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Pierre JOXE
L'efficacité de l'État
Si le thème de lefficacité de lEtat, de sa réforme et de la modernisation du service public a souvent été mis en avant depuis un demi siècle en France, les politiques entreprises en ce sens nont jamais été très durables ni, par conséquent très profondes.
En revanche, dans les pays anglo-saxons et en particulier dans plusieurs anciens Dominions britanniques (Australie, Nouvelle Zélande, Canada) des réformes radicales ont été entreprises depuis trente ans, souvent par des gouvernements travaillistes, en sinspirant ouvertement des gestions privées les plus brutales et en multipliant les externalisations et les privatisations de services publics.
En Europe, cet exemple na guère été suivi que par la Grande Bretagne particulièrement, mais pas uniquement du temps de Mme Thatcher et par des gouvernements scandinaves y compris les sociaux démocrates suédois.
Sil est difficile à lEtat, en France, de mettre en cause sa propre efficacité, de sévaluer, de se réformer, ce nest sans doute pas pour des raisons politiques contemporaines, mais pour des raisons historiques.
Certes très longtemps, le modèle dEtat efficace cest-à-dire bien organisé et bien dirigé pour remplir ses missions, ce fut létat prussien. Son efficacité, depuis le Roi Sergent, nétait pas seulement militaire. Goethe, ce rhénan francophile, lévoque et ladmire dans ses Mémoires. Cétait aussi un Etat de droit et lon se rappelle la réplique célèbre du paysan menacé déviction brutale par Frédéric, qui voulait agrandir une réserve de chasse. Comme le Roi en colère le menaçait et le sommait de céder, le bon prussien répondit calmement : "Sire, il y a à Berlin des juges pour cela".
Mais on a longtemps porté aux nues lAdministration française, "celle que lEurope nous envie
" disait-on. Cest sans doute dû à la patiente construction qui, à travers le XVIIème et XVIIIème siècles, a fondé un Etat exemplaire en effet.
Un livre récent, La fortune du colbertisme (1), montre bien par exemple comment les "inspecteurs de manufactures" avaient pu, en quelques décennies, développer dans la production française des textiles, par exemple, un "contrôle de qualité" qui a assuré à nos exportations des marchés solides, notamment en Europe centrale et en Russie (2).
De même, on admire la rapidité et l'efficacité avec laquelle le début d'épidémie de peste à Marseille en 1720 a été circonscrit, épargnant ainsi le reste du royaume par de simples mesures de police administrative.
La mise en place de notre réseau routier à partir du milieu du XVIIIème siècle, a été luvre d'une poignée de fonctionnaires de grande compétence : bon nombre de leurs ouvrages supportent encore notre trafic routier
Malgré une récolte épouvantable en 1788, la famine a été épargnée à la France en 1789 parce que l'administration royale avait pris toutes mesures utiles pour faire livrer du blé de Pologne, et aussi du blé et du riz de Sicile, dans toute l'Ile de France. Il n'y avait parfois qu'une journée de ravitaillement d'avance (d'où la hausse des prix, qui fut un des facteurs économiques du début de la Révolution), mais jamais il n'y eut de rupture dapprovisionnement.
Notre administration dEtat était, en ce temps, une des plus efficaces du monde, mais elle était organisée sur un modèle autoritaire que Napoléon na fait quaccentuer. Elle était efficace dans un Etat au cadre juridique peu contraignant pour lautorité, avec une grande tolérance à larbitraire.
Elle sut sadapter pourtant à lidéal démocratique, que la Révolution allait diffuser à travers le continent européen et dabord en France.
- A partir du XIXème siècle, en France, laction de lEtat sest manifestée par un interventionnisme croissant au cours du XXème. Cette action a fabriqué ses propres limites en développant ses coûts, car le souci du contrôle de ses dépenses et de lévaluation des politiques publiques nest apparu que tardivement, récemment.
Jexaminerai dabord lefficacité de cet interventionnisme, et ses limites.
- Mais parmi les bases historiques et juridiques de notre Etat, son droit public particulier, son droit administratif, a créé dès lorigine des entraves à lefficacité, accentuée par une évolution récente.
