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Christian PONCELET
L'État et les collectivités territoriales
Pour un Président du Sénat, assemblée parlementaire à part entière qui bénéficie en outre dun bonus constitutionnel , celui de la représentation des collectivités territoriales de la République , traiter devant vous, ici, dans lauguste enceinte de lAcadémie des Sciences morales et politiques, du thème LÉtat et les collectivités territoriales sapparente à une véritable soutenance de thèse.
En effet, la simplicité apparente du libellé retenu pour cette séance recouvre un champ dinvestigation particulièrement large et un domaine de réflexion considérable.
Sagit-il de retracer la longue histoire des rapports entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux dont linteraction, et parfois laffrontement, ont marqué lémergence, le développement et la construction de la Nation française ?
Sagit-il, plus concrètement et plus simplement, détudier lorganisation territoriale issue des lois de décentralisation dans ses rapports avec lÉtat ?
Ou sagit-il, encore, de se projeter dans lavenir pour envisager lévolution de ce tandem aux multiples visages formé par lEtat et les collectivités locales, la décentralisation nétant que le contrepoint de la réforme de lEtat ?
Quoi quil en soit aborder le thème LÉtat et les collectivités locales, nécessite, au préalable, un effort de mémoire.
Force est en effet de reconnaître que notre Nation sest forgée autour dun pôle structurant, lEtat central qui a légitimé son autorité par un contrôle politique du territoire au travers de son maillage administratif.
Déjà, sous lAncien régime, la monarchie na eu de cesse dasseoir son autorité à lencontre des grands féodaux par une politique progressive, mais résolue, dabsorption des provinces. LEtat centralisateur, unificateur et uniformisateur , est ainsi devenu à la fois linstrument de domination du pouvoir royal sur le territoire et le symbole de lidentité française. Le Général de Gaulle na-t-il pas affirmé en ce sens qu il y a mille ans, la France a pris son nom et lEtat sa fonction .
Cette conception, unique, dintégration nationale va se trouver consacrée par la Révolution française qui prolonge, en lamplifiant, laction de lAncien Régime. Le triomphe de lidéologie jacobine sur les vélléités girondines va officialiser la Nation, incarnée dans lEtat-Nation et non plus dans un pouvoir personnel, afin dunir la France par sa déclinaison à lidentique en cent départements. Ce processus de centralisation sera ensuite consolidé par lEmpire et la loi du 28 pluviôse An VIII portant création de linstitution préfectorale.
Mâtiné du mythe républicain dégalité, le dogme de la centralisation va ainsi imprimer durablement lorganisation de notre système politico-administratif. Il faudra attendre la seconde partie du XXème siècle pour que la méfiance pesant sur les pouvoirs locaux depuis lAncien régime soit enfin levée. Le Général de Gaulle lavait bien compris, en déclarant en 1968, que leffort multiséculaire de centralisation, qui fut longtemps nécessaire à notre pays pour réaliser et maintenir son unité, ne simpose plus désormais .
Il est vrai quaprès la période de reconstruction, les Trente Glorieuses ont transfiguré notre pays. La crise économique des années 70 et la remise en cause du modèle de lÉtat-providence ont profondément bouleversé notre perception de lEtat.
Cest donc seulement à la fin des années 70 que lidée dun nouveau contrat territorial sest développée. Cette mutation, annoncée, du système local trouve son explication tout à la fois dans la crise, profonde, des modes dintervention étatiques, et dans la transformation des comportements et des mentalités du personnel politique local.
Ainsi, les mutations de la société française ont largement contribué à rééquilibrer les relations entre lEtat et les collectivités locales.
Après cette brève analyse rétrospective, vous ne men voudrez pas de situer, principalement, mon propos dans le contexte issu de lirruption des grandes lois de décentralisation du début des années 1980, dans la mesure où ces réformes ont modifié la nature de la relation entre lEtat et les collectivités territoriales.
Dans un premier temps, je dresserai donc un bilan des profondes novations issues de ces réformes avant détudier, dans un second temps, le nouvel équilibre des pouvoirs susceptible de résulter dun Etat enfin réformé et dun principe de libre administration enfin consacré.
