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M. Michel PÉBEREAU
Le système financier français dans le marché mondial.
séance du lundi 17 décembre 2001
Thierry de Montbrial ma demandé de vous parler du système financier dans le marché mondial. Cest une tâche qui se situe manifestement au-dessus de la condition du simple banquier que je suis.
Le système financier dun pays ne se réduit pas en effet à lensemble de ses banques et de ses institutions financières. Si je puis tenter une définition, je dirai quun système financier est, dabord, un mécanisme complexe dallocation de ressources à léchelle dune économie : le système financier recouvre lensemble des circuits par lesquels les fournisseurs de capitaux les épargnants, pour faire simple rencontrent les consommateurs de capitaux les ménages, les entreprises, les Etats. Cette allocation est à la fois statique (lépargnant A prête à lentreprise B) et dynamique, le système financier opérant, par exemple, une « transformation » entre ressources à court terme (fournies par lépargnant A) et « emplois » à long terme (correspondant aux besoins de lentreprise B).
En second lieu, un système financier peut être décrit à partir de son infrastructure infrastructure juridique il ny a pas de marché financier sans règles, cest-à-dire sans confiance , infrastructure technique et surtout humaine.
Enfin, le système financier dun pays est aussi constitué dacteurs, dinstitutions financières de nature dailleurs très diverse banques universelles ou spécialisées, marchés organisés (les bourses), compagnies dassurances, fonds de pension
qui sont, dune certaine manière, en concurrence permanente pour occuper au mieux les fonctions dintermédiation que nécessite la rencontre de loffre et de la demande de capitaux.
Mon approche de ce vaste sujet sera donc partielle, et biaisée, du fait de mon état. Au risque de gâcher un peu le suspens, je dirai que si le thème du système financier français dans le marché mondial mérite réflexion, cest précisément parce que notre industrie financière occupe aujourdhui une place éminente dans le monde : il y a, dans notre pays, des banques et des compagnies dassurances qui comptent parmi les premières dEurope et qui jouent un rôle important sur ces autres grands marchés que sont lAmérique et lAsie. Que la France fasse, dans un secteur économique majeur, largement aussi bien que les plus efficaces des autres pays européens et nettement mieux que la plupart dentre eux, et bien sûr que du Japon, na rien dexceptionnel. Ce qui est plus étonnant et qui, peut-être, justifie que ce sujet mérite dêtre développé dans une enceinte aussi prestigieuse, cest que la position remarquable du système financier français en ce début de XXIe siècle a été acquise alors même que notre industrie a souffert, pendant lessentiel du XXe siècle, de handicaps qui auraient pu compromettre son essor, voire sa survie.
Cest pourquoi, avant dexposer les enjeux et les perspectives du système financier français dans ses rapports avec le marché mondial, je voudrais essayer de mettre en perspective les rapports, complexes et en tous cas très évolutifs, qui ont lié ce système financier au marché mondial.
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1 Lévolution du système financier français dans ses rapports avec le marché mondial.
Sans avoir laudace de mériger en historien, je vais essayer de faire avec vous une plongée rapide dans lhistoire longue et complexe de notre système financier.
Les origines de la finance et de la banque, en Europe, sont humbles et obscures. Deux raisons à cela. Dabord, la lente, très lente, évolution des esprits dans la chrétienté médiévale et moderne, qui naboutit que très tardivement à un niveau relativement partagé dacceptation de cette « monstruosité » quest le prêt à intérêt largent engendre largent certains ont encore peine à laccepter aujourdhui. La deuxième raison est la plus importante et elle sera lun des « fils rouges » de mon exposé : cest quil nexiste pas de banque ni de système financier qui soit en apesanteur par rapport à une société, à une économie données. Un système financier ne peut vivre quen symbiose avec léconomie qui lhéberge. Dun côté il en vit, de lautre il la fait vivre en lui donnant les ressources qui lui permettent de poursuivre son développement. Un système financier ne peut prospérer et trouver sa place que dans une économie où apparaissent des opérations qui nécessitent limmobilisation de capitaux, cest-à-dire des investissements : investissements dabord, et majoritairement, dans le commerce de marchandises, commerce proche ou lointain, puis, dans une deuxième étape, dans le développement de lindustrie.
