseurs dans Le débat, une série dimpressions concrètes et somme toute journalières.
Deux mots dabord sur larrivée " au pied du mur ", soit le matin vers 8 heures 45 ou 9 heures, en ce qui me concerne : trois moyens de transport soffrent dentrée de jeu au candidat à la lecture, soit le bus 89, le métro Quai de la Gare, et lultramoderne Météor.
De ce côté-là, rien à dire. La " transportation ", comme disent les Anglo-saxons, est aisée, même si le site, mais nous ny pouvons rien, est quelque peu périphérique. En revanche, une fois sorti du métro ou de lautobus, et dans deux cas sur trois (même si la chose doit en principe sarranger, du moins partiellement, en ce qui concerne le métro Quai de la Gare) on est déposé au pied dune rébarbative volée descaliers en bois , tropical paraît-il. Celle-ci a un effet dissuasif sur les personnes âgées ou sujettes au vertige. Et lon a quelque peine à sy habituer, fut-on dun âge canonique, malgré les rampes quelque peu décalées qua installées le génial architecte, M. Perrault, à la demande de létablissement. Un véritable escalier serait évidemment nécessaire. Mais il sera, semble-t-il, difficile de lobtenir du cabinet darchitecte précité puisquil défigurerait lesthétique (?!) de létablissement. Affaire à suivre.
Au-delà de cette montée initiale à laquelle, de visite en visite, on a quelque peine à saccoutumer (tout en sy habituant quand même, que faire dautre), le parcours du combattant sarrange. On redescend dans les profondeurs de la grande maison par un escalier roulant qui na rien de désagréable. Entre-temps, les étudiants et lecteurs " non-chercheurs " se sont égaillés en direction des salles démocratiques du haut-de-jardin : elles semblent fonctionner fort correctement, en tant que bibliothèque de facto universitaire dundergraduates, avec 250 000 volumes en rayonnages. Notons aussi, en ces journées du millénaire au cours desquelles va rouvrir la bibliothèque BPI de Beaubourg, lheureuse absence des cracheurs de feu aux alentours immédiats de Tolbiac, alors quils sont, comme chacun sait, ou quils étaient du moins, typiques de Beaubourg, en effet. Cette absence locale, en rive gauche de la Seine est lheureux résultat de la position géographique, à dautres égards fâcheusement marginale, du nouvel établissement BNF. Signalons encore que la BNF a repris, sans trop sen douter, la vieille distinction américaine, classique en effet outre-Atlantique, entre la graduate library (ici le -rez-de-jardin) et la under graduate library, en dautres termes le haut-de-jardin. Aux USA, lune et lautre sont souvent contiguës sur un même campus. Ici, sur les bords de Seine, elles se sont superposées. Les profs en bas, les étudiants en haut. Why not ?
Nous poursuivons notre itinéraire vers les basses régions du grand immeuble : dans le vaste vestibule dentrée (il y en a deux : Ouest et Est ; lEst étant pourvu en outre dune jolie librairie), outre les nombreux écrans porteurs de catalogues informatiques, le lecteur est confronté à une bonne surprise : limmense queue, typique de Richelieu, celle de neuf heures du matin, nexiste pas à Tolbiac. On entre sans attendre, ceci en raison, bien sûr, du très grand nombre de places disponibles en ce nouveau site. La carte BN " à puce ", comparable à une carte bancaire, donne accès aux salles de lecture, en tant que " Sésame ouvre-toi ", sans difficultés majeures ni mineures. Les porte coupe-feu sont lourdes, notamment du point de vue des personnes âgées, encore elles ; mais ces portes sassouplissent avec le temps, et dautre part le danger dincendie, certes moins grand que sur lancien site pour autant que jen puisse juger, justifie, en effet, certaines précautions. A propos de sinistre ou de catastrophe, on a beaucoup parlé, on parle moins aujourdhui des périls dhumidité ou dinondation à Tolbiac : je ne pense pas que cette critique dordre " hydrique " soit très pertinente. Mais il y eut effectivement un incident : le déclenchement, par erreur humaine, dune " douche " dincendie.