I. Une nouvelle ère de lhistoire territoriale très largement bénéfique.
Aboutissement dun long processus de réflexion visant à accroître les libertés locales , la décentralisation met fin, de façon probablement irréversible, à la tradition multiséculaire de centralisation française.
La France entre alors dans une nouvelle ère de son histoire territoriale. Cette réforme bénéfique va permettre une éclosion des initiatives locales, un rapprochement entre lélu et le citoyen et une amélioration de lefficacité et de lefficience de laction publique.
Comme a pu le dire Pierre Mauroy, le Premier ministre de lépoque, la décentralisation est, pour tous, la possibilité daccéder à la responsabilité et à la liberté... La République se sera enfin libérée de la monarchie .A. Un Cadre relationnel transformé
1. Les révolutions de 1982
Juridiquement cette nouvelle ère découle de deux révolutions culturelles, opérées par la loi du 2 mars 1982.
En premier lieu, le transfert des exécutifs territoriaux des mains des préfets à celles dautorités élues : ainsi, le modèle municipal est étendu aux départements et aux régions.
En second lieu, la substitution aux tutelles administratives, financières et techniques, auxquelles les collectivités locales étaient soumises a priori, dun contrôle juridictionnel a posteriori de leurs actes tant administratifs que financiers ; ainsi les actes locaux deviennent exécutoires dès leur transmission au représentant de lEtat.
Pour tenter de résumer la conséquence majeure de cette réforme en ce qui concerne les collectivités territoriales, je dirai quelle consacre lexistence de véritables acteurs politiques locaux qui mettent en uvre des choix et qui sont responsables devant des électeurs.
Pour lÉtat, le principe de lindivisibilité de la République implique, par définition, un contrôle de lEtat sur les actes des autorités locales. Aux termes du troisième alinéa de larticle 72 de la Constitution, dans les départements et les territoires, le délégué du Gouvernement [possède en effet] la charge des intérêts nationaux, du contrôle administratif et du respect des lois . Cest cette disposition qui a conduit le Conseil constitutionnel dans sa décision du 25 février 1982, relative à la future loi du 2 mars 1982, à annuler les dispositions de la loi qui privait le représentant de lEtat, même pour un délai limité, de la possibilité dexercer son contrôle avant lentrée en vigueur des actes.
Dans ce contexte nouveau issu des loi de décentralisation, les relations entre lEtat et les collectivités territoriales ont donc progressivement trouvé un équilibre, chacun des deux protagonistes prenant la mesure de ses responsabilités et de ses pouvoirs.
2. Du contrôle au conseil ?
Force est à cet égard de constater que la complexité croissante de lunivers juridique dans lequel sinscrit laction des collectivités locales, rend la décision politique locale de plus en plus risquée et met en évidence la nécessité de définir un nouveau mode relationnel entre lEtat et les collectivités territoriales.
Lattente des collectivités locales est en effet si vive que certains, et cest un terrible paradoxe contre lequel je souhaite mettre en garde, en viendraient à souhaiter un système qui garantirait la régularité de leurs actes juridiques, cest à dire, au fond, le retour à une forme de tutelle a priori.
Or, je viens de le rappeler, la suppression des contrôles extérieurs préalables à la décision est au cur de la décentralisation. La décision locale ne saurait donc être subordonnée à une quelconque forme de bon-à-tirer .
De même, labsence de déféré préfectoral ne signifie en aucun cas que les actes des collectivités locales sont à labri de tout recours ultérieur. Le contrôle de légalité ne pourra jamais être le vaccin juridique de laction publique locale.
Les actes des collectivités locales sont donc, juridiquement, mortels , cest à dire quils peuvent être contestés et annulés. Cest, en quelque sorte, le rançon de la liberté.
Faut-il pour autant accepter la progression de linsécurité juridique qui entoure laction publique locale et dont on sait quelle est une des causes majeures de lhémorragie des vocations à exercer des mandats électifs locaux ?
A lévidence non !
Bien au contraire, cette tendance doit être combattue en recherchant, notamment une clarification des législations applicables dans un certain nombre de domaines ainsi quune modernisation de la conception du contrôle exercé par lEtat sur les actes des collectivités locales.
