 |  |
Jean DRUCKER
La télévision est un enjeu économique et culturel
Aujourdhui, située au centre dune véritable industrie de divertissement, la télévision subit, en raison de lémergence de nouvelles technologies, une mutation sans précédent. Investie par des groupes puissants, elle devient lobjet dun énorme enjeu économique et financier. Essentiel hier encore, lenjeu culturel dont elle était porteuse, est-il désormais dépassé ?
Lindustrie audiovisuelle a ceci de particulier quen plus de créer de la valeur et des emplois, elle produit de limaginaire et des symboles. Ce faisant, elle crée du sens et de lidentité. Même dans sa variante commerciale, la télévision véhicule, sans toujours le revendiquer ou en avoir clairement conscience un contenu de nature éminemment culturelle. Que celui-ci soit riche ou non, quil présente ou non un intérêt " intellectuel ", là nest pas la seule question : ce qui compte avant tout, cest que des millions de téléspectateurs sapproprient le message télévisuel, et quils sy identifient à des degrés divers.
La notion de culture au sens où nous lentendons ici ne se limite pas aux formes et aux uvres dites " majeures ", mais englobe tout ce qui est de lordre du symbolique, et contribue à construire lidentité individuelle et collective. Si lon opère cet élargissement du champ de vision théorique, on doit admettre que la télévision est aujourdhui lun des tous premiers vecteurs de culture avec lécole et lenvironnement social immédiat. Rappelons que 96 % des Français possèdent un téléviseur et que la durée découte moyenne est de 3 heures par jour.
Lopposition apparente entre une télévision qui produirait de la culture (et quil faudrait défendre) et une télévision qui ne produirait que des marchandises (et quil faudrait combattre) est réductrice et illusoire. Sil faut défendre la télévision française, ce nest pas parce quelle est supposée meilleure, mais bel et bien parce quun pays, sil veut rester indépendant, doit être capable de créer par les images ses propres mythes.. Cet objectif nest incompatible ni avec une économie de marché bien comprise, ni avec la création de programmes de qualité. Bien au contraire, il ne pourra exister de programmes de qualité demain en Europe quà la condition quémergent aujourdhui sur le continent des acteurs majeurs du secteur.
" La voix de la France "
En France au milieu des années 80, la télévision napparaît guère dans le débat public que comme un problème politique ou une question de culture. Si lidée dune télévision privée inquiète, cest dabord dans la mesure où elle menace le monopole dinfluence dont le pouvoir exécutif dispose sur la diffusion télévisée depuis les années cinquante. La télévision, cest dabord " la voix de la France ". À cette préoccupation sen ajoute une autre : la crainte que la télévision commerciale ne vienne abaisser le niveau des programmes, et mette ainsi à mal leffort consenti jusqualors pour faire de la télévision un service public destiné à " cultiver et informer " les Français autant quà les divertir. Ces raisons conduisent le pouvoir politique à renâcler devant lidée dabandonner aux lois du marché un média dont il tient les rênes.
La France fait alors figure de pays exotique comparée à la majorité de ses voisins européens. Bien avant que " lexception culturelle " ne devienne un enjeu de politique internationale, existait déjà une spécificité française en matière de télévision.
Le paysage audiovisuel français sous sa forme actuelle na été réellement ni pensé ni voulu. Il nest pas la résultante dun quelconque dessein même si, depuis lorigine, les projets dorganisation de la télévision nont jamais manqué. La télévision française et son singulier partage entre public et privé sont au contraire le fruit dune histoire politique heurtée et fluctuante ponctuée de conflits et dalternances, se confondant largement avec celle de la Vème République. De toute évidence, le phénomène qui ressort comme la plus grande constance de lhistoire de la télévision française est vraisemblablement le mélange de fascination et de défiance dont a toujours fait preuve le pouvoir politique à son égard. Cest justement cette relation ambivalente avec le politique qui a contribué de manière décisive à façonner la télévision française, car cest lui qui a motivé les multiples tentatives dappropriation dont elle a maintes fois fait lobjet. Ce sont ces mêmes tentatives qui sont à lorigine, tant de larrivée tardive de la télévision privée il y a quinze ans, soit trente ans après la Grande-Bretagne, que de la violence avec laquelle sest opérée cette transformation du paysage audiovisuel français qui sest traduite par lamputation du service public et, fait unique au monde, par la mort de lune des chaînes nouvellement créées.
