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Serge FENEUILLE
"Vous serez tous des savants"
Cest sans doute pour manifester sa méfiance vis-à-vis des experts et des spécialistes que le président de lAcadémie des sciences morales et politiques ma choisi pour être lauteur de la communication daujourdhui. En effet si ma formation initiale fut bien celle dun hussard noir de la république et si jai consacré quelque vingt années de ma vie à luniversité, jai donné mon dernier cours il y a près de vingt ans, et qui plus est, dans le cadre dun troisième cycle doptique quantique qui ne relevait pas vraiment dun enseignement de masse. Ma seule légitimité à vous parler déducation est maintenant celle dun ancien responsable dentreprise qui sait quil nest de ressource véritablement rare que la ressource humaine, seule susceptible à terme de créer une différence de compétitivité entre firmes concurrentes. En conséquence, je nai jamais cessé de mintéresser aux jeunes recrutés dans mon entreprise. Cela ma tout naturellement conduit à jeter un regard critique sur le système éducatif pour tenter den comprendre les évolutions et den apprécier les effets.
Cinquante ans de démocratisation de lenseignement
Du plan Langevin-Wallon à la réforme de 1989
Ces évolutions ne sauraient être pleinement comprises sans être replacées dans une perspective historique de longue durée (1). Toutefois, et cest heureux car sinon le temps et les connaissances mauraient certainement manqué, la situation de lenseignement en France aujourdhui peut être appréhendée pour lessentiel au travers dun idéal dégalité des chances et douverture de lensemble du système éducatif au plus grand nombre. Né au début du siècle passé, cet idéal a trouvé sa forme la plus achevée juste après la seconde guerre mondiale dans le plan Langevin-Wallon dont lobjectif principal était de porter lâge de la scolarité obligatoire à dix-huit ans. Bien que nayant jamais été mis en uvre, ce plan porte en lui tous les germes de la démocratisation de lenseignement qui a marqué les cinquante dernières années (2).
Il faudra toutefois attendre la Cinquième République pour que cet idéal de démocratisation trouve ses premières mises en application significatives : la réforme Berthoin de 1959 qui prolonge la scolarité obligatoire jusquà seize ans, la réforme Fouchet de 1963 qui crée le double système des collèges denseignement secondaire et des collèges denseignement général, enfin la réforme Haby de 1975 instituant le collège unique. Cette démocratisation qui vise à la scolarisation du plus grand nombre entraîne lexplosion scolaire que lon connaît, avec en filigrane, le rêve toujours présent de construire une adéquation parfaite entre les besoins de la société et les produits de léducation. Il ne sagit plus bien sûr de maintenir une société fondamentalement paysanne et de construire l armée de la revanche comme le voulaient les débuts de la Troisième République. Il sagit par la carte scolaire et lorientation de trouver une planification qui assure un juste équilibre entre les demandes de léconomie, lépanouissement de lindividu et les aspirations de la société. Dans ce cadre, lenseignement technique fait lobjet dune attention particulière de la part des pouvoirs publics (3).
Pourtant, la réalité résiste aux ambitions affichées : lorientation et la sélection précoces restent longtemps de mise : les effectifs des classes de fin détudes puis des classes pré -professionnelles de niveau (4) restent élevés. Jusquau milieu des années quatre-vingt, un bon nombre délèves au sortir de la classe de cinquième rejoint la préparation en trois ans au certificat daptitude professionnelle.
La dernière grande rupture scolaire est celle qui voit laffirmation dune volonté politique visant à amener " 80% dune classe dâge au niveau du baccalauréat ". Lancé en 1985 (5), ce slogan trouvera en 1989 sa traduction législative qui permettra la levée de la dernière barrière, celle donnant accès à lenseignement supérieur.
Un succès remarquable en termes quantitatifs
Quen est-il aujourdhui de ces objectifs?
Quantitativement, la réponse ne souffre aucune discussion. Pratiquement, tous les objectifs quantitatifs énoncés depuis les années soixante ont été atteints selon un cheminement somme toute régulier sans véritable crise, celle de 1968 ayant peu à voir avec la question discutée ici (6). La performance est remarquable si lon songe quà la veille de la seconde guerre mondiale , 3 % seulement dune classe dâge obtenaient le baccalauréat, et quaprès être montée aux alentours de 25 % en 1979, cette proportion se situe depuis 1995 à plus de 60 %. Tous les autres indicateurs vont globalement dans le même sens, quil sagisse de lentrée dans lenseignement supérieur qui concerne maintenant plus de la moitié dune classe dâge, de la réduction du nombre délèves sortant sans diplôme du système éducatif, ou du recul de lanalphabétisme. Un remarquable succès en termes quantitatifs (7), mais pourquoi dans ces conditions, une telle insatisfaction de tous les acteurs ou utilisateurs du système éducatif ? En termes de qualité, le bilan serait-il moins brillant ? Le niveau scolaire serait-il en baisse ?