Sagissant en premier lieu de la clarification du droit applicable, nous devons nous efforcer à donner une consistance au principe de sécurité juridique tel que défini, en droit communautaire, par la Cour de Justice des Communautés Européennes en 1985. La règle de droit doit, selon elle, faire lobjet dune formulation non équivoque qui permette aux personnes concernées de connaître leurs droits et leurs obligations dune manière claire et précise et aux juridictions den assurer le respect .
Or, laction des collectivités locales est aujourdhui immergée dans un environnement juridique particulièrement complexe dont, à lévidence, des pans entiers sont loin de répondre à cette définition.
Par ailleurs, la conception du contrôle des collectivités locales, exercé en particulier par les services préfectoraux et les chambres régionales des comptes, doit être profondément modernisé. Le contrôle, reste en effet marqué tendanciellement par un esprit de suspicion pour ne pas dire de coercition.
A lévidence, le contrôle doit maintenant simprégner dun esprit nouveau, pour évoluer vers lâge du conseil, de lévaluation et de laudit.
Le groupe de travail du Sénat sur les chambres régionales des comptes a dailleurs fait dans ce domaine dexcellentes propositions dont lobjectif est résumé par le titre de son rapport : Un dialogue indispensable au service de la démocratie locale .B. Un tandem en devenir
1. De nouvelles régulations territoriales
Les lois de décentralisation de 1982 et 1983 constituent tout autant une impulsion, décisive, du centre que la consécration de pratiques locales renouvelées et lavènement de valeurs politiques novatrices la gestion de proximité- comme fondement dune démocratie revivifiée.
La stratégie de rupture de M. Gaston Defferre (transfert des exécutifs départementaux et régionaux, dévolution de compétences, fin de la tutelle préfectorale, autonomie fiscale
) a permis aux élus de sapproprier rapidement, pleinement et efficacement leurs nouvelles responsabilités.
Si la décentralisation na en aucune façon remis en cause larchitecture institutionnelle des pouvoirs locaux -elle la même confortée en érigeant la région en collectivité de plein exercice- elle a, en revanche, profondément bouleversé léquilibre des relations entre lEtat et les collectivités locales.
Les nouvelles régulations territoriales induites par cette réforme ont ainsi permis aux élus locaux de prendre la mesure de leurs droits et libertés . Nen déplaise aux parangons dune modernité désormais dépassée, les collectivités locales ont pris le relais de lEtat sans heurts.
Elles ont, à mon sens, su rendre ses lettres de noblesse à laction publique, en rapprochant les citoyens des centres de décision. Plus encore, les assemblées locales sont parvenues mettre en uvre, concrètement, de nouvelles stratégies territoriales davantage en phase avec une demande sociale accrue et diversifiée.
Au total, en dix-huit années de décentralisation, quel chemin parcouru ! Nous navons pas à rougir du bilan des collectivités locales. Où en seraient nos villes et nos campagnes sans lintervention déterminée des collectivités locales en faveur de laménagement des territoires, de la formation des hommes, du développement économique ou de la lutte contre les exclusions.
Catalyseurs dinitiatives, vecteurs dune démocratie participative, les assemblées locales ont su, également, se montrer à la hauteur des espérances des citoyens. A cet égard, je considère que la décentralisation à la française procède tout autant de la maïeutique que dun projet de société.
Dailleurs, je constate que les collectivités locales sont devenues un rempart face aux conséquences de la mondialisation. Elles constituent, en effet, un pôle de rassurance désormais essentiel pour les Français en quête denracinement et de préservation de leurs différences culturelles.
Certes, les inévitables Cassandre objecteront la sur-administration dont souffrirait notre pays. Mais, franchement, je crois quil sagit là dun faux procès, de querelles au fond totalement stériles. Jen veux pour preuve le succès de lintercommunalité mais aussi la capacité croissante des différents niveaux de collectivités locales à coordonner leurs actions en faveur de stratégies communes.
Insensiblement, jai le sentiment que nous sommes en train de passer dune décentralisation octroyée à une décentralisation contractuelle fondée sur lautonomie, la responsabilité, la complémentarité et le dialogue des partenaires.
