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Bertrand COLLOMB
Entreprise, humanisme et mondialisation
En 1833, dans un petit village de la vallée du Rhône, Auguste Pavin de Lafarge, qui, par conviction légitimiste, avait quitté à la révolution de 1830 ses fonctions de receveur des impôts à Lyon, et était revenu sur ses terres dArdèche, commençait, avec ses deux fils, Léon et Edouard, une exploitation industrielle de chaux.
En 1889 et en 1900, aux Expositions Universelles de Paris, la Société des Chaux et Ciments de Lafarge et du Teil recevait des médailles dOr pour son action sociale.
Dans les années 1950 à 1980 deux présidents successifs, Marcel Demonque et Olivier Lecerf, conduisaient linternationalisation de la société, notamment en Amérique du Nord. Mais ils affirmaient aussi son identité et sa culture, fondée sur une tradition dhumanisme chrétien.
Au début de ce vingt et unième siècle, 167 ans après sa fondation, Lafarge est devenu un leader mondial du ciment et des matériaux de construction, qui aura bientôt, après lacquisition programmée de la société britannique Blue Circle, plus de 85 000 collaborateurs, dans 75 pays, avec un chiffre daffaire de près de 100 milliards de francs.
Lexemple et lexpérience de Lafarge illustrent cette prodigieuse transformation du contexte économique mondial, quil est convenu dappeler mondialisation. Ils en illustrent les opportunités, mais aussi les difficultés et les contradictions. Et ils nous conduisent à nous demander si, et comment, une entreprise peut, sans perdre son âme, cest-à-dire son identité et sa culture, réussir dans ce monde de concurrence, daffrontements et dinstabilité.
Pour répondre à cette question, il faut tout dabord planter le décor, cest-à-dire décrire lactivité de notre société, et la façon dont elle est devenue internationale.
Les matériaux de construction
Lafarge est un fabricant de matériaux de construction : ciment, mais aussi granulats, bétons, produits en plâtre, tuiles et produits de toiture.
Tous ces matériaux sont relativement pondéreux, et dune valeur unitaire assez faible. Ils sont donc difficiles à transporter sur longue distance sans coût excessif. Et ils sont vendus normalement à proximité de leurs lieux de production, dans un rayon maximum de deux cents kilomètres.
Certains matériaux sont très anciens : la chaux, déjà utilisée par les Romains, qui appelaient opus cementitium un mortier de chaux et de pouzzolane, ancêtre du ciment moderne le ciment, inventé en 1815, à peu près en même temps, mais avec des technologies légèrement différentes, par langlais John Apsdin et le polytechnicien français Louis Vicat le plâtre, utilisé en enduit depuis des millénaires, la tuile céramique, etc
Dautres sont des produits manufacturés plus récents, tels le béton prêt à lemploi, béton préparé en usine et livré sur le chantier par camion-toupie, une innovation des années 1960, ou la plaque de plâtre, un sandwich de plâtre et de carton permettant la construction facile et rapide de contre-cloisons, apparue aux Etats-Unis dans les années 1930, mais dont le développement en Europe date seulement des années 1960.
Si ces produits sont assez répandus dans le monde, leurs conditions de production et dutilisation varient beaucoup, entre les pays où la construction utilise traditionnellement une structure bois, ceux où la brique est dominante, et ceux où la pierre dantan a tout naturellement été remplacée par le béton.
On ne peut donc, dans nos industries, parler vraiment de globalisation. Le fameux "village global" est plutôt pour nous une constellation de quartiers qui ont gardé une forte personnalité et des particularismes affirmés.
Mais, si les métiers et les produits sont restés très locaux, pourquoi ces industries sont-elles, comme les autres, le théâtre dune consolidation industrielle à léchelle mondiale, et pourquoi émergent en leur sein des groupes internationaux ?
Deux facteurs principaux expliquent ce paradoxe apparent :
- Tout dabord, même sil y a peu de technologies brevetées en matière de matériaux de construction, leur production efficace suppose un savoir-faire particulier. Un grand groupe international est à même daccumuler une expérience inégalable dans des situations très diverses, peut mettre en uvre ce savoir-faire dans ses différents sites, et dispose ainsi dun avantage concurrentiel considérable.