Et cest là que nous retrouvons lorigine modeste des banques et institutions financières : à laube de son développement, la banque nest quun appendice mineur du commerce et de la sphère marchande. Les premiers banquiers sont des marchands, et les orgueilleuses « merchant banks » anglaises nont pas dautre origine les Rothschild, quand ils vont prendre leur essor à la fin du XVIIIe siècle, sont, eux aussi, des marchands. Que financent ces banquiers ? Dabord, des opérations sur des marchés locaux : ce sera le « crédit de campagne » consenti à un agriculteur. Mais surtout, dès quelle apparaît, la grande banque va avoir parti lié avec le grand commerce, celui des draps et des épices : le « prêt à la grosse aventure », que des marchands génois, vénitiens, consentent à des capitaines, et qui est gagé sur la cargaison, constitue la première forme de financements internationaux, et il se perpétue dans nos institutions au travers de ce quon appelle aujourdhui le « trade finance », le financement des échanges, pour lequel BNP Paribas, présent dans 80 pays, est un des leaders mondiaux.
Pourquoi cette symbiose entre banque et grand commerce ? Parce que le commerce au loin, par son risque élevé et sa dimension temporelle, le retour sur investissement est par nature différé dans le temps par rapport à la mise de fonds , constitue par excellence un type dopération qui ne peut voir le jour sans lémergence dun système financier. Pour résumer, je dirai que, dès lorigine, le système financier est international comme le commerce qui la fait naître : accompagnant les échanges commerciaux, il sétend aux limites de son « économie-monde ».
Sautons quelques siècles et entrons dans la première période des relations entre système financier français et marché mondial : je veux parler de la période qui court du Second Empire à la crise de 1929 et que jappellerai la « première mondialisation ». Trois traits saillants caractérisent son émergence : dabord, la naissance de lindustrie, de la grande industrie, plutôt, dont le besoin en capitaux, excédant les capacités des industriels familiaux, va justifier lappel à un système financier plus large : les chemins de fer, aux besoins en capitaux jamais vus auparavant, seront la première industrie financée massivement par un système financier qui saffranchit alors et pour la première fois de la sphère marchande. Ensuite, cette époque est marquée par une très forte progression des échanges internationaux, qui va de pair avec le décloisonnement du monde. Enfin, il me paraît que cest à cette époque que seffectue le premier « branchement » entre des ressources locales le XIXe siècle voit naître lépargnant individuel et un marché mondial.
Les banques françaises, portées par ces différents facteurs, se sont demblée situées à la pointe de cette première mondialisation. Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, la plus longue période de libéralisme de notre histoire, se développent, sous forme de sociétés de capitaux privés, le Comptoir dEscompte de Paris et le Comptoir dEscompte de Mulhouse future BNCI dont la fusion en 1966 donnera naissance à la BNP. Apparaissent aussi le Crédit Lyonnais, la Société Générale et, en 1872, la Banque de Paris et des Pays-Bas. Ces établissements sont créés et dirigés par des hommes qui sont des entrepreneurs, avant dêtre des financiers. Ils vont accompagner le développement à létranger des entreprises françaises : les implantations de BNP Paribas en Chine, en Inde, en Australie, remontent à cette époque. Mais le système financier français va aussi dès lorigine financer des opérations à caractère mondial : cest à Paris, et en partie par le recyclage de lépargne nationale, que se finance la construction du canal de Suez, la dette chinoise, et nombre démissions liées, par exemple, à des projets en Amérique latine, sans parler dautres titres dEtat qui ont parfois laissé des souvenirs douloureux dans la mémoire collective. Je le répète, les banques françaises sont alors, avec les anglaises et, plus tard, les américaines, parmi les grands acteurs dun marché financier mondial, et la Place de Paris est la première grande place financière internationale.
Et puis tout change. La crise de 1929 provoque une formidable rétractation des échanges le niveau dinternationalisation de léconomie mondiale atteint en 1914 ne se reverra que dans les années 1990 , mais aussi une poussée de léconomie administrée, irrésistible en France du fait de la convergence entre thérapeutiques keynésiennes, traditions colbertistes et influences marxistes. Ces deux facteurs vont avoir des conséquences désastreuses pour le système financier français : lépargne nationale perd ses débouchés mondiaux, et le système financier, dans sa partie nationale, satrophie. Le mouvement, engagé dans lentre-deux guerres, va saccentuer au lendemain de la deuxième guerre mondiale. La France choisit alors léconomie administrée et planifiée pour reconstruire le pays et assurer son développement rapide.