Cest vrai, les lois de décentralisation ont dessiné les contours dun véritable jardin à la française , avec ses blocs de compétences et ses grands principes, malheureusement restés lettre morte, de compensation des transferts de charges. Mais, cétait faire fi du légitime principe de compétence générale des collectivités sur leurs territoires, cétait aussi sous-estimer le désengagement progressif dun Etat encore impérieux mais de plus en plus impécunieux.
2. Des règles du jeu souvent transgressées qui appellent lédiction dun code de bonne conduite
A lévidence, l'Etat doit, avant toute chose, s'engager à respecter le principe de la compensation concomitante et intégrale des charges transférées et conclure un véritable pacte de confiance avec les collectivités locales qui, échaudées par le passé, craignent parfois l'avenir.
Le passé a, en effet, porté la marque d'une suite ininterrompue de ruptures de contrat, d'entorses aux principes et de remises en cause des règles du jeu dont ont été victimes les collectivités locales.
Elles ont ainsi connu des transferts de compétences fortement évolutives, mais partiellement compensées, des dévolutions de compétence légalement non compensées et des transferts insidieux de charges.
En définitive, les collectivités locales ont été confrontées, pendant de nombreuses années, à un effet de ciseau caractérisé par une vive progression de leurs dépenses, notamment de leurs dépenses sociales, et une réduction non négligeable de leurs ressources en raison des ponctions opérées sur certaines dotations.
Dans ces conditions, la maturité des choix financiers des collectivités locales doit être soulignée. Les politiques fiscales des assemblées locales ont, en effet, été globalement modérées.
Mais, cest vrai, ces mésaventures, ces péripéties et ces tribulations n'incitent pas les collectivités locales à envisager l'avenir avec confiance.
Ce sentiment est dautant plus compréhensible que trop de faux et mauvais procès ont été, et sont encore instruits, dans certaines sphères de l'Etat. La rhétorique consistant à sous-entendre que les collectivités locales seraient des îlots de gabegie dans un océan daustérité, sert, en réalité, à légitimer les ponctions opérées sur leurs ressources, ainsi transformées en variables d'ajustement du budget de l'Etat.
Il faut donc tirer sereinement les leçons du passé et éclairer l'avenir qui doit être placé sous le signe d'une coexistence pacifique et d'une coopération confiante entre l'Etat et les collectivités territoriales.II. Vers une République territoriale
Offrir aux Français une République moderne, efficace et proche de leurs préoccupations suppose de trouver un nouvel équilibre des pouvoirs. Chacun des membres du tandem indissociable formé par lEtat et les collectivités territoriales doit, loin de toute vision antagoniste, aborder un nouvel âge.
Il sagit, en premier lieu, pour lEtat, daccepter, enfin, de se réformer. Il sagit, en second lieu, pour les collectivités locales de se voir ouvrir de nouveaux territoires dintervention et garantir leffectivité du principe de libre administration.A. Lindispensable réforme de lÉtat
LÉtat doit, enfin, accepter de se moderniser en profondeur. Il est grand temps que la réforme de lEtat, le plus souvent réduite à un discours incantatoire, devienne, enfin, une réalité. Dautant que dici à 2012, plus de 50 % des actuels fonctionnaires seront partis à la retraite. Il sagit dune chance historique qui justifie pleinement lengagement dune réflexion stratégique sur les missions de lappareil dEtat et sur une gestion visionnaire de la fonction publique du troisième millénaire.
1. La réforme de lEtat, nouvelle frontière de la décentralisation
En dix-huit ans de décentralisation, le système local na cessé de sadapter à lévolution de notre société. Ce phénomène illustre, sil en était besoin, la plasticité de la décentralisation en tant que politique institutionnelle.
Dans ce nouveau contexte, jai limpression que tout se passe comme si lEtat navait pas totalement intégré la dynamique de la décentralisation. A mon sens, il est donc temps que lEtat réforme à la fois son organisation territoriale et ses modes dintervention.
· Il en va de son avenir car aujourdhui les enjeux politiques et sociaux sont de plus en plus diversifiés et territorialisés. Cest tout de même paradoxal. Moins lEtat a de moyens financiers, plus il réglemente, plus il encadre laction des collectivités locales, et plus il tend la main en continuant à vouloir tout régenter.
· Il en va aussi de lavenir de la décentralisation !
