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M. Jean-Pierre CHEVENEMENT

Pourquoi la France ne doit pas disparaître

séance du lundi 15 octobre 2001

En se jetant le 11 septembre dernier sur les tours de New-York et sur le Pentagone, les avions-suicide des intégristes fanatiques ont voulu creuser un fossé infranchissable entre le Nord et le Sud, entre l’Islam et l’Occident, et précipiter « le choc des civilisations » où d’aucuns ont vu l’avenir d’une mondialisation ou d’une globalisation incontrôlées.

L’émoi considérable qui a entouré cet acte criminel sans précédent a montré que la stupeur, la compassion et la solidarité n’avaient pas de frontières. Pourtant ni le cauchemar d’une humanité coupée en deux, ni l’illusion d’un univers unifié ne gouverneront l’avenir proche.

La confiance en l’homme, la raison naturelle que nous avons tous en partage, nous interdisent de fonder l’avenir sur l’incommunicabilité entre les peuples.

L’humanisme, et un relativisme mesuré nous préservent de l’ubris, la déraison des Anciens, et nous rappellent que les citoyens forment des sociétés politiques, qui ont des cadres historiques et géographiques que nul ne peut décréter caducs au gré de son utopie.

« Tous les hommes parlent, mais il y a mille langues sur la terre ; quiconque oublie l’un de ces deux termes s’expose à la barbarie » écrivait Raymond Aron.

Voilà pourquoi, les relations internationales demeureront, longtemps encore, fondées sur les nations ce qui à mes yeux, loin d’être un handicap, constitue une garantie contre la sauvagerie et une chance pour la démocratie. La France, nation ouverte à l’universel, « patrie, apprentissage à l’universelle patrie » selon le mot de Michelet, constitue et peut constituer demain un exemple d’articulation entre le particulier et l’universel, fort utile en ces temps d’incertitudes.

La France depuis des siècles s’est construite avec un Etat en affirmant son indépendance par rapport à la fois au Saint-Empire romain germanique à l’Est et au Royaume d’Angleterre à l’Ouest.

L’Etat a fait en sorte d’assurer la sécurité intérieure et extérieure du pays. Il a codifié le droit, institué la justice. Il s’est assuré le privilège de battre seul la monnaie. Il a suscité et protégé l’activité économique. Le français est devenu, grâce à lui, la langue commune. Bref, il s’est assuré la maîtrise des fonctions dites régaliennes.

Cette œuvre séculaire est aujourd’hui remise en cause. Après deux guerres mondiales qui l’ont épuisée, la première physiquement, la seconde moralement, la France, malgré l’effort du général de Gaulle, a douté d’elle-même. Elle a été engagée par une droite démocrate-chrétienne et libérale et par une gauche de gestion, dans la voie d’une Europe dans laquelle elle a peu à peu abdiqué sa souveraineté.

Les fonctions régaliennes de l’Etat ont été déléguées à des autorités extérieures. La Commission européenne conduit la politique du commerce extérieur et depuis le traité de Maastricht celle de la concurrence, qui a absorbé la politique industrielle. La politique monétaire a été dévolue à la Banque Centrale européenne. La politique budgétaire est contrainte par le pacte de stabilité budgétaire et la politique fiscale par la concurrence du moins disant fiscal au sein d’un marché désormais complètement ouvert.

Après la Cour de Cassation, le Conseil d’Etat a accepté en 1989 de reconnaître la supériorité de la norme européenne sur la loi française même postérieure. Outre les directives et les règlements du Conseil et de la Commission, c’est la jurisprudence de la Cour de Justice de Luxembourg qui dit le droit en dernier ressort.

Notre diplomatie a cessé d’exprimer la voix d’une France indépendante. Nos armées ont de fait réintégré l’OTAN, alliance américaine, et cela en l’absence d’ennemi. Elles sont engagées dans les Balkans sous son contrôle.

Le rôle du français est remis en cause aussi bien par l’invasion de l’anglo-américain que par les privilèges exorbitants consentis dans l’enseignement public à certaines langues régionales.

L’autorité de la loi égale pour tous est battue en brèche par la possibilité offerte aux collectivités territoriales d’adapter la loi, c’est-à-dire de la changer.