Jexaminerai donc ensuite les entraves juridiques à lefficacité de lEtat.
- Enfin en France, comme ailleurs en Europe, la combinaison de la mondialisation et de la construction européenne accrédite souvent une présomption dinefficacité de lEtat dont jessaierai, enfin, dévoquer les composantes pour conclure par une interrogation sur la question centrale : comment assumer efficacement, dans lavenir, les fonctions successivement et aujourdhui conjointement assumées par lEtat-Nation, par lEtat démocratique, par lEtat providence ?
1 Lefficacité de linterventionnisme de lEtat
a) Au XIXème siècle, lEtat-Nation se muscle
Jusquau début du XIXème siècle, notre organisation étatique ne connaissait que six ministères, dont certains très anciens comme les Finances (dès François 1er) ou la Guerre en 1630, ou la Justice, formellement organisée en ministère en 1791. Avec les Affaires étrangères, la Marine et lIntérieur, ces six fonctions résumaient les missions de lEtat.
Au long du XIXème siècle, dans un souci defficacité, le développement croissant des fonctions étatiques va multiplier les ministères, à partir de démembrements successifs de lIntérieur, longtemps appelé "Ministère de la police générale", cest-à-dire de lAdministration générale.
Dès 1820, on érige les bureaux de lIntérieur qui soccupaient de lInstruction publique en "Ministère de lInstruction publique".
En 1839, cest le "ministère des travaux publics" qui est créé à son tour par amputation les biologistes diraient par scissiparité de bureaux de lintérieur.
De même en 1881 est créé (avec Gambetta) le premier ministère de lAgriculture, puis en 1886 ceux du Commerce (déjà institué, mais de façon éphémère, en 1812, pour faire face au blocus continental) de lIndustrie et, tournant historique, en 1906, un Ministère du travail.
LEtat intervenant de plus en plus dans la vie économique et sociale, on crée de nouveaux ministères répondant à des besoins nouveaux : P.T.T., Enseignement technique ou Energie, Ravitaillement bien sûr en cas de guerre, Anciens combattants ou Reconstruction, après les guerres, Culture enfin, avec André Malraux.
Disposant dune fraction croissante du produit intérieur brut par ses prélèvements fiscaux, lEtat Nation sest donné les moyens dintervenir efficacement sur divers facteurs de la croissance économique, en particulier sur les infrastructures.
Mais en opérant des transferts sociaux de toutes natures au profit des familles, des chômeurs de courte ou de longue durée, des malades et des handicapés, des étudiants et des retraités, en multipliant les aides, allocations et pensions diverses, en agissant donc simultanément et puissamment sur la production et la répartition, lEtat Nation a changé de nature.
Ce nest pas le même Etat, en plus efficace, en plus musclé. Cest un autre Etat, que lon appelle souvent "Etat Providence", mais que je préfère nommer avec J. Habermas, lEtat social (3).
Si ses fonctions de sécurité intérieure et extérieure demeurent, si ses fonctions classiques judiciaire, diplomatique, militaire perdurent, ses fonctions économiques et sociales deviennent dominantes et sa fonction fiscale a explosé.
b) Au XXème siècle, lEtat Providence prend du ventre
Pendant cette période, si lEtat sest fait du muscle, il a aussi pris du ventre. Il faut dire que durant ces deux siècles, ce développement continu, accompagné dune croissance parallèle de la fonction publique, financée par un accroissement des recettes fiscales, ne fut pas dominé par un souci déconomie mais par celui de lefficacité, sinon à tout prix, sinon sans compter, du moins sans mesure.
Certes, les exigences de bonne gestion déjà énoncées par les articles 14 et 15 de la déclaration de 1789 étaient périodiquement rappelés dans les débats parlementaires, dès 1830, ou les rapports de la Cour des comptes, dès le Second Empire, mais il fallut attendre le milieu du XXème siècle pour que le niveau des prélèvements obligatoires sapprochant du taux de 50 %, un retour du balancier conduise à sinterroger méthodiquement au-delà de lefficacité, sur le coût, le rendement, léconomie enfin des politiques publiques.
