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Pierre MESSMER

La nouvelle stratégie militaire et ses conséquences sur l'organisation et l'emploi de nos armées

Notre président ayant choisi pour thème de l’année, " le rôle et la place de l’état, au début du XXIème siècle ", il était inévitable qu’une communication fut consacrée à " la nouvelle stratégie et ses conséquences sur l’organisation des armées ", puisque l’état est seul responsable de la défense et des armées qui en sont l’outil essentiel. Lorsqu’il perd ce monopole, c’est la guerre civile ou même l’anarchie : l’Afrique nous en offre de tristes exemples.

Il est nécessaire de traiter en même temps de la stratégie qui est, selon la définition du Général Beaufre " l’art d’employer la force ou la contrainte pour atteindre les buts fixés par la politique " et de l’organisation des armées qui en dépend étroitement. Si les armes, la tactique ne sont pas adaptées à la stratégie donc à la politique, l’échec est certain, en cas de conflit. La France en a fait la cruelle expérience au début de la seconde guerre mondiale : alors que nos alliances avec la Pologne, la Tchécoslovaquie, exigeaient une action offensive contre l’Allemagne si celle-ci attaquait nos alliés, notre tactique uniquement défensive dont la ligne Maginot était le symbole nous condamnait à les abandonner.

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A partir de 1945 et jusqu’en 1990, la stratégie alliée visait à repousser une éventuelle attaque soviétique en Europe, théâtre principal des opérations et à contenir ou affaiblir l’influence communiste sur les autres continents, Asie, Afrique, Amérique latine.

Pour la France, cette stratégie de défense face à l’Est était naturelle car traditionnelle ; la menace germanique, celle du Saint Empire relayée par le Reich allemand a pesé pendant des siècles sur nos frontières du nord et de l’est. Sans doute, du fait des systèmes d’armes nucléaires, les moyens et les tactiques avaient changé et la stratégie elle-même avait évolué, faisant une large place à la dissuasion, mais la menace était toujours à l’Est que ce fut avant ou après notre sortie de l’O.T.A.N., en 1966.

L’implosion de l’empire soviétique et la crise dans laquelle est plongée la Russie ont imposé à l’Alliance Atlantique, sous l’impulsion des Etats-Unis et aussi à la France, une révision de leur stratégie.

La première réaction fut, naturellement, d’encaisser rapidement ce qu’on a appelé " les dividendes de la paix ". Ainsi les Etats-Unis ont-ils réduit massivement leurs effectifs en Europe :

    • 335.000 hommes en 1990
    • 150.000 hommes en 1995
    • moins de 100.000 hommes en 2000

Nous verrons que l’armée française s’est engagée sur la même voie.

La nouvelle situation géopolitique posait la question de l’avenir de l’O.T.A.N. dont la raison d’être - défense militaire de l’Europe occidentale contre l’Union Soviétique – avait disparu. On aurait pu penser que l’organisation, à défaut de disparaître, entrerait en sommeil. Il n’en a rien été :

    • d’abord, parce que les américains veulent garder le plus puissant moyen d’action directe qu’ils ont en Europe ;
    • et aussi, parce que les pays de l’Est, libérés du joug soviétique, continuent de craindre la Russie qui leur a souvent imposé sa loi. Pour se protéger, ils ont donc voulu entrer dans l’O.T.A.N. et, le 12 Mars 1999, trois y ont été admis : Pologne, Hongrie, République Tchèque. Neuf autres pays sont candidats.

Mais l’O.T.A.N. élargie ne pouvait survivre qu’en se rénovant. Pour les Etats-Unis, cette rénovation devait viser deux objectifs :

    • étendre la zone d’action au delà des frontières des membres de l’alliance. Selon le Secrétaire d’Etat Américain, Madeleine Albright, l’O.T.A.N. doit devenir " une force de paix, du Moyen-Orient à l’Afrique Centrale ".
    • ajouter aux missions de l’alliance définies par l’article 5 du traité - c’est à dire, la défense collective des états membres contre une agression extérieure - la gestion des crises et les conflits régionaux sans en référer nécessairement aux Nations Unies. Ce fut le cas au Kosovo.