Pour financer les actions jugées prioritaires tout en essayant de maîtriser linflation et dassurer léquilibre extérieur, lEtat place les activités financières et bancaires sous un contrôle étroit, et réglemente toutes leurs relations avec létranger. Il structure le système financier et organise des circuits de financement en assignant des missions spécifiques à certains organismes dotés de statuts spéciaux mutualistes ou publics et placés, sous une forme ou sous une autre, sous son contrôle ou sa tutelle. Il oriente les flux dépargne dans les circuits ainsi constitués et adapte les caractéristiques des financements quils permettent de consentir par une machinerie complexe daides publiques, fiscales ou budgétaires. Les banques commerciales, quelles soient de dépôt ou daffaires, sont laissées à lécart de ce dispositif, libres dassurer les autres catégories de financements, considérés comme moins prioritaires, bien que les quatre plus importantes aient été nationalisées en 1945, et que la plupart des autres le soient en 1982. Cette période a une conséquence au niveau des structures bancaires : lémergence de trois groupes mutualistes de banque de détail puissants, Crédit Agricole, Banques Populaires et Crédit Mutuel, et un développement tentaculaire du groupe de la Caisse des Dépôts et Consignations, avec une implication progressive des Caisses dEpargne dans la distribution du crédit. LEtat fait ainsi du secteur des activités bancaires un système organisé comme un jardin à la française dont il serait larchitecte.
Les activités bancaires sont strictement réglementées : ouverture dagence soumise à autorisation, taux dintérêt et prix des services fixés par ladministration, produits dépargne définis, volume des crédits encadré. Les relations avec létranger sont strictement contingentées par le contrôle des changes. Les marchés financiers et monétaires sont eux aussi étroitement réglementés dans leur fonctionnement, et même les taux des marchés de dettes sont placés sous tutelle. Les relations financières avec lextérieur sont réduites à la portion congrue par le contrôle des changes. La place de Paris devient un marché purement national, assez marginal pour le financement de léconomie.
Je me rapproche de notre époque pour en arriver au début des années 1980.
Progressivement, à partir des années 1950, le monde sest rouvert et le commerce international a redémarré : les Alliés avaient décidé, à Bretton Woods, avant même la fin de la guerre, de promouvoir un ordre international fondé sur le libéralisme et la coopération entre les nations. Accélérée par les accords internationaux cycles de lAccord Général sur les Tarifs douaniers et le Commerce, le GATT, puis de lOrganisation Mondiale du Commerce, et, pour lEurope, Traité de Rome en 1957 et Acte Unique Européen en 1985 -, la libéralisation des échanges de marchandises est lune des explications majeures de la croissance économique sans précédent que le monde connaît à partir de la guerre.
Fortes de leurs traditions, les grandes banques françaises se sont efforcées pendant toute la période déconomie dirigée de rester dans le jeu mondial, en maintenant leurs réseaux à létranger, en finançant le formidable développement des échanges extérieurs des entreprises françaises. Dès quune opportunité se présente, elles sont là pour la saisir : elles figurent parmi les créateurs des euromarchés dès la fin des années 50 la collecte des capitaux extraterritoriaux et leur utilisation pour loctroi de crédits ainsi que lorganisation de marchés « offshore » sont en effet compatibles avec le contrôle des changes. Mais il faut le reconnaître, elles ne sont plus, alors, les leaders des marchés financiers mondiaux : les banques américaines ont pris la place.
La période qui court des années 1980 à nos jours constitue la dernière époque de cette mise en perspective historique. En dépit du dernier anachronisme que constitue la deuxième vague de nationalisations, en 1981-82, les années qui suivent voient à la fois sopérer, en France, un mouvement de libéralisation sans précédent, et se créer ou se recréer un marché mondial des capitaux dont les banques françaises, et la place financière de Paris, progressivement libérées dune partie de leurs entraves, vont savoir tirer parti.