Quoi quil en soit, au terme dune micro-odyssée dont on ne peut pas dire quelle soit extrêmement brève, le lecteur est rendu in situ sur place, à sa place et dans la salle par lui prévue ou, à la rigueur, dans une salle voisine. Les sièges, sans accoudoirs, ce qui fait récriminer parfois, ne sont ni meilleurs ni pires que dautres. Un dispositif spécial leur permet de servir de portemanteaux, et cela évite le vestiaire (où du reste les employés sont affables ; se munir si possible dun sac en plastique transparent, ce qui permet si lon est pas trop chargé, déviter de passer par le vestiaire en question). Mais restons en effet dans les salles de lecture, auxquelles nous sommes parvenus malgré tout sans trop de mal, et signalons immédiatement deux graves défauts du système, défauts qui pourraient être corrigés dans un avenir proche, du moins nous lespérons. La lecture ne se fait, en effet, à part entière, que du mardi au vendredi. Le samedi a déjà levé quelques restrictions, létablissement bien sûr est ouvert ce jour-là, et le lundi la BN est fermée. Il sagit donc dun recul par rapport à la situation existant à Richelieu, alors que les choses devaient au contraire saméliorer, et se sont en effet parfois améliorées, mais à bien dautres égards. Autre critique : on na le droit quà 8 livres par jour au lieu de 10 à Richelieu. Mme Trautman a demandé, par lettre officielle, quil soit très vite remédié à ces divers défauts, ce qui devrait être le cas dans un proche avenir. Attendons malgré tout, pour voir et savoir ce qui va se passer.
Cela dit, la catastrophe initiale du prêt " pour le lendemain seulement ", qui avait marqué dune pierre noire les premiers mois de louverture au public du nouveau site, cette catastrophe est maintenant derrière nous. On dispose désormais des livres demandés le jour même, ce qui est bien la moindre des choses, et dans un délai comparable à celui quon connaissait à Richelieu, et certainement pas pire. Une demi-heure, quarante-cinq minutes... avec de temps en temps, bien sûr, un pépin, une heure dattente ou davantage... ; ou pas douvrage du tout, mais cet inconvénient est plus ou moins vrai (?) de toutes les très grandes bibliothèques du monde, dès lors quelles dépassent les dix millions de volumes, et même bien souvent avec quelques millions douvrages en magasin.
Les salles de lecture sont confortables et silencieuses. On les dit mal chauffées, ce qui ne ma pas frappé. Les années de guerre, aujourdhui très lointaines, mont peut-être endurci sur ce point, allez savoir. Enfin linformatique, indispensable pour lobtention dun ou plusieurs livres ne mérite nullement les critiques dont on la abreuvée, et dont, à vrai dire, on ne labreuve plus guère. Et cela en dépit des querelles qui ont opposé létablissement à telle ou telle grande firme de logiciels. Le temps des pannes longues et insupportables est sauf exception... exceptionnelle, une chose du passé. Les délais de réponse sont brefs quoique pas toujours instantanés. Certes, cette informatique intimide beaucoup de lecteurs, surtout dun certain âge. Elle est lune des causes (en parallèle avec les invraisemblables escaliers, ou plutôt non-escaliers du pourtour), lune des causes dun véritable géronticide, je veux dire labsentéisme des anciens lecteurs de Richelieu, lesquels boudent Tolbiac, dun géronticide ayant frappé tautologiquement les couches les plus âgées du lectorat. Dirai-je cependant quavec un peu de motivation, et si lon veut bien donner à ce problème de computers entre une demi-heure et une heure dapplication, bref si lon prend son courage à deux mains, on a vite fait de maîtriser ce système informatique dont la moindre des choses est de reconnaître quil est, comme on dit outre-Atlantique ou outre-Manche, user friendly, amical au lecteur. De toute façon, les bureaux et bibliothécaires, qui sont présents en grand nombre sur les bureaux du service public des nombreuses salles de lecture, se font un plaisir dinitier les chercheurs novices au grand jeu, ou plutôt au petit jeu de lordinateur. Les écrans du système informatique sont en nombre, et jusque dans les salles réservées au téléphone, aux toilettes et à lentrée ; ils effectuent en premier lieu le service des places (de lecteurs), puisque aussi bien une corrélation un peu trop inédite et quil faudrait de beaucoup assouplir, existe entre la demande de place et la demande de livres ; en second lieu vient le catalogue, véritable trésor bibliographique, que lon peut interroger par titres, par mots-titres et par noms dauteurs ; cependant quune imprimante, énorme innovation par rapport à Richelieu, met le lecteur en mesure déditer ses propres bibliographies, éventuellement très abondantes, compte tenu de la richesse de ce fichier automatique en items et en textes attenant aux items. Enfin laccès à Internet permet de consulter les très beaux catalogues, alphabétiques et autres, de la Librairie du Congrès et de la Librairie de lUniversité de Chicago, soit au total entre dix et vingt millions de notices.
