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Claude BÉBÉAR

Mondialisation : émigration - immigration

Je crois résolument aux vertus de la civilisation européenne.

Je me fais une certaine "idée de l'Europe". Pour moi, être européen, c'est une manière d'être, plongeant ses racines dans l'héritage culturel gréco-romain, dans la tradition spirituelle judéo-chrétienne, une manière d'être, faite d'individualisme et de solidarité. L'Europe, c'est la démocratie et les valeurs qui la sous-tendent. Je crois aussi profondément, en France, à un certain art de vivre, fait d'harmonie et de finesse.

C'est parce que je crois à la civilisation européenne, à la culture française, que je souhaite préserver ce patrimoine pour que demain nos petits-enfants ne soient pas des héritiers sans héritage.Nous devons maintenir nos valeurs avec fierté mais sans arrogance. C'est pour cela que nous devons aborder les problèmes de l'immigration sereinement et sans complexe.

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C'est une constante historique, la dynamique démographique d'un peuple a toujours conditionné sa puissance militaire, son expansion économique et son rayonnement culturel.

En 1700, la France, avec 20 millions d'habitants, était plus peuplée que la Russie, alors que le Royaume-Uni ne comptait que 8 millions d'habitants, et ce qui allait devenir les Etats-Unis, 1 million. Le XVIlle siècle fut français Au cours du XIXe siècle, à la suite de la baisse exceptionnelle de la fécondité française, l'Angleterre, en triplant sa population, comblait son retard sur la France. Le XIXe siècle fut donc anglais. Au début du XXe siècle, la France comptait 40 millions d'habitants, le Royaume-Uni 38 millions, l'Allemagne 60 millions, les Etats-Unis 70 millions mais 270 millions en 2000. Le XXe siècle a donc été américain.

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Qu'en est-il aujourd'hui ? Quelles sont les perspectives ?

On observe d'abord un important vieillissement du monde occidental, plus marqué en Europe, lié à l'augmentation de l'espérance de vie, mais aussi à la baisse des indices de fécondité. Notre pays illustre parfaitement cette double évolution :

  • En 1891, l'espérance de vie des hommes était de 42 ans (46 ans pour les femmes), avec un indice de fécondité de 2,97 et 12,5 % de la population était âgée de plus de 60 ans ;
  • en 2000, l'espérance de vie est de 75 ans pour les hommes (82 ans pour les femmes), un indice de fécondité de 1,81 et 19,1 % de la population est âgée de plus de 60 ans.

On prévoit qu'en 2025, 20,2 % des Européens auront plus de 65 ans, contre 4,2 % en Afrique et 9,6 % en Asie. En 1959, les pays en voie de développement représentaient 67 % des habitants de la planète. En 2025, ce sera près de 84 %. Le nombre de femmes en âge de procréer dans le tiers-monde augmente d'année en année (400 millions en 1950, 1 milliard en 1993, 1,7 milliards fin 2025). Pendant ce temps, si le taux de fécondité moyen de 1,45 est inchangé, 30 % des Européens actuels vont disparaître à chaque génération.

L'Europe stagne. Sa population augmente lentement : + 7 % entre 1975 et 1997, contre + 24 % aux Etats-Unis. Sa population active a crû plus lentement encore : + 3 % contre + 45 % aux États-Unis.

Comme l'a démontré Alfred Sauvy, " les cheveux gris engendrent une croissance molle et fluctuante ". Car ce sont les actifs qui paient les retraites, financent les dépenses croissantes de santé, créent les richesses nécessaires pour assurer à tous une vie décente. Si nous voulons au moins maintenir notre rapport actuel entre les 15/64 ans et les plus de 65 ans, il faudrait, nous dit un rapport récent de l'ONU, accueillir en Europe 32 millions d'immigrés entre 2000 et 2025 et 61 millions entre 2025 et 2050. Même si l'ampleur de ces chiffres est contestable, il n'en demeure pas moins que l'Europe constituera un formidable débouché pour les populations en explosion d'Afrique et d'Asie qui rêvent de la vie facile de nos pays, qu'elles découvrent par le cinéma et la télévision.

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Que faire pour éviter les deux scénarios catastrophe qui sont l'un, une Europe vieillissante, donc décadente, et, l'autre, une immigration incontrôlable parce que trop rapide ?

Il faut :

  • Tout d'abord, diminuer vigoureusement notre déficit en population active ;
  • Ensuite, favoriser l'assimilation des immigrants ;
  • Enfin, pour le long terme, inciter les pays riches à aider généreusement mais sans naïveté les pays pauvres à gérer leur problème de surpopulation.

