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Jean-Claude CASANOVA
L'université française du XIXe au XXIe siècle.
séance du lundi 29 octobre 2001
Dans le bref laps de temps imparti, je ne pourrai pas traiter le sujet choisi de façon approfondie et érudite. Je voudrais maventurer à énoncer sept thèses concernant lhistoire universitaire française. Elle est le produit dune histoire plus générale, il faudrait donc essayer de démêler les relations entre cette histoire générale et cette histoire particulière.
Commençons par constater que lintitulé choisi, « l'Université française du XIXe au XXIe siècle », ne saurait être utilisé pour un autre pays que la France, sinon par une métonymie excessive. On ne pourrait pas dire « lUniversité américaine » ou « lUniversité anglaise » ou « lUniversité allemande ». Ces pays ont des universités et on doit parler des universités anglaises, allemandes ou américaines. En revanche, on pourra dire « lUniversité française » parce que les universités françaises ont disparu en 1793 et nont été reconstituées formellement quen 1896. La France a rêvé dune Université unique que le décret de 1806 a défini comme un « corps chargé exclusivement de lenseignement et de léducation publique dans tout lEmpire ». Cette Université de 1806 est divisée en académies une dizaine , en cinq ordres de facultés selon la classification ancienne : théologie, droit, médecine, sciences et lettres , attribuant trois grades universitaires le baccalauréat, la licence, le doctorat. Elle a duré pendant tout le XIXe siècle, et ce sentiment fort dunité influence encore notre système. Dans cette université, les facultés sont distinctes par discipline, mais instruction leur est donnée à lorigine de n'avoir aucun rapport entre elles. Ainsi, dans le style inimitable de l'administration de 1808, le ministre écrit que : « Les facultés ne peuvent correspondre entre elles directement ni indirectement, mais seulement par la voie des inspecteurs. »
Pourquoi cette création de lUniversité de France ex nihilo ? Les universités de lAncien Régime, y compris celle de Paris, héritière de la principale Université de lEurope au XIIe siècle, nétaient pas en excellent état. Les écoles de droit et de médecine végétaient au XVIIIe siècle. Les collèges de Jésuites avaient largement supplanté les facultés des Arts pour lenseignement général, et menaient depuis presque deux cents ans une guerre incessante avec les Universités traditionnelles. À la fin du siècle des Lumières, deux catastrophes majeures sétaient abattues sur lenseignement français : dune part, lexpulsion des Jésuites en 1764, c'est-à-dire du corps enseignant le plus savant, le plus pédagogue, le mieux organisé qui animait les meilleurs collèges du royaume et, d'autre part, le 15 septembre 1793, la suppression, par la Révolution, des collèges, des universités et des corps universitaires. Or, les universités nétaient rien dautre que des corporations, cest-à-dire des corps se cooptant, disposant dun patrimoine pouvant grandir par dotations, héritages, bénéfices et droits.
Force est de constater que les universités de la monarchie administrée ne furent pas un succès. À lexception des collèges de Jésuites, extérieurs aux universités proprement dites même sils cherchaient à sy insérer en délivrant des grades, on ne trouve pas détablissements de renommée. La Sorbonne du XVIIIe siècle nest plus grand-chose, et il est bien difficile de citer un professeur célèbre. Si on cherche, on trouvera quelques théologiens, quelques médecins à Montpellier, des juristes de droit français corps créé par Louis XIV , mais aucun nom némerge qui puisse rivaliser avec la pléiade de ces savants étrangers de renommée mondiale que sont : Isaac Newton, professeur à Cambridge, James Watt, mécanicien à luniversité de Glasgow, Adam Smith, enseignant la philosophie, léconomie et la morale dans cette même université ou Emmanuel Kant, professeur de philosophie dans la petite université allemande de Königsberg.
Ma première thèse sera donc celle-ci : à la fin du XVIIIe siècle, la force du génie intellectuel et scientifique français est incontestable, mais tout aussi incontestable la faiblesse des institutions destinées à développer la recherche et léducation.
Pourquoi ? Sans doute parce que ladministration dÉtat, lÉglise gallicane ou janséniste autant de spécificités françaises ne se sont pas préoccupés de lUniversité. Aux gloires conjointes de Louis XIV et de Louis XV, on ne peut ajouter aucun titre en matière universitaire. La dernière tentative de réforme de luniversité de Paris, date dHenri IV. Colbert sy essaie encore mais renonce vite. A lexception du corps des juristes de droit français voulu et créé par Louis XIV, on ne trouve pas dinitiative notable dans ce domaine. Il existe donc une indéniable faiblesse en matière dinstitutions du savoir en France, au moment où elles se développent dans les pays réformés et se sécularisent dans les pays de la Contre-Réforme.
Quelles seront les décisions les plus importantes, prises sous limpulsion de Napoléon dans les années 1802-1815 ? Disons, avec Cournot, que cest essentiellement la constitution du lycée et la création du baccalauréat. Pour rompre avec le système des Écoles centrales de 1795, dont il faut attribuer, toujours selon Cournot, linsuffisance à lincurie du législateur, on crée, en 1802, le lycée. Autrement dit, on reconstitue lancien collège des Jésuites. Le baccalauréat est le grade qui couronne les études faites au lycée. Il est décerné par lune ou lautre faculté (lettre ou sciences), comme le stipule le texte de 1808, « à la suite dexamens et dactes publics ».