Je rappelle ici que les "prélèvements obligatoires", essentiellement fiscaux jusquà la seconde guerre mondiale, mais aujourdhui répartis également en France, entre les impôts et les cotisations sociales, ont presque quintuplé durant le XXème siècle.
Estimé à moins de 10 % du Produit Intérieur Brut au XIXème siècle, ils dépassent ce seuil entre les deux guerres, dépassent 20 % après la Libération, sont chiffrés à 34 % en 1965, 41 % en 1980 et atteignent 44 % en 1983, entraînant la réaction que lon sait.
Il est apparu progressivement nécessaire dexaminer de façon plus critique les dépenses publiques. Non seulement les dépenses de personnel, inévitablement croissantes dans des services sociaux en plein essor, ou dans un enseignement public en expansion, mais aussi les autres dépenses.
Les débats sur lefficacité économique de la fiscalité à légard des entreprises y compris sur le plan des localisations industrielles ou les conséquences du niveau des charges sociales, sont trop connus ici pour que je my attarde.
Plus récentes et moins connues sont les réflexions sur la dépense publique et sur lévaluation des politiques publiques.
c) Mais cette évaluation des politiques publiques arrive bien tard
Signe des temps, cest à linitiale commune de trois mots anglais que se réfère le principe des "3E" : Economy - Efficiency - Effectiveness, qui sont les trois maîtres mots guidant cette méthode de lévaluation qui tarde à se généraliser en France.
Il sagit de distinguer :
- economy, qui minimise le coût ;
- efficiency, qui maximise le rendement ;
- effectiveness, qui compare le résultat au but poursuivi.
Ces trois substantifs, dont deux sont des doublets presque synonymes, sont difficiles à traduire en français car ils servent à décortiquer laction publique au regard de plusieurs critères de performance couramment utilisés aujourdhui dans les pays anglo-saxons mais à peine introduits en France où la Cour des comptes commence à les acclimater.
Leconomy minimise le coût. À la question : "Cela coûte combien ?", la réponse pourra être : "pas trop" ou encore "cela entre dans le budget". Supposons quil sagisse dune campagne de vaccination.
Lefficiency maximise le rendement. A la question : "En avons-nous eu pour notre argent ?", la réponse sera : "on ne pouvait pas avoir un meilleur prix" ou encore "on a administré plus de vaccins que lan passé avec les mêmes crédits".
Leffectiveness valorise la performance. A la question : "A quoi cela a-t-il servi ?", la réponse sera peut-être : "A rien du tout". Même si leconomy et lefficiency de cette campagne de vaccination ont été très grandes, les crédits ont peut-être été suffisants et très bien gérés, mais en pure perte : lépidémie sest étendue.
Il est difficile dimaginer en France le nombre de gestions publiques qui sont soumises dans les pays anglo-saxons à ce scanner méthodologique qui est vraiment entré dans les murs, là-bas.
Ces techniques dévaluation sont ainsi couramment utilisées en Grande Bretagne où le National Audit Office a disséqué léconomie, lefficiency et leffectiveness de la gestion du Victoria and Albert Museum, des services de transfusion sanguine ou de la gestion des ambulances publiques en Ecosse
Son emploi permettrait, permettra, en France daborder des questions aussi controversées que la Formation professionnelle (souvent inutile dans les métiers en déclin, insuffisante dans les secteurs de pointe). La répartition de certains équipements lourds ou le destin de la redevance télévision
Ils représentent une novation dans les objectifs et les moyens de lévaluation des politiques. Ils sinspirent de méthodes employées dans les entreprises mais provoquent à ce titre dautant plus de réactions négatives quils ont été largement mis en uvre en Grande-Bretagne par Mme Thatcher.
Pourtant ces instruments de mesure seront dautant plus utiles en France que nos services publics sy sont toujours développés dans un régime juridique spécifique, protecteur et qui na guère encouragé la productivité.