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Pour diminuer notre déficit en population active, il faut en premier lieu améliorer notre taux d'activité. Prenons le cas de la France. Dans notre pays, 55 % seulement des personnes en âge de travailler travaillent, contre 75 % aux Etats-Unis et 70 à 75 % dans les pays scandinaves. Favoriser le retour à l'emploi, supprimer les " trappes à chômeurs ", faire la chasse au travail clandestin, prolonger la durée de la vie active, devraient être considérés comme des impératifs.

C'est un fait reconnu, l'aide sociale telle qu'elle est organisée aujourd'hui ne favorise pas l'activité. L'écart entre les différents revenus d'assistance et le SMIC est trop faible pour encourager les bénéficiaires de l'assistance à chercher un emploi. Il faut modifier profondément notre système actuel. L'allocation compensatrice de revenu imaginée par l'économiste Roger Godino et le crédit d'impôt mis en œuvre aux Etats-Unis depuis 1975 sont certainement des voies à explorer rapidement.

Le travail au noir, véritable plaie sociale, ne doit plus être toléré comme il l'est actuellement. La complaisance à son égard, dont font preuve les pouvoirs politiques, et l'utilisation qu'en font certains patrons peu scrupuleux contribuent à empêcher le retour au travail de chômeurs assistés et ainsi à détourner les fonds publics. En modifiant notre aide sociale et en pourchassant le travail clandestin, ce sont plusieurs centaines de milliers de personnes que l'on peut remettre au travail à court terme.

La durée de la vie active ne cesse de décroître, tandis que la longévité humaine s'accroît. Cette tendance est bonne lorsqu'elle est permise par une amélioration de la productivité. Elle est destructrice d'emplois quand elle n'a aucune justification économique. Changer la façon de faire actuelle — abus des retraites anticipées, limitation des heures de travail au-delà des 35 heures — est une nécessité. Et l'on peut espérer que le débat amorcé une nouvelle fois sur la question des retraites donnera des souplesses qui permettront à notre économie de trouver le supplément de main d'œuvre dont elle aura besoin.

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Améliorer la productivité de notre pays est aussi un moyen efficace d'améliorer notre taux d'activité. Cela veut dire, bien sûr, faire plus pour le même effort, en particulier grâce aux nouvelles technologies, mais cela veut dire aussi diminuer les emplois non productifs par rapport aux emplois productifs, donc en premier lieu réorganiser en profondeur la fonction publique.

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Il faut retenir nos élites. En France, la fuite des cerveaux prend des proportions alarmantes. Si les 250.000 Français qui se sont établis à Londres au cours des 10 dernières années ne sont pas perdus pour l'Europe, il n'en est pas de même pour les 40.000 installés en Californie. Ce sont les élites qui font le développement d'un pays et nourrissent sa croissance, et leur formation coûte cher. Les raisons de la fuite des cerveaux sont bien connues : bureaucratie et législation qui découragent l'esprit d'entreprise, fiscalité écrasante, jalousie bien française vis-à-vis de ceux qui réussissent. Si l'on ne corrige pas au moins la fiscalité et une partie de notre législation sociale, ces départs continueront et resteront sans retour, et la France s'appauvrira.

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Il faut faire des enfants. Pour stabiliser les générations françaises, il faudrait 900 000 naissances chaque année. En 2000 — très bonne année —, il y en a eu 780 000, dont sans doute beaucoup issues d'immigrés récents. L'Europe ne fait pas de 3e enfant. La raison en est essentiellement économique : que la mère travaille ou ne travaille pas, un 3e enfant coûte cher en France, bien plus que les 900 francs supplémentaires par mois que donnent les allocations familiales ! En un demi-siècle, les prestations familiales ont diminué de près de 70 % pour les familles avec trois enfants. Des spécialistes nous disent que, pour obtenir la poussée nataliste nécessaire, il faudrait que ces prestations atteignent 3 % du PIB contre 1 % aujourd'hui, ce qui est à comparer aux plus de 20 % consacrés annuellement aux retraites et à la santé.

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Améliorer le taux d'activité, améliorer la productivité, retenir nos élites et accroître la fécondité, cela ne suffit probablement pas, si l'on veut soutenir le dynamisme de nos pays. L'immigration, qui a contribué à faire la France au cours des deux derniers siècles, qui est de toute façon inévitable à cause de la pression venant des pays en voie de développement, est sans doute une nécessité et elle peut être un bienfait si elle est réussie. Comment ?