Une amélioration globale du niveau scolaire
En vérité, si on se limite à la dernière question, rien nindique quil en soit ainsi. Aucune méthodologie ne permet dailleurs de faire des comparaisons fiables entre le niveau de connaissances de personnes ayant formellement le même diplôme mais appartenant à des générations différentes. Certes, chacun peut aisément constater que le savoir dun bachelier daujourdhui présente des lacunes considérables vis-à-vis de son homologue dhier, mais qui pourrait nier que certaines connaissances sont aujourdhui maîtrisées par un nombre de personnes très supérieur à ce quil pouvait être il y a dix ou vingt ans ? Toute comparaison sur le savoir implique de hiérarchiser les éléments de ce savoir, opération qui ne peut être que subjective et/ou fortement teintée didéologie. Je ne mengagerai pas aujourdhui sur ce terrain, et je me contenterai de dire que globalement, le niveau déducation na pu que croître dans notre pays au cours des cinquante années passées. Les comparaisons internationales, bien que posant elles aussi de sérieuses difficultés, sont un peu plus aisées. Là où elles sont disponibles, et notamment en mathématiques, si la France ny tient pas la première place, elle figure en position moyenne en compagnie de la plupart de ses voisins européens et devant les Etats-Unis dAmérique.
Une profonde insatisfaction
Pourtant, linsatisfaction est bien réelle et il ne servirait à rien de vouloir la nier par des statistiques ou des tests de connaissance. Les causes en sont multiples. Jen retiendrai trois : léchec scolaire vu au travers de lillettrisme et de la non-qualification, la régression de la mobilité sociale, le développement de lincivilité et de la violence.
Léchec scolaire
Lillettrisme. La réduction, voire léradication, de lanalphabétisme, défini comme lincapacité totale à déchiffrer ou à former le moindre élément décriture, reste un des plus beaux titres de gloire de lécole primaire de la Troisième République. Quon en juge : en 1872, plus de 40 % de la population adulte ne savait ni lire ni écrire, en 1912, ce pourcentage excédait à peine les 11 %. On peut estimer que depuis plusieurs décennies, il est inférieur à 1 %, et encore sagit-il presque uniquement de personnes immigrées nayant pas été scolarisées dans leur pays dorigine. Lillettrisme au contraire est le principal point noir de lenseignement daujourdhui. Certes, la définition de ce concept est loin dêtre consensuelle, car elle suppose la mise au point préalable dun protocole de mesure. Jai choisi de conserver la définition donnée en 1984 dans le rapport officiel au premier ministre intitulé " Des illettrés en France " : est illettrée " toute personne ayant été scolarisée qui a de sérieuses difficultés avec la langue écrite au point dêtre incapable de comprendre un exposé simple de faits en rapport avec la vie quotidienne ". Avec cette définition sont illettrés aujourdhui en France, 8 % dune classe dâge à la sortie de lécole, 10 % chez les jeunes appelés du contingent, 4 % pour lensemble de la population adulte. Certes, les spécialistes considèrent quil sagit dun concept flou et donc peu rigoureux au plan scientifique. Mais, toutes les autres mesures (8) conduisent à des résultats encore plus préoccupants. Les experts peuvent bien débattre à linfini des " vrais " chiffres de lillettrisme, le phénomène est là et il ne régresse pas, peut-être même connaît-il une croissance rapide, et cela en dépit de mesures volontaristes prises par les pouvoirs publics depuis plus de 15 ans.
La non-qualification. Le nombre de sortants du système scolaire sans qualification, ou plus précisément sans diplôme, lamalgame valant la peine dêtre noté, reste lui aussi préoccupant. Certes, avec la définition actuelle fondée sur une classification des niveaux de formation qui date du début des années soixante, ce nombre a considérablement diminué dans les années soixante et soixante-dix, passant en vingt ans de 350.000 à environ 120.000 par an, mais sa décroissance semble depuis quinze ans se heurter à un seuil de résistance aux alentours de 60.000, soit 8,5 % dune classe dâge. Ce pourcentage est dailleurs surprenant si on le rapproche du niveau dillettrisme de 8 % déjà cité. Seuls les illettrés seraient non qualifiés en France. Personne ne peut vraiment croire cette affirmation. À lévidence, la définition de la non-qualification et sa mesure doivent être revues, ne serait-ce quau travers dune redéfinition des niveaux de formation. Mais là encore, plus que le chiffre absolu, cest la permanence, voire laggravation, de la situation qui est préoccupante, car les pouvoirs publics ont lancé et relancé à grand renfort de communication des trains de mesure pour combattre léchec scolaire. Force est de constater que depuis quinze ans ces trains atteignent rarement leur destination. Dans les deux cas sagit-il dun échec passager aux causes purement techniques ou dune impasse consubstantielle à notre système éducatif ? On peut sinterroger.