- Dautre part, il sagit dindustries à fort niveau dinvestissement, qui demandent une capacité financière importante, et qui ne peuvent être rentables sans une certaine stabilité concurrentielle. Des groupes implantés sur plusieurs pays peuvent mieux concentrer leurs moyens financiers sur les marchés qui le nécessitent, et sont moins vulnérables aux variations économiques, politiques ou concurrentielles locales.
Ceci explique le développement de groupes internationaux dans le secteur des matériaux de construction. Il est intéressant de noter que la plupart dentre eux sont européens, et quaucun groupe américain na atteint dans ce domaine une envergure internationale.
Cest sans doute à des raisons culturelles que lon peut attribuer cette anomalie. Les matériaux de construction, considérés aux Etats-Unis comme des produits mûrs de "basse technologie", y ont suscité peu dintérêt depuis les années 1960.
Au contraire, les ingénieurs européens, et en particulier français, ont continué à sintéresser à ces produits avec une continuité dactions de progrès que nont pas affecté les modes.
Dautres facteurs, et notamment un contrôle très rigoureux des concentrations jusquà lépoque Reagan, sont venus sajouter à cette désaffection, et ont conduit à ce que la quasi-totalité de lindustrie américaine soit rachetée, dans les années 70 et 80, par des entreprises européennes ou japonaises.
Il est intéressant de noter lexistence, parmi ces groupes internationaux, de plusieurs entreprises suisses, allemandes ou italiennes restées sous contrôle familial. Une entreprise familiale mexicaine a même profité du très fort développement du marché mexicain pour rejoindre récemment les rangs des grands internationaux du secteur.
Les entreprises britanniques ou australiennes étaient traditionnellement très présentes dans le secteur, et le Commonwealth leur avait très tôt ouvert un développement international. Mais, au cours des dernières années, les exigences changeantes de leur actionnariat, et notamment de la City londonienne, ont affecté la continuité de leurs stratégies. Plusieurs ont disparu de la scène, ou ont vu leur position samoindrir.
En définitive, les entreprises qui se sont imposées ont été, dans ce secteur plus que dans tout autre, celles qui ont pu et su maintenir le cap, sans être victimes des modes et en conservant leur foi dans les possibilités de progrès et de développement des matériaux de construction ! Lafarge a, fort heureusement, été de celles-là.
Le développement de Lafarge
Lafarge avait commencé son développement outre-mer en Afrique du Nord dès les années 1920. Le contrôle familial disparut après la deuxième guerre mondiale. Dans les années 1950, anticipant sur la perte prochaine de ses filiales nord-africaines, Lafarge entreprit son développement au Canada et au Brésil
En trente-cinq ans, ce développement sest étendu aux cinq continents. Il sest accéléré au cours des dix dernières années, avec louverture de lEurope de lEst après leffondrement du communisme, avec celle de nombreux pays émergents, après labandon de systèmes dirigistes de propriété détat, et celle des pays asiatiques, après la crise de 1998 qui a mis en difficulté beaucoup de leurs entreprises.
Lafarge sest appuyé pour ce développement sur sa culture et ses valeurs, mais il a aussi été confronté avec les défis de louverture internationale.
Le recueil posthume des écrits de Marcel Demonque, président de Lafarge de 1959 à 1974, Textes et Propos, et le livre dOlivier Lecerf, qui lui succéda de 1974 à 1989, Au risque de gagner, décrivent bien les éléments essentiels de la culture dune entreprise qui a connu une grande continuité de direction, avec seulement quatre présidents depuis la deuxième guerre mondiale
Sur le rôle de lentreprise, Marcel Demonque écrit en 1960 que "son but immédiat [
] est de produire et de vendre aux meilleures conditions économiques, et, ainsi, de prospérer". Mais il ajoute : "[
] la raison dêtre de la prospérité, cest lhomme [
] et non seulement lhomme du dedans de lentreprise, mais aussi lhomme du dehors :le consommateur des produits de lentreprise, qui ne doit être trompé ni sur la qualité, ni sur les prix ; les hommes de lentreprise voisine qui ne doivent pas être menacés, dans leur entreprise même, par une concurrence déloyale ; lEtat, qui, pour préserver le citoyen, a des droits sur les entreprises
Finalement lhomme tout court, lhomme de la rue est partie prenante à un bien commun que lentreprise enrichit par sa prospérité et ses succès légitimes ou appauvrit par ses échecs et par ses succès illégitimes".