Ainsi, à partir de la fin des années 1970, des réformes fiscales et réglementaires permettent dassister à une renaissance des marchés de taux et dactions dans la plupart des pays occidentaux, à un moment où, en nombre croissant, les entreprises ressentent le besoin dy recourir pour financer leur développement. Nationaux au départ, ces marchés vont rapidement sinterconnecter, permettant ainsi de répondre aux besoins dentreprises elles-mêmes de plus en plus internationalisées, et dinvestisseurs soucieux de diversifier et dinternationaliser leurs actifs financiers. Les progrès de linformatique et des télécommunications et lirruption de linternet accélèrent ce mouvement. Dès le milieu des années 1980, et plus encore aujourdhui, on peut parler dun marché mondial des capitaux. Le Traité de Maastricht, avec la perspective de création de leuro, puis la mise en place du marché européen des services financiers et des capitaux en 1993 et de la monnaie européenne en 1999, transforment lespace national en simple compartiment du marché européen. LUnion Economique et Monétaire et les réformes mises en uvre en France aboutissent à « rebrancher » le système financier français sur ce marché mondial. Restées internationales envers et contre tout, les banques françaises peuvent désormais recommencer à jouer leur rôle traditionnel, à la connexion même entre système local et marché mondial.
Rappelons rapidement les principales évolutions de ces 20 dernières années pour le système financier français. Le renouveau des marchés rend concevable une vague de privatisations que linefficacité ou la moindre efficacité des gestions publiques rendait, au demeurant, indispensables. Entre 1986 et 1999, la France privatise ou vend au secteur mutualiste presque tous les établissements financiers contrôlés par lEtat. Dans le même temps, les grands groupes mutualistes deviennent des banques généralistes de plein exercice et se restructurent, tout en acquérant des banques privatisées qui leur ouvrent plus ou moins largement le champ des activités internationales : Indosuez pour le Crédit Agricole, Crédit National pour les Banques Populaires et groupe du Crédit Industriel et Commercial pour le Crédit Mutuel. Et le groupe de la Caisse des Dépôts cède lui-même au marché le Crédit Local de France qui devient rapidement la banque franco-belge Dexia, avant de filialiser ses activités de banque de marché, quil adosse au groupe des caisses dépargne. Les privatisations, la cotation et louverture du capital des grandes banques et de certains intermédiaires de marché qui en résultent, ainsi que les restructurations des groupes mutualistes, modifient profondément les modes de gestion et les objectifs de tous les acteurs du système financier.
Le vaste mouvement de déréglementation qui accompagne la prise de conscience de léchec des économies centralisées ou par trop dirigées, provoque un allégement significatif des règles qui corsetaient le système financier français. Dans le courant des années 1970, les pouvoirs publics avaient rendu au marché le soin de fixer les taux dintérêt monétaires et obligataires et créé les conditions du développement du marché des actions. Dans les années 1980, ils mettent en uvre une réforme radicale de la Bourse de Paris, ouvrent de nouveaux marchés pour actions des entreprises moyennes. Ils font disparaître lencadrement du crédit et une bonne partie de la réglementation des tarifs bancaires. Les difficultés des finances publiques et les règles de concurrence européenne favorisent le démantèlement de bon nombre des circuits de financement spécifiques et bonifiés qui compartimentaient le monde bancaire. Les acteurs du système financier acquièrent ainsi la liberté de créer des produits et des services nouveaux. La réglementation se recentre sur des domaines plus compatibles avec les principes de léconomie de marché : sécurité du système, transparence des opérations et égalité daccès au marché.