En réalité, après trois guerres franco-allemandes, tout s’est passé comme si la France, profondément ébranlée par le désastre de 1940, avait peu à peu accepté de se fondre dans un ensemble où l’Allemagne aussi disparaîtrait.
Eh bien, cette pente doit être remontée. Ce destin n’a rien d’inéluctable. La France n’est nullement condamnée à s’effacer. Ses deux grands messages, celui du pluralisme du monde, du dialogue des cultures, et celui de la citoyenneté sont particulièrement nécessaires à notre temps.


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1 - La France doit promouvoir le dialogue des cultures pour éviter le choc des civilisations


Le monde en effet ne ressemble plus à ce qu’il était il y a moins d’un siècle avant que l’Europe ne décline : les Etats-Unis ont conquis le leadership universel, après avoir défait l’Allemagne puis l’URSS. Nous sommes encore à l’aube d’une immense révolution scientifique et technologique, dont nous avons aujourd’hui tendance à apercevoir les risques plus que les chances qu’elle nous offre.

Le marché s’est mondialisé. La Finance commande à la production. La démocratie impose ses valeurs, à défaut de s’imposer elle-même. Un fossé commun s’est creusé entre le Nord et le Sud, malgré l’émergence de l’Asie orientale et, dans une certaine mesure, de l’Amérique Latine. Même si le XXIème siècle sera marqué par la montée de la Chine, sans doute aussi de l’Inde, peut-être du Brésil, et par le rétablissement probable de la Russie, le grand, le lancinant problème sera celui du Sud profond : l’Afrique et pour d’autres raisons sans doute, l’arc musulman, de l’Atlantique au Pacifique. Dans ces deux aires, se trouvent concentrées plus de la moitié des naissances enregistrées chaque année dans le monde. Et ce dynamisme démographique, proportionnellement, ne se ralentira pas. Cela veut dire qu’à l’échéance de deux générations, le Sud profond concentrera plus de la moitié de la population mondiale. L’écart économique se creusant toujours avec le monde développé, nous serons confrontés au risque d’une véritable fracture de l’Humanité, dont la tragédie survenue aux Etats-Unis fournit une terrible image.

Certes, nous avons connu dans l’histoire, des périodes de fracture aussi brutale. Les Barbares existaient pour les Grecs et les Romains, et les Infidèles pour les Chrétiens. Longtemps les aires culturelles, s’ignorant plus ou moins, ont coexisté. Les Croisades puis la colonisation ont prétendu unifier le monde, au nom de la religion, puis de la civilisation, aujourd’hui relayée par l’idéologie des droits de l’Homme.

Mais face à la misère grandissante, les droits de l’Homme n’ont rien à gagner. Saint-François Xavier offrait la Croix, c’est-à-dire l’au-delà. Savorgnan de Brazza le drapeau, c’est-à-dire la perspective, même lointaine, d’une intégration dans la citoyenneté. Les droits de l’Homme sont impuissants, s’ils oublient les droits du citoyen, c’est-à-dire la politique.

Famines, guerres civiles, dictatures, pandémies, migrations et exil, forment au Sud le fond du tableau. Au Nord, c’est l’implosion démographique qui dominera le XXIème siècle particulièrement en Europe. L’Europe inévitablement se métissera. La Grande-Bretagne et la France, vieilles puissances coloniales seront en première ligne. La vraie question est de savoir si cela se fera –ou non- dans le respect de nos valeurs et de nos lois.
Au travers de sa langue dont Braudel disait qu’elle était 80 % de l’identité de la France, notre pays est directement confronté à l’immense défi de la fracture Nord-Sud.

La francophonie est une réalité de part et d’autre de la Méditerranée et jusqu’aux confins de l’Afrique. La colonisation a été, et rien ne peut faire qu’elle n’ait pas été. Elle a créé des solidarités. Le courage ce n’est pas de sombrer dans une repentance aussi hypocrite que vaine. Il est de se tourner vers l’avenir pour aider les nouvelles nations à bâtir des Etats si possible de droit. Cela prendra des siècles, mais n’a-t-il pas fallu mille ans pour faire la France ? Aidons patiemment les pays du Sud à forger leur destin en s’appropriant non seulement les technologies mais aussi les valeurs de responsabilité, de citoyenneté et de démocratie dont l’Histoire nous a confié le legs.