Sur lautorité dans lentreprise : "il nest pas dautorité qui vaille naturellement sans amour, sans justice et sans pauvreté
[
] de lamour, dans la volonté résolue de communiquer avec les autres de la justice, dans la volonté doutrepasser la règle quand son application particulière est suspect ou mauvaise pour les individus de la pauvreté, dans le désir de se dépouiller du confort de la décision facile. "
Dans un texte de 1958, il insiste sur limportance du "dialogue systématique" dans lentreprise, tout en soulignant que "laptitude au dialogue dans une entreprise nest pas spontanée, [ni] acquise une fois pour toutes, même si elle a été obtenue au prix dun long et difficile effort". Il ajoute que cette approche du dialogue doit être "virile, cest-à-dire [
] consciente de la nécessité de respecter une valeur dun autre ordre [
] lefficacité".
Trente ans plus tard, Olivier Lecerf parle des "valeurs dentreprise, comme le travail créatif, lesprit déquipe, linitiative, la liberté, la responsabilité". Il évoque "le passage de la "logique de lobéissance" à la "logique de la responsabilité", une vraie révolution pour lentreprise". "Lentreprise performante [
] accepte daménager des espaces de liberté, [ce qui] nexclut pas la mise en place de systèmes de contrôle".
Dans les "principes daction" de Lafarge, rédigés en 1975 à linitiative dOlivier Lecerf, mis à jour plusieurs fois depuis, on retrouve linspiration des textes cités, avec notamment lexpression forte "Mettre lhomme au cur de lentreprise". Sy ajoute lobjectif dêtre "un leader mondial des matériaux de construction", et de "faire de la diversité croissante du groupe une richesse".
Et cest effectivement à partir de cette culture dentreprise humaniste que sest construit le succès et le développement à létranger de Lafarge. Il ne sagit pas là seulement de mots, mais dune réalité que ressentent tous ceux qui fréquentent le groupe, ou y arrivent après dautres expériences.
Mais si les équipes, largement françaises, et où fut notable limportance des cadres "pieds-noirs" issus de la période nord-africaine du groupe, ont pu facilement sinspirer de cette culture dinspiration française, comment peut-elle survivre, et servir le succès du groupe dans une étape dinternationalisation beaucoup plus large, de véritable "mondialisation", et dans un monde où les exigences des Molochs financiers et les entrechocs des civilisations semblent prendre le dessus.
Dune façon plus générale, je voudrais essayer de répondre à trois questions sur les défis de la mondialisation :
- comment une entreprise comme la nôtre peut-elle devenir mondiale en restant fidèle à elle-même ?
- quels sont les effets de la mondialisation des marchés financiers ?
- quelle est la position de lentreprise face à la contestation actuelle de la mondialisation elle-même ?
Mondialisation et culture dentreprise
Si, comme nous le croyons, lentreprise vaut dabord par ses équipes, une entreprise devient vraiment internationale lorsque des collaborateurs de pays très différents peuvent sy retrouver réellement égaux et solidaires pour une uvre commune. Et cest bien là lobjectif qui est le nôtre à ce stade de linternationalisation de notre groupe.
La réalité culturelle dun groupe international peut, daprès notre expérience, se construire sur trois niveaux différents.