Cela mamène à énoncer une deuxième thèse. Linstitution du baccalauréat crée une coupure factice entre lenseignement supérieur et lenseignement secondaire. Les conséquences de cette coupure seront considérables. En fait, les classes terminales du lycée français équivalent aux premières années de luniversité ou du college dans le système britannique ou américain. Si on veut comparer le système français à celui des Anglo-Saxons au XIXe siècle et encore au XXe, il faut inclure les classes terminales des lycées français dans lenseignement universitaire. Mais, surtout, quand, en France, on a séparé administrativement lUniversité de lenseignement secondaire, on n'a pas retiré à lenseignement secondaire la préparation à un grade universitaire. On a privé du même coup lUniversité de la liberté de choisir les étudiants quelle entendait recruter. Ainsi, linstitution du baccalauréat, en 1808, va singulariser notre Université par rapport à létranger.
Faisons un bond à la fin du XIXe siècle et décrivons les éléments constitutifs de lUniversité française, toujours au singulier. Six pièces maîtresses la caractérisent : lÉcole normale supérieure, lagrégation, les facultés professionnelles, les facultés des lettres et des sciences, le haut enseignement parisien, lÉcole polytechnique en tête des grandes écoles dingénieurs enfin. Ces six éléments se sont mis en place au cours du XIXe siècle.
L'École normale est créée en 1794. Lobjectif est dappeler « des citoyens de lâge de 21 ans au moins, déjà instruits dans les sciences utiles, [ ... ] pour leur apprendre lart denseigner ». En fait, elle ne deviendra pas un vivier de pédagogues, mais une pépinière de savants la principale avec lÉcole polytechnique. Un de ses premiers élèves sera Joseph Fourier, immense mathématicien, qui, huit mois après son admission, y devient professeur. À la fin du XIXe siècle, la plus grande illustration de lÉcole normale est Louis Pasteur, « bienfaiteur de lhumanité », comme il sera nommé à la fin de sa vie. Il en a été, tour à tour, élève, directeur de laboratoire, directeur des études scientifiques, et administrateur. Ainsi, lEcole normale, créée pour préparer des pédagogues, forme des savants et les grands administrateurs de lUniversité.
Le deuxième pilier du système est lagrégation. Dans lancienne Université de Paris, cétait une procédure de recrutement de suppléants, à laquelle on a donné un essor particulier quand furent expulsés les Jésuites. Mais le vrai concours dagrégation pour lenseignement secondaire naît dun décret de 1808. Son statut est précisé le 24 août 1810. Il est organisé à Paris et a pour fonction de recruter lensemble des professeurs de lenseignement secondaire. À lépoque, c'est un petit corps, qui se spécialisera progressivement, et évoluera avec lorganisation des enseignements menant au baccalauréat. Apparaîtront, tour à tour, lagrégation de grammaire, après lagrégation de lettres ou de rhétorique, les agrégations de langues vivantes, dhistoire, puis, après lagrégation de sciences, celles de physique et de chimie, séparées de lagrégation de mathématiques, et ainsi de suite. Les débats sur lagrégation commencent avec elle : doit-elle être spécialisée ou générale, doit-elle reposer sur des examens pratiques et pédagogiques ou sur des connaissances théoriques ? Est-ce un concours ou un examen ? Doit-on juger des mérites intellectuels, moraux et personnels, ou exclusivement des mérites scientifiques ? Ne nous attardons pas sur ces débats, par ailleurs pertinents. Il nous faut souligner le point essentiel : lagrégation est le système de recrutement du haut enseignement secondaire et il devient en même temps le système de recrutement de lenseignement supérieur des lettres et des sciences (on est agrégé avant de devenir docteur). Une fois encore, une institution destinée à lenseignement secondaire pourvoit en fait lenseignement supérieur. Cest comme pour lÉcole normale supérieure : on crée une institution à des fins précises et elle remplit, en définitive, dautres objectifs.
Troisième élément, les facultés professionnelles. Laissons de côté les facultés de théologie qui vont disparaître au début du XXe siècle, victimes dune double méfiance : celle de lÉglise à légard de lUniversité et celle de la société civile à légard de la religion. Le droit et la médecine restent liés aux institutions de lAncien Régime pour lexcellente raison que la demande de la société en juristes et en médecins ne sinterrompt jamais et que, de ce fait, les coutumes, les habitudes persistent. Dans le cours du XIXe siècle, ces deux facultés continuent dexister de façon ininterrompue. Mais ce sont de petites institutions. En 1864, il y a 3 400 étudiants en droit dans toute la France, dont 2 000 à Paris. Les grandes facultés de droit en province sont Toulouse, Strasbourg ou Montpellier. On délivre environ 750 licences en droit par an en moyenne sous le Second Empire, et 74 doctorats. Les chiffres ne sont pas plus élevés en médecine : environ 500 doctorats par an à la fin du Second Empire.
Quatrième pièce de lensemble : les facultés des lettres et les facultés des sciences. Si les facultés de droit et les facultés de médecine sont de petites institutions, celles des lettres et des sciences le sont encore plus. En 1860, sont délivrées 77 licences en lettres et 104 licences en sciences pour toute la France et 9 doctorats ès lettres et 10 doctorats ès sciences. Quest-ce à lépoque quune faculté des lettres et une faculté des sciences ? Cest linstitution chargée dorganiser le jury du baccalauréat et doffrir, par ailleurs, quelques cours de licence et des conférences publiques pour le public éclairé dans les disciplines scientifiques ou littéraires. Prévost-Paradol le demi-frère de Ludovic Halévy , professeur de grec à luniversité dAix-Marseille, raconte que son métier consiste à présider le jury du bac en juin, et à faire une dizaine de conférences mondaines sur la poésie grecque le reste de lannée.