Il faut d'abord la maîtriser à la fois en qualité et en nombre. S'il faut éviter de piller les élites des pays pauvres, il faut cependant veiller à n'accueillir que des personnes pouvant s'adapter à notre façon de vivre et voulant s'intégrer à notre communauté nationale, venant chercher du travail et non une protection sociale généreuse. Il faut aussi que le nombre et la qualité des immigrés correspondent à nos besoins et à notre capacité d'accueil. Les problèmes que nous connaissons aujourd'hui dans les banlieues sont dus à une immigration mal adaptée à nos besoins à long terme et à une carence de notre accueil.

Mais quel que soit le nombre d'immigrés qui rejoindront l'Europe, la question fondamentale est de savoir quelle place nous voulons leur offrir parmi nous.

Je crois que, si nous voulons que notre civilisation perdure, nous devons afficher sereinement une finalité d'assimilation et refuser l'installation de populations séparées. Il faut, en effet, rejeter fermement le communautarisme, médiatisé actuellement par certains courants. Au nom du droit à la différence, le communautarisme valorise tout ce qui distingue, d'un point de vue ethnique, religieux ou géographique, et tourne le dos à l'objectif d'assimilation. À terme la communauté nationale actuelle ne serait plus qu'une communauté parmi d'autres.

La société européenne doit être accueillante et fraternelle envers ceux qui vivent et travaillent sur son sol ; elle doit s'ouvrir à ceux qui veulent sincèrement devenir européens, elle doit favoriser leur assimilation.

L'assimilation ne peut se faire que par étapes. Deux générations sont en général nécessaires, surtout pour des populations venant de civilisations très différentes de la nôtre.

Il faut, dès le départ, agréger les populations d'immigrés à la communauté nationale, c'est-à-dire affirmer la primauté des principes, des lois et des règlements de la République, notamment du Code Civil, sur tout statut personnel qui serait lié à une origine ethnique ou à une religion spécifique. Mais il faut, en même temps, préserver les cultures particulières dès l'instant où elles ne sont pas en contradiction avec les fondements de nos principes républicains. Cela veut dire, par exemple, que l'on doit faire sa place à l'Islam comme foi mais ne pas accepter la revendication de l'Islam fondamentaliste qui veut que lui soit reconnu un droit particulier.

Pour ne pas rester un vœu pieux, cette volonté affichée de privilégier à terme l'assimilation — et à court terme l'agrégation — implique d'identifier les dysfonctionnements de nos systèmes de promotion et de protection sociale, et de les corriger. La panne de l'ascenseur social, ou plutôt son insuffisance, est aujourd'hui patente et elle concerne aussi bien les Français nés de parents français que les jeunes Français issus de l'immigration.

En donnant des emplois aux immigrés et à leur famille, on les assimile ; en leur donnant des aides sociales, on les marginalise.

L'expérience montre que la promotion sociale favorise l'intégration tandis que, lorsqu'ils restent dans une situation économique précaire ou dans un statut d'assisté social, l'immigré et sa famille s'assimilent peu ou mal, voire refusent d'appartenir à un pays qui, pensent-ils, les rejette. Ce qui n'est pas toujours faux : une population immigrée est d'autant mieux admise qu'elle est plus laborieuse. Les immigrés les plus qualifiés sont mieux acceptés que les moins qualifiés et ceux-ci sont mieux acceptés que les chômeurs.

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L'assimilation passe aussi par la mise à l'index de pratiques discriminatoires de fait ou implicites, tant à l'égard d'étrangers que de Français issus de l'immigration.

Ces pratiques concernent d'abord l'accès à des milliers d'emplois relevant du secteur public pour les immigrés, non-ressortissants européens. Dans le secteur privé, certaines professions, dites réglementées, font également l'objet de dispositifs d'accès spécifiques. S'ajoutant au " délit " de prénom ou de faciès — hélas trop souvent en vigueur—, ces discriminations rendent difficile pour un immigré l'accession à l'élite entrepreneuriale, politique, administrative, scientifique ou syndicale. Une exception cependant : le sport. L'intégration par le sport fonctionne.

L'État ne donne l'exemple, ni dans ses missions traditionnelles — école, justice — ni dans son rôle de premier employeur de France : combien dénombre-t-on de hauts magistrats issus de l'immigration non européenne, de chirurgiens, de préfets, de professeurs d'université ? Les partis politiques et les syndicats ne sont pas mieux lotis.

Le secteur privé intègre sans problèmes les immigrants qualifiés. Tout se corse pour les personnes peu qualifiées. Il n'existe nulle part une politique volontariste d'emploi des immigrés qui, peu formés, peu adaptés à nos façons de faire, se trouvent rejetés dans un assistanat qui ne permet pas l'assimilation.