Le premier niveau est celui des valeurs. Les valeurs de Lafarge se sont forgées à partir de références chrétiennes, puis se sont laïcisées. Il nous paraît important que ces valeurs soient affirmées partout dans lentreprise, et même là où la réalité sociale ou les références culturelles semblent les rendre singulières. Cest important pour la cohésion et lidentité de lentreprise. Mais cest aussi important pour son succès.
Lexpérience confirme en effet que ces valeurs ont une portée universelle. Respect de lautre, honnêteté, dialogue, libèrent les énergies et lefficacité de laction, même lorsque les modèles culturels historiques ne les ont pas privilégiés. Jai été frappé par lexemple de deux contremaîtres chinois qui, pour caractériser le changement depuis larrivée de Lafarge, nous avaient dit : " Avec Lafarge, on travaille plus quavant, mais on comprend mieux pourquoi on travaille ; et, dans le fond, on préfère !"
Loin dun relativisme culturel qui noserait plus proclamer ses principes, nous faisons donc de nos valeurs la base commune de lidentité de lentreprise. Mais nous acceptons, bien entendu, que lexpression de ces valeurs prenne des formes différentes dans des cadres culturels différents. Respecter un collaborateur ne se traduira pas, en Chine, en Espagne ou en Pologne, par les mêmes gestes ou les mêmes attitudes. Mais linspiration de ces gestes ou ces attitudes peut et pour nous doit être la même.
À un niveau plus pratique, lefficacité de lentreprise demande que des collaborateurs, dont les références culturelles sont différentes, puissent se comprendre et travailler ensemble.
Alors que la pratique de Lafarge était très largement informelle, fondée sur les rapports personnels et sur une longue acculturation, le développement du groupe nous a imposé dintégrer rapidement des collaborateurs venant dhorizons très différents.
Il nous a donc fallu définir des politiques et des procédures plus précises, et élaborer une méthode et un calendrier dintégration des nouvelles acquisitions.
Nous pouvons ainsi structurer ce que jappellerais une culture de travail, dont le seul objectif est de permettre aux collaborateurs du groupe de communiquer, de se comprendre, et de travailler efficacement ensemble. Pour ce faire, les méthodes et les outils dinspiration nord-américaine, tels les politiques, les objectifs, les méthodes de classification
avec lesquels Lafarge était familier depuis les années 1970, mais que nous avions tendance à utiliser dune façon moins formelle, et souvent trop flexible, trouvent toute leur utilité.
Pour autant nous ne prétendons nullement imposer une "culture Lafarge" qui entendrait effacer les différences culturelles. Nous souhaitons au contraire que nos collaborateurs restent pleinement participants aux cultures de leur pays. Nous demandons même à ceux que nous envoyons dans un pays différent de sintéresser, au-delà des simples besoins professionnels, à la culture, à lhistoire et aux traditions de leur pays daccueil.
Lappartenance à un groupe international ne doit pas entraîner un déracinement culturel, ni une uniformisation appauvrissante. Elle doit être au contraire une occasion denrichissement, un apprentissage des différences.
Nous gérons la question des langues dans le même esprit. Langlais est clairement devenu la langue de travail internationale, et tout cadre ne peut être efficace sil ne sait utiliser langlais.
En même temps, dans chaque pays, cest la langue de ce pays qui doit être et rester la langue normale du travail quotidien, et les cadres expatriés doivent faire leffort dapprentissage le plus grand possibles.
Enfin, le français reste avec langlais lune des deux langues officielles du groupe. À ceux qui veulent jouer un rôle de dirigeant dans le groupe, nous demandons de sintéresser au français, en essayant de leur ménager une étape de carrière à Paris. Ainsi ils seront mieux à même de comprendre les origines et les traditions du groupe, cette part de son patrimoine et de son succès qui est due à la vallée du Rhône, à la famille Lafarge, et aux pionniers français des années 1950.
Il est dailleurs intéressant de constater que, dans les entreprises nouvellement acquises, les initiatives spontanées dapprentissage du français sont très nombreuses, même pour des collaborateurs de niveau modeste.