2. Pour un État territorial
Au delà dune nécessaire amélioration des relations entre les citoyens et leur administration, la réforme de lEtat doit se traduire par une nouvelle délimitation de son périmètre dintervention et par une nouvelle définition de ses modalités daction.
Cette nouvelle frontière passe, à mon sens, par un vigoureux mouvement de déconcentration des services de lEtat.
Longtemps présentée comme concurrente de la décentralisation, la déconcentration est devenue, à mon sens, son indispensable corollaire.
Depuis les décrets anti-remontée du second Empire et les commissions dites de la hâche , elle est restée le parent pauvre de la réforme administrative.
Les lois Defferre lont ainsi passée sous silence et les dispositifs prévus dans les lois du 6 février 1992 relative à ladministration territoriale de la République et du 4 février 1995 pour laménagement et le développement du territoire nont manifestement pas produit les effets attendus.
Aujourdhui, la déconcentration est devenue une ardente obligation . Car, la décentralisation a sensiblement modifié la donne en matière dadministration du territoire :
- dune part, parce quelle a déplacé le centre de gravité des relations de pouvoir, au profit des élus locaux,
- dautre part, parce quelle a déstabilisé les services de lEtat, dans leur action en matière de gestion des territoires.
A cet égard, je constate que ce sont surtout les services déconcentrés qui ont été bouleversés par la décentralisation, notamment en raison des transferts de compétences et de personnels au profit des collectivités locales. A linverse, les administrations centrales ont développé des réflexes, souvent identitaires, de protection face à la montée en puissance tant des collectivités locales que de lEurope.
Ainsi, lun des enjeux majeurs de la déconcentration réside dans notre capacité à renforcer la coordination des politiques publiques entre et au sein des différents départements ministériels. La concurrence, bien souvent stérile , à laquelle se livrent les administrations centrales est, à mon sens, préjudiciable aux équilibres territoriaux. Car finalement, ces dysfonctionnements se retrouvent accentués sur le terrain. Et le préfet est souvent contraint de se contenter de gérer au quotidien les contradictions de lEtat central. Or, à mon sens, la finalité de la réforme de lEtat est de renforcer à la fois :
- ladéquation de ses modes daction par une gestion de proximité sur les grands problèmes de société : politique de la Ville, insertion, lutte contre linsécurité
- la capacité à travailler, de concert, avec les collectivités locales, bien souvent moteurs de politiques innovantes.
Au total, pour parvenir enfin à ce que jappellerai un Etat territorial - pendant naturel du système local décentralisé -, trois conditions doivent être remplies :
- Première condition : lEtat doit sappliquer à lui-même le principe de subsidiarité. Sil doit conserver tout son pouvoir dorientation et de mise en cohérence, les décisions concernant la vie des territoires doivent, elles, être systématiquement prises au niveau local le plus proche. Dune manière générale, lEtat moderne doit être un Etat modeste recentré sur ses fonctions régaliennes, sa mission de stratège et ses attributions de garant de la cohésion sociale et territoriale.
- Deuxième condition : les préfets doivent enfin devenir de véritables partenaires pour les élus locaux en assumant la coordination de lensemble des services déconcentrés. Ils doivent, à mon sens devenir, les têtes de réseau de ce nouvel Etat territorial.
Pour ce faire, il devraient être en mesure dengager lEtat et tout lEtat, en disposant de marges de manuvres accrues en matière de gestion des crédits déconcentrés.
Dans cette perspective, je suis favorable à linstitution dune véritable mission de coordination interministérielle des politiques publiques placée auprès du Premier ministre et à laquelle seraient directement rattachés les préfets. Aujourdhui, en effet, la gestion du corps préfectoral par le ministère de lintérieur ne simpose plus. La nécessaire promotion de leur fonction dintégration territoriale des politiques nationales passe, à lévidence, par un renforcement de leurs pouvoirs au niveau interministériel.
Or, on ne peut indéfiniment plaider pour une interministérialité de terrain si elle reste un leurre au niveau central.