La renaissance des marchés constitue aussi, pour les banques, un nouveau et formidable défi. Pour les grandes entreprises, la « grande clientèle » des banques, le recours direct au marché devient, presque du jour au lendemain, une solution de financement concurrentielle par rapport au financement bancaire traditionnel : cest ce quon appelle la désintermédiation. Les grandes banques françaises et la place financière de Paris ont su répondre à ce défi. La place de Paris la fait en réalisant une modernisation radicale et en devenant un point daccès privilégié à lespace financier intégré créé par leuro en sunissant avec celles de Londres et dAmsterdam au sein dEuronext, première plate-forme boursière européenne. Les grandes banques lont fait en devenant elles-mêmes, et avec une rapidité assez impressionnante, des acteurs clefs de ces marchés, en se positionnant dailleurs sur leurs segments les plus sophistiqués. Aujourdhui, BNP Paribas fait par exemple partie des 5 plus grands acteurs mondiaux sur les marchés de dérivés de taux et dactions. Les banques ont su, ainsi, « ré-intermédier » une part significative de leurs opérations, en devenant les intermédiaires, on pourrait dire les partenaires, des grandes entreprises dans leurs rapports avec les marchés de capitaux.
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2 Enjeux et perspectives
Après avoir brossé ce tableau complexe, marqué par des connexions, déconnexions et reconnexions successives, je souhaiterais marrêter sur la situation actuelle du marché financier français et de nos grandes banques, avant de me demander avec vous quelles peuvent en être les perspectives.
Dune manière générale, le système financier français dans son ensemble place financière de Paris et banques est ouvert, puissant et compétitif mais de fortes contraintes pèsent encore sur les banques, et la position de la Place de Paris dans le marché mondial est vulnérable.
La place financière de Paris, qui dispose d'atouts structurels, a su se moderniser à marches forcées pour devenir un point d'accès privilégié à l'espace financier européen, mais son avenir dépend largement des grands choix politiques nationaux.
Ses atouts structurels sont significatifs. La France est lun des plus grands pays dépargne du monde occidental Paris est le siège dun très grand nombre dentreprises de dimension européenne ou mondiale et dispose de tout un réseau dintermédiaires financiers puissants et compétitifs. Les français bénéficient dune éducation de qualité, bien adaptée aux métiers financiers, même les plus modernes, grâce à la solidité de la formation aux matières scientifiques. Ils peuvent travailler beaucoup et bien. Les systèmes de régulation et de contrôle de notre pays ont une réelle réputation defficacité. Enfin, Paris est, au cur de lEurope, riche dun réseau très dense dinfrastructures, et bénéficie de la renommée culturelle sans équivalent de la Ville des Lumières.
La place financière de Paris a su conduire une modernisation à marches forcées depuis un quart de siècle. Elle a abandonné, lune après lautre, toutes les structures héritées de lépoque napoléonienne. Elle offre aux investisseurs et aux émetteurs une gamme de produits très complète, des plus classiques aux plus sophistiqués : la capitalisation des actions françaises à la fin 2000 fait dEuronext Paris la 1ère bourse de leuro selon ce critère et son marché des obligations est le leader européen la France se situe aussi au 4ème rang mondial pour la gestion dactif dans son ensemble et au 2e rang pour la gestion collective grâce à sa gamme très large de Sociétés dInvestissement à Capital Variable, les SICAV, et de fonds communs de placement. La logistique administrative des marchés français est lune des plus modernes du monde, grâce à la dématérialisation des titres et aux systèmes électroniques interbancaires de paiement, de règlement-livraison et de conservation de titres. La place financière de Paris a su, dans ce domaine, conduire les divers projets collectifs rendus concevables par les progrès de l'informatique, que dautres places, moins habituées aux principes de linterbancarité, tardent à réaliser. Ce nest pas par hasard que la Société des Bourses Françaises a pu créer avec ses homologues belge et néerlandaise, la première place financière transnationale dEurope, Euronext.
Et pourtant lavenir de la place de Paris est aujourdhui incertain, en raison des handicaps de compétitivité qui affectent le site France par rapport à ses voisins pour la localisation des activités productrices, des patrimoines et des métiers à forte valeur ajoutée.
Parmi les pays industrialisés du G7, la France est incontestablement la première pour le poids global de la fiscalité et des réglementations. Les prélèvements des administrations publiques y représentent près de 50 % du Produit Intérieur Brut contre, en moyenne, moins de 45 % pour lUnion Européenne et un peu plus de 38 % pour lensemble de lOCDE. Un indice de la liberté économique récemment publié par le Wall Street Journal la classait au 45e rang des nations dans ce domaine, aux côtés de la Bolivie et de la Pologne. Loi sur les 35 heures et restrictions législatives aux ajustements deffectifs ne sont pas de nature à améliorer la réputation de nos pays vis-à-vis du monde des entreprises pour la localisation de leurs activités.