Par cette distinction entre valeurs communes, méthodes de travail bien définies, mais diversité des références culturelles, nous pensons que Lafarge peut, en conservant son identité, sa cohésion, et sa force, devenir cette entreprise vraiment internationale qui saura mobiliser les énergies dans chacun des pays où elle est présente.
Au niveau des équipes, nous favorisons la diversité des origines des cadres expatriés, qui ne sont plus principalement des cadres français, et le développement des cadres locaux de chaque pays Mais je dois reconnaître que beaucoup reste encore à faire pour atteindre pleinement cet objectif !
Entreprise et marchés financiers mondiaux
Les vingt dernières années ont vu linternationalisation des marchés financiers, avec un développement considérable des fonds gérés de façon professionnelle. Face à ces investisseurs internationaux, les entreprises des différents pays et des différents secteurs se trouvent dans une situation de très vive concurrence. Certains parlent même de "dictature des marchés financiers".
La première critique porte sur le niveau dexigence des marchés financiers, qui demanderaient des rentabilités et des progressions de résultats incompatibles avec les possibilités de croissance de léconomie, et avec la conduite de stratégies industrielles de moyen terme. Je ne crois pas que ce reproche soit vraiment fondé.
En effet jobserve que la concurrence, et notamment la concurrence pour lefficacité et les résultats, est un extraordinaire ressort de progrès et de dépassement de soi. La remarquable progression de la productivité américaine au cours des dernières années nest pas, à mon sens, le seul résultat du développement des nouvelles technologies de linformation. Cest le mouvement de concurrence effrénée et de remise en cause des situations acquises, entamé à lépoque Reagan, qui a permis ce changement, aidé bien sûr par les développements technologiques.
Fixer aux meilleures des sociétés internationales cotées, qui ne représentent dailleurs quune part limitée de léconomie totale, des objectifs ambitieux de progression et de rentabilité me paraît donc un important facteur de progrès pour cette économie.
Par contre, il est certain, et on la bien vu au cours des dernières années, que les effets de modes et la volatilité des marchés financiers sont un véritable problème.
Dans un monde où les échanges financiers sont libres, où l'horizon des investisseurs est mondial, et où la sophistication et l'appétit des opérateurs est croissant, l'évaluation des risques et des opportunités est difficile. L'apparition de modes, de périodes de "bulles financières" est inévitable, et leur ampleur est d'autant plus forte que les marchés deviennent globaux.
Car les marchés financiers sont par essence instables, et les vagues deviennent plus fortes sur les grands océans que dans les petits lacs.
Ces vagues peuvent emporter sur leur passage, non seulement les espoirs de profit des investisseurs, les stratégies des entreprises, mais aussi les économies des pays concernés. Depuis la crise mexicaine de 1995, heureusement maîtrisée par l'intervention vigoureuse du président Clinton, et la crise asiatique de 1998, les spécialistes évoquent la nécessité de trouver de nouvelles régulations pour limiter les risques futurs. Force est de constater que peu de résultats concrets ont été obtenus, et que nous restons exposés au risque de la répétition de telles crises.
Pour lentreprise, le défi est de rester maîtresse de sa propre stratégie, tout en conservant la confiance des investisseurs, et en survivant aux inévitables fluctuations. Il lui faut définir une stratégie claire, lexpliquer sans relâche, se rendre crédible par la qualité de sa communication, et accepter des "traversées du désert", tout en évitant de se rendre financièrement trop vulnérable.
Pour nos entreprises, la contrainte defficacité, et donc de mobilité, de flexibilité et de restructuration permanente est essentielle. Mais elle ne doit pas nous conduire à ignorer limportance du dialogue social, et il nous faut gérer les formes diverses quil prend dans différents pays.
Il est à cet égard tragique que, comme lactualité récente la encore montré, lopinion publique française ne comprenne pas que la nécessité dadaptation industrielle simpose dabord aux entreprises en bonne santé. Mais il est dommage que des chefs dentreprises européens soient pris au piège de donner aux analystes financiers la primeur de nouvelles qui devraient être dabord être expliquées et débattues avec les collaborateurs concernés.