Tel est le " nouveau concept stratégique " proposé par les Etats-Unis à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’alliance, célébré en 1999.

Le désaccord de la France et les réserves de la plupart des européens avec cette nouvelle stratégie qui n’est pas sans risque expliquent la relance des projets jamais aboutis, de défense européenne.

En 1952, René Pleven avait signé le traité de Paris non ratifié instituant une communauté européenne de défense, la C.E.D. A la suite de cet échec, l’Union de l’Europe Occidentale, l’U.E.O. a été imaginée en 1954 en vue de la coopération militaire et de l’assistance mutuelle des sept - plus tard neuf - états signataires. Reconnue en 1994 par le Président Clinton comme " identité européenne de sécurité et de défense ", c’est à dire pilier européen de l’O.T.A.N., l’U.E.O. n’avait aucune réalité militaire. Il a fallu attendre l’accord franco-anglais de Saint-Malo en 1998 et le conseil européen d’Helsinki en Décembre 1999 pour que soient évalués les moyens à mettre en place avant 2003 : l’Eurocorps, force terrestre de 60.000 hommes, appuyés par 80 navires et 300 avions de combat, déployable en soixante jours et capable de rester en position pendant un an. Les ministres de la défense français, allemands, belges et espagnols se réuniront à la fin du mois pour déterminer la participation de chaque pays à ce futur corps européen de réaction rapide dont, actuellement, le seul noyau actif est un état major.

C’est pourquoi la France a encore besoin de définir sa propre stratégie et d’abord sa stratégie nucléaire puisque, en la matière, les responsabilités restent nationales.
En Europe, l’Angleterre conserve ses armes nucléaires et la Russie son énorme arsenal ; à l’occasion elle ne manque pas de le rappeler. Après l’Inde et le Pakistan, d’autres pays se procureront, par divers moyens, des armes atomiques, s’ils ne l’ont déjà fait secrètement : la dissémination nucléaire que les Américains redoutaient et combattaient dès la fin des années quarante devient une réalité, un demi-siècle plus tard.

Dans ce nouveau contexte, la France a changé de stratégie nucléaire sans qu’aucun débat ait eu lieu. Après la dernière campagne de tirs à Mururoa en 1995, elle a démantelé le centre d’essais du Pacifique et, le 6 Avril 1998 quatre mois après la fin du démantèlement, le traité d’interdiction complète des essais nucléaires a été ratifié.

Plus importante encore, a été la décision unilatérale de désarmement nucléaire. La France a détruit toutes ses armes nucléaires sol-sol, fixes et stratégiques (plateau d’Albion), mobiles et tactiques (lanceurs Pluton et Hadès).

Ainsi, le Gouvernement a décidé de limiter notre arsenal aux armes nucléaires de grande puissance lancées à partir de sous-marins et d’avions porteurs d’engins air-sol, c’est à dire aux armes stratégiques. Et cette décision est irrévocable, puisque nous avons renoncé aux essais et que le programme de simulation, engagé en 1995 pour être opérationnel en 2010, ne permettra pas de tester des charges nouvelles.
Il est vrai que notre armement nucléaire même réduit, n’est pas négligeable :

    • quatre sous-marins à propulsion nucléaire portant chacun 16 engins armés de 6 têtes de 100 Kilotonnes pouvant atteindre un objectif à 5000 Km ;
    • quarante six Mirage 2000 N et 24 Super-Etendard bientôt remplacés par des Rafale M, équipés d’engins air-sol ayant une portée de 300Km et une puissance de 300 Kilotonnes.

Pour donner une idée de cet effrayant pouvoir de destruction, la bordée d’un S.N.L.E. a une puissance de 9600 KT alors que la bombe d’Hiroshima était inférieure à 20KT, soit 500 fois moins, environ. Ce qui revient à dire que les deux sous-marins constamment en patrouille ont une capacité de frappe équivalente à mille Hiroshima. Nous sommes loin de la " bombinette " dont parlait dédaigneusement François Mitterrand, avant d’être Président de la République.

