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Emmanuel LE ROY LADURIE

La Bibliothèque a-t-elle besoin de l'État ? La Bibliothèque Nationale depuis l'an 1000

On peut donc faire partir cette analyse de l’époque du roi Charles V, deuxième moitié du XIVème siècle, en une période de relative réanimation économique et politique, très relative et néanmoins effective. Charles V règne sur une France momentanément pacifiée. C’est d’autre part un monarque sage, au sens que l’Antiquité et les diverses Renaissances médiévales donnaient au mot " sagesse. Il regroupe donc dans la grosse tour du Louvre, dont nous pouvons encore aujourd’hui admirer les soubassements dans les bases underground de l’actuel musée, il regroupe, disais-je, environ 900 manuscrits, dont l’actuelle BN détient en 1999 encore une soixantaine (de ces manuscrits). La perte d’environ 800 d’entre eux, le reste étant dans d’autres collections, s’explique essentiellement par l’occurrence de la très grave crise, à la fois économique, politique et militaire, consécutive à la nouvelle phase gravissime de la guerre de Cent Ans, depuis le moment de la folie et ensuite de la mort de Charles VI. Vers 1420-22, cette belle collection datant de feu Charles V est donc dispersée par les soins peu éclairés, en l’occurrence du pourtant très cultivé duc de Bedford, commandant des troupes d’occupation anglaises à Paris, à la veille de l’équipée, ou plus exactement de l’épopée, de Jeanne d’Arc.

Les années 1460, jusqu’à la décennie 1560, vont donner un nouveau départ à l’économie française et occidentale, ce qu’on pourrait appeler les Cent Glorieuses. Nous n’en avons eu, nous, que Trente, après la Seconde Guerre mondiale, mais en fait cette trentaine-là, s’est prolongée beaucoup plus longtemps, d’une façon relativement discrète.

Le premier roi des Cent Glorieuses, Louis XI (1461), achète volontiers de beaux manuscrits, dont la collection, assez mince, du reste, est encore aujourd’hui conservée rue de Richelieu, mais pas à Tolbiac ou au " site Mitterrand ", comme on dit, puisque le département des manuscrits, effectivement, est resté en rive droite et non pas en rive gauche à Tolbiac. Le fils de Louis XI, Charles VIII, lors des guerres d’Italie (1495), ramène de la péninsule des manuscrits enluminés qui vont introduire l’influence de la Renaissance italienne, gréco-romaine, dans l’art du manuscrit français, lequel était resté jusqu’alors, essentiellement fidèle au style gothique, du reste splendide. En outre, Charles VIII, pour la première fois, s’intéresse aux livres imprimés, une invention de Gutenberg, qui, en ce qui le concerne, était déjà vieille de quarante ou cinquante ans. La France était un peu en retard, cela arrive. Les collections de Charles VIII que la rue de Richelieu possède toujours témoignent donc de cette double influence, en période, je le répète de vif essor économique ; influence italienne renaissante et, si l’on peut dire, gutenbergo-néotypographique. Louis XII, par la suite (1498), oncle et pourtant successeur de Charles VII, toujours au cours de cette période de prospérité de la Renaissance, fait entrer dans sa librairie royale, à l’époque installée à Blois, et depuis lors déménagée à la BN, jusqu’à nos jours, il fait entrer les belles collections de manuscrits précieux de son père le poète Charles d’Orléans ; et d’autre part, les ouvrages, non moins précieux, tant manuscrits qu’imprimés du même acabit, que le monarque Louis a, faut-il dire volés ou prélevés, non plus à Naples comme dans le cas de Charles VIII, mais à Milan, où la logique des guerres d’Italie, encore elles, a transporté militairement la présence royale pendant quelques années. Et puis la femme de Louis XII, qui était incidemment la veuve de Charles VIII, Anne de Bretagne est, elle, à l’origine de la fabrication d’admirables manuscrits enluminés, à la fois botaniques et entomologiques que j’aurais pu vous faire admirer si le destin ou l’âge de la retraite, surtout, ne m’avaient pas écarté de la Bibliothèque nationale.