La perception dun recul de la mobilité sociale
Seconde cause dinsatisfaction, la perception dun recul de la mobilité sociale. Celle-ci est en principe facile à définir et à mesurer, mais séparer les différents facteurs qui peuvent expliquer ses évolutions reste une opération délicate. Par ailleurs, le phénomène ne peut sapprécier que dans la durée. Heureusement, la France dispose de données fiables depuis les années cinquante grâce à la définition dun code précis des catégories socioprofessionnelles. A nouveau, la tendance globale semble satisfaisante puisque par exemple, en 1953, 50 % des hommes âgés de 40 à 59 ans étaient classés dans la même catégorie que leur père, alors que ce pourcentage nest plus que de 35 % en 1993. Pourtant, cette évolution tient en partie aux changements structurels de la société : réduction continue depuis cinquante ans du pourcentage dagriculteurs dans la population active, phénomène similaire depuis 25 ans pour les ouvriers, croissance concomitante du pourcentage de cadres supérieurs qui de 5 en 1954 passe à 15 % en 1995. Les spécialistes nous affirment que des calculs statistiques compliqués leur permettent de séparer cette mobilité structurelle du phénomène global pour en extraire une sorte de " mobilité nette " qui représenterait environ 60 % des données brutes. Quel que soit le crédit donné à ces chiffres, le rôle de lécole dans le phénomène est perçu, lui, en régression. La principale raison en est, quen labsence de sélection, le nombre de diplômes décernés dun type donné a crû sans doute beaucoup plus vite que les emplois auxquels il donnait accès il y a quelques décennies. Lécole est peut-être encore un ascenseur social, mais les figures emblématiques qui en montraient le mouvement semblent se faire de plus en plus rares. Serait-ce comme le veut la pensée dominante un simple manque dégalité des chances quil convient de réduire par des mesures techniques appropriées et une discrimination positive ou bien à nouveau, sagit-il dun phénomène plus profond remettant en cause une certaine vision de lécole et de ses missions ?
Le développement de la violence et de lincivilité
Même si les démissions de certaines familles et dautres facteurs socio-économiques en sont une raison majeure, la troisième cause dinsatisfaction, après lillettrisme et la mobilité sociale, est naturellement le développement de lincivilité et de la violence chez les jeunes, souvent au sein même de létablissement scolaire. Bien que fortement réducteur puisque ignorant lincivilité et la petite délinquance, le chapitre des faits divers suffirait presque à lui seul à illustrer lampleur du phénomène. Les agressions, voire les meurtres dadolescents se succèdent, semaine après semaine, lâge de leurs auteurs ne cessant de diminuer. Là encore, on peut débattre à linfini de la validité des instruments de mesure, violences et incivilités nen cessent pas moins de croître chaque année, de façon très variable certes selon les quartiers et les établissements considérés.
Suivant en cela une tradition bien établie, les syndicats denseignants demandent des moyens de surveillance supplémentaires et les ministres relancent périodiquement des programmes déducation civique. Démunies, linstitution et la puissance publique font mine de croire quil ne sagit que dune question de moyens et
de temps, quéducation et prévention finiront bien par retourner la tendance, quil sagit après tout de phénomènes de société largement dominés par les conditions économiques et donc que finalement, tout finira par sarranger. Et si là encore, larbre cachait la forêt ? Mon passé de physicien ma appris à me méfier. Dans un corpus de connaissances apparemment proche de la perfection, ce sont parfois dans quelques menus écarts entre ce que lon observe et les prévisions de la théorie que résident les prémices dune remise en cause radicale. Ne serait-ce pas le cas ici ?
Vers la remise en cause du statut idéologique du savoir
Mais que remettre en cause ? Au vu des résultats et de linsatisfaction profonde quelles ne parviennent pas à endiguer, on peut légitimement douter de lefficacité des réformes techniques. Nest-ce pas plutôt le lien même entre lécole et la société qui doit être réexaminé ? Et ce lien, nest-il pas fondamentalement déterminé par le statut idéologique du savoir ? Ne sommes-nous pas sur le chemin dune remise en cause profonde de ce statut ? Voilà la question que jaimerais maintenant aborder, mais auparavant, peut-être nest-il pas inutile de rappeler en quelques mots comment sest construit ce statut idéologique et quelles en sont les bases historiques ?