Cette information n’a aucun caractère secret car l’efficacité de la dissuasion dépend en partie de la connaissance, par tout adversaire éventuel, des moyens de celui qu’il veut attaquer.

Notre arsenal est certainement suffisant pour dissuader tout agresseur qui menacerait un intérêt national vital mais on peut se demander s’il est de nature à répondre à des agressions limitées venant de ces " états voyous " que les diplomates désignent comme " pays à problèmes ". Un ministre britannique de la défense croit pouvoir y réussir par " un emploi sélectif et très limité d’armes nucléaires… pour convaincre un agresseur… qu’il doit arrêter son agression… ". C’est ce que nous appelions jadis l’ultime avertissement. Nous n’en sommes plus capables, faute d’armes tactiques.

Avant d’en finir avec la stratégie nucléaire, je dirai que notre opposition systématique à la dissémination nucléaire est vaine : l’exemple récent de l’Inde et du Pakistan le montre. Et elle n’est pas raisonnable car elle est contradictoire avec notre objectif d’un monde multipolaire stable et pacifique : en Asie, par exemple, il est possible que les armes nucléaires de la Chine, de l’Inde et du Pakistan assurent la paix entre ces grandes puissances par la dissuasion, sans menacer l’Europe ni l’Amérique.

Aujourd’hui, une guerre mondiale est impossible, puisque les Etats-Unis sont la seule superpuissance au monde, mais les conflits régionaux et locaux se multiplient. En Europe, Bosnie, Kosovo et Tchétchénie ; en Asie, l’Afghanistan, la guerre Iran-Irak et la guerre du Golfe ; en Afrique, Erythrée contre Ethiopie, Ouganda et Rwanda contre Congo, et d’incessantes guerres civiles qui ont fait plus d’un million de morts et six millions de réfugiés au sud du Sahara depuis dix ans. On a vu que l’administration américaine en a tiré argument pour son nouveau concept stratégique et que la France avait réagi en relançant l’idée d’une défense européenne. Mais quand une intervention extérieure est projetée, il faut répondre à la question : quel effet militaire voulons-nous obtenir ?

Dans notre histoire, ces expéditions déjà nombreuses sous l’ancien régime, se sont développées au XIXème siècle et plus encore dans la seconde moitié du XXème siècle, du fait des guerres de décolonisation en Indochine et en Algérie, ainsi que des nombreuses interventions post-coloniales dans les pays d’Afrique : j’en ai dénombré 25, de 1962 à 1997.On pourrait donc croire que les interventions actuelles s’inscrivent facilement dans cette tradition. La réponse n’est pas évidente.

S’il est vrai que l’expédition du Mexique et les campagnes de Chine par exemple étaient, à leur début, des opérations internationales comme nos récentes interventions aux Balkans et au Moyen-Orient, dans la plupart des cas il s’agissait de conquérir des territoires, de les pacifier ou d’y maintenir la souveraineté de la France. Les soldats et les marins des corps expéditionnaires le comprenaient et acceptaient les risques, d’autant plus volontiers que la liberté d’action qu’on leur consentait, exaltait leur sens des responsabilités. La lecture de Gallieni, Lyautey, Pavie, Savorgnan de Brazza, Mangin, Psichari permet de s’en convaincre.
Les guerres de décolonisation étaient plus sombres : elles ont divisé les français et plongé les armées dans une grave crise morale où a sombré la IVème République. Aujourd’hui les interventions dans les guerres civiles, à la demande de l’O.N.U. pour la défense des droits de l’homme posent des problèmes juridiques dans la discussion desquels je n’entrerai pas et soulèvent de graves difficultés d’exécution. Il est clair que les étrangers doivent éviter de prendre parti entre des adversaires haineux et inconciliables. En Bosnie, par exemple, le seul point commun entre Serbes, Croates et musulmans est leur refus de vivre ensemble ; la mission consistant à les y contraindre ne peut être assurée que par une autorité extérieure disposant de gros moyens militaires et financiers, comme celle qui consisterait à imposer, au nom des droits de l’homme, les règles de la démocratie au Rwanda et au Burundi, en proie aux haines tribales.