Pour la période suivante, toujours de relative prospérité, on a beaucoup brodé sur le rôle de François Ier, un roi relativement humaniste, certes, contemporain d’une expansion économique, elle aussi à peu près continue, on a brodé sur son rôle à propos de l’essor originel de la BN, rôle corrélatif de l’influence des humanistes que ce roi protégeait, tels que Guillaume Budé et Lefèvre d’Étaples, etc. Une chose est certaine, François Ier a institué l’obligation de l’emploi de la langue française (ordonnance de Villers-Cotterêts) dans les actes publics, obligation du reste pas tellement respectée puisque le latin, en fait, est resté capital dans nos publications imprimées. Obligation aussi, en 1537, par une autre ordonnance, à Montpellier, du dépôt légal des livres imprimés, loi contraignante, en principe, qui ne fut pas toujours appliquée, mais qui sera ensuite progressivement au point de départ de l’accroissement des collections de notre BN - quarante mille ouvrages entraient ainsi chaque année dans cet établissement vers 1990. Dans l’esprit de François Ier, il s’agissait à la fois effectivement de conserver des livres, mais aussi de contrôler le protestantisme, alors en plein essor, et de le réprimer. Le règne d’Henri II (1547-1559) clôt la dernière décennie des Cent Glorieuses, les années 1550 jusqu’à la phase biennale 1559-60, et cette période de grande effervescence typographique, de croissance de l’industrie du livre, comme toutes les autres branches de l’économie française à l’époque, cette période de croissance se manifeste également par la commande à des artistes de notre pays ou d’autres, d’admirables reliures, l’âge d’or de notre art national de la reliure se situant, en effet, au cours de cette période, de cette décennie médiane du XVIème siècle, et non pas, comme on pourrait le croire, aux XVIIème et XVIIIème siècle, si brillants qu’ils aient été l’un et l’autre en termes d’habillage de livres ou de ce qu’on appelle quelquefois, d’une manière assez triviale, en termes de constitution de la " tannerie " de nos collections de belles reliures. En outre, je le disais, puisque nous sommes dans le problème des rapports entre économie, État et culture, la production typographique atteint de véritables sommets au temps d’Henri II (1550), même si c’est dans un climat assez peu sympathique de persécutions anti-protestantes, qui, à vrai dire, atteignent plutôt, c’est hélas les moeurs de l’époque, le petit peuple calviniste, davantage que la noblesse huguenote qui reste, elle, relativement préservée. Par contre, on va assister à un recul de l’économie culturelle, si je puis dire, recul de la production du livre, pendant les guerres de religion, de la production du livre telle qu’elle est connue par les effectifs des ouvrages de la BN (avec une espèce de vague dépôt légal déjà), un recul de la production du livre pendant le début des guerres de religion, accompagnées elles-mêmes des crises économiques de 1560 à 1595. La Bibliothèque nationale, du reste, pendant cette période difficile, ne dénombre que trois mille volumes sur ces rayonnages, ce qui était peu par comparaison avec les grandes bibliothèques des monastères de l’époque, riches, elles souvent, de dizaines de milliers de volumes, trente mille, cinquante mille livres parfois, dans des bibliothèques comme celles de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés ou d’ailleurs.

La période Henri IV-Marie de Médicis, à partir de 1595 quant à la période de bonne conjoncture économique, 1595-1620, est somptueuse en ce qui concerne la production typographique (milliers de livres produits chaque année), donc corrélation culture-économie. Après les Cent Glorieuses de 1460 à 1560, puis les Trente-cinq Piteuses, sinon honteuses, de 1560 à 1595, autrement dit les guerres de religion que je viens d’évoquer, nous arrivons à un quart de siècle d’essor économique et aussi typographique, de 1595 à 1620, je disais Henri IV et Marie de Médicis. Très belle époque... Marie de Médicis n’est pas la sotte absolue qu’on prétend quelquefois, mais évidemment elle n’est pas pour grand-chose dans cette prospérité, elle a quand même eu le mérite, ce qui est essentiel pour un Chef d’État, de ne pas s’y opposer, à cette prospérité. Très belle époque pour l’économie, voire pour la culture ; et je dirais que je n’en veux pas trop à Ravaillac d’avoir assassiné Henri IV puisque ce roi, vers 1610, alors démangé par une espèce de folie érotico-lubrique, allait se laisser entraîner dans une guerre contre l’Espagne, que sa veuve, Marie de Médicis, eut la sagesse d’éviter. La période suivante, celle de Richelieu (1624), est certes marquée par l’émergence de grands chefs-d’oeuvre littéraires comme Le Cid en 1636. Mais du point de vue de l’économie, de la production, c’est moins brillant ; qui plus est, le cardinal-ministre rend beaucoup plus efficaces les processus et la législation de censure, ce qui contribue à faire baisser, pour la première fois depuis des décennies, le flot de la production typographique, beaucoup mieux contrôlée par le pouvoir, beaucoup mieux contrôlée qu’elle ne l’était dans le passé.

En outre, sous Richelieu, on assiste pour la première fois à l’exécution, plus exactement à la décapitation d’un grand bibliothécaire. Il s’agit de l’humaniste De Thou, plus ou moins chef de ce qui tenait lieu de Bibliothèque nationale à l’époque, la Bibliothèque du roi, bien sûr. Il est décapité à la hache en 1642, en raison de sa complicité dans la conspiration de Cinq-Mars. Il inaugurait une assez longue série, puisque sous la Révolution française, il n’y eut pas moins de trois administrateurs généraux ou directeurs de la BN, comme vous voudrez les appeler, qui furent décapités, ou en tout cas tués, au moment de la Terreur robespierriste. Le premier d’entre eux était d’Ormesson, qui fut pourtant un assez bon directeur de la Bibliothèque nationale au début de la Révolution française, mais sa qualité indéniable d’aristocrate, désignait évidemment à la vindicte des Jacobins ou des Montagnards, des gens que par ailleurs je ne me permettrai pas d’attaquer puisqu’ils avaient d’autres qualités que nous connaissons tous. Le troisième décapité (guillotiné) fut " Carra ", autre directeur de la BN, mais qui n’eut guère le temps d’exercer ses fonctions, étant empêché notamment par cette mort violente ! Les idées de ce Girondin étaient plus sympathiques que sa personne, et la quatrième, à vrai dire, non pas guillotiné, mais suicidé, pour éviter justement de perdre sa tête sur l’échafaud, fut ce très grand écrivain qu’était Chamfort, dépassé par le torrent de la Révolution française qu’il avait pourtant contribué à impulser dans les débuts ; Chamfort était menacé d’arrestation et donc d’exécution par le Comité de Salut Public ; or il ne voulait absolument pas aller en prison, une situation d’incarcération qu’il estimait dégradante, il décida de se suicider dans les locaux même de la Bibliothèque nationale ; ce qu’il fit au rasoir, au pistolet, et malgré tout il se rata et ne mourut de ses blessures que quelque mois plus tard.