Du seizième siècle à la révolution française et à lélitisme républicain
Le rôle donné à lécole de contribuer à lintégration sociale est aussi vieux que lécole elle-même. Si le XVIème siècle par exemple critique le préceptorat privé et invente la structure en classes telle que nous la connaissons aujourdhui encore, cest bien pour donner à la jeunesse aristocratique de lépoque une expérience commune qui renforce lintégration sociale et culturelle de cette élite. Un des premiers ouvrages pédagogiques qui fut longtemps utilisé dans les écoles dEurope comme instrument dapprentissage à la lecture, le De Civilitate Morum Puerilium dÉrasme publié en 1531 nest-il pas un livre de "civilité" ? Mais si lécole pouvait alors se concentrer sur cette mission dintégration cest quen miroir, la distinction sociale était légitimement assurée par le maintien des trois ordres, noblesse, clergé et tiers-état.
En reconnaissant les talents, et les capacités, ou dans le langage daujourdhui les compétences, comme source légitime de distinction, larticle VI de la Déclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789 a complètement bouleversé cette situation. Qui dit talents et capacités dit à lépoque dons innés, mais aussi, développement de ces dons par acquisition de savoirs et surtout validation incontestable des acquis. Linstitution scolaire se voit alors conférer implicitement la mission de légitimer les statuts sociaux et de faire émerger les élites, par son double rôle denseignement et de validation des connaissances acquises, notamment par le biais des concours. À dire vrai, il sagit plus à lépoque pour la bourgeoisie dinventer une nouvelle "noblesse" et ainsi de se démarquer des gens du commun grâce à la connaissance, que de favoriser lascension sociale. Lon comprend dans ces conditions, la structure ségrégationniste (9) du système éducatif de Jules Ferry qui perdurera jusquà la seconde guerre mondiale.
Les tenants de lélitisme républicain ont fait fortement évoluer la mission de lécole en en faisant linstrument privilégié de lascension sociale, ce qui implique deux objectifs sans cesse réaffirmés : légalité des chances et laccès du plus grand nombre aux différents ordres denseignement. Dans cette vision, les élites sont légitimes pourvu que chacun ait a priori les mêmes chances davoir accès à cet état privilégié et que ce dernier ne puisse être finalement atteint quune fois surmontées les épreuves dune sélection largement fondée sur le savoir et opérée par linstitution scolaire. La démocratisation de lenseignement vise alors, comme laffirmait le plan Langevin-Wallon, à mettre " chacun à la place que lui assignent ses aptitudes pour le plus grand bien de tous ".
La promesse démancipation : " vous serez tous des savants"
Mais, le triomphe sans partage de lélitisme républicain nallait être que de courte durée. Cest quen effet, une nouvelle promesse était née depuis plus de deux siècles auparavant, avec Locke dabord, avec Rousseau et ses disciples ensuite. Promesse démancipation qui na cessé de se développer jusquà notre époque, de Marx à Marcuse en passant par Ilitch et Simone de Beauvoir, et cela en dépit des totalitarismes quelle na cessé dengendrer tout au long du siècle passé. Le titre dun livre récent de Philippe dIribarne en illustre bien la teneur " Vous serez tous des maîtres ".
Mais si le savoir reste linstrument de la distinction entre les hommes, alors, en même temps que : "vous serez tous des maîtres", il faut bien affirmer haut et fort : "Vous serez tous des savants". Lécole devient comme le proclame le titre dune publication syndicale célèbre, "lécole libératrice". Mais si la promesse nest pas tenue et si lon nie une quelconque différence naturelle des rôles, la cause ne peut en revenir quau système éducatif lui-même. Celui-ci perd alors son qualificatif de "républicain" pour prendre celui de "capitaliste", et être fustigé comme moyen de reproduction dune société injuste, "dispositif dasservissement à lidéologie bourgeoise", voire comme "instrument de dressage" (10). Les citations pourraient être multipliées à linfini. Ces discours des années soixante-dix, plus ou moins hérités de la révolution culturelle chinoise, ne connaissent plus aujourdhui le même succès, mais il ont laissé des traces dans les esprits et le discours politique. Ainsi, tout discours élitiste est-il maintenant suspect, toute référence à linné politiquement incorrecte, tout critère de différenciation par les capacités nest plus que préjugé favorable aux dominants comme létait l appartenance à la noblesse qui légitimait les privilèges de lancien régime. Toute élite devient par le même coup suspecte elle aussi (11).