2 Les entraves à lefficacité de lEtat et la crise de la Puissance publique
"Puissance publique et impuissance publique", tel était le thème dun colloque qui se tenait tout près dici, il y a deux ans, dans le Carrousel du Louvre, à linitiative conjointe du Ministère de lIntérieur et de lUniversité Paris I.
A cette occasion la crise de la notion de " puissance publique " était analysée par plusieurs auteurs ou praticiens du droit.
Il y a dans la tradition du droit politique français comme une contradiction permanente et irréductible depuis la Révolution. Nous sommes, certes, les premiers héritiers de la Philosophie des Lumières, mais nous sommes les héritiers dune autre tradition plus ancienne et, si jose dire, plus française cest-à- dire moins universaliste celle qui remonte aux légistes de la monarchie et à la souveraineté théorisée par Bodin, pendant les guerres de religion, à lépoque où la dissolution de lEtat paraissait annoncer ou en tout cas pouvait faire craindre la dissolution de la France elle-même
Cest sans doute dans ce lointain passé que lon trouve les racines de notre Droit administratif, défini comme "ensemble des règles juridiques dérogatoires au droit commun qui régissent lactivité administrative des personnes publiques" (Rivero), faisant écho aux systématisations des théoriciens du droit monarchique, posant que "le privilège de la Couronne
passe par dessus les règles communes" (Le Bret, III, 2) (4).
Cest là une caractéristique de notre Etat Nation, dans ses origines comme dans ses évolutions les plus récentes. Profondément marqué par les conditions historiques de sa construction, si différentes des pays anglo saxons, il sest construit un droit spécial qui affirme la primauté de la puissance publique, comme Bodin au XVIème siècle ou Le Bret au XVIIème tout en incorporant les droits de lhomme.
Ce droit spécial incorpore dès lorigine des principes dautorité et de centralisation qui ont pu desservir lefficacité de lEtat. Son évolution récente va dans le même sens.
Jexaminerai sous trois aspects les entraves à lefficacité de lEtat liées au droit public français :
- Un droit public peu orienté vers lefficacité
- Un droit public qui évolue vers une limitation de la puissance publique
- Une puissance publique qui se fragmente.
a) Notre droit public est peu orienté vers lefficacité
"Le droit administratif contre la performance publique ?", le Professeur J. Caillosse ose poser cette question dans un article récent (5).
LEtat, en France, fonctionnant en effet dans le cadre dun droit public exorbitant du droit commun, a souvent eu tendance à considérer que le standard de la bonne administration était surtout juridique et sexprimait en terme de régularité, plus que defficacité.
Fonctionnant à labri dun corpus juridique lisolant de la société civile et en particulier de la vie économique, les administrations échappaient à toute obligation et même à toute incitation à sinquiéter de leurs performances.
Ce que lon a appelé la bureaucratie est caractérisée par un mode de gestion totalement exonéré des exigences du rendement, puisque épargné par toute concurrence et même toute comparaison.
Certains principes éminemment justifiés, du point de vue politique, ont pu entrer en contradiction directe avec le souci defficacité.
Notre organisation territoriale, par exemple, instituée dans le but historique dhomogénéiser le territoire national en réaction contre les innombrables particularismes de lancienne France (autant de "privilèges") a donné à notre espace national une structure rationalisée et longtemps intangible et répondant à une volonté de centralisation, structure progressivement défigurée par lévolution démographique qui a transformé certains départements en quasi déserts et surpeuplé quelques autres.
Le régime administratif du moindre village était jusquen 1982 le même que celui de Lyon et de Marseille, Paris étant privé, de son côté, de toute réalité municipale jusquen 1976. Si la question de "lorganisation territoriale de la République" pour reprendre le titre dun projet de loi que javais préparé
en 1989 pour permettre de vastes opérations de coopération intercommunale a heurté tant desprits, cest parce quelle introduisait le principe de la différenciation de modes de gestion entre les agglomérations urbaines et les collectivités rurales, contre deux siècles dhomogénéité centralisatrice et antiéconomique.