Mais revenons pour un instant à ce XVIIème siècle que nous évoquions il y a peu. Politique d’abord ! La Fronde, de 1644 à 1648 est plutôt désastreuse au point de vue économique, elle se manifeste pourtant d’après mes statistiques des " entrées BNF ", par une formidable flambée de la production de livres, dans une période contestataire, ce qui montre bien incidemment qu’on aurait bien tort de faire de la Fronde un épisode essentiellement réactionnaire et féodal, puisqu’au contraire, il y eut une liberté de publier, d’écrire, qui était tout à fait remarquable, pendant une portion au moins de ces cinq années frondeuses . Avec le ministère de Colbert, de 1661 à 1683, ou du moins pendant la période la plus heureuse de ce ministère, celle qui précède la guerre de Hollande de 1672, on assiste à un gros essor de la Bibliothèque royale, aujourd’hui nationale, et aussi un grand essor de l’effectif des livres produits en France ; et cela en dépit du fait que la censure royale, celle du jeune Louis XIV, est déjà assez pesante, comme au temps de Richelieu. Il y a en tous cas, là, une douzaine d’années glorieuses, de 1661 à 1672, c’est comme chacun sait l’une des grandes époques de notre littérature classique, à quoi s’ajoute le fait que Colbert personnellement, sans être particulièrement cultivé, se passionnait pour la " culture " et pour la bibliothèque royale qu’il a largement contribué à développer, tout en " améliorant " lui-même sa propre bibliothèque colbertienne. Il l’a fait de façon pas toujours honnête, ce qui entraînait quelques contradictions, à savoir qui donc achetait un livre plus ou moins précieux, était-ce le roi, était-ce Colbert ? Mais de toute façon, la bibliothèque de Colbert, après la mort du grand ministre, est entrée dans la BN sous Louis XV et la question était ainsi réglée.

Nous voici donc arrivés au XVIIIème siècle, à ce qu’on pourrait appeler les Soixante Glorieuses. Louis XIV, mort en 1715 (ce n’est un secret pour personne), avait laissé à ses successeurs, une bibliothèque royale, nationale maintenant, en excellent état. La grande croissance économique du XVIIIème siècle, les Soixante Glorieuses, disais-je, ou même Soixante-dix Glorieuses, de 1715 à1785, a été très favorable à la BN. On y comptait 70 000 volumes en 1715, avec 70 employés environ, et 300 000 volumes en 1785, avec 75 employés. Vous remarquerez que la productivité avait beaucoup augmenté, c’est l’idéal du service public actuel, puisque pour un nombre d’employés à peine accru, de 70 à 75, on dénombrait un stock de livres qui avait plus que quadruplé. Du coup, les employés, à tort ou à raison, s’estimaient surmenés, devenaient mal polis, grossiers vis-à-vis des lecteurs qui en étaient offensés. Il faut dire que les conditions de travail à la BN n’étaient pas toujours agréables, puisque, par crainte de l’incendie, on ne chauffait pas les locaux pendant l’hiver, sauf dans une seule pièce où il y avait du feu, et où les magasiniers et autres bibliothécaires venaient de temps à autre réchauffer leurs membres plus ou moins gelés. D’autre part, toujours par peur de l’incendie, on n’éclairait pas, la chandelle était proscrite et du coup les heures d’ouverture étaient limitées, longues l’été, courtes l’hiver, puisqu’on devait se borner à la lumière naturelle du jour, telle qu’elle était dispensée par les fenêtres, en fonction d’une durée lumineuse variable selon les saisons.
Le grand homme de la bibliothèque, pendant ses Soixante Glorieuses, ou du moins pendant les premières décennies de celles-ci, l’homme qui fut peut-être le plus grand bibliothécaire de toute l’histoire fut l’abbé Bignon, un tout à fait typique abbé des Lumières. L’abbé Bignon avait tout pour plaire et pour réussir, il était membre d’une grande famille ministérielle, celle des Pontchartain, laquelle a laissé son nom à un lac situé près de la Nouvelle Orléans, l’ancienne Louisiane française ; l’abbé Bignon, suprêmement intelligent et cultivé, aurait dû logiquement devenir évêque ; malheureusement, personne n’est parfait, il était fornicateur, avait maîtresse et bâtard. On décida donc de faire de lui un bibliothécaire, fonction dans laquelle il réussit parfaitement. Correspondant avec toute l’Europe savante, responsable (parfois) répressif, de la censure et directeur expansif de la Bibliothèque nationale, il laissera ensuite sa succession dans cet établissement à deux de ses neveux qui continuèrent, encore assez brillamment et longuement, la tradition familiale. C’est de cette époque que datent les célèbres maroquins rouges de la collection des livres royaux conservés à la BN, cuir rouge fabriqué en Turquie et importé de ce pays par les soins des ambassadeurs de France, cuir qui est toujours resté rouge en notre temps, alors que, aujourd’hui, faites l’expérience, faites relier vos livres en cuir rouge, certains d’entre eux ne tarderont point par dégénérescence de la teinture à devenir jaunes au bout de quelques années.