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L'éducation reste le moteur essentiel de l'intégration.

Le modèle d'enseignement, tel qu'il se présentait dans l'imagerie républicaine et tel qu'il a longtemps fonctionné, se voulait le symbole de l'assimilation. Mais aujourd'hui, l'école ne joue plus son rôle intégrateur.

L'ascenseur social démarre à l'école. Si notre système éducatif cesse d'être un instrument de promotion sociale, il cesse du même coup d'être un instrument d'assimilation. Il est indispensable d'abord que l'école primaire permette au jeune immigré de maîtriser le français comme ses camarades, mais aussi que cette même école, primaire puis secondaire, donne aux enfants dont les parents sont peu cultivés les moyens d'apprendre aussi bien que les enfants des membres de l'élite.

Cela veut dire qu'il faut envisager des discriminations positives, comme cela a été fait dans les Zones d'Éducation Prioritaire. L'émulation et la concurrence étant facteurs de progrès, y compris dans le domaine éducatif, il serait certainement bon que certains établissements prestigieux publics et privés essaiment en dehors des centres-villes, pour organiser en réseau des établissements d'excellence dans les zones dites difficiles. Cela veut dire aussi qu'il faut assigner à l'enseignement primaire et secondaire des objectifs précis. Nous touchons là aux dysfonctionnements de l'Éducation nationale qui désavantage, plus que les autres, les jeunes issus de l'immigration.

Formation et emploi : voilà les deux conditions indispensables pour que l'assimilation se fasse. Elles sont suffisantes pour que se développe chez ceux qui viennent nous rejoindre un rêve de devenir européen comparable au rêve de devenir américain.

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À long terme, la pression migratoire se relâchera si l'on réussit à réduire le désir et la nécessité d'émigrer au sein des populations en voie de développement. Car émigrer est souvent un déchirement affectif et géographique auquel on se résout parce que l'on ne voit pas d'autre solution. Rester travailler dans son pays ou y revenir est un rêve illustré en ce moment par ce qui se passe en Irlande.

Il faut certainement s'éloigner des schémas de coopération institutionnelle traditionnelle, comme s'abriter derrière un illusoire plan Marshall d'aide aux pays en développement.

L'aide doit être accordée aux entreprises et aux individus et non pas aux États. Il faut donc être beaucoup plus pragmatique et efficace, et pour cela cibler de multiples micro-actions répondant à des besoins précis, conduites de façon décentralisée par des entreprises ou des ONG, car les situations sont extrêmement variées.

Par exemple, dans des régions comme le Sahel, il faudrait rebâtir ou bâtir une agriculture de subsistance. Avec des investissements faibles en volume, mais surtout avec un suivi et une continuité dans l'action, on peut obtenir des résultats significatifs.

Et ne vaut-il pas mieux délocaliser certaines productions que de les maintenir artificiellement chez nous, en recourant à une main d'œuvre clandestine ou au travail au noir ?

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Il faut certainement aider les pays pauvres à former leurs élites et à les conserver. Sans élites, pas de développement. Et plus un pays se développe, plus sa natalité aura tendance à diminuer, et donc plus l'émigration sera freinée. Aider les pays pauvres représente donc pour nous un intérêt bien compris à long terme.

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Les drames de Douvres, l'année dernière, et celui, plus récent, des Kurdes illustrent douloureusement l'acuité des pressions migratoires sur les pays européens. Confrontés aux mêmes problèmes, ces pays doivent considérer, aujourd'hui, l'immigration comme un sujet d'intérêt commun.

Le rapprochement des positions sur cette question a certes connu quelques aboutissements juridiques récents — les accords de Schengen et le traité d'Amsterdam —, mais ces tentatives demeurent limitées. Par exemple, la disparition des frontières intérieures aurait dû s'accompagner, en corollaire, d'une gestion plus rigoureuse des frontières extérieures et d'une coopération plus étroite contre l'immigration clandestine. Tel n'a malheureusement pas été le cas.

Pour anticiper les pressions migratoires en cours et à venir, les États européens doivent nécessairement mieux coordonner leurs dispositifs. Des initiatives en ce sens sont prises actuellement.

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La transition démographique que nous vivons commande la prise en compte de la question de l'immigration comme un mouvement de long terme. Car, qu'on le veuille ou non, la démographie et l'immigration constitueront bel et bien une composante majeure de l'avenir de l'Europe, donc de la France.

Je trouve le silence des hommes politiques européens sur ce sujet assourdissant.

Président du Conseil de surveillance du Groupe AXA.
President-directeur-général de FINAXA.