De son côté, le régime juridique du domaine public, avec sa conception désuète de la propriété publique inaliénable et imprescriptible est certes parfois protecteur, mais souvent inutilement paralysant. Il y a seulement quelques années que des lois lont modifié dans un sens plus favorable à laménagement et à linvestissement.
Parmi dautres aspects controversés du droit public, ou plutôt parmi les conflits dintérêts quil engendre, on pourrait évoquer le droit de la fonction publique. Eminemment utile à lenracinement de lEtat de droit et à limpartialité du service public, il devient contre performant lorsquil entrave la mise en uvre de technologies nouvelles, impose trop souvent lancienneté comme élément de carrière ou expose toute réforme à la suspicion syndicale, comme on a pu le voir récemment dans notre ministère des Finances.
b) Un droit public qui évolue vers une limitation de la puissance publique.
Les novations de notre droit public apparaissent dans plusieurs domaines, à plusieurs niveaux, mais elles ont toutes le même objet : encadrer lexercice de la puissance publique et le même résultat : limiter la liberté daction de lEtat traditionnel.
Corollaire ou prolongement de lexigence démocratique, le droit de la transparence envahit progressivement les lois et règlements, qui en furent longtemps fort ennemies
Droit à la communication des documents administratifs motivation approfondie des décisions défavorables ; droit de recours ; développement des droits de la défense ; encadrement et droit au contrôle des fichiers informatiques ; dans tous les domaines de la vie les garanties des citoyens contre un usage abusif ou simplement excessif de la puissance publique se sont accrues, saccroissent et semblent devoir croître dautant plus que la jurisprudence administrative intensifie la rigueur de ses contrôles.
A létage au-dessus, le Conseil Constitutionnel, depuis trente ans, depuis une fameuse décision du 16 juillet 1971, sinspire largement dans ses motivations, non seulement des textes constitutionnels, mais aussi de principes pouvant se déduire des préambules constitutionnels, des déclarations de droits et des "principes fondamentaux reconnus par les lois de la République".
Comme lobserve J.M. Sauvé, Secrétaire général du Gouvernement :
"Progressivement, lensemble des branches du droit ont été innervées par la jurisprudence constitutionnelle. Il en résulte notamment une véritable constitutionnalisation et donc une rigidité plus grande des procédures administratives, matière qui relevait naguère du pouvoir réglementaire ou des règles de procédure, forgées par la juridiction administrative" (6).
Ainsi rénovés, les fondements constitutionnels de notre droit limitent laction de la puissance publique et lexercice de ses prérogatives dans des domaines aussi sensibles que la sécurité avec les contrôles didentité, ou limmigration avec la police des étrangers , le progrès du droit est efficace pour les libertés, mais
limitant pour laction publique.
Lefficace Etat napoléonien ne connaissait pas ce genre de problèmes : sa police pouvait fonctionner dans lombre, dans larbitraire et dans limpunité
A létage encore supérieur, si jose conserver cette image, la novation du droit est la plus spectaculaire : il sagit de la supériorité affirmée du droit européen ou international sur notre droit interne.
Conformément à larticle 55 de la Constitution qui affirme la supériorité des traités sur la loi, un nouveau facteur limitant apparaît, issu en particulier, ces dernières années, de lapplication de la
Convention européenne des droits de lhomme par nos juridictions.
Nos procédures juridictionnelles, le droit des étrangers, les interceptions téléphoniques, voilà autant de domaines qui ne relèvent plus uniquement de lEtat.
En ce qui concerne le droit communautaire, cest un véritable "contrôle de conventionnalité" qui se superpose au contrôle de constitutionnalité, ou de légalité dont nous avons lhabitude. On rencontre dans ce domaine des phénomènes jadis inimaginables : par exemple, au nom des principes du marché unique le refus par lautorité française de prendre des mesures de police nécessaires à la circulation des fraises espagnoles nous vaut condamnation (CJCE 9.12.97 : Commission contre République Française).