Voilà pour les facultés. Mais où est véritablement enseignée la science ? Dans ce quon appelle le haut enseignement parisien qui constitue le cinquième élément du dispositif. Cette expression, de Cournot, désigne dabord le Collège de France. À la Révolution, il comprend 19 chaires en 1860, 30 chaires, ainsi réparties : huit chaires de langues, littératures et antiquités orientales ou slaves, cinq chaires de langues, littératures ou antiquités gréco-romaines, trois chaires de langue et littérature françaises, six chaires de mathématiques et de physique, quatre chaires de sciences naturelles, dont une de médecine illustrée par Magendie puis par Claude Bernard, enfin quatre chaires dans les sciences morales et politiques, incluant lhistoire. Au Collège de France, il faut ajouter le corps des conservateurs de la Bibliothèque impériale, les chaires du Muséum dhistoire naturelle, quelques chaires du Conservatoire des arts et métiers, considérées comme des chaires scientifiques. LÉcole pratique des hautes études est créée, en 1868, par Victor Duruy. Elle vise à compléter lUniversité par une institution proprement scientifique conçue sur le modèle allemand. Les sujets denseignement y sont choisis en fonction de la classification des sciences, et le savoir est dispensé sous forme de séminaires.
Il faut évoquer, pour finir, les Écoles. Elles existaient déjà avant la Révolution : lÉcole des ponts et lÉcole des mines. Mais le rôle central appartient désormais à lÉcole polytechnique. Elle va jouer, comme lÉcole normale, un rôle essentiel pendant tout le XIXe siècle. Quelles sont ses finalités ? Certes, dès lorigine, Laplace, Lagrange, Monge la conçoivent pour fournir à la République des savants, et elle a pour mission de répandre la connaissance des sciences mathématiques, physiques et chimiques, mais elle doit avant tout former des élèves pour les écoles dapplication civiles et militaires (les Mines, les Ponts et Chaussées, le Génie et lArtillerie). En 1900, lÉcole polytechnique recrute pratiquement un quart des bacheliers scientifiques (entre 200 et 220 élèves pour environ 1000 bacheliers scientifiques). La sélection est forte mais elle nest pas énorme. Ce système repose, en fait, sur une triple sélection : lentrée au lycée, en fait, réservée à la bourgeoisie laccès à la classe de mathématiques élémentaires puis aux classes de mathématiques spéciales ; enfin, le concours dentrée à lÉcole polytechnique, où sont enseignées les sciences physiques, mathématiques et chimiques avant une formation plus spécialisée dans les écoles dapplication. LÉcole polytechnique ainsi dominante et pourvue en talents formera à la fois des savants, des ingénieurs cadres de lindustrie, des fonctionnaires et des militaires. Mais, comme pour lÉcole normale et pour lagrégation, on a heureusement transformé pour partie une école militaire en grand foyer de savants français. Autrement dit, il ne s'est pas trouvé dhomme d'État ou de pensée politique pour créer des institutions universitaires dont le seul but aurait été de développer la science.
La troisième thèse que je voudrais proposer est donc la suivante : jusqu'à la IIIe République, dans lordre de la science et dans lordre de lorganisation institutionnelle en faveur de la science, aucune idée directrice ne mène lUniversité française. La science survit et se développe grâce à deux institutions créées avec dautres finalités : lÉcole normale supérieure et Polytechnique. La science sest glissée dans ces Écoles par défaut, et le reste de la société en a bénéficié.
À ce point de lanalyse, il faut avoir à lesprit les trois fonctions dun système universitaire aujourdhui. La première est le recrutement et la formation des élites nécessaires à la société. La deuxième est lorganisation et le développement de la recherche scientifique. La troisième est la formation intellectuelle et professionnelle de masses croissantes de la population. Ces trois fonctions apparaissent historiquement en Occident selon une chronologie dont je dirai quelle est approximativement celle-ci : XVIIIe siècle, formation des élites XIXe siècle, formation des élites plus développement de la recherche scientifique XXe siècle, formation des élites, développement de la recherche, université de masse.
LUniversité française, comparée aux universités allemandes, se trouvera en retard à partir du XIXe siècle. Disons que la société française, au XVIIIe siècle, produit comme elle peut ses élites avec les collèges de Jésuites. Elle se sort, vaille que vaille, de la Révolution avec le lycée, le baccalauréat et ses Écoles. Mais elle norganise pas la recherche scientifique. Ce que les universités allemandes entreprennent dès le XIXe siècle. En outre, lUniversité française norganise quavec un retard considérable, la formation de masse, contrairement à lUniversité américaine qui sy attelle, la première du monde, dès le milieu du XXe siècle.
Pourquoi le modèle allemand domine-t-il lordre universitaire à la fin du XIXe siècle ? Les universités allemandes se sont placées à la tête du mouvement scientifique pour plusieurs raisons. Elles avaient progressé pendant le XVIIIe siècle grâce à leur autonomie, à la diversité du corps politique, source de concurrence entre les différents États composant l'Allemagne, grâce à la sécularisation quavait favorisée la Réforme (malgré lhostilité de Luther aux universités), et que favorisait aussi la Contre-Réforme le paradoxe français étant davoir écarté à la fois la Réforme et la Contre-Réforme. LAllemagne bénéficie ainsi de la concurrence entre les Jésuites et les universités protestantes, alors que la France na ni les unes, ni les autres.
Après 1813, lUniversité allemande recueille les fruits du XVIIIe siècle, mais elle y ajoute, à cause du sursaut patriotique que provoquent les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, un grand dessein : le développement scientifique. Elle y adjoint le réformisme social. Les universités allemandes du XIXe siècle vont développer les sciences exactes et appliquées, et créer les sciences sociales, dans un but de réformisme en matière juridique, économique et sociale.