La situation actuelle : un système illégitime mais efficace
Le statut idéologique du savoir nest pas sorti indemne de ces critiques successives, sans que pourtant se reconstitue une vision cohérente de lécole et de ses missions, sinon au niveau du discours convenu. Toutefois, un ministre de l éducation (12) nhésitait pas naguère à réaffirmer sa foi dans lélitisme républicain et le diplôme reste toujours perçu dans les familles et auprès des élèves eux-mêmes comme le meilleur rempart contre le chômage, le meilleur bagage pour aborder et traverser la vie professionnelle. Bien sûr, labsence de sélection, linefficacité de lorientation et le laxisme de certaines filières nont fait quaffaiblir la relation entre le niveau de diplôme et le niveau demploi, mais le parchemin reste pour beaucoup délèves et de familles le but ultime de toute éducation. En termes explicites, lobjectif premier du système scolaire peut bien rester lacquisition de connaissances, ce qui se passe réellement à lécole est de plus en plus un apprentissage à mesurer et à ménager son activité pour gérer sa moyenne, et obtenir un diplôme au moindre effort. Dans tout système, ce sont les modes dévaluation et les sanctions associées qui déterminent en premier lieu les stratégies et donc les comportements des individus, et qui à terme structurent lorganisation, vue comme un ensemble de processus explicites ou cachés. Les élites sont de plus en plus suspectes, soit, mais trouver la filière qui donnera la meilleure chance à un enfant datteindre quelques années plus tard les plus efficaces des classes préparatoires aux grandes écoles menant aux grands corps de lEtat devient un objectif de plus en plus partagé dans les classes moyennes (13). Le système nest peut-être plus légitime, mais il reste perçu comme efficace. Bien téméraire ou bien inconscient serait celui qui voudrait lignorer.
Lécole " machine à exclure "
Toutefois, si pour un petit nombre lécole reste linstrument privilégié pour accéder aux couches sociales supérieures, pour beaucoup, elle est simplement perçue comme moyen déchapper au pire. Le slogan bien connu : " avec le bac, tu nas rien, sans le bac tu nes rien " traduit bien ce sentiment qui fait que lécole, dascenseur social, est vue maintenant comme machine à exclure. Ni pour ceux à qui il a permis de rester au sein de la société, ni pour ceux quil a contribué à exclure, le système éducatif nest plus légitimé à opérer la sélection sociale. Les premiers, parce quils se retrouvent indifférenciés dans une large population de murs et de mode de vie finalement assez voisins (14) et que la différenciation sopère alors par dautres critères que les niveaux culturel et scolaire. Les seconds, parce quils ne peuvent bien sûr que contester un système qui les rejette, avec des règles du jeu que souvent ils nont pas comprises et qui, selon eux, nont été mises en place que pour mieux les éliminer.
Lignorance " marque dindignité "
Plus grave encore est une conséquence inévitable du décalage entre la promesse " vous serez tous des savants " et la réalité qui fait que le recul de lignorance bute, nous lavons vu, sur une limite qui semble ne pouvoir être dépassée. Si la promesse nest pas tenue, une fois mis en place tous les mécanismes émancipateurs, alors ceux qui restent exclus de cette promesse ne peuvent être quindignes. On retrouve là les conclusions de Philippe dIribarne. Celui-ci, par une analyse serrée des textes fondateurs de lémancipation, a clairement montré que dans une société qui se réfère à lidéal dégalité, compris comme un idéal de dignité, ceux qui nauront pas accédé de fait à la condition de souverain qui leur était promise ne peuvent être regardés que comme des souverains déchus, voués à la honte et à lhumiliation. Le lien entre pouvoir et dignité est bien la raison profonde pour laquelle la promesse démancipation devient par une logique implacable génératrice de mépris et dexclusion. Depuis toujours, lécole a humilié le cancre (15), mais lorsque le savoir est devenu linstrument de légitimation du pouvoir, un nouveau lien a été ainsi créé entre savoir, pouvoir et dignité lhumiliation de lignorant est sortie alors du cadre de lécole pour envahir toute la société. Il nest donc pas étonnant quau fur et à mesure que recule lignorance, lexclusion quelle génère devient plus profonde pour la minorité concernée.
De nouvelles priorités pour lécole
Que faire face à cette situation ? une réforme de plus, une de ces oscillations quimpose pour maintenir léquilibre le discours totalisateur que lidéologie a progressivement imposé sur lécole ? Les réformes techniques ont sans doute trouvé leurs limites et il convient de rechercher de nouvelles priorités et de nouveaux moyens daction capables de redonner à lécole sa vocation doutil dintégration sociale. Sans mésestimer bien sûr les difficultés que ne manqueraient pas dinduire dans leur mise en uvre, le gigantisme du système, sa complexité, ses rigidités, le nombre et la diversité des acteurs concernés, je souhaiterais esquisser rapidement devant vous quelques pistes de réflexion : en premier lieu, la réduction des fractures les plus graves créées par le savoir, ensuite lacceptation de la différence et des handicaps non pour en faire des instruments dexclusion mais pour aider ceux qui en sont victimes, sinon à les surmonter, au moins à vivre avec, dignement, enfin la préparation à de nouveaux modes de différenciation sociale qui préservent légalité des chances et la dignité des individus.