Et dans le même temps, compte tenu de la liberté de circulation et dinstallation qui est désormais de règle dans lespace européen, lexistence en France dimpôts élevés simultanément sur la fortune, les successions et les revenus a de quoi détourner les patrimoines importants la combinaison de charges sociales très lourdes et déplafonnées, et de taux marginaux de limpôt sur le revenu très élevés pose problème pour attirer ou retenir non seulement les sportifs de haut niveau mais aussi les spécialistes des marchés financiers. Un exemple en dit plus quun long discours : pour offrir une même rémunération nette de tout impôt à un spécialiste des marchés financiers, une entreprise bancaire doit supporter un coût 2 à 3 fois plus élevé (selon le niveau de cette rémunération) à Paris quà Londres.
Pour ce qui est des banques françaises, elles ont su au cours du dernier quart de siècle revenir au premier niveau dans la compétition internationale, et se transformer les unes après les autres en entreprises à part entière, innovantes, rentables et mieux capitalisées. Mais elles restent handicapées dans leurs activités nationales par la persistance de réglementations archaïques.
Les banques françaises constituent lun des systèmes bancaires les plus présents au niveau mondial avec plus de 2000 implantations hors de France. Leur part sur le marché des créances internationales les situe au 3e rang mondial alors que notre pays nest quen 5ème position en termes de produit intérieur brut. Certaines dentre elles financent aujourdhui, au-delà du commerce extérieur des entreprises françaises, une partie de lensemble des échanges internationaux. Toutes ont mis en place des lignes de métiers mondiales pour intervenir sur les marchés financiers globalisés, où certaines dentre elles figurent parmi les leaders européens, dans les métiers nouveaux comme ceux des financements structurés, des financements de projets, ou des instruments dérivés. Elles se sont engagées sans réserve dans la mise en uvre de leuro, qui a constitué pour elles un défi technologique sans précédent, et qui permet de repousser les limites du marché intérieur de toutes les entreprises européennes. A fin novembre, la France est le pays de la zone euro où la proportion de paiements par chèque ou par carte dans la nouvelle monnaie est la plus élevée, ce qui est une preuve de la qualité du travail de préparation accompli par nos banques.
Les banques françaises ont su se restructurer, comme les entreprises industrielles. Au milieu des années 80, les formidables perspectives ouvertes par linformatisation rendaient inévitable une réorganisation en profondeur de leur système de production. Le Président d'une grande banque nationalisée annonçait alors que lindustrie bancaire serait, en matière sociale, la sidérurgie des années 1990. Les banques françaises ont su faire face à ce défi sans drame social ni utilisation massive des départs contraints, et elles ont repris aujourdhui une embauche assez massive de jeunes. Elles maîtrisent leurs frais de gestion, comme le montre la diminution sensible de leur coefficient dexploitation, cest-à-dire du rapport entre leurs frais de gestion et leurs recettes : 67 % en 2000 contre 74 % en 1995 en moyenne pour les grandes banques.
Parallèlement, elles ont su élargir la gamme des produits et services quelles offrent à leur clientèle. Cela leur a permis de disposer dune part croissante de commissions dans leurs recettes longtemps constituées pour lessentiel de marges dintérêt. Cette modification de la structure de leur chiffre daffaires a contribué à lamélioration de leur rentabilité alors que les marges dintérêt payées par les emprunteurs français sont parmi les plus faibles du monde.
Les banques françaises ont été parmi les premières à exploiter les nouvelles technologies pour élargir et améliorer leur offre de services. Cest ainsi quelles ont su utiliser linnovation du minitel pour jouer un rôle de pionnier en matière de banque à domicile, au début des années 80 elles ont également très tôt proposé des services par internet, et sont également des pionnières pour la banque multicanal. La carte bancaire française est la plus sûre du monde, grâce aux puces électroniques, et elle offre aux français un service qui a peu déquivalent dans dautres pays grâce à sa complète interbancarité.