La République doit assumer le passé de toute la France, avec ses ombres et ses lumières. Elle ne peut cautionner l’entreprise de discrédit systématique de tous ceux qui, consciemment ou non, considèrent la nation, comme responsable de tous les maux de la terre. La nation reste le cadre irremplaçable de la démocratie et de la solidarité et la France a besoin d’une raisonnable confiance en elle-même pour continuer son Histoire et construire son avenir. Elle seule, en effet, offre un modèle d’organisation sociale distinct du modèle anglo-saxon.

Au différentialisme et aux différentes formes de communautarismes, elle oppose l’égalité citoyenne, certes circonscrite aux limites de la nation républicaine. Mais celle-ci ne constitue-t-elle pas une articulation entre le particulier et l’universel ? Elle est un outil par lequel peut s’affirmer notre responsabilité vis-à-vis du monde.

Deuxième atout géopolitique français : la francophonie enjambe la Méditerranée. Elle est par excellence langue du dialogue entre le Nord et le Sud. C’est à travers elle que la langue française maintiendra sa vocation de langue universelle, en s’ouvrant largement aux écrivains du Maghreb, d’Afrique Noire et du Proche-Orient. Aucun pays au Nord ou dans le monde (pensons au Brésil pour la lusophonie) ne peut jouer le rôle de pays-môle de la francophonie, hors la France, même si le Québec, la Belgique et la Suisse romande fournissent de précieux points d’appui.

La France est par ailleurs au cœur de l’arc latin qui, de l’Italie à l’Espagne et au Portugal, se trouve aux premières loges d’une partie réellement historique : l’Europe parviendra-t-elle ou non à créer avec les pays de la rive Sud une zone de co-développement, faute de laquelle la Méditerranée deviendrait vite une fracture ouverte à son flanc ? Ce n’est pas s’éloigner de l’Europe, c’est au contraire équilibrer l’ensemble européen ; la France peut équilibrer la puissance allemande par des rapports privilégiés avec le Sud.

La riposte adéquate aux crimes terroristes commis aux Etats-Unis, c’est de définir une stratégie de long terme fondée sur le dialogue des cultures et non pas sur le choc des civilisations.

L’intégrisme triomphant au Maghreb, l’Afrique noire régressant dans une sorte de néo Moyen-Age, l’illusion serait grande de penser pouvoir tenir ces deux régions du monde à bout de gaffe, comme revenues à un statut de « terra incognita » que certaines parties d’entre elles — l’ancienne Numidie — avaient déjà perdu trois siècles avant Jésus-Christ.

Mais le terrorisme, les migrations clandestines, les pandémies ne connaissent point les frontières. Le défi à relever n’est rien moins que celui de l’unité de l’espère humaine.

Au fantasme de l’hégémonie des peuples du Nord sur le reste de l’humanité, que l’Allemagne de Guillaume II offrait déjà à l’Angleterre avant 1914 par un partage du monde : à l’une la maîtrise de la terre, à l’autre celle de la mer, sachons opposer le vieux rêve à la fois latin et républicain de l’égalité profonde entre tous les hommes en donnant à chaque nation le temps qu’il faut pour s’y conformer. Ce message qui le portera, si la France demain venait à s’effacer ?


2 – La France ne doit pas disparaître parce qu’elle porte le message de la citoyenneté


On peut penser, à bon droit, que le modèle républicain n’a pas fait son temps, ni en Europe, ni dans le monde.

Aux peuples qui veulent s’affranchir des anciennes servitudes, la République fournit un modèle exemplaire : celui d’une nation bâtie sur la citoyenneté et non pas l’ethnicité. La lutte contre le tribalisme et toutes les formes d’ethnicisme est une lutte éminemment française, mais elle est aussi d’intérêt mondial. Le rôle conféré à l’Ecole dans la formation du citoyen, la laïcité comme espace commun de débat soustrait à l’empire des dogmes, le principe de l’égal accès à la citoyenneté, indépendamment des origines, l’égalité devant la loi qui donne à chacun la possibilité d’aller au bout de lui-même, la fraternité qui exprime le sentiment profond de l’égalité humaine et fonde la solidarité, voilà le riche héritage de valeurs qu’il nous appartient de faire vivre, pour autant que nous voulions continuer notre histoire.