On ne sétonnera pas que, dans ces conditions, le " choix français " en matière dorganisation du paysage télévisuel présente des paradoxes bien réels. Cependant, il importe avant tout de se garder à son égard de jugements trop faciles. Au demeurant, le socle économique, législatif et réglementaire sur lequel repose laudiovisuel français comporte plus que tout autre système des avantages et des inconvénients trop liés les uns aux autres pour ne pas rendre potentiellement douloureuse et lourde de conséquences toute réforme brutale. Lobjectif nest donc pas ici de critiquer ce modèle, mais après avoir rappelé ses tenants historiques et caractérisés lhéritage quil nous lègue, de voir quel parti on peut en tirer pour faire face aux nouveaux défis.
Les conséquences de l'arrivée du privée : état des lieux
Ce qui frappe lorsquon compare le système audiovisuel français à celui des pays voisins, cest le très original mode de partage des tâches et des ressources entre le secteur public et le secteur privé. En Allemagne comme en Grande-Bretagne, la télévision publique est financée quasi-exclusivement, et assez généreusement, par largent public. Le privé dispose quant à lui dune marge de manuvre confortable pour ce qui est de la gestion de ses ressources, et de sa diffusion publicitaire. La division entre public et privé sopère dans ces deux pays de manière verticale : dun côté, un service public financé par la fiscalité ou la parafiscalité, et assigné à des missions dintérêt général, de lautre un secteur privé commercial financé par la publicité et soumis aux lois du marché. Cette séparation de corps et de biens est si stricte en Grande-Bretagne que dix ans de Thatchérisme nont pas permis dentamer lexclusivité du financement public dans les ressources de la BBC.
En France, ce partage des rôles et de largent nest pas vertical mais horizontal. Dans notre pays se côtoient en effet de manière paradoxale des chaînes publiques tirant, de la vente despaces publicitaires, une part importante de leurs ressources et des chaînes privées corsetées sur le plan réglementaire et contraintes par lEtat. Celui-ci use ainsi du puissant levier daction que lui procure le monopole de la diffusion hertzienne, à remplir certaines missions de service public.
Lencadrement réglementaire du secteur privé atteint en France de telles proportions quil place sur certains points les chaînes commerciales à un niveau de contrainte égal à celui du secteur public. Ainsi, le privé et le public sont-ils soumis au même régime pour ce qui est des fameux " quotas ". Lun comme lautre doit investir au moins 15 % de son chiffre daffaires dans la production duvres originales pour la télévision et 3 % dans le cinéma ; lun comme lautre doit consacrer au moins 40 % du temps de diffusion de ses programmes aux heures de forte écoute à des uvres françaises.
La politique dencadrement du secteur privé équivaut à un malthusianisme de fait. La limitation, en nombre et en durée des interruptions publicitaires, et linterdiction à la télévision de certains secteurs économiques privent les chaînes commerciales dune manne importante. Le faible montant de la redevance, qui rapporte moins de la moitié de celle que paient les Allemands, oblige les chaînes publiques pour compléter leur financement à venir chasser la publicité sur les terres de leurs consurs privées pénalisant celles-ci. Une concurrence dautant plus rude que les chaînes publiques elles-mêmes sont inévitablement obsédées par la recherche de laudience nécessaire à la récolte publicitaire.
Cette organisation a deux conséquences néfastes : dune part la télévision française dans son ensemble est beaucoup moins riche que ses grands concurrents allemands et anglais, et notre industrie audiovisuelle en pâtit. Dautre part, le brouillage dimage entre le privé et le public conduit non sans danger à sinterroger sur la légitimité même de la redevance, et peut-être à terme, sur la légitimité du secteur public lui-même, du moins dans sa configuration actuelle.