Tout au long du XIXe siècle, lensemble du système institutionnel dorigine médiévale est modifié en Allemagne par cette double exigence : faire avancer la science et faire progresser la réforme. On accroît rapidement le nombre des professeurs, environ un siècle avant la France. On accepte un financement mixte de lUniversité. On développe ce quon appelle les séminaires, cest-à-dire des foyers de recherche définis par un objet scientifique. On crée des laboratoires et on instaure un système de bourses. Par la combinaison de lindividualité et de lautonomie des universités, par le mélange du financement public et des financements privés, on aboutit à un système à la fois concurrentiel et richement doté. Ajoutez à cela les traditions allemandes de la pérégrination estudiantine duniversité en université et de la mobilité des professeurs, les universités étant concurrentes pour leur recrutement.
Ce modèle allemand est reconnu comme le grand modèle universitaire dès la fin du XIXe siècle. Il inspire la réforme des universités anglaises et la modernisation des universités américaines. En 1920, à Harvard, la majorité des professeurs sont docteurs dune université allemande. Dès cette époque, le système allemand est devenu la référence première. Pour les Français aussi dailleurs. Victor Duruy (comme Ernest Renan) est un grand admirateur des universités allemandes. Il a compris que les Allemands mettaient des institutions nouvelles au service de la science, alors que la France avait de grands savants sans les institutions nécessaires pour les former, les aider et en multiplier le nombre.
Sa lettre de mission, en 1868, au doyen Adolphe Wurtz, est révélatrice. Victor Duruy lui demande daller visiter, mesurer et établir les plans des laboratoires dans toutes les universités allemandes. Wurtz quitte la France où on ne trouve que quatre laboratoires (un au Muséum, un à lÉcole normale, un à Marseille, un à Strasbourg). Dans chaque grande université allemande (Göttingen, Greiswald, Berlin, Leipzig, Prague, Vienne, Munich, Würzburg, Heidelberg), il dénombre trois laboratoires : un de physique, un de chimie et un de biologie et danatomie. Même les plus petites universités disposent de bâtiments de ce type. Wurtz publie, au moment où la guerre de 1870 éclate, un recueil de tous les plans des laboratoires des universités allemandes et recommande avec insistance la construction déquipements analogues pour lUniversité française. Notre défaite sera d'ailleurs imputée par Renan, et par beaucoup dautres esprits, à la hauteur de lesprit scientifique allemand et à lexcellence de lorganisation universitaire de notre adversaire.
Vient alors la grande période de reconstruction de la IIIe République. Cest sans doute, à ce jour, la plus belle période de lhistoire universitaire française. Elle mêle le patriotisme et le dévouement à la science. Pour la comprendre, il faut commencer par les hommes. Deux personnages essentiels sont Louis Liard et Octave Gréard. Les ministres jouent un moindre rôle que ces deux hommes, à lexception de Jules Simon, disciple de Victor Cousin, et de Jules Ferry, disciple lointain dAuguste Comte qui révérait le savants mais méprisait les professeurs. Louis Liard et Octave Gréard sont normaliens, tous les deux seront directeurs de lenseignement supérieur, et ils deviendront lun et lautre vice-recteurs de Paris (le recteur étant le ministre). Ce sont eux qui réintroduisent en France les universités au pluriel.
Cette renaissance fut lente, malaisée et incomplète. En 1872, on autorise les doyens dune même académie à se réunir entre eux une fois par mois. En 1875, une grande loi sur la liberté de lenseignement supérieur est votée le rapporteur en est La Boulaye. Cette loi libérale donnera peu de résultats. Le parti universitaire, dans la France de 1875 à 1902, cest lancien parti orléaniste, le parti libéral, les grands « opportunistes ». Les ombres tutélaires sont Guizot, Taine, Renan les hommes décisifs sont une poignée de normaliens. Outre Gréard et Liard, il faut y ajouter les doyens successifs de la faculté des sciences de Paris, dont Appell.
En 1885, on organise les facultés. Cest-à-dire quon part du semblant de facultés autonomes quavait créé le système napoléonien, et on lorganise en donnant à chaque faculté un conseil, une assemblée, la personnalité civile, lélection du doyen (le droit de proposition plus exactement). On autorise, timidement, en 1893, les facultés à constituer entre elles, par académie, le corps des facultés. À cette date, le terme Universités est encore interdit. En 1896, le pas est enfin franchi : les universités apparaissent dans la loi. Il aura fallu un siècle pour retrouver le pluriel.
Pourquoi ? Il est intéressant de se reporter aux débats parlementaires. Manifestement, la France politique de lépoque, du fait du poids idéologique de la Révolution et de la crainte des corporations, du fait de la mainmise de ladministration centrale ivre du pouvoir de réglementer, a peur des universités. Elle a peur que se constituent des ensembles autonomes distincts de cette fiction qu'on appelle en toute majesté : lÉtat. Cette crainte, alimentée par les souvenirs de la défaite et lespoir de la revanche, est présente dans le monde administratif comme dans le monde parlementaire, à droite comme à gauche. C'est le grand échec de ce mouvement de réforme en dépit de ses réalisations : il crée les facultés, il leur permet de se rassembler dans des universités, il donne la personnalité civile à ces universités, il prévoit des financements privés. Liard, qui est un homme exceptionnel même sil nest pas un grand philosophe, favorise les financements privés. Il fait appel à Ernest Solvay, Basil Zaharov, Albert Kahn et à un certain nombre dautres grandes fortunes pour contribuer au financement des recherches dans les disciplines proprement scientifiques. Mais il ne crée pas de vraies universités au sens propre du terme : autonomes, pluridisciplinaires et riches.