Mondialisation : la montée des oppositions
Après une période où léchec évident du communisme et de létatisme avaient conduit à une libéralisation mondiale triomphante, des voix sélèvent pour contester louverture économique et la mondialisation. Certains y voient même une source d'aliénation, d'exploitation et d'inégalité. Un mouvement d'opposition à la mondialisation s'est développé depuis la conférence de Seattle.
L'entreprise et le chef d'entreprise sont maintenant soupçonnés d'être les maîtres du monde, dominant des gouvernements trop soucieux d'attirer leurs investissements, échappant à tout contrôle démocratique, mais aussi, et d'une façon un peu contradictoire, instruments d'un marché anonyme, aveugle et tout puissant.
L'expérience vécue par l'entreprise est bien sûr très différente. Son pouvoir lui paraît bien limité, alors que les réglementations nationales, le poids des bureaucraties ou la force des opinions ont un poids essentiel dans les possibilités de développement de ses activités.
Lorsqu'elle décide de localiser ses investissements à un endroit donné, ou, décision plus désagréable, de les "délocaliser" en quittant une implantation existante, elle ne fait, le plus souvent, que constater les réalités économiques et sociales qui rendent ses établissements plus ou moins compétitifs.
Il faut cependant reconnaître que le développement harmonieux de la mondialisation, et la façon dont l'entreprise humaniste peut s'y insérer, posent un certain nombre de questions.
Les plus importantes me paraissent être la montée des inégalités, la prise en compte des droits de la personne, la protection des ressources naturelles et de l'environnement.
Acteur ou témoin, l'entreprise ne peut se désintéresser de ces questions, et doit, à sa place, contribuer à apporter des solutions.
La question la plus difficile est sans doute celle de la montée des inégalités, parce quelle na pas de réponse simple et que l'opinion y est particulièrement sensible.
Une économie libérée, ouverte, met en concurrence individus et groupes humains sur le plan national comme sur le plan international. Plus les initiatives sont encouragées et récompensées, plus l'inégalité des talents ou des volontés se traduira par des écarts importants de revenus et de standards de vie. Et les tentatives de réduction des inégalités par une redistribution fiscale trop pesante conduisent nous le savons malheureusement bien en France à pénaliser les dynamismes.
Ce qui est vrai pour les individus est aussi vrai pour les Etats. Si au cours des années un grand nombre de pays, notamment en Asie et en Amérique du Sud, ont beaucoup bénéficié de l'ouverture économique mondiale, les pays les plus pauvres, en particulier en Afrique, sont restés à la traîne.
Nous sommes actifs dans plusieurs de ces pays, et nous pouvons constater que cette inégalité croissante est davantage due à des facteurs sociaux et politiques qu'à des déterminants proprement économiques. C'est la capacité et la volonté de jouer le jeu de l'efficacité économique qui fait défaut.
Mais dans des pays où cette volonté existe, même si le développement économique s'accompagne de fortes inégalités entre ceux qui peuvent en profiter et les autres, c'est bien le seul moyen d'élever le niveau de vie général. L'Inde ou le Brésil montrent clairement que l'option libérale est plus efficace pour le développement que les régimes dirigistes de naguère.
Louverture des échanges nest cependant pas toujours équilibrée, et le monde développé, le "Nord", a des efforts à faire pour quelle bénéficie suffisamment aux pays émergents, et que les protectionnismes catégoriels (textiles, produits agricoles) soient progressivement éliminés.
Nous devrons aussi être attentifs à ce que la crise africaine du sida ne devienne pas un contre-exemple, où une dramatique inégalité dans les possibilités de traitement apparaîtrait comme la conséquence inhumaine et inacceptable des mécanismes libéraux et de la protection de la propriété industrielle.
Un autre aspect de la mondialisation est l'apparition d'une "conscience planétaire", d'une opinion publique internationale qui interpelle l'entreprise sur l'existence, dans certains pays, de pratiques politiques ou sociales considérées comme inacceptables, qui ne respectent pas les droits de la personne.