Au cours des années 90, les banques françaises se sont progressivement rapprochées de leurs meilleures concurrentes étrangères en matière de rentabilité financière, en valeur absolue, tout comme en termes de taux de rendement des fonds propres. Pour prendre un exemple, la BNP dégageait un bénéfice dun milliard de francs environ en 1993, année de sa privatisation BNP Paribas a enregistré un bénéfice de plus de 4 milliards deuros en 2000, et ses résultats pour les 9 premiers mois de 2001 la placent au premier rang des banques de la zone euro le taux de rendement de ses fonds propres est passé dans le même temps de moins de 2,5 % à près de 20 %. Enfin, les banques françaises ont un bilan solide : deux dentre elles font partie des 15 premiers groupes bancaires mondiaux en termes de volume de fonds propres. Elles ont un actionnariat largement internationalisé et améliorent, dannée en année, leur capitalisation boursière.
Mais les entreprises bancaires françaises restent pénalisées, au contraire de la plupart de leurs concurrentes étrangères, par la persistance de réglementations anachroniques et de distorsions de concurrence sur leur marché national qui pénalisent leur rentabilité et obscurcissent leurs relations avec leurs clients.
La France est par exemple lun des très rares pays occidentaux qui imposent, par voie législative, la gratuité de la gestion dun moyen de paiement, le chèque, ou qui administrent les taux dintérêt dune grande partie de lépargne. Ces pratiques rendent impossible une tarification fondée exclusivement sur les coûts de production des produits et léquilibre entre loffre et la demande elles rendent inévitable le subventionnement des produits vendus à perte par les marges dégagées sur dautres produits ou services, au détriment, en définitive, des intérêts bien compris des consommateurs.
En outre, certains acteurs de la banque de détail en France bénéficient de privilèges, accordés par lEtat, qui créent de sérieuses distorsions de concurrence essentiellement la distribution monopolistique de livrets rendus attractifs par un avantage fiscal : livret A des caisses dépargne et de la poste, livret bleu du Crédit Mutuel. Ils bénéficient ainsi à la fois dune rémunération élevée pour cette distribution, et dun produit dappel pour attirer la clientèle.
A cela sajoute laléa permanent que fait peser sur la rentabilité des banques linterventionnisme législatif et réglementaire dans ce secteur dactivité. Et régulièrement resurgit lidée dune extension des services financiers de la poste qui aurait pour effet de créer une distorsion de concurrence fondamentale compte tenu de lavantage que constitue le maintien, par des aides publiques, dun réseau postal de proximité pour des raisons daménagement du territoire.
La simple application, au secteur bancaire, de principes analogues à ceux dont bénéficient depuis plus de 15 ans les différents secteurs de lindustrie, du commerce et des services en France permettrait de supprimer ces handicaps. Le secteur financier a certaines spécificités, qui justifient lexistence de régulations prudentielles très exigeantes, aux côtés des règles de concurrence et de protection du consommateur qui sappliquent à tous les secteurs économiques. Mais comme les activités industrielles, les activités bancaires et financières doivent être régies par les principes de léconomie de marché. Car comme les entreprises industrielles, les entreprises bancaires de notre pays sont engagées dans une compétition directe avec leurs homologues européens, américains et britanniques.
De ce bilan contrasté, je serais tenté de tirer deux séries de conclusions, applicables aux banques, puis à la France dans son ensemble.
Les banques françaises, je le répète, sont rentables, et elles sont parmi les plus fortes sur les marchés financiers mondiaux. Elles ont aussi des bases nationales relativement plus faibles que celles de leurs concurrents. Elles ne sont pas seules dans ce cas : les banques privées allemandes, enserrées elles aussi par des contraintes, se sont lancées dans un vaste mouvement dexpansion internationale au point de remettre en cause, pour certaines, leur existence ou la pérennité de leur ancrage allemand.
Mais tout cela a-t-il de limportance ? Pour les banques, la réponse me paraît positive : une banque, même internationale, reste enracinée dans son économie dorigine. Cest dans son marché national quelle possède ses meilleurs et ses plus fidèles clients or la durée de la relation est un facteur essentiel de la performance dune institution financière et quelle trouve les investisseurs quelle alimente en produits financiers. Au-delà, cest dans son pays dorigine quune banque trouve un de ses « actifs intangibles » les plus importants, cest-à-dire sa culture. Or, dans une industrie des services financiers où le rythme dinnovation est dautant plus rapide quil sagit dune des rares industries où cette innovation nest pas brevetable, je suis persuadé que la culture dune entreprise, de ses dirigeants, de ses commerciaux, constitue un des principaux « savoir-faire différenciateurs », pour employer le langage des consultants. Grandes banques françaises, nous ne voulons pas avoir à choisir entre nos marchés et nos actionnaires, qui sont mondiaux, et notre système financier dorigine.