Il y a donc à Tolbiac de nombreux services dont on ne disposait pas à Richelieu, un vieux site autour duquel fleurit maintenant une nostalgie qui a remplacé les innombrables critiques, parfois odieuses, dont cet admirable local était lobjet de son vivant. Signalons aussi les téléphones, en bon état de marche, ce qui était loin dêtre le cas dans la vieille BN, malgré tous les efforts que javais pu faire à ce propos. On déplorera néanmoins à Tolbiac léloignement des toilettes par rapport à la majorité des salles de lecture.
Tolbiac est un monastère, et lenvironnement urbain, local, fort déficient, noffre pas les nombreux cafés, voire restaurants, dont il ne fallait pas incidemment exagérer le confort, qui fleurissaient autour de Richelieu. En revanche, il y a maintenant une cafétéria à lusage des lecteurs. Elle ma paru adéquate et là aussi, cest un service dont nos violents critiques de jadis, notamment anglo-saxons, déploraient labsence sur lancien site. Lactuelle BN de Tolbiac, isolée de tout, est, au fond, je le répète, un monastère, une abbaye pas nécessairement de Thélème, avec les avantages et les inconvénients du genre. Alors que Richelieu était très ouvert sur la vie citadine environnante. Enfin, il faudrait parler des services annexes (photocopies, microfilms) que je nai que peu utilisés, mais sur lesquels il ne ma pas semblé quil y avait lieu de sindigner, quoiquon entende certaines critiques, à propos notamment de laccès aux microfilms.
Tolbiac a récemment subi lépreuve non pas du feu, fort heureusement, mais de la tempête. Espérons que celle-ci ne se répétera pas comme telle dici longtemps, à moins quil ne sagisse dune conséquence de leffet de serre, auquel cas... Mais les scientifiques ne semblent pas tous être convaincus pour le moment de ce greenhouse effect. Limmeuble dans lensemble sest bien comporté en cette rude fin de décembre. Une trentaine de portes ont néanmoins été endommagées, sans conséquence importante pour le service ; il y a eu aussi une panne délectricité assez courte ; les lecteurs, grosso modo, nont subi que peu de préjudices. Les dommages ont eu lieu surtout à lannexe de Provins qui fut le fruit de lamitié de la BN et de son administrateur de lépoque, André Miquel avec le regretté Alain Peyrefitte, maire de cette ville. A Provins donc, les toits de cet ancien édifice à caractère historique (devenu lannexe BNF) ont été décoiffés par louragan. Il est vrai que la petite forêt centrale de Tolbiac a été détruite en son centre par le grand vent de la fin du millénaire. Dommage quelle nait pas entièrement culbutée : on aurait pu transformer lespace central en jardinet du genre Palais-Royal et louvrir aux lecteurs comme au personnel, ce qui aurait abrégé bien des distances (affaire à suivre ?). Du moins la chute des arbres na-t-elle causé aucun dommage sur les vitres et dune façon générale sur la vaste bâtisse qui environnait cette zone boisée. Il faut dire que celle-ci a son histoire. " On " nous assurait en très haut lieu, lors de la plantation des arbres quil y avait là " un petit coin de Latché dans Paris " (sic), courtisanerie pas morte, à lépoque... La disparition du bosquet central devrait permettre enfin de créer lallée couverte (sous verrière) qui traversait le jardinet, encore plus ou moins boisé, dans le sens de la largeur. par le milieu du côté long. Cette initiative faciliterait et raccourcirait beaucoup les trajets pour le personnel et pour les lecteurs. Mais le cabinet darchitecte, toujours dominateur, sopposera-t-il à la création de cette voie néanmoins nécessaire ? Et puis la prochaine tempête casserait cette verrière. De toute façon, les écologistes sopposeront (stupidement) à labattage des arbres.