Quest-ce que luniversité de Paris en 1907 ? Ce sont 32 chaires en lettres, 29 chaires en sciences, 33 chaires en droit, 34 chaires en médecine, et 12 chaires en pharmacie. Or, luniversité de Paris, divisée en facultés distinctes, représente à peu près la moitié de lenseignement supérieur français. Les universités françaises de 1900-1905 sont constituées d'environ 250 chaires pour grosso modo 30 000 étudiants. Voici le système français de la IIIe République. Avec de grands succès scientifiques attestés par la statistique des prix Nobel que vous pouvez lire dans le tableau ci-après. Sur ce tableau, la France est très honorablement présente au début du XXe siècle.
Tableau 1
Prix Nobel de sciences 1901-2001
(physique, chimie, médecine-physiologie)
| ______________________________________________________________________________
| | Pays
| 1901- 1920
| 1921-
1940
| 1941-
1960
| 1961-
1980
| 1981
2001
| 1901-
2001
| | ______________________________________________________________________________
| | Grande-Bretagne
| 8
| 15
| 16
| 23
| 9
| 71
| | Allemagne
| 19
| 16
| 6
| 6
| 15
| 64
| | France
| 11
| 5*
|
| 6
| 4
| 26
| | Suède
| 3
| 3
| 2
| 3
| 5
| 16
| | Suisse
| 3
| 2
| 3
| 2
| 4
| 14
| | Pays-Bas
| 5
| 3
| 1
|
| 4
| 13
| | Danernark
| 2
| 2
| 1
| 2
| 2
| 9
| | Autriche
| 1
| 5
| 1
| 1
|
| 8
| | Italie
| 2
| 1
| 1
| 1
| 2
| 7
| | Belgique
| 1
| 1
|
| 3
|
| 5
| | Hongrie
|
| 1
| 1
|
|
| 2
| | Norvège
|
|
|
| 1
|
| 1
| | Finlande
|
|
| 1
|
|
| 1
| | Irlande
|
|
| 1
|
|
| 1
| | Espagne
| 1
|
|
|
|
| 1
| | Portugal
|
|
| 1
|
|
| 1
| | Tchécoslovaquie
|
|
| 1
|
|
| 1
| | Sous-total Europe
| 56
| 54
| 36
| 50
| 45
| 238
| | États-Unis
| 2
| 11
| 42
| 66
| 80
| 201
| | URSS-Russie
| 2
|
| 4
| 4
| 1
| 11
| | Canada
|
| 2
|
| 1
| 4
| 7
| | Japon
|
|
| 1
| 2
| 4
| 7
| | Argentine
|
|
| 1
| 1
|
| 2
| | Australie
|
|
| 1
| 1
| 1
| 3
| | Chine
|
|
| 2
|
|
| 2
| | Égypte
|
|
|
|
| 1
| 1
| | Afrique du Sud
|
|
| 1
|
|
| 1
| | Inde
|
| 1
|
|
|
| 1
| | Pakistan
|
|
|
| 1
|
| 1
| |
| __________________________________________
| | Total
| 60
| 68
| 88
| 126
| 136
| 478
|
* Y compris Charles L H. Nicolle (1928), injustement attribué par la Fondation Nobel à la Tunisie.
Dressons un bilan : de 1872 au début du XXe siècle, la IIIe République a réussi la fédération des facultés en Universités, mais cest une fédération très faible. En fait, le noyau dur du système universitaire reste la faculté et pas lUniversité. Dautre part, lautonomie des facultés et des universités est formelle. Le financement est presque entièrement assuré par lÉtat et par les droits dinscription. Les statuts sont uniformes. La délivrance des grades est réglementée par le ministre et son administration. Tout ce qui est important est décidé par le système central. Néanmoins, de grandes constructions sont entreprises. À Paris, les principaux bâtiments de la nouvelle Université sont érigés et financés par la ville de Paris : la Sorbonne actuelle et la faculté de médecine du boulevard Saint-Germain. À un effort de financement non négligeable par le budget de lÉtat et à un très grand libéralisme intellectuel, sajoutent des règles confortant la liberté des professeurs. Liberté extrême, totale : nous fêtons cette année le centenaire du décret du 12 juillet 1901, décret du président de la République qui prévoit que : « Les membres des facultés et écoles assimilées sont tenus de résider dans la ville où siègent facultés et écoles dont ils font partie. » Décret qui na jamais été appliqué tant la liberté des professeurs est complète par rapport aux universités. Ils continuent de résider là où ils le souhaitent, donc plutôt à Paris quà Lille ou ailleurs en province, chose impensable en Allemagne, en Angleterre ou aux États-Unis. Grande liberté intellectuelle, donc grand individualisme, mais aussi faiblesse institutionnelle qui sexplique pour deux raisons : on ne tranche pas le problème dorganisation interne de lUniversité faculté versus Université et, dautre part, on ne tranche pas non plus le problème de la centralisation administrative, et donc celui de la décentralisation, de lhétérogénéité, de lautonomie, de la concurrence. En fait, le système est timidement autonome et fondamentalement centralisé. Lindividualisme anarchique des professeurs répond très exactement à cette centralisation.
D'où la quatrième thèse que je voudrais énoncer : le modèle français du début du XXe siècle est un compromis entre le libéralisme académique liberté d'expression et de recherche , l'uniformité institutionnelle des facultés, la faible autonomie et la faible existence des universités, et la centralisation administrative en termes de finances, de statuts, de personnel, de délivrance des grades et de définition des programmes d'enseignement.
Ce système perdure jusque vers 1960, avec une croissance démographique relativement faible. Il fonctionne dune façon qui nest pas satisfaisante sur le plan de la recherche scientifique. Le tableau des prix Nobel traduit laffaissement français. Il montre, en revanche, la progressive montée des États-Unis, centre de la recherche scientifique mondiale à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, la force de lAllemagne et de lAngleterre et le dynamisme scientifique des trois pays qui viennent après la France la Suisse, la Suède et les Pays-Bas. Ces trois petits pays arrivent, par une organisation universitaire efficace, à se doter, si on les regroupe deux par deux, dune capacité scientifique supérieure à la nôtre. Je ne voudrais pas faire entrer des considérations générales sur le protestantisme, sur la dimension relative, sur louverture au monde extérieur, parce que je ne crois pas que ce soient les facteurs centraux. Le facteur central me paraît être le système dorganisation choisi par la France qui réduit sa capacité au lieu de la dynamiser et de la développer.