Certains gouvernements, notamment les Etats-Unis, établissent des politiques de sanctions ou de boycotts qui s'imposent à leurs entreprises, ou à toutes les entreprises qui opèrent aux Etats-Unis.
Mais plus largement les organisations non gouvernementales demandent à l'entreprise, soit de s'abstenir d'opérer dans un pays où les droits de l'homme ne sont pas respectés, soit de ne pas s'associer, directement ou indirectement, à des pratiques sociales jugées condamnables, tel le travail des enfants.
Le dilemme pour l'entreprise humaniste est de ne pas s'ériger en juge des choix politiques ou sociaux des pays où elle est présente, mais aussi de ne pas accepter ou cautionner des pratiques contraires à ses principes et à ses valeurs.
Nous sommes profondément persuadés que le travail d'une entreprise comme la nôtre dans un pays, quel qu'il soit, a un effet positif à terme sur son évolution politique et sociale. Nous pensons que la diffusion de l'information, l'éducation, l'ouverture à des méthodes de travail différentes représentent pour tout pays les meilleures chances de trouver un équilibre démocratique et respectueux des hommes.
Nous sommes donc très réticents à lidée de quitter un pays parce que son régime politique, ou sa pratique démocratique ou sociale ne se conformeraient pas à notre modèle. Par contre nous nacceptons pas de travailler dans des situations où nous devrions renier nos valeurs, et participer à des pratiques que nous condamnons. Quelques cas existent où nous avons choisi de nous abstenir. Mais nous avons le plus souvent constaté, notamment à propos de la corruption, quune entreprise dont les principes sont connus et respectés peut opérer, même dans des pays où les pratiques contestables sont fréquentes.
Enfin le développement économique mondial conduit à poser le problème de lutilisation des ressources naturelles et de la protection de notre environnement.
Cest un vrai problème, même si le pessimisme des prophètes du Club de Rome, dans les années 1960, sur les limites physiques du développement paraît maintenant bien exagéré.
Mais là encore les entreprises internationales me semblent pouvoir plutôt contribuer à la solution, quà laggravation du problème. Louverture économique mondiale, avec la participation dacteurs qui possèdent le meilleur savoir-faire technique et managérial, est la meilleure façon de permettre aux pays émergents de se développer sans reproduire les dégâts environnementaux que nos pays ont connu, en allant directement aux meilleures technologies.
Lafarge a, pour sa part, une politique Environnement mondiale, et utilise pour toutes ses installations neuves, quel quen soit le pays, les standards les plus modernes. Et nous avons pu, en reprenant et rénovant des usines existantes en Chine, au Maroc, en Turquie ou en Europe de lEst, réduire drastiquement leurs émissions polluantes ou leurs rejets de gaz à effet de serre.
Un accord mondial de partenariat, conclu lan dernier avec le WWF (Worldwide Fund for Nature) nous engage également dans des actions de réaménagement de carrières et de préservation de la biodiversité.
Une belle aventure
Pour lentreprise humaniste que Lafarge veut rester, la mondialisation est bien une magnifique aventure. En étendant son activité sur les cinq continents, en étant confronté avec les exigences dune concurrence mondiale, en rencontrant des cultures très diverses, elle ne se borne pas à accroître son chiffre daffaires, ou à créer de la valeur pour ses actionnaires. Elle contribue à élever à la fois le niveau de vie et le niveau de conscience de nombreux pays. Elle crée une communauté humaine capable de travailler ensemble et de nouer des liens au-delà des frontières et des différences.
En un mot, à sa place, qui reste, bien entendu, modeste, elle contribue à cette évolution de lhumanité, à cette "convergence" de la Noosphère, la sphère du vivant, dont parlait Teilhard de Chardin. Cest ce qui explique et légitime lenthousiasme avec lequel, malgré les difficultés et les problèmes, nous conduisons cette aventure, conscients de rester fidèles, dans cette étape nouvelle, à luvre et aux idéaux de ceux qui nous ont précédés.
Ancien élève de Polytechnique et des Mines, Bertrand Collomb est présiden-directeur général du groupe Lafarge depuis 1989.
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