Les contribuables ou ceux qui parlent en leur nom se plaignent de ce quils considèrent comme lénormité du budget de la BNF : un milliard de francs par an. Mais cest aussi très exactement léquivalent du budget annuel de la British Library, et deux fois ou trois fois moins que le budget de la colossale Librairie du Congrès. Il demeure vrai cependant quune architecture plus fonctionnelle aurait permis de procéder à quelques économies, non négligeables. Mais le plan de M. Perrault avait force de loi...
Quelles quaient été les erreurs initiales, dont jai fait état au début de ce texte, la BN devenu BNF a aujourdhui sinon une localisation du moins un espace digne delle, ce qui avait cessé dêtre le cas dans la situation qui était celle de la BN, il y a une dizaine ou quinzaine dannées. Les critiques qui furent faites au projet Tolbiac puis au site François Mitterrand en personne étaient nécessaires et justifiées il y a une dizaine dannées. Et à lépoque jétais souvent bien seul pour men faire lécho ou linspirateur auprès des pouvoirs publics, au risque de me faire mal voir de ceux qui en ce temps-là étaient président de la république et Premier ministre ; mal voir aussi de certains services du ministère de la Culture, pour ne pas parler du secrétariat dÉtat au Grands travaux. Aujourdhui, les médias qui à lépoque encensaient sans vergogne François Mitterrand et ses grands projets sont aussi ceux, nécessité ou conjoncture oblige, qui se font, après tout cest tellement facile, les détracteurs de sa personne et de son oeuvre. Celle-ci nétait pas sans défaut, et il fallait absolument le dire ; une telle oeuvre a néanmoins, après la disparition de son premier inspirateur, quelque fautif quil ait pu être, elle a maintenant le très grand mérite dexister, de fonctionner, de progresser même contre vents et marées. Les critiques plus récentes telles que formulées par Le Débat étaient de toute façon justifiées, mais pour la période qui les avait immédiatement précédées. Déjà lorsquelles furent publiées, la situation commençait à se normaliser. Répéter mot à mot ces critiques aujourdhui ne serait plus justifié, en tout cas, et cela reviendrait à se livrer à un sport classique de dénigrement franco-français, assez mal compris par les bibliothécaires étrangers qui souvent sont jaloux de la chance quont eu, après moult épreuves, leurs collègues de lHexagone. Cela dit, bien des critiques demeurent utiles et justifiées : il y a des trous dans le fichier informatique, des références qui manquent, et que la consultation du fichier Sycomore permet certes de combler. Reste que là aussi, il faudrait combler ces lacunes à lintérieur même du grand catalogue électronique. Doit-on sen prendre par ailleurs aux réductions de crédit qui viennent de frapper assez cruellement pour lexercice 1999-2000 les acquisitions de livres effectuées par le BNF. Il y a là, en effet, matière sinon à sindigner du moins à sexprimer, afin dobtenir que les collections BNF restent dans un proche avenir à la hauteur des performances qui sont actuellement les leurs, tant dans le domaine des ouvrages en magasin, qui dans celui des richissimes collections en libre accès : 500 000 volumes au total, en libre accès effectivement, soit 250 000 dans le haut-de-jardin, 250 000 dans le bas-de-jardin, cinq fois plus ou dix fois plus (selon que lon considère le rez-de-chaussée seulement ou les deux étages), cinq fois plus ou dix fois plus que ce nétait le cas dans la vieille BN, qui ne disposait, elle, que de 50 000 ouvrages en libre accès. Collection de jadis admirable déjà, mais qui ne saurait être comparée à celle qui, sur deux étages, est disponible aujourdhui ... Enfin le confort du personnel, dans les bureaux, a été souvent négligée, à la différence du confort des lecteurs, spécialement soigné.
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