On le voit, ces novations juridiques vont toutes dans le sens de lhistoire, dans le sens de notre histoire démocratique et libérale. Elles prolongent toutes des tendances positives antérieures : protection de la vie privée et des libertés individuelles, rôle fondateur du Conseil dEtat lors du rétablissement de la République après le second empire, jurisprudence exigeante, extension de la sphère des principes constitutionnels, construction européenne, enfin, surtout peut-être, création dun vrai droit international. Victor Hugo en rêvait quand Napoléon le Petit navait rien à craindre. Aujourdhui, cest fait, ou en train de se faire, mais les missions de "police générale" de lEtat nen sont pas toujours facilitées.
Dautant moins quà ces novations de nos sources du droit, sajoute le fractionnement, en vérité les fractionnements de la puissance publique.
c) Une puissance publique qui se fragmente
Il y a 20 ans, les lois de décentralisation ont réalisé, enfin, grâce à des transferts de compétence importants lalignement de notre pays sur le niveau européen moyen de décentralisation administrative. Un grand retard a été comblé dun seul coup.
Mais la décentralisation qui a transféré des pouvoirs importants (action sociale, formation professionnelle, aménagement, transports) aux communes, départements et régions, a été accompagné dun mouvement de "contractualisation" avec les collectivités qui na pas toujours clairement défini les responsabilités de celles-ci, mais qui a clairement privé lEtat de certains moyens efficaces dans le domaine de laménagement de léquipement ou du développement régional.
Ces "contrats" ou pseudo contrats conclu avec des collectivités ou parfois avec des groupes informels des " pays " voire des partenaires privés selon des modalités apparemment efficaces bien que dune légalité douteuse accentuent les effets de la décentralisation par fractionnement de lEtat.
Ce fractionnement se manifeste encore dans un domaine peu exploré mais en plein développement, celui des "autorités administratives indépendantes", créées en grand nombre et souvent investies dun pouvoir réglementaire, disciplinaire, voire quasi juridictionnel, pour exercer des missions dintérêt public. Le Conseil dEtat vient dy consacrer une partie de son rapport annuel.
Une douzaine dA.A.I., reconnues comme telles par la loi ou la jurisprudence, dont la C.N.I.L. (la première : Loi 78.17 du 6.1.78), le C.S.A. (84,86, 89), la C.N.C.I.S. (91), la C.O.B. (67, 96), lA.R.T. (96) le Médiateur et le " Défenseur des enfants " (loi 2000-196) sans parler dune vingtaine dautres qui en ont les caractéristiques (Commission paritaire de presse, Commission des sondages, Commission bancaire, Conseil de la Concurrence) ont des missions diverses, de médiation, de régulation, de protection des libertés ou de limpartialité de la puissance publique, dont les pouvoirs vont du simple avis à la sanction majeure.
Voilà autant de morceaux dEtat "indépendants" qui détiennent parfois plus que des miettes de pouvoir.
Le fractionnement de la puissance publique dans notre pays depuis un quart de siècle est un phénomène dautant plus spectaculaire que notre Etat était le plus centralisé de lEurope démocratique et quil se trouve à présent soumis à deux défis dorigine extérieure.
3 - La présomption dinefficacité de lEtat se développe avec la mondialisation
Les mouvements évoqués plus haut sont en cours, ils se poursuivent les gestions publiques sessoufflent à sefforcer de rattraper le modèle de gestion dentreprise privée, réputé économe et efficace, mais voici que lEtat est lui-même frappé au cur par dautres évolutions qui mettent en danger, souvent en échec son principe même.
Longtemps modèle, lEtat-Nation à la française bardé de légitimité et defficacité paraît dévalorisé, démodé par les deux puissants mouvements qui latteignent simultanément : la mondialisation et la construction européenne.
a) Le marché mondial est-il plus efficace que lEtat ?
La mondialisation ébranle les fondements de lEtat Nation et menace sa récente métamorphose en "Etat social".
La souveraineté nest plus conçue comme indivisible, au contraire elle est partagée avec dautres acteurs internationaux qui peuvent être étatiques, ou non : grandes entreprises industrielles, financières ou de médias, groupes eux-mêmes multinationaux souvent plus riches et parfois plus puissants que bien des états pauvres, organisations internationales aux vastes pouvoirs financiers ou juridiques, de prescription comme le Fonds Monétaire International, ou dinterdiction comme lOrganisation Mondiale du Commerce.