- Troisième condition : les préfets doivent disposer, par redéploiement, de moyens supplémentaires au niveau départemental et surtout au niveau régional. En effet, face aux mutations de la demande sociale et au développement des appareils administratifs des collectivités locales, les services préfectoraux font souvent pâle figure . Leurs capacités dexpertise doivent donc être singulièrement renforcées, en favorisant la mobilité entre les services centraux et déconcentrés, en diversifiant les recrutements et en permettant lapport dexperts issus de la communauté universitaire et du secteur privé.
Une fois ces trois conditions remplies, lEtat pourra franchir le cap de la modernité et devenir enfin un Etat re-centré, à lécoute des collectivités locales et de la société tout entière, bref un Etat réconcilié avec lui-même et ses partenaires.B. La reconnaissance des pouvoirs territoriaux : pour un véritable gouvernement local
La démocratie locale, cest lexpression politique de ce besoin denracinement amplifié par la mondialisation.
A ce besoin dune citoyenneté locale, pleine et entière, il nous faudra répondre par une relance de la décentralisation, cest-à-dire notamment par de nouveaux transferts de compétences.
Le temps est donc venu doffrir aux collectivités locales de nouveaux territoires daction, dont jai la conviction quelles sacquitteront aussi bien, sinon mieux, que lEtat, en raison des effets bénéfiques de la gestion de proximité.
Ce nouvel équilibre des pouvoirs naura cependant de sens que si se trouve garanti leffectivité du principe de libre administration qui repose sur la maîtrise quont les collectivités locales de leurs moyens humains et financiers.
1. Lexploration de nouveaux territoires dintervention
Une fois l'Etat recentré sur ses missions régaliennes, ses fonctions de prescripteur et son rôle de garant de l'unité, de la cohésion et de la solidarité nationales, il sagit en effet de relancer la décentralisation, en ouvrant aux collectivités locales de nouveaux territoires d'intervention.
On peut penser à l'emploi des jeunes où les collectivités territoriales pourraient voir renforcer leur rôle d'interface ou de passerelle entre le système éducatif et l'entreprise, comme en témoignent certaines expériences locales.
On pourrait également songer à un transfert aux régions de la responsabilité de la maintenance et de la construction des locaux universitaires, comme prélude à une véritable décentralisation de l'enseignement supérieur, assortie d'une péréquation entre les régions en fonction de leurs capacités contributives et d'un renforcement de l'autonomie des universités.
Les transports sont aussi un secteur dexpansion potentiel des pouvoirs locaux. La politique expérimentale de décentralisation ferroviaire en matière de gestion des trains express régionaux (TER) par les régions me semble de ce point de vue exemplaire ; le succès de cette expérience va dailleurs déboucher sur sa généralisation dici à 2002.
Enfin, dans le domaine de la sécurité publique, il mapparaît nécessaire de donner une nouvelle dimension au pouvoir de police générale des maires en ouvrant, au delà des seules polices municipales, un droit à lexpérimentation permettant aux grandes communes, sur délibération du conseil municipal, dinstituer une police territoriale de proximité.
Placée sous lautorité des maires avec un contrôle de lEtat et des Procureurs de la République, cette police territoriale de proximité pourrait être le produit de la fusion entre les polices municipales existantes et les unités territoriales de la police nationale.
Plus généralement, je crois indispensable dadopter une méthode fondée sur lexpérimentation des transferts dun certain nombres de compétences. Au terme de ces expériences, le bilan qui en serait fait déboucherait, ou non, sur un transfert définitif de ladite compétence ainsi que des moyens y afférents.
2. La nécessaire consécration constitutionnelle du principe de libre administration
Lexercice serein des pouvoirs locaux, actuels ou futurs, est cependant indissociable dune authentique maîtrise des moyens humains et, plus encore, financiers. Au coeur de cette problématique, se trouve, à lévidence, la question des contours et de la consistance du principe de libre administration posé, et je dis bien simplement posé, par larticle 72, alinéa 2, de la Constitution de la Vème République.
Ce libellé constitutionnel a réellement commencé à prendre sa pleine dimension avec la loi du 2 mars 1982. A peine reconnu, le principe de libre administration a, hélas, subi depuis une incontestable érosion.
Les restrictions portant atteinte à leffectivité de ce principe ont en effet été, malgré le contrôle vigilant du Conseil constitutionnel, nombreuses. Et je crains que ce phénomène naille en saggravant !