Réduire les fractures les plus graves créées par le savoir
La maîtrise des langages fondamentaux et surtout la capacité à les utiliser pour caractériser une situation ou un problème sont les pré-requis de la plupart des métiers daujourdhui et donc de lintégration dans une société encore fondamentalement marquée par le travail. La fracture première de notre société est donc celle des langages. Naturellement, ces langages peuvent être divers, mais langue maternelle, anglais basique et mathématiques élémentaires représentent aujourdhui un socle indispensable à la construction de toute formation plus spécialisée.
Plutôt que de donner lieu périodiquement à la création de missions ministérielles aussi éphémères quinefficaces, la lutte contre lillettrisme et pour lacquisition des langages fondamentaux devrait constituer la vraie priorité de lécole et du collège, même si toute formation de base doit également intégrer la maîtrise dautres outils, ceux de la démarche historique notamment, qui permettent lacquisition de références temporelles et culturelles, ceux de lobservation scientifique enfin qui donnent à voir. Certes, un ministre affirmait naguère que la mission de lécole était dapprendre à lire, à écrire et à compter(16), mais le slogan pour courageux quil fût na été suivi daucune politique sinscrivant dans la durée. Encore faudrait-il reconnaître, par un diplôme ou quelque autre symbole, que cette formation de base a une valeur en soi. Redonner au collège sa finalité propre et sanctionner la formation quil délivre, autrement que par un brevet largement dévalorisé, voilà ce qui pourrait constituer une des premières priorités dune éducation tournée vers les besoins des élèves et leur entrée dans la vie sociale. De manière plus générale, ne faudrait-il pas que de lécole élémentaire à lenseignement supérieur, tout diplôme ne soit pas vu simplement comme la porte dentrée au cycle suivant, un rite de passage en quelque sorte, mais comme la sanction dune véritable formation, ce qui implique rigueur de lévaluation mais aussi priorité donnée à la formation et non à une sélection qui pour ne pas dire son nom nen est pas moins féroce (17).
Naturellement, dautres fractures existent et elles sont périodiquement mises en lumière pour être condamnées, mais les mesures prises restent dépourvues de toute globalité et de toute continuité, elles sont donc vouées à léchec. En effet, comment rendre accessible sans la médiation du langage, une véritable culture qui aille au delà du mimétisme et du rite clanique ou communautaire ? Même sil est essentiel déquiper dordinateurs tous les établissements scolaires, comment croire que cela suffise pour que linformatique devienne réellement accessible à tous ceux qui sont en échec scolaire, voire quelle corrige leurs faiblesses ? Comment imaginer même que des valeurs puissent être enseignées pour réduire la fracture éthique si les enfants ou les adolescents ne disposent même pas des mots pour nommer ces valeurs ? Comment ne pas voir que la violence de certains jeunes nest quun substitut aux mots qui leur manquent pour exprimer et analyser ce quils éprouvent ?
Accepter vraiment les différences
Au-delà de cette priorité, ne convient-il pas enfin daccepter quil y a toute une gradation dans les capacités intellectuelles ou artistiques comme il y en a une dans les capacités physiques, non pour définir de nouvelles normes qui seraient prétexte à ségrégation mais pour que lacceptation des différences cesse dêtre une posture intellectuelle, pour ne pas dire une imposture, et quelle se traduise par un véritable respect de lautre quelles que soient ses forces et ses faiblesses. Voir toute difficulté comme conséquence dun handicap social qui ne pourra être levé que par des traitements sociaux, nest-ce pas rejeter dans lopprobre celui qui ne relève pas de tels traitements ? Qui a la meilleure chance de sintégrer à la société, lenfant ou ladolescent connaissant ses limites, mais sachant que ces limites ne sont pas rédhibitoires à son appartenance à la communauté humaine, ou bien celui à qui lon a laissé croire quil serait un maître du savoir et qui se retrouve esclave de son ignorance ? Le faible ou le handicapé peuvent et doivent avoir leur place dans la société, le réprouvé ne saurait y prétendre.
Lever le tabou de lenseignement des valeurs personnelles qui fondent la civilité
Mais encore faudrait-il que les valeurs effectivement partagées par la société permettent une telle intégration. Certes, les valeurs " sociales " : solidarité, justice, équité, rejet du racisme, etc. donnent limpression de faire lobjet dun large consensus aujourdhui en France, mais force est de constater quau quotidien ces valeurs servent plus à nourrir des discours, en particulier dans les médias, quà construire des relations empathiques entre les personnes. Jamais le décalage entre les valeurs proclamées de la société et les comportements, notamment des plus jeunes, na été, semble-t-il, aussi grand. Cest quen effet ces comportements sont intimement liés aux valeurs personnelles : amour, amitié, liberté, charité, etc.. Esprit de tolérance et respect dautrui sont le dénominateur commun à ces deux systèmes de valeurs, mais dans le premier cas, lAutre porte une majuscule qui le rend lointain, abstrait, dautant plus facile à aimer quil est loin, dans le second, lautre est une personne, hic et nunc, quil sagit daccepter telle qu elle est.