En outre, les Nations Unies ayant pour respectable souci d’éviter l’effusion de sang, il est habituellement interdit aux militaires chargés de telles opérations, de faire usage de leurs armes, sauf en cas de légitime défense. Il en résulte des situations absurdes et même déshonorantes comme, en Bosnie, la reddition sans combat et le désarmement de 250 soldats français ou la livraison à ses assassins d’un ministre bosniaque dont nous étions chargés d’assurer la protection. Il serait facile de multiplier les exemples tragiques ou comiques.

Comment, dans de telles conditions, demander à des hommes de sacrifier leur vie pour des causes aussi douteuses ? On comprend l’exigence américaine de " zéro mort " américain et les réticences des Etats-Unis à engager leurs soldats dans des interventions qu’ils n’ont pas décidées eux mêmes. L’Organisation des Nations Unies n’a pas encore pris conscience que le refus de la violence légitime est contradictoire avec l’action militaire.

L’affirmation des grands principes n’oblige personne à intervenir en force sur le territoire des grandes nations telles que la Russie ou la Chine, pas plus que dans les états faibles dont l’importance internationale est négligeable, comme l’Afrique subsaharienne, même si les motifs ne manquent pas. Le risque d’enlisement est tel qu’on se contente d’inviter les africains à régler leurs affaires entre eux, avec le concours éventuel de détachements venus du Pakistan ou du Bangladesh, peu motivés et peu efficaces.

Un sondage réalisé en Mars dernier, à la demande du Ministère de la Défense, montre que si les deux tiers (66%) de nos compatriotes acceptent que des soldats français meurent dans une opération lointaine concertée avec l’O.N.U. ou nos alliés, ils ne sont guère plus d’un quart (28%) qui consentiraient à y exposer leur propre vie.
Ainsi se manifestent leur soutien modéré des interventions extérieures et leur préférence marquée pour une armée de métier.

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Avant même le bouleversement géopolitique de la fin des années quatre-vingts, une profonde réforme de notre organisation militaire s’imposait.

J’ai été le premier à l’affirmer publiquement dans un débat avec Jean-Pierre Chevènement, publié en 1977 par Balland sous le titre " Le service militaire ", ensuite par deux propositions de lois déposées à l’Assemblée Nationale en 1977 et 1978. Ces propositions qui tendaient à créer une armée professionnelle se sont heurtées à l’hostilité du haut commandement et à l’opposition presque unanime des gouvernements et du Parlement, y compris mes propres amis politiques. Elle n’ont même pas fait l’objet de rapports devant les commissions compétentes : c’était l’enterrement sans fleurs ni couronnes, pour éviter toute discussion.

Comme souvent dans notre histoire, les événements imposèrent la réforme trop longtemps repoussée. J’ai fait référence à l’implosion de l’Union Soviétique suivie du retrait de ses armées qui occupaient les pays communistes, en particulier l’Allemagne de l’Est. " Les gros bataillons " qu’on massait face à la nombreuse armée soviétique, en application de la stratégie américaine de " riposte graduée ", n’étaient plus nécessaires. J’ai dit que chacun s’était empressé de réduire les effectifs militaires.

Le second événement fut la guerre du Golfe, en 1990. Le gouvernement français avait décidé d’y participer. Je n’entrerai pas ici dans le débat sur l’opportunité politique de cette décision ; je m’en tiendrai à des considérations strictement militaires. La participation de l’armée de terre française fut limitée à une division légère blindée de moins de 10.000 hommes. Sa mise sur pied fut difficile, parce que la loi que François Mitterrand voulut appliquer strictement interdit l’envoi des militaires appelés sur les théâtres d’opérations extérieures. Il fallut recourir à la Légion Etrangère et prélever les cadres d’active et les engagés en service dans les régiments métropolitains : cinquante régiments furent ainsi " déshabillés " sur les cent cinquante que comptait, à l’époque, l’armée de terre. Tous nos régiments d’artillerie parvinrent difficilement à former un seul régiment de marche.

