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Dominique LECOURT
L'idée française de la science
Il nexiste, bien entendu, quune seule science, si lon entend par là cette manière singulière de sapproprier le monde par la pensée quont inventée les hommes pour mieux le maîtriser. Par tâtonnements, erreurs et rectifications, elle consiste à déterminer ce qui de linconnu savère connaissable en fonction du déjà connu. Au prix dhypothèses audacieuses, elle coordonne toujours plus étroitement les connaissances toujours plus nombreuses ainsi acquises.
Chacun peut en droit prendre part à cette aventure collective qui se poursuit de génération en génération, qui ignore les frontières des Etats, qui transcende la diversité des langues et des cultures. Ses succès ont puissamment contribué à transformer les modes de vie de lhumanité et ont modifié le visage même de la planète.
En ce sens, de toutes les activités humaines, la science apparaît comme celle qui unit le plus sûrement lhumanité, malgré lâpre concurrence qui règne aujourdhui dans la dite " communauté scientifique " internationale.
Lorsque, dans une collection ("Pour la vérité") patronnée par les Secrétaires perpétuels des cinq Académies, le mathématicien Emile Picard (1856-1941) publie en 1915 un opuscule pour dénoncer "les prétentions de la science allemande", cest pour contester, non dailleurs sans quelques injustices, que les savants de ce pays aient apporté au développement de la science moderne autant de contributions quils ne laffirment au même moment. Ce texte apparaît remarquable par le retournement dopinion quil manifeste au sortir de la "crise allemande de la pensée française" ouverte depuis 1870. Mais surtout parce que contre les nationalistes qui sévissent sur les deux rives du Rhin, il entend bien faire reconnaître la science comme une uvre commune à vocation universelle.
Toutes les tentatives pour bâtir de toutes pièces une science dun type nouveau ont au demeurant échoué. Lopposition de la "science prolétarienne" à la "science bourgeoise" inventée et imposée par les autorités soviétiques au cours des années trente du siècle dernier, ou celle, décrétée par les idéologues du parti national-socialiste, de la "science aryenne" à la "science juive" nont abouti à la production daucune connaissance. La théorie lyssenkiste de lhérédité et la prétendue physique nazie nauront jamais constitué que lhabillage pseudo-théorique de pratiques dintimidation intellectuelle au service de mystifications politiques criminelles.
Quant aux sciences dites parallèles ou occultes et autres para-sciences aujourdhui si fortement organisées et puissamment financées, elles ne sont que des pseudo-religions qui tentent, avec plus ou moins dhabilité, de sautoriser du prestige des sciences contemporaines pour mieux asservir leurs adeptes.
Sil nexiste ainsi en ce premier sens quune science, il serait imprudent de parler de la "science française", sinon pour désigner par commodité une réalité géographique et une entité administrative.
Quil existe, en revanche, plusieurs idées de la science, philosophiquement élaborées, cest ce qui apparaît dès les commencements de la science moderne dans lEurope du XVIIéme siècle. Les noms de Francis Bacon (1561-1626) et de René Descartes (1596-1650) inaugurent avec éclat deux traditions de pensée qui sorganisent au tour dinterprétations divergentes de la physique galiléenne.
Le Chancelier anglais et le cavalier français saccordent sur lidée que le bien-être de lhumanité représente lobjectif ultime de la démarche scientifique. Mais ils se font des représentations opposées de cette même démarche et napprécient pas de la même façon ses implications métaphysiques.
De Bacon à John Locke (1632-1704) sajustent en Angleterre une conception empiriste de la connaissance et une vue inductive de la méthode scientifique. La "philosophie naturelle" renferme toutes les sciences de la nature. Sa tâche consiste à découvrir les uniformités qui se manifestent dans le comportement des phénomènes lorsquon les observe soigneusement. Les lois quelle formule permettent de postuler le dessein dune Providence dont la "théologie naturelle" démontre lexistence et décrit les bienfaits.
Descartes, pour sa part, élabore une conception rationaliste de la connaissance et conçoit la démarche scientifique comme analytique. Sur ce chemin, les mathématiques jouent un rôle éminent puisquelles ouvrent laccès aux principes métaphysiques de la physique et de toutes les autres sciences. Dieu a déposé en nos âmes les semences des vérités éternelles que nous permettra de développer "la méthode pour bien conduire sa raison dans les sciences". Mais on nentre pas au conseil de Dieu. La théologie naturelle naura donc pas droit de cité en France. Les philosophes français des Lumières, si anglophiles quils se soient voulus, ne manquèrent pas den couvrir de sarcasmes le projet même.
Que deux "styles" scientifiques soient issus de cette opposition initiale deux façons daborder et de résoudre les problèmes, deux façons de concevoir les rapports de la théorie et de lexpérience , cest ce qua soutenu avec force Pierre Duhem (1861-1916) dans la première partie de son célèbre ouvrage sur La théorie physique en 1906.