Or, si lécole véhicule sans trop de difficulté les valeurs collectives de la société, lenseignement des valeurs personnelles y reste un sujet tabou que bien peu de ministres de léducation (18) ont osé abordé et encore avec quel succès ? Cette carence de lécole est dautant plus grave que léclatement de nombreuses familles ne fournit pas un contexte favorable à lenseignement de telles valeurs. Par ailleurs, lexigence de citoyenneté, qui a envahi le discours médiatique et qui ne semble vouloir épargner aucune des activités humaines fait oublier que cest la civilité qui fonde les relations entre les personnes. Civilité, mot qui nest plus utilisé quen creux lorsquil sagit de dénoncer les incivilités. Qui ne voit que ces incivilités ne sont que le résultat dune situation où la transmission tant des valeurs que des normes de la civilité et la sanction (19) de leurs transgressions sont de moins en moins bien assurées auprès des jeunes par les familles ou par lécole ?
Préparer les élèves aux nouveaux modes de différenciation sociale
Bien entendu, accepter les différences et les handicaps ne signifie pas pour autant que lécole doive renoncer à préparer les élèves aux nouveaux modes de différenciation sociale. Elle doit le faire au contraire avec une efficacité accrue, car si elle échoue, on peut être assuré que ces nouveaux modes de différenciation favoriseront soit les couches sociales déjà privilégiées, soit les personnalités prêtes à pallier leurs défauts déducation par lagressivité, le manque de scrupules voire lassociation maffieuse.
La sélection par le diplôme peut bien rester dans les esprits le mode privilégié de la distinction sociale, elle nen est pas moins en déclin. Le système éducatif doit donc renforcer sa mission de formation et dinstruction au détriment de son rôle de sélection. Que lécole instruise, cest-à-dire quelle construise la personne de lintérieur, quelle en bâtisse le socle par les connaissances et les valeurs, quelle sanctionne son niveau scolaire, et quelle laisse ensuite la société évaluer les capacités de cette personne. La logique de lemploi moderne et de la réussite sera de plus en plus celle des compétences reconnues non par des professionnels de lévaluation chargés de délivrer un parchemin mais bien par lenvironnement de lhomme au travail ou dans la cité.
En guise de conclusion : un enjeu profondément politique
Mesdames et Messieurs, voici que jarrive au terme de cet exposé. Vous vous étonnerez peut-être que je naie pas répondu à la question de ladéquation entre les produits que délivre le système éducatif et les besoins du monde de léconomie en général et de lentreprise en particulier. Jaurais eu en effet quelque légitimité à laborder au moins au plan technique. Si je ne lai pas fait, cest justement parce que je ne crois pas que lessentiel du problème soit dordre technique. Ladéquation parfaite entre les produits de léducation et les besoins de la société a toujours été un rêve. Dans le monde complexe et chaotique que nous connaissons aujourdhui, ce nest rien moins quune chimère. La vérité est que cette adéquation ne peut se faire quau niveau du terrain par la formation continue et lexpérience acquise. Instruire, transmettre connaissances et outils de lobservation et de la pensée certes, mais aussi préparer chaque individu à construire son système de valeurs et de convictions, voilà bien la mission quil conviendrait de redonner à lécole, quitte à bousculer quelques idées reçues, à renvoyer quelques ayatollahs à leurs chères études et à abandonner quelques utopies, aussi généreuses quelles puissent être. Reste à savoir si un tel redressement est aujourdhui possible. Répondre à cette question supposerait une analyse approfondie du fonctionnement actuel du système éducatif et de ses capacités de changement. Lauteur de la prochaine communication sy emploiera. Disons seulement aujourdhui que selon toute vraisemblance, lopinion est favorable dans sa majorité à un tel redressement et que de nombreux denseignants seraient prêts à y consacrer leurs efforts et leur enthousiasme mais que les crispations corporatistes des uns, le désarroi des autres, limmensité de leffort à accomplir pour mieux former les maîtres et leur encadrement, la complexité du système actuel supposeraient pour être surmontés une volonté et un courage politiques exceptionnels. Je crains quils ne soient pas de saison.