Dans cette même guerre du Golfe, l’armée anglaise dont les effectifs étaient inférieurs de moitié à ceux de notre armée, mettait en ligne sans difficulté plus de 30.000 hommes, tous professionnels.

C’était la condamnation de notre organisation coûteuse et inefficace.

Dès son élection à la Présidence de la République, Jacques Chirac voulut en tirer les conséquences, ce qui fut fait par la loi du 28 Octobre 1997 " portant réforme du service national ". Son article 1er qui modifie l’article L111-2 et 3 du code du service national stipule :

" L’appel sous les drapeaux permet d’atteindre, avec les militaires professionnels, les volontaires et les réservistes, les effectifs déterminés par le législateur pour assurer la défense de la Nation ".

Cela signifie, en clair, la fin du service militaire universel, obligatoire et égal que la France pratiquait depuis un siècle et qui était tenu, à tort ou à raison, pour un pilier de notre édifice social. Une période transitoire de cinq ans jugée nécessaire pour la relève des appelés par des professionnels s’achèvera le 31 Décembre 2002. La professionnalisation des armées décidée par la France, pratiquée de longue date par les anglo-saxons, s’étend maintenant à d’autres pays, parce qu’elle répond aux impératifs de notre temps :

    • la sophistication des systèmes d’armes et, plus généralement, des matériels militaires modernes est telle que leur emploi et leur entretien doivent être confiés à des spécialistes, ce qui ne permet pas le service militaire court, 10 mois actuellement.
    • les missions extérieures dont on a vu que le nombre et l’importance ont augmenté – en ce moment 25.000 militaires français dont la relève semestrielle est nécessaire servent hors de nos frontières – ne peuvent être remplies que par des professionnels, pour des raisons juridiques et pratiques.
    • enfin, dans notre république, le service militaire obligatoire n’est acceptable que s’il est universel et égal, ce qu’il a cessé d’être.


La population française fournit des classes d’âge de 750.000 jeunes, dont 375.000 garçons environ, effectif nettement supérieur aux besoins des armées. On a donc augmenté arbitrairement les exemptions et les dispenses, créé par la loi des formes non militaires de service national : service militaire adapté dans les départements d’outremer, affectations dans la police, coopération et même… aide aux entreprises implantées à l’étranger.

Tous ces procédés astucieux, utiles mais créateurs d’inégalités ne suffisant pas à résorber les excédents, la durée du service a été réduite au niveau le plus bas jamais atteint, dix mois, au dessous duquel il serait impossible de maintenir un appareil militaire opérationnel.

Les engagés étant nécessairement payés plus que les appelés, la professionnalisation, à budget constant, a pour conséquence inéluctable la réduction des effectifs militaires. De 1997 à 2002, ils passent pour l’ensemble des armées de 473.633 à 357.183 (Terre, Air, Mer, Gendarmerie et Services Communs).

    • L’armée de Terre est la plus concernée : pour s’établir à 138.000, elle a fondu de 155.000 hommes en dix ans, dissous 106 régiments et 545 organismes divers.
    • La Marine et l’armée de l’Air sont moins affectées, passant respectivement de 63.383 à 44.870 et de 88.646 à 64.349.
    • Seule, la Gendarmerie est en croissance de 7000 gendarmes pour atteindre 97.884 officiers, sous-officiers et volontaires afin de mieux assurer la sécurité intérieure en voie de dégradation et prendre en charge certaines missions de défense du territoire.
    • Les Services Communs, dont le Service de Santé, sont stables à 13.700 officiers et sous-officiers.

Il convient d’ajouter que le nombre des personnels civils à la disposition des armées augmente de 74.875 à 83.023.

La variation des effectifs militaires, en hausse pendant les conflits et en baisse dès que revient la paix, n’est pas une nouveauté. Après la guerre d’Algérie, la diminution a été plus forte : de 1.030.000 à 550.000 hommes en deux ans. La nouveauté tient à la professionnalisation et, plus encore pour l’armée de terre, au passage d’une organisation de forces rigide à un système modulable. Ce point mérite explication.