Ainsi, la jurisprudence du Conseil constitutionnel a progressivement délimité une sorte de périmètre de sécurité constitutionnelle autour du principe de libre administration.
A tel point quil est possible daffirmer quil serait, aujourdhui, très certainement anticonstitutionnel de revenir à la situation davant 1982.
Ce périmètre de sécurité reste néanmoins élastique, dans la mesure où le Conseil constitutionnel, après avoir rappelé les grands principes, se trouve le plus souvent amené, au cas par cas, à conclure à labsence datteinte.
Certes, il existe des cas où le juge constitutionnel a censuré des dispositions législatives comportant des atteintes au principe de libre administration des collectivités locales. Cette jurisprudence porte sur la remise en cause du caractère directement exécutoire de leurs actes. Ainsi dans sa décision du 20 janvier 1993, le Conseil constitutionnel a sanctionné certaines modalités du contrôle administratif du préfet dans la mesure où il a considéré quelles étaient de nature à priver de garanties suffisantes lexercice de la libre administration des collectivités locales .
Sagissant des ressources financières, et surtout fiscales, des collectivités locales, la jurisprudence constitutionnelle apparaît beaucoup moins protectrice. Bien quayant affirmé dans plusieurs décisions que les règles posées par la loi ne saurait avoir pour effet de restreindre les ressources fiscales des collectivités territoriales au point dentraver leur libre administration , le Conseil constitutionnel a néanmoins considéré, à chaque fois, que tel nétait pas le cas.
Conforter la définition constitutionnelle du principe de libre administration des collectivités locales mapparaît indispensable. En létat actuel de la jurisprudence du Conseil constitutionnel, les orientations recentralisatrices récurrentes des gouvernements successifs semblent, en effet, difficilement pouvoir être mises en échec.
M. Yves Guéna, aujourdhui Président du Conseil constitutionnel, dont je sais quil ma précédé à cette même tribune en janvier dernier sur le thème des réformes constitutionnelles, mexcusera de faire devant vous cette suggestion.
Je suis, en effet, en accord avec lui sur la nécessité déviter la multiplication des révisions de notre loi fondamentale.
Néanmoins, une révision de la Constitution mapparaît nécessaire face à limpact de réformes législatives successives qui sont autant dentorses au principe de libre administration.
La conjonction des réformes-suppression de la taxe professionnelle, de la taxe dhabitation, ainsi que certaines mesures autoritaires contenues dans le projet de loi relatif à la solidarité et au renouvellement urbains, porte gravement atteinte à leffectivité du principe constitutionnel de libre administration des collectivités locales.
Renforcer lancrage constitutionnel de la décentralisation est donc une piste de réflexion essentielle pour assurer la protection du principe de libre administration, aujourdhui menacé dans sa substance par leffet cumulatif de ces réformes .
En tout état de cause, il ne sagit pas dinscrire la répartition des compétences dans notre loi fondamentale, une répartition constitutionnelle des compétences caractérisant, comme vous le savez, les systèmes fédéraux, mais dy faire figurer une définition des moyens indispensables à la garantie de leffectivité du principe de libre administration des collectivités locales.
Un véritable pouvoir local serait par là en fin reconnu. La finalité dune telle réforme étant dasseoir plus solidement la décentralisation dans notre système constitutionnel et politique.
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En définitive, lenjeu me paraît simple : il sagit de savoir quelle décentralisation nous voulons pour la France.
Veut-on une décentralisation assistée, dépendante en quelque sorte dune décentralisation retenue ? Ou veut-on une décentralisation active, gestionnaire et responsable, en un mot dune décentralisation enfin libérée ?
Pour ma part, je noublie pas cette phrase du Général de Gaulle qui écrivait dans Vers larmée de métier , La seule voie qui conduise à lesprit dentreprise, cest la décentralisation .
La naissance dune République territoriale, fondée à la fois sur un Etat réformé et un véritable Gouvernement local, sont au cur dune démarche volontariste : rapprocher, pour ne pas dire réconcilier, nos concitoyens avec la chose publique. Tel est le sens de mon action à la présidence du Sénat, pour une France moderne, dynamique et solidaire.
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