Le système économique international, à lintérieur duquel les Etat définissaient les frontières entre commerce extérieur et commerce intérieur se transforme en économie trans-nationale. Aujourdhui, comme lobserve Habermas : "ce sont les Etats qui sont enchâssés dans les marchés plutôt que les économies nationales dans des frontières".
Mais, plus grave, la disparition virtuelle des frontières ne concerne pas seulement léconomie : le développement du transport aérien, les flux migratoires qui grossissent, les nouvelles technologies de linformation, linternationalisation massive de criminalités nouvelles liées à la drogue et au blanchiment des vastes profits quelle engendre, tous ces facteurs dissolvent peu à peu le modèle dEtat hérité des traités de Westphalie.
Jen ai pris conscience il y a quinze ans lorsque jai participé aux premières discussions ouvertes en vue des accords aujourdhui en vigueur sous le nom de Schengen. Cétait prévu, aujourdhui cest en vigueur : on peut entrer en France par le Port du Pirée, ou par Rotterdam.
Mais, le plus traumatisant pour lEtat social, aboutissement progressiste de notre Etat-Nation démocratique, cest que la politique sociale est elle aussi menacée dinterdiction.
La mondialisation recommande à lEtat interventionniste et entrepreneur de renoncer à ses fonctions dynamique des deux siècles écoulés pour se borner à favoriser linvestissement en rendant les infrastructures attractives et la fiscalité alléchante et, surtout peut-être, de renoncer à toute ambition prétendument sociale qui risquerait dêtre une infraction à la liberté de la concurrence et des marchés.
Or dans des pays comme le nôtre, lefficacité de lEtat est attendue par lopinion cest-à-dire par les électeurs, sur trois plans, sur trois étages, trois niveaux superposés : la démocratie et la sécurité, le développement technologique et la prospérité quil entraîne, la solidarité sociale.
Si la mondialisation interdit à lEtat-Nation devenu Etat-Social de mettre en uvre des ressources nécessaires pour stimuler la croissance et financer la solidarité qui réduit les inégalités, alors, cest une des bases de sa légitimité politique contemporaine qui est atteinte.
Pire quune présomption dinefficacité, cest un sentiment dillégitimité et donc de rejet quinspirerait à lopinion un tel Etat démissionnaire, du moins dans les pays où lEtat social est entré dans les murs.
Or, à ce défi sen ajoute un autre en Europe, et donc en France.
b) LEurope réduira-t-elle lEtat à la subsidiarité ?
Lintégration européenne, qui met en cause à sa façon les missions et les institutions de lEtat-Nation, va-t-elle par cet aspect dissolvant supplémentaire aggraver les conséquences de la mondialisation ? Peut-elle au contraire offrir une novation politique imprévue, et dautant plus séduisante ?
Au premier abord, on a toutes les raisons dêtre pessimiste sur lavenir de lEtat-Nation dans une Europe mondialisée.
Déjà dépouillé par les marchés, lEtat nest-il pas en outre vampirisé par Bruxelles, encadré par le droit communautaire dérivé, justiciable de Cours européennes qui le morigènent ou le condamnent sans ménagement ?
Cette dépossession juridique de lEtat à lancienne népargne pas une seule branche du droit : quil sagisse des colorants alimentaires ou de la procédure pénale, des marchés publics ou de la chasse à la palombe, des fromages ou des diplômes universitaires. Quelle branche du droit échappe aujourdhui, échappera demain à lextraordinaire machine juridique que nous avons vu se développer depuis 1957, depuis le Traité de Rome ?
Lévolution des institutions européennes elles-mêmes, quil sagisse de la Commission ou surtout du Parlement européen, mais aussi de la Banque Centrale Européenne, montre que lon est entré dans une autre époque.
Je pense que ces évolutions successives peuvent conduire à leur tour à une nouvelle métamorphose de lEtat.