Tableau 2
L'Université française au début du xxe siècle
Population de la France en 1900 : 38 900 000
dont âgés de 20 ans : environ 900 000
0,7 % de cette population de 20 ans dâge
appartient à l'enseignement supérieur
Le nombre des étudiants (1901)
| Total dans l'Université
| 29 901
|
| |
Droit
| 10 152
|
| |
Médecine et pharmacie
| 11 974
|
| |
Sciences
| 3 910
|
| |
Lettres
| 3 723
|
| | Dans les écoles d'ingénieurs (1901-1905)
| 1 745
|
| | (Ponts, Mines, Centrale, Arts et métiers)
|
|
| | A lInstitut national agronomique (1901)
| 341
| admis
| |
|
| (dont 106 à l'INA)
| | À l'École normale supérieure
| 60
| admis environ
| | À l'École polytechnique
| 230
| admis environ
|
Les grades (1900-1901)
| Baccalauréat
|
| |
Lettres
| 4 457
| |
Mathématiques
| 1 190
| |
Moderne
| 1 738
| | Licence
|
| |
Lettres
| 453
| |
Sciences
| 282
| |
Droit
| 1 460
| | Doctorat
|
| |
Lettres
| 26
| |
Sciences
| 42
| |
Droit
| 500
| |
Médecine
| 1 152
|
Si vous vous reportez au tableau qui précède, vous constatez que lUniversité française en 1900 regroupe environ 33 000 étudiants. Les universités françaises, disons plutôt le système français denseignement supérieur comprend aujourd'hui 2 100 000 étudiants. Si vous voulez bien comparer les données des tableaux 2 et 3, il est évident quil ny a aucune commune mesure entre le système de 1900 et celui de 2000. Il nétait pas possible quun système conçu pour 30 à 35 000 étudiants puisse fonctionner de la même façon pour 2 100 000 étudiants.
À ce stade, il faut réfléchir un instant sur ce qui sera, à partir de 1945, le deuxième modèle important dans lhistoire universitaire, le modèle américain. Quelles sont ses caractéristiques ? Il a hérité du modèle allemand lidée que les universités doivent poursuivre et élargir leur rôle scientifique. Cela se traduit, dès la fin du XIXe siècle, par un accroissement des moyens en hommes et en argent. Le capital dont dispose lUniversité Harvard est de 20 milliards de dollars le capital, seulement, dune université américaine qui nest pas la plus grande , alors que la France dépense annuellement, pour lensemble de son système universitaire, un peu moins de 10 milliards de dollars. Naturellement, de son capital, Harvard ne tire que 3 ou 4 % de revenu, mais sajoutent les fonds fédéraux, les subventions locales ou privées, les droits dinscription, etc. Il existe aux États-Unis une trentaine duniversités comme Harvard. En matière financière, lUniversité française de la fin du XXe siècle nest pas comparable à lUniversité américaine.
Tableau 3
L'enseignement supérieur français
au début du XXIe siècle
Population de la France en 2000 : 60 406 018
40,9 % de la population de 20 ans dâge appartient
à l'enseignement supérieur
Le nombre des étudiants (2000-2001)
| Total, dont :
| 2 111 148
| |
Universités
| 1 405 393
| |
Classes préparatoires aux grandes écoles
| 75 573
| |
IUT et STS
| 355 624
| |
Écoles d'ingénieurs hors universités
| 58 518
| |
Écoles d'ingénieurs des universités
|
30 795
| |
Écoles normales supérieures
| 3 159
| |
Instituts universitaires de formation des maîtres
| 78 054
|
Les grades
| Baccalauréat (2000)
|
|
| |
Bac général
| 271 155
|
| |
dont sciences
| 136 214
| (dont 44,2 % de filles)
| |
Bac technologique
| 152 778
|
| |
Bac professionnel
| 96 617
|
| |
| ________________________________
| | Total
| 516 550
| (dont 53,9 % de filles)
| |
|
|
| | Maîtrises (1999)
|
|
| |
Droit et économie
| 34 914
|
| |
Lettres
| 30 204
|
| |
Sciences
| 26 526
|
| | Doctorats (1999)
|
|
| |
Droit et économie
| 1 283
|
| |
Lettres
| 2 344
|
| |
Sciences
| 5 741
|
| |
Médecine
| 3 962
|
| | Diplômés des Écoles d'ingénieurs (2000)
| 24 624
|
| | Diplômés des Écoles de commerce (2000)
| 18 342
|
|
Le corps enseignant des universités (1999-2000)
|
| Total
| Droit
| Santé
| Sciences
| Lettres
| | Professeurs
| 17 536
| 2 292
| 4 762
| 6 555
| 3 917
| | Maîtres de conférences
| 30 053
| 4 232
| 3 213
| 4 171
| 18 437
|
Mais oublions ces comparaisons qui, évidemment, sont faussées par la différence de dimension, de richesse et de population entre les deux pays. Plus encore que lAllemagne, les États-Unis ont développé la science, mais surtout, à partir de 1945, ils ont accompli presque sans douleur une extraordinaire mutation en passant à luniversité de masse. En 1900, en France, 0,7 % des jeunes gens de 20 ans sont à lUniversité. En 2000, 40 et quelques pour-cent. Mais ces 40 et quelques pour-cent dune classe dâge dans les universités sy trouvent aux États-Unis en 1950. Le tournant décisif est le GI-Bill, par lequel le Congrès des Etats-Unis, à partir de l945, offre la possibilité, à tout ancien combattant, de faire des études supérieures. La souplesse du système universitaire américain lui permet de souvrir, dun seul coup, à la majorité dune classe dâge. Il souvre évidemment en se diversifiant plus encore. Dès le milieu du XXe siècle, le modèle américain règne, car il remplit excellemment les trois fonctions qui sont dans le destin des universités : la sélection des élites, la recherche scientifique et la formation de masse.