Cette situation comporte, on le voit, son lot de bizarreries et dincohérences.
La diversité culturelle
Conscient du danger que représente la puissance américaine, lEtat fait en sorte de limiter la concurrence frontale entre programmes français et programmes étrangers. Il autorise la création de chaînes privées, quil contraint dans le même temps à assumer les deux plus importantes missions du service public : investir dans la production cinématographique et audiovisuelle, et sengager à diffuser un important quota duvres françaises. Sont ainsi posées les bases de ce que lon a appelé " lexception culturelle ", et plus récemment " la diversité culturelle ".
À létranger, " lexception " française est perçue comme une simple barrière douanière quon tolèrerait peut-être plus volontiers si elle visait à accompagner la mort dune quelconque industrie sénescente, mais dont la longévité finit par agacer. Pour les Américains, elle représente un manque à gagner qui devrait en bonne logique de marché tomber dans la poche des majors hollywoodiennes.
En réalité, force est de constater que la politique française de préservation de la production nationale, loin dêtre un effort désespéré, a au contraire porté ses fruits sur le plan économique et culturel. Non seulement elle a permis de préserver une offre de contenus variée et abondante, mais elle a également contribué à susciter pour les productions françaises un appétit du public, qui seul garantit à terme lexistence dune industrie nationale vigoureuse.
Linsuffisance criante de contenus face à la voracité de la demande justifie sans aucun doute lintervention de lEtat. Pour le cinéma, le phénomène est bien connu. Grâce à leur marché intérieur à la fois énorme et dynamique, les Etats-Unis sont en mesure dinonder lEurope de films à des prix imbattables. Les entrées en salles françaises représentent à peine plus du dixième des entrées américaines. La légitimité de mécanismes protecteurs de notre cinéma ne peut donc être contestée.
Pour la télévision, la mécanique est plus retorse encore : non seulement, pour des raisons comparables à celles du cinéma, les diffuseurs se trouvent contraints à choisir entre une production française chère et non amortie et une production américaine meilleur marché, mais ils sont également confrontés à une pénurie chronique de contenus inédits. En effet, la télévision ne peut abuser de la rediffusion, elle doit offrir aux téléspectateurs des programmes " frais ". Or, loffre de tels contenus est limitée, et seule lindustrie américaine est capable de proposer en permanence un catalogue régulièrement remis à jour.
Ceux qui au nom de la " modernité " critiquent notre système de protection de lindustrie audiovisuelle nationale doivent se rendre à lévidence : la politique " dexception culturelle " a remporté, malgré toutes ses imperfections, dincontestables succès là où nos voisins ont abandonné sans lutte le terrain aux Américains.
Lun dentre eux saute aux yeux : lindustrie cinématographique française est encore en vie là où celle des autres pays dEurope est en ruine. La France produit encore 39 % des films quelle distribue, contre 17 % pour lAllemagne. Du cinéma anglais, il reste encore quelques films qui continuent à bien sexporter et à afficher des performances honorables auprès des cinéphiles. Pour autant, ils nen demeurent pas moins marginaux représentant seulement 23 % du total des longs métrages diffusés en Grande-Bretagne.
Pour être plus visible, le succès du système français dans le domaine du cinéma ne doit pas éclipser celui des chaînes commerciales de télévision qui ont réussi à prospérer dans un paysage violemment concurrentiel contribuant ainsi, de manière décisive, au développement de la production télévisuelle et cinématographique.
En habituant le public à regarder des programmes français, et en donnant aux producteurs les moyens de leur fournir des contenus attractifs, le système français a contribué à créer une véritable demande de produits autochtones, déjouant ainsi les peurs de ceux qui ont cru que larrivée de " Dallas " en 1980 allait marquer la fin de la production française.