Il se recommande de Pascal pour distinguer deux types desprits : les esprits amples mais faibles représentés à ses yeux par les Anglais, les esprits forts mais étroits, dont les Français fournissent la meilleure illustration. Cette distinction générale, il lapplique aux physiciens. Les anglais peu portés à labstraction se fient à leur imagination, manifestent un goût particulier pour les algèbres symboliques et chérissent par dessus tout les modèles mécaniques. Il vise particulièrement William Thomson (1824-1907) et James Clerk Maxwell (1831-1879).
Lidée française de la physique apparaît au contraire déductive. Une théorie physique est "essentiellement un système logique". On y porte une attention toute particulière à lordre et à la clarté de la démarche qui relie les hypothèses initiales aux conséquences quon peut en tirer. Il cite Laplace (1749-1827), Fourier (1768-1830), Cauchy (1789-1857) et Ampère (1775-1836) quil place dans la descendance de Descartes.
Duhem force le trait et durcit excessivement les oppositions, au point dêtre obligé de faire de Newton (1642-1727). un représentant de lesprit français ! Toujours est-il quil a bien existé une idée française de la science, dascendance cartésienne, qui se remarque non seulement dans lexposition des théories mais dans le mode de production même des connaissances nouvelles.
Cest pourtant vers une autre histoire quil faut se tourner pour saisir ce qui constitue peut-être le trait le plus distinctif de cette idée. Une histoire politique spécifiquement liée aux conditions dans lesquelles la République sest installée dans notre pays. On y a vu en effet les républicains lier le sort de ce régime à celui de "la science" érigée en seule "valeur absolue".
Cette position philosophique de combat, dabord dirigée contre lEglise catholique, sera hautement revendiquée en 1911 sous le nom de "scientisme" par le biologiste évolutionniste Félix le Dantec (1869-1917) qui retourne la signification du mot contre son usage péjoratif inauguré en 1898 par Romain Rolland (1866-1944) dans Les loups avant que Jacques Maritain (1882-1973) ne lui confère à nouveau dans Antimoderne en 1914 un sens dépréciatif. Mais ce scientisme peut dabord sautoriser des noms de trois penseurs qui entendent sinscrire dans la tradition des Idéologues et de Condorcet (1743-1794) : Ernest Renan (1823-1892), Marcellin Berthelot (1827-1907) et Hippolyte Taine (1828-1893). "Pitoyable trilogie", écrira sévèrement la philosophe Simone Weil (1909-1943).
Dans son ouvrage de jeunesse, Lavenir de la science, rédigé en 1848, quil publie en 1890, Renan se présente comme "le prêtre de la vraie religion", la religion de la science, laquelle seule "peut dire à lhomme le mot de sa destinée et lui enseigner le moyen datteindre sa fin". Dans la même veine, son ami denfance, lillustre chimiste et homme politique Berthelot, célébrant le pouvoir de la science, navait pas hésité à affirmer en 1885 dans la Préface de son ouvrage sur Les origines de lalchimie que "le monde est aujourdhui sans mystère". "La science domine tout", se réjouissait le grand homme de la République. Taine, de son côté, sétait prononcé pour la "soudure" des sciences morales aux sciences naturelles. La science aurait désormais pour mission de se substituer à la religion pour fonder la morale.
Les uns et les autres rejoignaient sur ce point la version du positivisme comtien quavait donnée Emile Littré (1801-1881) en lexpurgeant de la "religion de lhumanité" : "Létat positif est celui où lesprit conçoit que les phénomènes soient régis par des lois immanentes auxquelles il ny a rien à demander par la prière ou par ladoration, mais auxquelles il y a à demander par lintelligence et par les sciences".
Cest Berthelot que vise en janvier 1895, Ferdinand Brunetière (1849-1906), le directeur de la Revue des deux mondes, revenu du positivisme. Il fait écho à une formule de lécrivain Paul Bourget (1852-1935), lui-même disciple repenti de Taine, qui annonçait en 1883 "la banqueroute de la science". La science na pas tenu ses promesses, ironise-t-il. Elle na pas élucidé le mystère de nos origines et de notre fin. Loin dapporter les bienfaits matériels escomptés, ses applications techniques ont engendré une nouvelle misère encore plus intolérable. Et la morale quon entendrait fonder sur elle ne serait quanimale. Autant de "faillites partielles". La science prétendait "remplacer la religion". Elle a perdu la partie, conclut Brunetière.
La réplique ne se fait guère attendre. A lappel de Georges Clemenceau (1841-1929), on voit se regrouper savants, politiques, écrivains et artistes autour de Berthelot sous la bannière de lUnion de la jeunesse républicaine. Pour "honorer la science, base de la République", ils participent tous à un grand Banquet le "Banquet de Saint Mandé" qui se tient le 4 avril 1895 et où lon fustige les "nouveaux mystiques". La bataille fait rage toute lannée.
Ces passions apaisées, une manière de pacte simpose sur la base dun positivisme dEtat strictement réduit aux célèbres deux premières leçons du Cours de philosophie positive. La science renonce à sinterroger sur le pourquoi des phénomènes pour se limiter à décrire leur comment.
Mais on retient aussi lessentiel de la classification des sciences avancée dans ces mêmes pages dAuguste Comte (1798-1857). Les historiens récents de léducation ont, à juste titre, montré comment la situation dantériorité chronologique et de priorité logique accordée aux mathématiques a pu contribuer à installer cette discipline dans le rôle prépondérant que nous lui voyons jouer dans lenseignement scientifique français.