Nous arrivons donc à la révolution française. Cette fois, ce n’est plus l’économie qui n’est guère brillante, sous la Révolution, cet épisode tout à fait légitime dans notre histoire, mais époque qui fut contemporain quand même d’une quasi-catastrophe économique, donc ce n’est pas l’économie, maintenant, c’est la politique qui va façonner le destin de la BN. A partir de 1789, et surtout de 1790. Je veux parler ici de l’entrée en masse des ouvrages confisqués au clergé principalement, aux émigrés aussi ; enfin (et là, il y aura restitution), je me réfère aux ouvrages qui furent confisqués aux puissances étrangères pendant la période des guerres napoléoniennes. Au total, si l’on fait abstraction des restitutions, qu’à juste titre, en effet, il faudra faire à la Prusse, et à d’autres pays en 1815, ce sont 250 000 volumes, 70 000 estampes, autant de manuscrits très souvent précieux, en provenance principalement des collections du clergé, qui sont ainsi entrés dans l’établissement à partir de 1790, souvent dans des charrettes mal bâchés, sous la pluie, dans la cour de la Bibliothèque de Richelieu que beaucoup d’entre vous connaissent. Le " butin ", d’un terme de mauvais goût, était donc prodigieux. Je ne veux pas trop m’étendre sur le sujet, aujourd’hui plus délicat que jamais, des restitutions, voyez l’excellent ouvrage que mon élève Mme Dominique Liechtenhan, a publié quant à ce problème aux éditions Ouest-France, à propos des vols effectués par les Allemands dans toute l’Europe, puis par les Russes en Allemagne, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Mais enfin, je dois dire que quand le cardinal Lustiger est venu visiter la BN, je lui ai demandé s’il voulait bien donner son absolution à ce prélèvement considérable sur les biens de ses confrères en 1790-93, et il a accepté d’en tomber d’accord très gentiment. Avec sagesse, le gouvernement français, pour revenir à des propositions plus sérieuses, disons qu’avec sagesse, le Gouvernement de Louis XVIII, à la Restauration, en 1815, s’est refusé à restituer au clergé et aux émigrés les biens confisqués, et notamment tous ces livres précieux ; il s’est contenté d’octroyer un milliard d’indemnités aux émigrés, un milliard qui s’est très vite métamorphosé en 600 millions de francs. Ce qui fera beaucoup crier l’historiographie républicaine, au cours du siècle suivant. En tout cas, à mon sens, cette compensation monétaire, après vingt-cinq ans seulement, et non pas après un demi-siècle, comme ça sera le cas au XXème siècle, c’était la sagesse, et il n’y a rien eu de semblable en France à ce à quoi on assiste aujourd’hui en Tchécoslovaquie et en Pologne, où l’on restitue des manuscrits précieux, ou même des couvents entiers à des religieux, à des religieuses, à des bonnes soeurs lesquelles s’empressent ensuite de vendre les bâtiments du monastère en question à un industriel pour qu’il y fabrique des hamburgers.

Les rapports entre l’État et la culture, en ce qui concerne notre bibliothèque sont, du reste, tout à fait passionnants, au XIXème siècle encore. La grande époque de prospérité économique du Second Empire, au temps de Napoléon III donc, 1851 ou 1852 jusqu’à 1870, la fête impériale, comme on disait, s’est traduite pour la BN par la construction de la salle Labrouste et en général par la rénovation de divers bâtiments de la bibliothèque ; la salle Labrouste est l’oeuvre d’un architecte génial, Labrouste, et peut-être encore plus génial que l’est M. Perrault. C’était le temps de l’arrivée de l’or californien dans notre vieille Europe, le temps aussi d’un empereur, Napoléon III, qui avait à la fois le sens de la croissance économique et du développement des institutions culturelles ; même si sa politique extérieure pouvait être désastreuse, comme l’ont montré l’expédition du Mexique et surtout la guerre franco-prussienne, matricielle de deux guerres mondiales, ultérieurement.

Glissons faute de temps sur le XXème siècle qu’ont marqué à la BN les administrateurs de Julien Cain et , plus sérieusement celles de Georges Le Rider, Alain Gourdon , André Miquel, Jean Favier et Jean-Pierre Angremy ; et venons-en au problème tout à fait central de la Bibliothèque nationale de France, notamment en son nouveau site de Tolbiac.