Notes
(1) Qui devrait concerner lensemble des pays dEurope. En France, cette perspective est fortement marquée par des lois célèbres, celles de Jules Ferry notamment, mais aussi celles de François Guizot. retour
(2) À noter toutefois que cest sous le régime de Vichy quont été conçues et mises en uvre les bases dun enseignement technique public de masse. retour
(3) qui créent successivement les collèges denseignement technique, les lycées techniques et les instituts universitaires de technologie, lesquels ouvrent lenseignement supérieur aux titulaires des nouveaux baccalauréats techniques, et plus tard à ceux des baccalauréats professionnels. retour
(4) classes préparatoires à lapprentissage qui de fait recrutent les élèves en échec scolaire incapables datteindre la classe de troisième et donc de terminer le cycle des collèges. retour
(5) par Jean-Pierre Chevènement. retour
(6) Même les mouvements de rue des enseignants, des étudiants ou des lycéens, fortement médiatisés, ne seront pas plus fréquents que ceux des autres catégories de fonctionnaires, eu égard au nombre de personnes concernées. retour
(7) Certes, il conviendrait également de comparer les coûts correspondants, mais tel nest pas mon propos aujourdhui et je rappellerai seulement quen part du budget national, après avoir stagné aux environs de 7 % de 1890 à 1950, les dépenses publiques de lEtat pour léducation sont brutalement montées à 17 % en 1970 pour arriver aujourdhui au voisinage de 21 %, ce qui nexclut pas, en termes absolus, une croissance significative, dautant quil conviendrait dy ajouter les dépenses des collectivités locales. retour
(8) Ainsi, lAssociation française pour la lecture considère comme vrai lecteur celui qui lit visuellement sans effort et est capable de prélever linformation dans des types de textes variés pour sen servir à ses propres fins. Avec cette définition, seulement 30 % des adultes français savent lire ! retour
(9) Ainsi, lenseignement primaire, y compris lenseignement primaire supérieur est-il pratiquement le seul, par sa gratuité, dont laccès soit permis aux catégories sociales les moins aisées, alors que le lycée, avec ses petites classes, et lenseignement supérieur restent largement réservés à ceux qui peuvent en payer le prix. retour
(10) Citations extraites du livre de C.Baudelot et R. Establet, Lécole capitaliste en France, Maspero, 1973. retour
(11) Le savoir lui même, et la science qui en est perçue comme la forme la plus achevée, après voir été vus comme instruments de progrès et de libération subissent la même désaffection, de la part des élèves et des étudiants notamment. retour
(12) à nouveau Jean-Pierre Chevènement. retour
(13) On a pu même à ce propos parler de " délit dinitié " pour les parents qui connaissent le mieux ces filières, à savoir les enseignants eux-mêmes. retour
(14) Rappelons quen France, les " cadres ", au sens large, représentent plus de 50% de la population active. retour
(15) le bonnet dâne en étant le meilleur symbole. retour
(16) encore Jean-Pierre Chevènement.retour
(17) Les recommandations quavaient faites la commission présidée par Jacques Attali pour définir un modèle denseignement supérieur européen allaient dailleurs dans ce sens. retour
(18) Notons toutefois que Christian Beullac écrivait il y a plus de vingt ans : "Une sorte de crainte du ridicule empêche-t-elle de dire à l'école et ailleurs ce qu'est l'effort, l'esprit d'équipe, le plaisir de faire, le goût de la compétition? Est-il dérisoire de parler de "bons sentiments", de générosité, de courage, d'altruisme, de dévouement ? Est-il bon d'ignorer officiellement l'exercice de la volonté, les modalités de l'organisation ou de la discipline de groupe, l'intérêt général ?" Ces interrogations restent d'une parfaite actualité. retour
(19) La transmission de telles valeurs implique la reconnaissance de normes et impose de punir ceux qui les transgressent. Nombre dintellectuels et de faiseurs dopinion sont rebutés par la punition, mot et concept que, pour mieux les disqualifier, on a transformés en "répression", leur donnant ainsi une connotation politique qui les rend inacceptables. Devant la montée de la violence à lécole, les pays anglo-saxons ont accepté de mettre en place des mesures "répressives" comme aiment à les qualifier nos médias, mais elles semblent obtenir des résultats. La France, comme souvent, sera bien obligée à un moment ou à un autre de reconnaître la réalité. Craignons, ce moment venu, les dérives et les excès dont notre pays a le secret dans les périodes de crise. retour
Références bibliographiques
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- A. Prost, Histoire Générale de lEnseignement et de l Education en France, Nouvelle Librairie de France, G.-V., Labat, éditeur, 1981.
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- V. Espérandieu et J. Vogler, Lillettrisme, Flammarion 2000.
- V. Espérandieu, A. Lion, et J.-P. Bénichou, Des illettrés en France, La Documentation Française, 1984.
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- Ph. dIribarne, La logique de lhonneur, Seuil, 1989.
- Ph. dIribarne, Vous serez tous des maîtres, Seuil 1996.
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- S. Feneuille, " Formation professionnelle et Emploi ", Administration et Education, N°65, 1, 1995.
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Président du Conseil de Recherche de l'École Polytechnique, Conseiller du président du Groupe Lafarge, membre de l'Académie des Technologies.
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