La thèse complaisamment ressassée selon laquelle « la Révolution française est terminée » occulte le chemin immense que les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ont encore à parcourir non pas seulement en France, mais aussi en Europe et plus encore dans le monde.

On voit trop bien à l’inverse vers quel de type de société nous entraîne le modèle anglo-saxon : c’est celle du modèle « égaux mais séparés », avec sans doute des tempéraments — formation d’une certaine élite transnationale et même d’une petite bourgeoisie politique — mais sur fond de ghettos et de quartiers réservés.

Face aux défis du XXIème siècle, que peut donc faire la France ? D’abord être exemplaire par elle-même : c’est ainsi qu’elle servira le monde. Ensuite faire toujours plus le pari sur l’intelligence : comment mieux assumer l’héritage des Lumières qu’en se portant toujours plus avant, et en tous domaines, sur le front de la connaissance ?

L’héritage républicain nous dote ainsi d’outils précieux pour réussir, sous l’autorité de la loi républicaine, l’intégration des milliers d’hommes et de femmes, qui, chaque année, choisissent de faire leur vie en France, et de leurs enfants nés sur notre sol. La citoyenneté, déliée de toute référence aux origines ou à la religion, qui peut accueillir quiconque souhaite partager pour le meilleur et pour le pire, la destinée de la France. Ou encore la laïcité qui distingue clairement la sphère publique de la sphère privée, et garantit la liberté de conscience, la liberté de culte, en préservant l’espace public de tous les dogmes. Mais l’intégration doit être au cœur des préoccupations de quiconque est investi d’une responsabilité publique. Son échec signerait l’irruption de la violence, l’apparition de ghettos ethniques, et la fin de l’idéal citoyen. A l’inverse, le plein accès de tous à la citoyenneté, et spécialement des jeunes générations issues de l’immigration, sera un gage de renouvellement pour la France, le signe que ses valeurs peuvent relever les plus hauts défis.

Comme ministre de l’intérieur, j’ai conduit en ce sens deux politiques qui dans mon esprit sont complémentaires : j’ai créé dans chaque département des Commissions d’accès à la citoyenneté destinées à favoriser la promotion et l’emploi des jeunes Français issus de l’immigration, et j’ai lancé la consultation des musulmans de France en vue d’instaurer des structures représentatives de ce culte dans notre pays sur la base d’une déclaration proclamant sans ambiguïté l’attachement de tous aux principes et aux lois de la République. L’exemplarité de notre pays, à laquelle j’appelle, invite à faire vivre l’idéal citoyen quelque soient les origines et les religions : c’est le meilleur service que nous pouvons rendre aux pays déchirés par les haines ethniques et c’est la meilleure alternative aux vues délirantes sur la confrontation ces civilisations.

D’un point de vue géopolitique, la France peut surtout rééquilibrer l’Europe et l’ouvrir vers le Sud. Elle est la seule à pouvoir le faire.

Aucun pays, en dehors d’elle, ne peut en effet faire contrepoids à l’Allemagne ou plus exactement faire pencher la balance européenne dans un autre sens que celui des tropismes allemands : course vers l’Est qui répond à sa tradition historique et polarisation sur l’Amérique. Une telle entreprise n’est pas hors de notre portée.

Il serait en effet aussi absurde de surestimer que de sous-estimer le poids retrouvé de l’Allemagne. Celle-ci a perdu le dynamisme démographique qui était le sien au début du siècle dernier. Le nombre des naissances y a été, pour la première fois en l’an 2000, inférieur à celui de la France (778.000). Cette faible démographie a d’ailleurs un aspect inquiétant. Elle est lourde de conséquences pour l’avenir de l’Europe tout entière. L’écart de natalité entre la France et l’Allemagne et la structure démographique contrastée qui en résulte, ne crée pas les meilleures conditions d’une politique économique harmonisée (taux d’intérêt, change, déficit budgétaire) : la France aurait besoin d’une croissance supérieure pour offrir un travail à tous ses jeunes. Reste qu’un meilleur équilibre démographique entre la France et l’Allemagne peut mieux fonder dans la durée un compagnonnage historique sans lequel l’Europe, qui juxtapose les peuples latins aux peuples germaniques, serait un concept vide de sens.