Administrateur général de la Bibliothèque nationale depuis l’automne 1987 jusqu’au début de 1994, j’avais fait mon possible en effet pour tenter d’infléchir ce que le projet Mitterrand, excellent en soi, de " Néo-BN " pouvait avoir de maladroit, tant du point de vue de sa conception générale que des modalités d’architecture du nouveau bâtiment qui fut installé ensuite sur le site susdit de Tolbiac. Quant au premier point, j’obtins assez facilement gain de cause, au moins en partie : la coupure de la collection " livresque " (onze millions de volumes ) en deux moitiés inégales, si j’ose dire, l’une restant à Richelieu, l’autre partant à Tolbiac, cette coupure-là fut évitée grâce aux démarches effectuées par toute une partie de l’intelligentsia française, alertée notamment par mes soins. L’ensemble de la collection, sans rupture ni coupure, est installé aujourd’hui sur le nouveau site Tolbiac de la rive gauche. Quant à l’architecture du quadrilatère appelé désormais en ce récent emplacement " François Mitterrand ", est-il utile de répéter les critiques maintes fois formulées : structures turriformes inadaptées, gigantisme qui allonge tous les parcours, et qui rend les déplacements d’autant plus pénibles ou fatigants, notamment pour les bibliothécaires d’âge mûr, et plus encore pour les lecteurs très âgés qui furent nombreux rue de Richelieu, etc... J’eus l’honneur d’être reçu à ce propos par le chef de l’État (prédécesseur de M. Chirac), auprès duquel je fis valoir des objections quant à l’architecture, qui n’étaient pas seulement les miennes et qui avaient été massivement soutenues par une pétition ad hoc que j’avais moi-même rédigée. Mes remarques furent fort mal reçues par celui qui était alors le plus illustre des Français et je fus plongé au cours des quelques années suivantes dans une espèce de disgrâce du fait de l’Élysée, disgrâce qui, incidemment, devint gravement baladurienne après avoir été strictement mitterrandienne au départ. A quoi bon épiloguer là-dessus ? De toute manière, puisque la structure n’était pas vraiment adaptée aux fonctions (bibliothéconomiques), il convenait que ces fonctions se fassent jour et s’expriment le mieux possible dans le cadre de la structure tolbiacienne, si gênante fut-elle, où elles allaient dorénavant volentes nolentes devoir être logées pour plusieurs décennies, et pourquoi pas pour près d’un siècle ou pour beaucoup plus d’un siècle.
En ce qui me concernait, en dépit de telles traverses, je demeurais en tout temps, avant comme après 1994 (date de la cessation de mes fonctions d’Administrateur) obstinément loyal et même loyaliste vis-à-vis de l’entité BN ancienne manière ou new-look. J’avais appartenu à celle-ci en quelque sorte " corps et âme " depuis 1951, date à laquelle je suis devenu lecteur rue de Richelieu. Cette appartenance devait ensuite s’exprimer davantage encore " en interne " (comme on dit dans le jargon administratif actuel) de 1987 à l’an 2000 : soit une grosse douzaine d’années dont plus de six comme Administrateur général, et six ans encore comme président du Conseil scientifique de l’établissement. Indépendamment des objections qui pouvaient être les miennes quant au " projet Mitterrand ", je participais pourtant à part entière à ce projet présidentiel. Je lançais en effet en liaison étroite avec celui-ci une entreprise d’informatisation complète de notre fichier alias catalogue, entreprise concernant sept millions de fiches alias notices. Il fallait mettre fin une bonne fois pour toute en effet à l’époque ridicule des fichiers décennaux (années 1960, 1970, 1980) sans même parler d’anciens fichiers manuscrits devenus presque illisibles et inutilisables remontant au XIXème siècle, voire auparavant. Mon ami Jean Favier, avec son objectivité coutumière, a bien voulu souligner, dès la fin de 1994, la part décisive, centrale même, qui fut la mienne en cette initiative de conversion rétrospective informatique des ci-devant fichiers-papier, quant à l’utilisation massive du computer en BN, devenue par la suite BNF. D’une façon plus générale, je considérais que le projet élyséen étant ce qu’il était avec ses défauts, mais aussi ses qualités réelles (car il " sortait " la BN d’une impasse dans laquelle elle se trouvait bloquée depuis plusieurs décennies), je considérais que ce projet valait infiniment mieux que l’absence de tout effort sérieux, laquelle constituait dans la conjoncture de 1987-90, l’autre branche, hélas, de l’alternative. Il convenait donc de tenir compte des possibilités très vastes, inédites, inouïes même, qu’offrait la proposition mitterrandienne, compte tenu de son immensité même. Et il fallait avant tout contribuer à rendre ce projet effectivement opérationnel, même si d’aucuns le croyaient a priori voué à l’échec, position extrémiste qui, en aucun cas, ne pouvait être la mienne. J’associais donc la BN, à commencer par les plus proches collaborateurs, au chantier Tolbiac, un chantier à la fois matériel et intellectuel, et cela sans perdre en quoi que ce soit mon esprit critique. La suite des événements devait valider ce choix. A l’époque du ministère culturel de Jacques Toubon (seconde cohabitation à partir de 1994), une fusion que j’avais expressément conseillée sous le sigle " BNF " à ce même Toubon, intervenait enfin entre les deux établissements : EPBF (le grand chantier de construction que dirigeait Dominique Jamet) et BN. Celle-ci reprenait par conséquent la place et la fonction légitimes dont certains membres de l’entourage élyséen de M. Mitterrand avaient voulu la priver. La puissante synthèse BN + EPBF = BNF ainsi réalisée remettait les pendules à l’heure. Elle rendait justice aux travaux que nous avions dirigés l’un et l’autre, chacun de notre côté, M. Jamet et moi-même.

Une demi-décennie ou davantage s’est écoulée depuis qu’a pris place le processus synthétique " BNF " ainsi défini. Un bilan devient donc possible et souhaitable, et je dirai renouvelable. Il se trouve que Le débat, voici quelques mois, a publié les impressions, souvent négatives, d’un certain nombre de lecteurs de haut niveau, relativement au fonctionnement de la nouvelle BNF. Depuis ce premier compte rendu d’étape, les choses incontestablement se sont améliorées. Disons en tout cas que l’établissement, ces temps-ci, atteint une certaine vitesse de croisière. De ce point de vue, le silence actuel des médias fait contraste avec le vacarme du début de la première moitié de l’année 1999, et il vaut approbation ou absolution, pour le moins partielle. Cependant que l’amélioration, déjà constatée, continue peu à peu à s’inscrire dans les faits. Je crois donc être qualifié en cette conjoncture pour donner à mon tour une appréciation globale et éventuellement détaillée quant au fonctionnement de la BNF, vue d’un point de vue d’usager au cours des derniers mois de 1999, voire au début de l’an 2000. Depuis pas mal de temps, je passe en effet une journée par semaine, en tant que lecteur de base, à Tolbiac. Et nul ne m’accusera, comte tenu de ce qui fut dit au début du présent exposé, d’avoir apporté dans cette enquête, un préjugé qui serait a priori favorable. Je donnerai donc ici, tout comme mes prédécesseurs dans Le débat, une série d’impressions concrètes et somme toute journalières.

Deux mots d’abord sur l’arrivée " au pied du mur ", soit le matin vers 8 heures 45 ou 9 heures, en ce qui me concerne : trois moyens de transport s’offrent d’entrée de jeu au candidat à la lecture, soit le bus 89, le métro Quai de la Gare, et l’ultramoderne Météor.