La menace la plus immédiate pour le système français tel quil existe actuellement ne vient dailleurs pas comme on pourrait le penser des seuls Etats-Unis, mais aussi dEurope. Avec la directive " Télévisions ans Frontières ", celle-ci sest dotée en 1989 de règles en matière daudiovisuel. Malgré tous les efforts français pour peser en faveur dobligations de production et de quotas de diffusion, la directive ne présente en la matière aucun aspect contraignant. Les chaînes anglaises, italiennes et allemandes doivent diffuser 50 % duvres européennes " chaque fois que cela est possible ", cest-à-dire en fait uniquement quand elles le veulent. Les chaînes françaises sont soumises à une régulation stricte à laquelle échappent leurs concurrentes européennes.
Dans la bataille audiovisuelle, la France lutte donc à armes inégales.
Industrie et volonté culturelle
Au milieu des années 90, une nouvelle donne vient bouleverser considérablement lordre qui avait tant bien que mal réussi à sétablir. Linternationalisation des marchés de laudiovisuel, labolition des frontières qui résulte de larrivée de la diffusion par satellite puis aujourdhui des services en ligne, interpellent violemment la conception nationale du secteur et sont autant de coups de boutoir assénés au sanctuaire hexagonal. Lédifice réglementaire français sen trouve aujourdhui considérablement ébranlé.
La période qui coïncide avec le milieu des années quatre-vingt-dix est le théâtre dune double rupture : larrivée du numérique et de linternet dune part, la promulgation de la directive Télévision Sans Frontières dautre part. La rencontre fortuite entre une série dévolutions technologiques capables de changer considérablement la consommation des médias, et une subite libéralisation de léconomie du secteur, déclenche une formidable mécanique cumulative qui vient remettre en question léquilibre du système français tout entier.
La législation française en matière audiovisuelle repose en effet sur un système lié à la rareté. Le contrôle de la ressource rare que constituaient les fréquences hertziennes permettait jusqualors à lEtat de les attribuer sous condition. Le tribut à payer pour bénéficier dune fréquence est, on la vu, particulièrement lourd. La diffusion par satellite court-circuitant les infrastructures contrôlées par lEtat porte inévitablement atteinte à létanchéité du système.
De même, le contrôle des contenus, en plus de sappuyer sur la rareté des fréquences, navait defficacité que si les points daccès et le nombre de sources dinformation étaient eux aussi peu nombreux. Le numérique et linternet viennent remettre en question cet aspect.
Cela dautant plus que la révolution numérique a pris tout le monde de court. Tout au long des années quatre-vingt, les spécialistes croient que la demande va inévitablement se porter vers une meilleure définition de limage, et non sur une augmentation de loffre de programmes. En réalité, dès quil en a loccasion, le public opte, non pour une meilleure image, mais pour plus dimages. La capacité inédite de compresser les images de manière à pouvoir en transmettre infiniment plus et à moindre coût permet de combler ce désir. On passe ainsi subitement dune situation de rareté à une situation dabondance. Cette augmentation de loffre rencontre un grand succès ; plus dun quart des foyers français sont aujourdhui abonnés au câble ou au satellite, et cette proportion croit de 25 % par an.
Aujourdhui, la question du pluralisme de linformation a perdu son acuité, dans la mesure où la nouvelle donne technologique a pour principale conséquence une spectaculaire augmentation du nombre de sources dinformation utilisées par un même individu. Avec les chaînes numériques, ce nest plus à un choix restreint entre six chaînes que le téléspectateur est désormais confronté, mais à une situation d " hyper choix ", où léventail des possibilités crée une offre pléthorique. Cette augmentation du nombre de source dinformation sapparente à une explosion dès lors quon prend en compte les possibilités offertes par linternet, qui concerne désormais près de huit millions de Français et demeure plus présent quailleurs dans les foyers avec enfant.
Dans ces conditions, lenjeu change à la fois de dimension et de nature.