Tableau 4
Les universités américaines
Population totale des États-Unis
| 1900
|
75,9 millions
| | 1999
|
272,9 millions
|
Faculties and degrees
| _____________________________________________________________________________
| |
| 1899-1900
| 2000-2001
|
| | _____________________________________________________________________________
| | Faculties (enseignants)
| 23 868
| 989 813*
|
| | Étudiants
| 238 000
| 15 361 000
| (dont institutions
privées : 3 462 000)
| | Degrees (diplômes)
|
|
|
| | Bachelor's
| 27 410
| 1 194 000
|
| | Doctorates's
| 382
| 45 000
|
| |
* Chiffres de 1997-1998.
| | _____________________________________________________________________________
| | Finances (millions de dollars)
| | _____________________________________________________________________________
| |
|
| 1919-1920
| 1995-1996
| | Ressources propres des institutions
| 200
| 197 973
| | Gouvernement fédéral
| 13
| 23 939
| | États
| 62
| 45 693
| | Collectivités locales
|
| 5 608
|
L'Université française est soumise aux mêmes défis de la science et du nombre. Comment va-t-elle les résoudre ? La réponse française au premier défi, en raison de là faiblesse du système institutionnel, nest pas de doter les universités, mais de créer des caisses centrales ou des grandes institutions qui, parallèlement aux universités, financeront directement, en leur propre sein, ou indirectement, dans les universités, la recherche. Ces caisses apparaissent dans les années 1910-1920. Barrès mène une campagne pour la recherche française équivalente à celle quil mène pour la restauration des églises. « La grande misère des laboratoires français », tel est le thème dun appel qui mobilise la droite et la gauche après la guerre de 1914-1918. Mais tout cela aboutit à un système centralisé de financement et à des institutions nationales distinctes des Universités dans lesquelles il y aura confusion des décideurs et des opérateurs, des évaluateurs et des subventionnés. Le système américain et, à leur façon, les systèmes anglais et allemand séparent les institutions de financement et les institutions actives. Les deux rôles restent toujours distincts : lÉtat fédéral aux États-Unis na pas créé dinstitutions de recherche, mais il donne des subventions en fonction des objectifs quil poursuit ou des mérites quil décèle. De même pour les États locaux, de même pour les grandes fondations. Le système allemand sapparente à cela, ainsi que le système anglais. La France, elle, crée des grandes institutions centralisées (CNRS, INSERM, etc.). Pourquoi ? Sans doute parce que cest dans son génie de toujours préférer la centralisation, mais aussi parce quelle paie le prix de la faiblesse institutionnelle du XIXe siècle. On comprend très bien que les administrateurs français de 1920 ou de 1950 hésitent à doter directement les universités, parce que les universités sont faibles dans leur capacité de gestion et de développement. Mais, en créant ce type de grandes institutions de recherche, on réduit la concurrence et les possibilités dévaluation externe et de financements diversifiés qui caractérisent le système américain.
En ce qui concerne le nombre, la France va connaître les mêmes difficultés. Pour la première fois de leur histoire, à partir de 1960, les facultés des lettres grandissent brusquement, parce quil faut fournir des professeurs à lenseignement secondaire qui a de plus en plus délèves. Or, la fragilité du système institutionnel français ne lui permet pas damortir le choc de laccroissement démographique, et nous savons ce qui va se passer en 1968 et en 1983, avec les lois Edgar Faure et Alain Savary.
Que trouve-t-on à larrière-plan de ce processus ? Il y a dabord une lutte de classes à lintérieur de lUniversité, entre les professeurs et les maîtres-assistants ou assistants, qui sexplique en raison même de la croissance qui oblige à créer des postes, chose faite au moindre coût. On multiplie les postes dagrégés du secondaire dans le supérieur ce sont les indices des maiÎtres-assistants on en crée trois, quatre, cinq, six fois plus quil ny a de professeurs. Bien évidemment, la classe B réclame les avantages et les prérogatives de la classe A. Et cette lutte absurde, qui ne se produit dans aucun des grands pays occidentaux, est organisée et avivée par le système français. Il y a, bien sûr, dans tous les pays des tensions entre ceux qui sont en haut et ceux qui sont en bas de léchelle des revenus ou des prestiges. Cest dans la nature des choses. Mais, en général, les gestionnaires intelligents font en sorte de permettre aux gens du bas de progresser et, en tout cas, déquilibrer la masse de ceux qui sont en haut par rapport à ceux qui sont en bas. Le système français va, au contraire, par le déséquilibre et la rigidité, inciter à la lutte. La crise universitaire de 1968 vient en partie de la brusque inquiétude, chez les assistants des facultés des lettres, de voir instaurer une sélection qui aboutirait à leur renvoi dans lenseignement secondaire, autrement dit, pour eux, à une forme de déchéance.