Ce rôle a pesé sur la conception de lenseignement et de la recherche en sciences physiques de notre pays, car la suprématie des mathématiques sy est exercée au détriment de la physique expérimentale.
Plusieurs sociologues anglo-saxons de la science ont fait remarquer que lenseignement dans nos Grandes Ecoles a adopté une démarche déductive à laquelle les élèves sont rompus dès les classes préparatoires. On sait le bénéfice defficacité et dautorité quen tirent nos décideurs mais aussi le manque dinventivité et de souplesse qui en est parfois le prix.
Qui pourrait dire que lenseignement secondaire actuel ne porte plus la trace de cette conception initiale ? On peut souvent avoir le sentiment que les autorités éducatives adhèrent encore secrètement à la maxime de Comte selon laquelle "les mathématiques constituent la base normale de toute éducation logique".
Telle se présente, à grands traits, la généalogie de lidée française de la science. Héritière dune haute tradition philosophique, mais aussi dune histoire politique singulière où la science a été enrôlée dans le conflit qui sest longtemps prolongé entre lEglise et lEtat sous des formes plus ou moins aiguës.
Dira-t-on que cette idée est aujourdhui périmée ? A première vue, oui. Sa composante cartésienne a en effet subi de rudes coups au début du siècle dernier, sur le terrain même des mathématiques et de la physique qui lavait vue naître.
Gaston Bachelard (1884-1962) que lon considère à juste titre comme le fondateur dune école française dans lépistémologie contemporaine a fait remarquer, dès 1934, dans Le nouvel esprit scientifique que les nouvelles géométries, les théories de la relativité et la mécanique quantique appelaient une "épistémologie non-cartésienne". Dévalorisation du simple au bénéfice du complexe, de la substance à celui de la relation, décadence de lidéal de la méthode, artificialisation de lévidence
De Descartes il semble ne rester plus rien de vivant, à la fin de louvrage. Lhistoire ultérieure des sciences physiques na fait que justifier ce diagnostic implacable. Mais, selon lesprit du " non " dont Bachelard a fait un usage réglé, ce non-cartésianisme est encore un cartésianisme au sens où il pose que le dynamisme de la pensée scientifique inventive a, en définitive, des ressorts philosophiques. Et cest là lessentiel.
La composante scientiste-positiviste de lidée française de la science na paradoxalement pas perdu de son actualité, mais pour deux raisons qui sopposent.
De la fameuse " soudure " préconisée par Taine des sciences morales aux sciences naturelles, lobjectif anti-religieux initial est tombé dans loubli. Mais force est de constater que le " programme " qui consistait à fonder scientifiquement la morale sur cette base na pas perdu son attrait. Il a même, semble-t-il, connu une nouvelle faveur ces dernières années.
Comte en son temps entendait bâtir sa conception de la sociologie et de lhistoire sur une interprétation personnelle de la phrénologie de Franz Josef Gall (1758-1828), la première théorie des localisations cérébrales quil considérait comme la " science enfin positive de la nature humaine ". On voit aujourdhui la biologie du système nerveux central fasciner les spécialistes des sciences humaines et sociales auxquelles elle offre, assez impérieusement, ses services. Nous pourrions y découvrir " les bases naturelles de léthique " ! Décidément nous nen avons pas fini avec le XIXème siècle.
A lactualité, à mes yeux regrettable, de cette composante de lidée française de la science, vient sen adjoindre une autre, porteuse davenir.
Le dogmatisme scientiste a eu le grand tort de fétichiser la science pour mieux en faire le fondement de toutes les normes de la vie humaine. Comme eut tort le dogmatisme de ceux des catholiques qui, malgré les efforts de Léon XIII, ont voulu continuer à traiter la science comme une figure du Mal, dont le singe darwinien constitue le facile symbole.
Mais il est resté de ces empoignades lidée que la science est partie intégrante de la culture parce quelle entretient un rapport étroit avec lensemble des valeurs qui régissent la vie humaine. Cette idée fait vif contraste avec lempirisme utilitaire anglo-saxon. Longtemps bloquée par le pacte positiviste spiritualiste, elle a ressurgi dans le cadre de la tradition française en épistémologie, notamment dans luvre de Georges Canguilhem (1904-1995), philosophe, médecin et résistant, qui a su montrer à luvre dans la pensée scientifique elle-même les grandes catégories philosophiques (réel, causalité, vie, mort, matière, esprit
) qui président à lexercice de toutes les formes de la pensée humaine.
Cette conception de lépistémologie qui lie indissolublement philosophie et histoire des sciences se fait aujourdhui entendre à léchelle internationale. A lheure où les progrès scientifiques et technologiques soulèvent des questions éthiques graves, elle apparaît comme la seule qui puisse leur conférer leur véritable dimension anthropologique sans sacrifier au moralisme qui accompagne la mise en scène planétaire du techno-théologisme américain.
Bibliographie
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Philosophe, ancien recteur d'Académie, professeur à l'Université Paris VII. Membre de l'académie française
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