LEurope a vu se former jusquau XVIIème siècle des Etats caractérisés par la domination souveraine dun pouvoir sur un territoire, à un niveau ignoré par les anciens empires ou les cités antiques.
LEurope a produit le modèle, et plusieurs variantes de lEtat Nation, de lEtat démocratique, de lEtat Providence (ou de lEtat Social).
Aujourdhui, lEurope est peut-être en train de produire les bases dune autre construction.
Si le coût économique et politique de lisolement protectionniste est trop élevé, si la capacité dintervention de lEtat National est trop réduite, si la politique de retranchement est impossible, mais si labandon de toute volonté régulatrice est inacceptable et elle peut lêtre pour des raisons éthiques, économiques ou dordre public ou pour les trois à la fois, alors cest par en haut que lon peut sortir de ce dilemme en transposant le volontarisme politique à un niveau supérieur au cadre national.
Cest ce que propose explicitement Jürgen Habermas :
"Si lon cherche une issue au dilemme constitué par lopposition entre le désarmement de la démocratie fondée sur lEtat social et le réarmement de lEtat nation, il nous faut tourner notre attention vers les unions politiques de format supérieur et les régimes transnationaux susceptibles de compenser les pertes fonctionnelles subies par lEtat national sans que la chaîne de la légitimation démocratique soit pour autant condamnée à se rompre" (7).
Lauteur trouve cette perspective dune démocratie par delà lEtat National dans lUnion Européenne. Est-il prophète ou utopiste, je ne conclurai pas ici, ni aujourdhui, sur ce point. Mais jobserve que dès à présent, si lon jette un regard en arrière, je dis bien sur les fonctions les plus traditionnelles, les plus fondamentales de lEtat, aucune ne trouve defficacité sans sa dimension européenne.
Conclusion
Sécurité intérieure ? Schengen et "Europol" en germe solidarisent nos policiers et nos gendarmes avec les carabiniers, la Bundesgrenzpolizei et la Guardia Civil.
Justice ? Jai déjà cité la Convention européenne qui simpose à nous.
Finances ? Leuro, la monnaie européenne, conduira inévitablement à des fiscalités harmonisées, avec des politiques budgétaires "disciplinées", cest-à-dire coordonnées.
Politique étrangère et de sécurité extérieure ? Cest sans doute le secteur le plus difficile à faire progresser.
Mais jobserve quun bizarre anglicisme dorigine française, la "gouvernance" est en train dêtre communément reçu sans avoir été jamais défini, si ce nest par les canadiens français qui sont experts en néologismes archaïques.
Il désigne, avec plus ou moins dexhaustivité, toutes les fonctions de régulation sociale, quel que soit le niveau auquel elles sexercent (du local au supra national) le statut qui les encadre (public, privé ou mixte) et les pouvoirs dont elles disposent.
Est-ce aussi cette "intégration progressive dépourvue de modèle" évoquée par le Ministre allemand J. Fischer ?
Ceux qui tâtonnent aujourdhui pour lélaboration dune Constitution européenne nimaginent sans doute pas davantage ce que sera notre ordre juridique dans un demi siècle, pas davantage que ne le faisaient en 1957, les signataires du Traité de Rome. Cétaient des rêveurs, il est vrai.
Notes
(1) P.Minard, La fortune du colbertisme, Etat et industrie dans la France des Lumières, Paris (Fayard), 1998. retour
(2) Le " Bureau du commerce ", créé en 1669 par Colbert, fut dissout en 1791. retour
(3) J. Habermas, Après lEtat-nation, une nouvelle constellation politique, Paris (Fayard), 2000. retour
(4) Le Bret, De la souveraineté du Roy, Paris, 1632 ? retour
(5) LActualité juridique Droit administratif, 20 mars 1999, p. 195. retour
(6) LActualité juridique Droit administratif, 20 juillet/20 août 1999, p. 120. retour
(7) op.cit, p. 141. retour
Ancien élève de l'É.N.A., Pierre Joxe a été par trois fois ministres (Intérieur et Défense). Après avoir été Premier Président de la Cour des Comptes (1993-2001), il siège aujourd'hui au Conseil Constitutionnel.
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