Deuxième élément de faiblesse relative : l’Allemagne dispose d’industries traditionnelles puissantes mais son investissement dans les technologies de pointe se ressent de la faiblesse de son effort de défense depuis 1945.

En troisième lieu le poids des Länder de l’ex-RDA leste et lestera encore longtemps son développement. Enfin, le pays de la philosophie de l’Histoire est encore loin d’avoir maîtrisé la sienne. A vrai dire, l’histoire de l’Allemagne contient le pire et le meilleur, la tradition de l’Aufklärung comme les dérèglements d’un nationalisme réactionnaire. L’Allemagne a tendance à faire comme si son histoire commençait en 1945. Elle cherche dans le post-nationisme et dans le droit-de-l’hommisme une grille d’interprétation du monde. Dans cette vision déconnectée du réel, réside certes le germe de divergences possibles. Mais somme toute, la réalité est un allié qui pèse, quand le rêve et l’illusion ne sont bien souvent que le paravent de l’impuissance…

La tâche qui s’impose à la France est de prendre appui sur le meilleur de l’Allemagne pour l’ouvrir à une politique de responsabilité vis-à-vis du monde et d’abord du Sud.


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Nos relations avec les Etats-Unis s’en trouveront du même coup clarifiées. Washington a besoin d’un allié solide et non d’un supplétif. Dans une telle fonction la France se perdrait, sans que l’Amérique se trouve en quoi que ce soit soutenue dans les responsabilités auxquelles elle doit faire face.

Au contraire, forte de relations privilégiées et confiantes avec le Sud, nous pouvons exercer une influence utile sur la politique étrangère américaine. Nous pouvons contribuer à écarter d’elle les tropismes liés au fait que les Etats-Unis sont un pays jeune, où la confiance dans la technologie risque toujours de se dispenser de la connaissance intime des sociétés, des cultures, et de leur histoire.

Ce rôle, ni la Grande-Bretagne, ni l’Allemagne ne peuvent le remplir. La première parce qu’elle a fait le choix, depuis la deuxième guerre mondiale de lier très étroitement son destin à celui des Américains. La seconde parce que, injustement, elle se verrait rappeler le poids de son passé dès qu’elle sortirait de la bien-pensance ordinaire et des propos convenus.

Usons de notre liberté solidement fondée. Mettons à profit l’expérience que nous avons des pays du Sud, notre goût de la pluralité des cultures et des nations, pour humaniser la mondialisation, pour cesser de confondre le marché sans limite et l’idéal de l’Universel.

La mondialisation, telle qu’on l’a connue jusqu’à présent, a probablement enregistré, le 11 septembre dernier, un tournant décisif. La fin de l’histoire n’est pas advenue. La mondialisation des échanges ne périme ni les nations, ni les Etats, ni les patriotismes. Bien au contraire, les exigences de la sécurité intérieure et extérieure placent les fonctions régaliennes de l’Etat au premier plan. La légitimité de certaines interventions économiques, ciblées, liées aux difficultés particulières créées par les attentats, est apparue aux Etats-Unis. Le politique est de retour. L’Etat protecteur et l’Etat anticipateur reprennent sens.

Echappons au vertige d’une mondialisation sans règles ni repères. Un nouveau paysage peut se dessiner : la France y apportera une utile contribution en faveur de la régulation des échanges, mais aussi d’une conception polycentrique des relations internationales, plus sûre, à tout prendre, qu’une organisation en Empire qui suscite à rebours des violences effrayantes. Cette vue humaniste et équilibrée, nourrie de la mesure des temps historiques différents qui coexistent aujourd’hui en une même période, c’est la vocation même de la France telle que le Général de Gaulle avait su l’affirmer dans les années soixante, et avec quel immense écho dans le monde entier ! Alors qu’un nouveau défi est jeté à la civilisation des hommes, jamais n’a été plus nécessaire que la voix de la France — raison, justice — se fasse entendre dans le monde. La France est une grande puissance politique. Elle doit le rester, dans l’intérêt de l’Humanité tout entière.