A la fin du XVIIIème siècle, à l’initiative de Guibert et de Lazare Carnot, l’armée française et après elle, toutes les armées du monde avaient été structurées en divisions et corps d’armée. Cette organisation d’unités identiques et interchangeables a duré plus de deux siècles ; elle vient d’être abandonnée. Seuls subsistent les régiments qui seront assemblés de façon variable selon les missions : plus ou moins d’infanterie ou de blindés, d’artillerie, de génie ou d’hélicoptères. Ce n’est pas une invention car des groupements tactiques réunissant des détachements de différentes armes étaient souvent constitués pendant la seconde guerre mondiale mais ils n’avaient qu’une existence éphémère et relevaient toujours d’une division. Mais c’est une révolution car les divisions et les corps d’armée disparaissent et sont remplacés par des groupements temporaires et de composition variable, adaptés à des interventions extérieures toutes différentes.

Ce bouleversement de l’organisation militaire n’a pas encore été accompagné d’une adaptation des moyens aux nouvelles missions. Par exemple, toute intervention extérieure exige des transports aériens de grande capacité à longue distance. L’armée de l’Air n’en possède aucun et lors de l’opération Turquoise, au Rwanda, il nous a fallu louer des Antonov à la Russie, nos alliés européens n’étant pas meilleurs que nous dans cette spécialité. A l’inverse, le char lourd Leclerc, remarquable réussite technique, a été conçu pour des batailles de blindés sur le théâtre européen ; je doute qu’il soit utile au Kosovo où un escadron a été envoyé.

Pour agir au milieu de populations hostiles, il serait sûrement préférable de doter certaines unités d’armes non létales – gaz lacrymogènes, jets puissants de liquides, munitions assourdissantes ou à effet sonore dirigé – qui obtiennent une diminution temporaire des capacités physiques ou psychologiques de ceux qui sont visés.
Ces armes ne sont pas destinées à remplacer les armes classiques mais, en élargissant l’éventail des ripostes possibles, elles donnent plus de liberté d’action aux forces qui ont pour mission, non de détruire l’adversaire mais de réduire les désordres dont il est responsable.

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Le demi-siècle qui s’est écoulé depuis la fin de la seconde guerre mondiale a été marqué par tant de progrès scientifiques et techniques dont l’arme nucléaire est un des symboles, tant de bouleversements politiques, décolonisation, effondrement du marxisme en Europe, que la stratégie a du être repensée, sinon dans ses principes, au moins dans ses applications. Mais qui pouvait prévoir que la défense de la France, à la fin du siècle reposerait sur une armée professionnelle dont les deux missions principales sont la dissuasion nucléaire et les interventions extérieures ?

L’évolution ne s’arrête jamais. Elle a plutôt tendance à s’accélérer et la stratégie doit s’adapter.

Dans le monde du XXIème siècle, les Etats-Unis resteront une superpuissance mais ils ne seront plus " la seule nation indispensable au Monde ", que célèbre un discours du Président Bill Clinton en 1996. La Chine les rejoindra car elle en a les moyens ; la Russie sortira de la crise, tôt ou tard, et même privée de l’empire qu’elle avait conquis, elle sera une grande nation, comme l’Inde qui dépassera le milliard d’habitants.

Il est difficile de prévoir l’avenir du moyen-orient islamique. Quant à l’Afrique qui peinera pour sortir de la misère, elle ne pèsera pas lourd dans la politique et l’économie du monde.

Je pense que la carte géopolitique du XXIème siècle se construira autour de cinq ou six grands ensembles – Amérique du Nord, Asie Orientale, Asie du Sud, Europe, Russie, peut-être Amérique du Sud – plus ou moins bien organisés pour assurer, chez eux, la paix et le développement.

C’est aux limites de ces ensembles ou dans les zones grises où ils seront en compétition – Moyen-Orient, Afrique, Asie du Sud-Est – que risquent de surgir les conflits.

Pour nous français, pour nous européens, la question est de savoir si nous serons capables de construire le grand ensemble indépendant dans lequel nous serons assurés de la liberté, de la prospérité et de la paix.

Pour y réussir, nous devons croire, agir et veiller.