L'émergence des grands groupes
Cest sur les diffuseurs eux-mêmes que lavènement du numérique exerce un effet majeur. Face à la capacité de diffusion démultipliée offerte par le numérique, lenjeu devient la production de contenus et la constitution de catalogues propres à alimenter cette offre. Ainsi, les chaînes de télévision se sont peu à peu transformées en groupes industriels intégrant toutes les activités, maîtrisant ainsi de bout en bout la chaîne de diffusion, de lélaboration du contenu jusquà sa livraison. Cest lalliance des tuyaux et des contenus. AOL et ses quelques quatre-vingts millions dabonnés dans le monde fusionne avec Time Warner, riche de ses milliers de films et dheures de programmes mais dépourvu de moyens de les faire parvenir directement à leur destinataire. Vivendi, qui contrôle Canal+ et ses quatorze millions dabonnés, fusionne avec Universal pour former le 2e groupe mondial de communication. La CLT sassocie à lallemand Bertelsmann et langlais Pearson, pour former RTL Group, premier groupe européen de télévision gratuite. Lallemand Kirch se rapproche de lItalien Berlusconi.
Dans ces édifices, les grands réseaux de télévision gratuits ou payants, en clair ou crypté, jouent le rôle de fer de lance, et occupent de ce fait une position centrale. Mais elles ne se confondent désormais plus avec les seules chaînes de télévision : elles ne sont que le centre de groupes de communication développés à partir de la marque originelle. Limitée à ses débuts à une chaîne de télévision, la marque M6 couvre aujourdhui un groupe impliqué dans le disque, la vidéo, six chaînes thématiques, le bouquet satellite TPS, linternet et même
le football.
La spectaculaire mutation qui a transformé le paysage français au cours de ces cinq dernières années a échappé aux élites culturelles françaises. La transformation du divertissement en un secteur économique à part entière sest faite pour ainsi dire à leur insu.
Il faut pourtant bien se rendre à lévidence :partout dans le monde, et même en France, pays où lentrée du secteur privé dans la télévision est récente, le divertissement est devenu une industrie aux enjeux économiques énormes. Laudiovisuel dans le monde est devenu un marché de plus de 1 5OO milliards de francs, soit plus que le budget de lEtat français, dont 45 % est américain et un peu plus de 1/3 européen et 4 % par la France. Chez nous, plusieurs dizaines de milliers demplois dépendent aujourdhui de manière directe ou indirecte des groupes de télévision.
À côté des institutions éducatives, ces entités industrielles participent puissamment à la production et à la diffusion de la culture. En même temps quelle divertit, la télévision éduque et instruit au même titre que lEtat, bien quelle le fasse dune manière très différente. Cest donc aussi sur elle que repose lavenir des valeurs culturelles dont la solidité garantit la pérennité de notre identité collective.
LEurope et son socle culturel
La production audiovisuelle sappuie depuis toujours sur la richesse de notre patrimoine culturel. Ainsi sest-elle inspirée de chefs duvre de la littérature. Certaines de ses productions sont désormais plus présentes dans la mémoire collective que les livres dont elles sont tirées.
Mais la télévision ne peut se contenter de puiser dans les uvres du passé comme elle le fait avec bonheur depuis ses débuts de Dumas à Hugo, de Maupassant à Giono, de Pagnol à Simenon. À partir de la diversité culturelle de lépoque, elle doit trouver de nouvelles inspirations permettant par cette démarche de renouveler et denrichir lidentité nationale. Lenjeu est double : dune part la survie dune identité culturelle menacée de dilution, dautre part la nécessaire cohésion sans laquelle la société est menacée déclatement.
LAmérique nourrit en partie notre culture. Cest très bien ainsi, dès lors que subsistent les composantes dune identité propre, et quà un " Colombo " répond un " Navarro ". En revanche, si la production des pays européens se révélait trop fade ou insuffisante pour jouer le rôle culturel qui doit être le sien, cest-à-dire fédérer une partie aussi large que possible du public et lui servir de miroir, elle serait alors en situation déchec. LAmérique se chargerait alors de remplir cette " mission civilisatrice ". Cest déjà le cas dans certains pays dEurope, simplement parce que les productions cinématographiques ou télévisées nationales nont rien à opposer aux productions américaines.