De ce côté-là, rien à dire. La " transportation ", comme disent les Anglo-saxons, est aisée, même si le site, mais nous n’y pouvons rien, est quelque peu périphérique. En revanche, une fois sorti du métro ou de l’autobus, et dans deux cas sur trois (même si la chose doit en principe s’arranger, du moins partiellement, en ce qui concerne le métro Quai de la Gare) on est déposé au pied d’une rébarbative volée d’escaliers en bois , tropical paraît-il. Celle-ci a un effet dissuasif sur les personnes âgées ou sujettes au vertige. Et l’on a quelque peine à s’y habituer, fut-on d’un âge canonique, malgré les rampes quelque peu décalées qu’a installées le génial architecte, M. Perrault, à la demande de l’établissement. Un véritable escalier serait évidemment nécessaire. Mais il sera, semble-t-il, difficile de l’obtenir du cabinet d’architecte précité puisqu’il défigurerait l’esthétique (?!) de l’établissement. Affaire à suivre.

Au-delà de cette montée initiale à laquelle, de visite en visite, on a quelque peine à s’accoutumer (tout en s’y habituant quand même, que faire d’autre), le parcours du combattant s’arrange. On redescend dans les profondeurs de la grande maison par un escalier roulant qui n’a rien de désagréable. Entre-temps, les étudiants et lecteurs " non-chercheurs " se sont égaillés en direction des salles démocratiques du haut-de-jardin : elles semblent fonctionner fort correctement, en tant que bibliothèque de facto universitaire d’undergraduates, avec 250 000 volumes en rayonnages. Notons aussi, en ces journées du millénaire au cours desquelles va rouvrir la bibliothèque BPI de Beaubourg, l’heureuse absence des cracheurs de feu aux alentours immédiats de Tolbiac, alors qu’ils sont, comme chacun sait, ou qu’ils étaient du moins, typiques de Beaubourg, en effet. Cette absence locale, en rive gauche de la Seine est l’heureux résultat de la position géographique, à d’autres égards fâcheusement marginale, du nouvel établissement BNF. Signalons encore que la BNF a repris, sans trop s’en douter, la vieille distinction américaine, classique en effet outre-Atlantique, entre la graduate library (ici le -rez-de-jardin) et la under graduate library, en d’autres termes le haut-de-jardin. Aux USA, l’une et l’autre sont souvent contiguës sur un même campus. Ici, sur les bords de Seine, elles se sont superposées. Les profs en bas, les étudiants en haut. Why not ?

Nous poursuivons notre itinéraire vers les basses régions du grand immeuble : dans le vaste vestibule d’entrée (il y en a deux : Ouest et Est ; l’Est étant pourvu en outre d’une jolie librairie), outre les nombreux écrans porteurs de catalogues informatiques, le lecteur est confronté à une bonne surprise : l’immense queue, typique de Richelieu, celle de neuf heures du matin, n’existe pas à Tolbiac. On entre sans attendre, ceci en raison, bien sûr, du très grand nombre de places disponibles en ce nouveau site. La carte BN " à puce ", comparable à une carte bancaire, donne accès aux salles de lecture, en tant que " Sésame ouvre-toi ", sans difficultés majeures ni mineures. Les porte coupe-feu sont lourdes, notamment du point de vue des personnes âgées, encore elles ; mais ces portes s’assouplissent avec le temps, et d’autre part le danger d’incendie, certes moins grand que sur l’ancien site pour autant que j’en puisse juger, justifie, en effet, certaines précautions. A propos de sinistre ou de catastrophe, on a beaucoup parlé, on parle moins aujourd’hui des périls d’humidité ou d’inondation à Tolbiac : je ne pense pas que cette critique d’ordre " hydrique " soit très pertinente. Mais il y eut effectivement un incident : le déclenchement, par erreur humaine, d’une " douche " d’incendie.
Quoi qu’il en soit, au terme d’une micro-odyssée dont on ne peut pas dire qu’elle soit extrêmement brève, le lecteur est rendu in situ sur place, à sa place et dans la salle par lui prévue ou, à la rigueur, dans une salle voisine. Les sièges, sans accoudoirs, ce qui fait récriminer parfois, ne sont ni meilleurs ni pires que d’autres. Un dispositif spécial leur permet de servir de portemanteaux, et cela évite le vestiaire (où du reste les employés sont affables ; se munir si possible d’un sac en plastique transparent, ce qui permet si l’on est pas trop chargé, d’éviter de passer par le vestiaire en question). Mais restons en effet dans les salles de lecture, auxquelles nous sommes parvenus malgré tout sans trop de mal, et signalons immédiatement deux graves défauts du système, défauts qui pourraient être corrigés dans un avenir proche, du moins nous l’espérons. La lecture ne se fait, en effet, à part entière, que du mardi au vendredi. Le samedi a déjà levé quelques restrictions, l’établissement bien sûr est ouvert ce jour-là, et le lundi la BN est fermée. Il s’agit donc d’un recul par rapport à la situation existant à Richelieu, alors que les choses devaient au contraire s’améliorer, et se sont en effet parfois améliorées, mais à bien d’autres égards. Autre critique : on n’a le droit qu’à 8 livres par jour au lieu de 10 à Richelieu. Mme Trautman a demandé, par lettre officielle, qu’il soit très vite remédié à ces divers défauts, ce qui devrait être le cas dans un proche avenir. Attendons malgré tout, pour voir et savoir ce qui va se passer.