Mais, si on cherche la cause fondamentale des difficultés universitaires de 1968 aux années 1990, cest que, bien évidemment, cette croissance démographique ne peut pas se faire sans différenciation. Or, la France naccepte la différenciation quavec une extrême difficulté. Le système universitaire, en lan 2000, rassemble 2 100 000 étudiants. Ils sont 1 400 000 dans les universités stricto sensu où il ny a pas, théoriquement, de sélection. En fait, on ne peut pas sinscrire en DEUG de mathématiques si on na pas un bac scientifique et toutes les universités ne sont pas égales. Il existe néanmoins un bloc énorme, indifférencié et sans sélection ouverte. A côté cependant, dans une fraction importante du système universitaire règne une sélection de droit et de fait. Dans les classes préparatoires aux grandes écoles, la sélection est absolue sa base légale ma toujours échappé. Avec 350 000 élèves, les IUT et les sections de technicien supérieur pratiquent aussi la sélection. Les écoles dingénieurs font de même. LEcole normale supérieure, les Instituts universitaires de formation des maîtres sélectionnent également. Ajoutons à cela les facultés de médecine et les filières sélectives des universités. Vous constaterez que le système universitaire français, qui depuis quarante ans manifeste et clame contre la sélection, est sélectif à 50 %.
On peut même dire quil est plus intensément sélectif que le système américain. Parce que le système américain est une pyramide en haut de laquelle un petit nombre duniversités offre un nombre de places inférieur au nombre de candidats, mais dans lequel pratiquement 80 % des établissements américains admettent tous les candidats. Dans la pyramide universitaire américaine, tout citoyen de Californie peut sinscrire dans une université californienne. Il ne pourra pas nécessairement sinscrire à Berkeley, mais lÉtat de Californie sest engagé à offrir à tous lenseignement supérieur. Cest le principe de luniversité de Californie gigantesque université, mais université différenciée , cest-à-dire quon sinscrit dans tel ou tel collège, dans telle ou telle université, et ainsi de suite. En réalité, le système américain, présenté comme sélectif en France, lest infiniment moins que le système des grandes écoles ou que le système des grands concours administratifs : il est tout simplement souple et différencié.
En 2000, le système français, malgré son idéologie, sest un peu différencié par rapport à 1900. Il existe un très grand nombre duniversités elles sont de plus en plus différentes les unes de autres. Une grande partie de lenseignement supérieur se situe dans le secondaire, dans les classes préparatoires et dans les sections de technicien spécialisé. Les classes de terminale correspondent encore, pour les meilleures dentre elles, dans ce quon appelle les « bons lycées » aux premières années du collège américain. Les écoles dingénieur forment un système autonome et pratiquement cylindré. Les chiffres sont éloquents : il y a pratiquement 75 000 élèves dans les classes préparatoires, toutes catégories confondues, et un peu plus de 80 000 élèves dans les écoles dingénieur. Cest-à-dire que tout élève dune classe préparatoire a une forte chance dintégrer une école. Tout le monde des classes préparatoires trouvera une place dans ce système très différencié qui va de lÉcole polytechnique à telle autre école quil ne faut pas citer pour ne vexer personne.
Je formulerai maintenant mes dernières thèses.
Cinquième thèse : le système le plus favorable à la recherche scientifique est un système décentralisé de grandes universités s'appuyant sur des financements diversifiés. Un tel système est plus efficace qu'un système centralisé à financement étatique prédominant.
Sixième thèse : quand un système universitaire accepte la majorité d'une classe dâge et doit remplir trois fonctions sélection des élites, développement de la recherche, éducation supérieure de la population , il est plus efficace s'il est différencié et décentralisé que s'il est indifférencié et centralisé.
Cela mamène à ma conclusion. Pourquoi dans lun et l'autre cas, en ce qui concerne le défi de la science et en ce qui concerne le défi du nombre détudiants, avons-nous craint la plasticité, la concurrence et la différenciation ?
Il est certain que la France a pris conscience de son retard scientifique, dabord après la Première Guerre mondiale puis, plus nettement encore, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Quand on voit les admirables réussites obtenues dans des institutions comme le Commissariat à lénergie atomique ou au CNRS, à lINSERM, dans les universités, on voit bien que les savants français, les administrateurs français ont mesuré les retards et le risque de déclin en matière de science et en ont tiré les conséquences.
Pour le système de masse, en revanche, lincapacité des universités françaises à organiser la croissance démographique en se différenciant, est surprenante. Quil y ait aujourdhui une sélection à lentrée dun IUT pour une formation de secrétaire de direction, et quil ny ait pas de sélection à lentrée de la première année de philosophie ou de droit en université est inimaginable dans un autre pays. Cela tient essentiellement à cette idée abstraite que la sélection menace la démocratie, alors que cest très exactement le contraire. Et à une autre idée selon laquelle des institutions identiques sont une plus grande garantie pour la démocratie, alors que, bien évidemment, la différenciation est une garantie supplémentaire. Il faut ajouter que la France ne dépense pas assez dargent pour lenseignement supérieur : en lan 2000, leffort budgétaire pour lenseignement supérieur est de 74,1 milliards de francs. Moins que pour lensemble des contributions au chemin de fer.
Ma septième et dernière thèse me servira donc de conclusion. Une politique plus empirique, moins dogmatique, plus audacieuse, moins craintive des libertés et de la diversité aurait donné à la France de meilleurs résultats scientifiques et des formations à la fois plus harmonieuses et plus différenciées.
Toutes ces propositions devraient être bien sûr nuancées. Si je leur donne cette forme tranchée et simplifiée, cest pour stimuler la discussion. En 1793, lÉtat sest arrogé la responsabilité totale de la science et de lenseignement supérieur. LÉtat, en France, en se considérant, a tendance à se prendre pour beaucoup. Si dans lordre de la science et des universités il veut bien se comparer, il devrait se prendre pour moins, et dans cet examen de conscience trouver avec lhumilité la voie de la réforme.
Maire de Bordeaux
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