Lenjeu pour la télévision consiste avant tout à être capable doffrir aux téléspectateurs une production de bonne qualité en quantité suffisante pour représenter une part significative du marché.
Même si la production audiovisuelle européenne pesait en 1999 plus de 18 milliards de francs, la France, à cet égard, reste à la traîne. Quand on sait quun adolescent consacre en moyenne 6 à 7 heures par jour aux activités média et multimédia, soit autant quaux activités scolaires, on mesure le danger quune faiblesse de la production nationale peut représenter à terme. Plus préoccupant encore : la France et lEurope tardent à sadapter à certains aspects de la diversification de lindustrie de laudiovisuel, qui devraient représenter dici cinq ans 1/3 des activités du secteur ; telle que la production de jeux vidéos, qui concerne aujourdhui 65 % des jeunes, et dont le poids économique équivaut à celui des entrées en salle de cinéma. Si le temps presse dun point de vue économique, lurgence nest pas moindre dun point de vue culturel.
Pour toutes ces nouvelles chaînes et ces nouveaux services, le succès ne sera au rendez-vous que si les grands groupes européens consacrent un effort massif à la production. Or, si les groupes allemands ou anglais sont financièrement parés à affronter ce défi, les groupes français le sont de manière beaucoup plus inégale. Comme on la vu, ils sont moins favorisés que leurs homologues européens. Leur force de frappe en matière de production sen trouve considérablement diminuée. La résistance française sur le front du cinéma a permis la survie de celui-ci, même si en passant petit à petit de laide à lassistance, le système lui fait courir le risque de se couper dun public dont la contribution au financement des films nest plus décisive. En ce qui concerne la télévision, on pourrait presque dire que la situation est inverse : Des millions de téléspectateurs plébiscitent les productions françaises, mais le système souffre du manque de puissance globale de ses bailleurs de fonds publics et privés.
Défendre lenjeu que la télévision représente pour la France et lEurope n est pas une attitude démodée, cest au contraire être en avance sur les évolutions à venir. On ne sait au juste où sarrêtera lactivité dénommée " audiovisuelle ". Elle semble aujourdhui en passe de couvrir tout ce qui comporte du son ou de limage. Il sensuit une influence toujours croissante sur les murs et les identités. Certes, laudiovisuel sous toutes ses formes ne remplacera jamais les autres vecteurs de socialisation ou de formation de lesprit, comme lécole ou la famille. La télévision nest en réalité que lun des facteurs de la formation de la personnalité dun individu et de sa vision du monde. Il nen reste pas moins que cette influence, si relative et indirecte soit elle, ne va pas en diminuant, bien au contraire si lon considère les habitudes de consommation de médias des plus jeunes.
Aussi, est-il plus important que jamais de prendre en compte la dimension culturelle de laudiovisuel et de lindustrie qui sy rattache. Lidentité de la nation et sa nécessaire cohésion en dépendent. Noublions pas que la domination subie par les pays pauvres trouve son origine dans léconomie mais tout autant dans la domination culturelle où les place leur dépendance sur le plan des contenus audiovisuels.
On ne peut imaginer une Europe culturelle qui ne soit la somme de cultures nationales vivantes et fortement fédératrices. Si celles-ci dépérissent faute de moyens suffisants, lhyper-puissance américaine comblera le vide. LEurope ainsi affaiblie dans son identité collective sexposerait à un risque dimplosion politique et sociale.
Lune des particularités de la culture audiovisuelle, par rapport aux cultures orales ou écrites, est dêtre une industrie, qui nécessite des moyens de financement gigantesques. Il faut que cette industrie vive et prospère pour quau travers des cultures particulières qui la composent, lEurope puisse acquérir lidentité forte sans laquelle elle ne serait quun marché.
|  |  |