Cela dit, la catastrophe initiale du prêt " pour le lendemain seulement ", qui avait marqué d’une pierre noire les premiers mois de l’ouverture au public du nouveau site, cette catastrophe est maintenant derrière nous. On dispose désormais des livres demandés le jour même, ce qui est bien la moindre des choses, et dans un délai comparable à celui qu’on connaissait à Richelieu, et certainement pas pire. Une demi-heure, quarante-cinq minutes... avec de temps en temps, bien sûr, un pépin, une heure d’attente ou davantage... ; ou pas d’ouvrage du tout, mais cet inconvénient est plus ou moins vrai (?) de toutes les très grandes bibliothèques du monde, dès lors qu’elles dépassent les dix millions de volumes, et même bien souvent avec quelques millions d’ouvrages en magasin.

Les salles de lecture sont confortables et silencieuses. On les dit mal chauffées, ce qui ne m’a pas frappé. Les années de guerre, aujourd’hui très lointaines, m’ont peut-être endurci sur ce point, allez savoir. Enfin l’informatique, indispensable pour l’obtention d’un ou plusieurs livres ne mérite nullement les critiques dont on l’a abreuvée, et dont, à vrai dire, on ne l’abreuve plus guère. Et cela en dépit des querelles qui ont opposé l’établissement à telle ou telle grande firme de logiciels. Le temps des pannes longues et insupportables est sauf exception... exceptionnelle, une chose du passé. Les délais de réponse sont brefs quoique pas toujours instantanés. Certes, cette informatique intimide beaucoup de lecteurs, surtout d’un certain âge. Elle est l’une des causes (en parallèle avec les invraisemblables escaliers, ou plutôt non-escaliers du pourtour), l’une des causes d’un véritable géronticide, je veux dire l’absentéisme des anciens lecteurs de Richelieu, lesquels boudent Tolbiac, d’un géronticide ayant frappé tautologiquement les couches les plus âgées du lectorat. Dirai-je cependant qu’avec un peu de motivation, et si l’on veut bien donner à ce problème de computers entre une demi-heure et une heure d’application, bref si l’on prend son courage à deux mains, on a vite fait de maîtriser ce système informatique dont la moindre des choses est de reconnaître qu’il est, comme on dit outre-Atlantique ou outre-Manche, user friendly, amical au lecteur. De toute façon, les bureaux et bibliothécaires, qui sont présents en grand nombre sur les bureaux du service public des nombreuses salles de lecture, se font un plaisir d’initier les chercheurs novices au grand jeu, ou plutôt au petit jeu de l’ordinateur. Les écrans du système informatique sont en nombre, et jusque dans les salles réservées au téléphone, aux toilettes et à l’entrée ; ils effectuent en premier lieu le service des places (de lecteurs), puisque aussi bien une corrélation un peu trop inédite et qu’il faudrait de beaucoup assouplir, existe entre la demande de place et la demande de livres ; en second lieu vient le catalogue, véritable trésor bibliographique, que l’on peut interroger par titres, par mots-titres et par noms d’auteurs ; cependant qu’une imprimante, énorme innovation par rapport à Richelieu, met le lecteur en mesure d’éditer ses propres bibliographies, éventuellement très abondantes, compte tenu de la richesse de ce fichier automatique en items et en textes attenant aux items. Enfin l’accès à Internet permet de consulter les très beaux catalogues, alphabétiques et autres, de la Librairie du Congrès et de la Librairie de l’Université de Chicago, soit au total entre dix et vingt millions de notices.
Il y a donc à Tolbiac de nombreux services dont on ne disposait pas à Richelieu, un vieux site autour duquel fleurit maintenant une nostalgie qui a remplacé les innombrables critiques, parfois odieuses, dont cet admirable local était l’objet de son vivant. Signalons aussi les téléphones, en bon état de marche, ce qui était loin d’être le cas dans la vieille BN, malgré tous les efforts que j’avais pu faire à ce propos. On déplorera néanmoins à Tolbiac l’éloignement des toilettes par rapport à la majorité des salles de lecture.
Tolbiac est un monastère, et l’environnement urbain, local, fort déficient, n’offre pas les nombreux cafés, voire restaurants, dont il ne fallait pas incidemment exagérer le confort, qui fleurissaient autour de Richelieu. En revanche, il y a maintenant une cafétéria à l’usage des lecteurs. Elle m’a paru adéquate et là aussi, c’est un service dont nos violents critiques de jadis, notamment anglo-saxons, déploraient l’absence sur l’ancien site. L’actuelle BN de Tolbiac, isolée de tout, est, au fond, je le répète, un monastère, une abbaye pas nécessairement de Thélème, avec les avantages et les inconvénients du genre. Alors que Richelieu était très ouvert sur la vie citadine environnante. Enfin, il faudrait parler des services annexes (photocopies, microfilms) que je n’ai que peu utilisés, mais sur lesquels il ne m’a pas semblé qu’il y avait lieu de s’indigner, quoiqu’on entende certaines critiques, à propos notamment de l’accès aux microfilms.

Tolbiac a récemment subi l’épreuve non pas du feu, fort heureusement, mais de la tempête. Espérons que celle-ci ne se répétera pas comme telle d’ici longtemps, à moins qu’il ne s’agisse d’une conséquence de l’effet de serre, auquel cas... Mais les scientifiques ne semblent pas tous être convaincus pour le moment de ce greenhouse effect. L’immeuble dans l’ensemble s’est bien comporté en cette rude fin de décembre. Une trentaine de portes ont néanmoins été endommagées, sans conséquence importante pour le service ; il y a eu aussi une panne d’électricité assez courte ; les lecteurs, grosso modo, n’ont subi que peu de préjudices. Les dommages ont eu lieu surtout à l’annexe de Provins qui fut le fruit de l’amitié de la BN et de son administrateur de l’époque, André Miquel avec le regretté Alain Peyrefitte, maire de cette ville. A Provins donc, les toits de cet ancien édifice à caractère historique (devenu l’annexe BNF) ont été décoiffés par l’ouragan. Il est vrai que la petite forêt centrale de Tolbiac a été détruite en son centre par le grand vent de la fin du millénaire. Dommage qu’elle n’ait pas entièrement culbutée : on aurait pu transformer l’espace central en jardinet du genre Palais-Royal et l’ouvrir aux lecteurs comme au personnel, ce qui aurait abrégé bien des distances (affaire à suivre ?). Du moins la chute des arbres n’a-t-elle causé aucun dommage sur les vitres et d’une façon générale sur la vaste bâtisse qui environnait cette zone boisée. Il faut dire que celle-ci a son histoire. " On " nous assurait en très haut lieu, lors de la plantation des arbres qu’il y avait là " un petit coin de Latché dans Paris " (sic), courtisanerie pas morte, à l’époque... La disparition du bosquet central devrait permettre enfin de créer l’allée couverte (sous verrière) qui traversait le jardinet, encore plus ou moins boisé, dans le sens de la largeur. par le milieu du côté long. Cette initiative faciliterait et raccourcirait beaucoup les trajets pour le personnel et pour les lecteurs. Mais le cabinet d’architecte, toujours dominateur, s’opposera-t-il à la création de cette voie néanmoins nécessaire ? Et puis la prochaine tempête casserait cette verrière. De toute façon, les écologistes s’opposeront (stupidement) à l’abattage des arbres.

Les contribuables ou ceux qui parlent en leur nom se plaignent de ce qu’ils considèrent comme l’énormité du budget de la BNF : un milliard de francs par an. Mais c’est aussi très exactement l’équivalent du budget annuel de la British Library, et deux fois ou trois fois moins que le budget de la colossale Librairie du Congrès. Il demeure vrai cependant qu’une architecture plus fonctionnelle aurait permis de procéder à quelques économies, non négligeables. Mais le plan de M. Perrault avait force de loi...

Quelles qu’aient été les erreurs initiales, dont j’ai fait état au début de ce texte, la BN devenu BNF a aujourd’hui sinon une localisation du moins un espace digne d’elle, ce qui avait cessé d’être le cas dans la situation qui était celle de la BN, il y a une dizaine ou quinzaine d’années. Les critiques qui furent faites au projet Tolbiac puis au site François Mitterrand en personne étaient nécessaires et justifiées il y a une dizaine d’années. Et à l’époque j’étais souvent bien seul pour m’en faire l’écho ou l’inspirateur auprès des pouvoirs publics, au risque de me faire mal voir de ceux qui en ce temps-là étaient président de la république et Premier ministre ; mal voir aussi de certains services du ministère de la Culture, pour ne pas parler du secrétariat d’État au Grands travaux. Aujourd’hui, les médias qui à l’époque encensaient sans vergogne François Mitterrand et ses grands projets sont aussi ceux, nécessité ou conjoncture oblige, qui se font, après tout c’est tellement facile, les détracteurs de sa personne et de son oeuvre. Celle-ci n’était pas sans défaut, et il fallait absolument le dire ; une telle oeuvre a néanmoins, après la disparition de son premier inspirateur, quelque fautif qu’il ait pu être, elle a maintenant le très grand mérite d’exister, de fonctionner, de progresser même contre vents et marées. Les critiques plus récentes telles que formulées par Le Débat étaient de toute façon justifiées, mais pour la période qui les avait immédiatement précédées. Déjà lorsqu’elles furent publiées, la situation commençait à se normaliser. Répéter mot à mot ces critiques aujourd’hui ne serait plus justifié, en tout cas, et cela reviendrait à se livrer à un sport classique de dénigrement franco-français, assez mal compris par les bibliothécaires étrangers qui souvent sont jaloux de la chance qu’ont eu, après moult épreuves, leurs collègues de l’Hexagone. Cela dit, bien des critiques demeurent utiles et justifiées : il y a des trous dans le fichier informatique, des références qui manquent, et que la consultation du fichier Sycomore permet certes de combler. Reste que là aussi, il faudrait combler ces lacunes à l’intérieur même du grand catalogue électronique. Doit-on s’en prendre par ailleurs aux réductions de crédit qui viennent de frapper assez cruellement pour l’exercice 1999-2000 les acquisitions de livres effectuées par le BNF. Il y a là, en effet, matière sinon à s’indigner du moins à s’exprimer, afin d’obtenir que les collections BNF restent dans un proche avenir à la hauteur des performances qui sont actuellement les leurs, tant dans le domaine des ouvrages en magasin, qui dans celui des richissimes collections en libre accès : 500 000 volumes au total, en libre accès effectivement, soit 250 000 dans le haut-de-jardin, 250 000 dans le bas-de-jardin, cinq fois plus ou dix fois plus (selon que l’on considère le rez-de-chaussée seulement ou les deux étages), cinq fois plus ou dix fois plus que ce n’était le cas dans la vieille BN, qui ne disposait, elle, que de 50 000 ouvrages en libre accès. Collection de jadis admirable déjà, mais qui ne saurait être comparée à celle qui, sur deux étages, est disponible aujourd’hui ... Enfin le confort du personnel, dans les bureaux, a été souvent négligée, à la différence du confort des lecteurs, spécialement soigné.