Le risque dune nouvelle coupure entre marché français et marché mondial me paraît au moins aussi grave pour la France que pour ses institutions financières. Joserai dabord rappeler que les activités bancaires et financières ont, directement et indirectement, un poids majeur dans lemploi et dans la richesse nationale. Lindustrie financière emploie 660.000 personnes en France, soit 3,7 % de la population active de notre pays, plus du double de lindustrie automobile sa part dans la valeur ajoutée est de 4,8 %, supérieure à celle du bâtiment et des travaux publics, le triple de celle de lautomobile. Pour la seule Ile de France, elle représente 12 % du produit intérieur brut régional et 8 % de lemploi, et elle concerne 23 % de lemploi en tenant compte des emplois indirects (services juridiques, informatiques, immobiliers,
). Le poids de la City dans léconomie britannique est beaucoup plus considérable, et explique sans doute pour une part la bonne résistance de la croissance Outre Manche dans la crise actuelle. Or, on la vu, les systèmes financiers sont désormais en concurrence, pour la localisation des émetteurs (poids global de la fiscalité et des réglementations pour la localisation des sièges sociaux et des centres de décision), pour la localisation des patrimoines et des métiers à haute valeur ajoutée (fiscalité des personnes). Il est à craindre, au total, que le retard français en matière fiscale et réglementaire finisse par se payer un jour.
Quel est le scénario du pire ? Ce nest pas celui dun pays dé-bancarisé ce serait, bien davantage, le scénario dune lente fracture, où ne resteraient en France que les systèmes de distribution de masse de produits financiers, aussi automatisés que possible et servant les particuliers ayant peu de besoins de gestion de patrimoine et les petites et moyennes entreprises, tandis que les centres de décision, les métiers à valeur ajoutée, et le financement des grandes entreprises, seraient localisés dans des pays voisins. Une telle évolution serait dautant plus dommageable que la banque et les métiers financiers constituent, sans que cela soit toujours bien perçu de la société, un vrai savoir-faire français dont lexploitation est handicapée inconsciemment, sans doute par la législation et la réglementation.
Ces considérations nous ont déjà mis sur la voie des perspectives. Comment vont évoluer les relations entre système financier français et marché mondial, et comment va évoluer le système financier lui-même ? Je résumerai mes arguments en trois points.
Premièrement, quon le veuille ou non, la sphère financière va continuer à croître et le système financier à gagner en importance, tant en France que dans le monde. Cela tient tout simplement au fait que lindustrie financière a pour moteur principal le développement économique lui-même, et pour moteurs secondaires une série de facteurs qui devraient continuer à se renforcer :
- la poursuite du développement des échanges internationaux, de biens et de services, portée par la mondialisation des entreprises
- lenrichissement général de la population, du moins dans les pays occidentaux et dans un certain nombre de pays émergents, qui conduit à une progression en valeur du stock dépargne investie, et offre donc des opportunités nouvelles pour les établissements qui collectent et gèrent cette épargne
- le rôle majeur que joue le risque dans nos sociétés (risque traditionnel couvert par les sociétés dassurance, mais aussi risque lié à la volatilité des actifs), pour lequel les acteurs du système financier ont créé des instruments de couverture
- enfin, la généralisation de la discipline de marché et de la « démocratie des actionnaires », qui conduit à une « marchéisation » croissante du fonctionnement même des entreprises. On peut en prendre pour exemple les portefeuilles de participations industrielles des grandes entreprises en France et en Allemagne, que les entreprises sont, de plus en plus, conduites à « déboucler », cest-à-dire, dune certaine manière, à rétrocéder à la sphère financière.
En second lieu, la crise générale que connaissent et vont connaître les systèmes de retraite par répartition dans les pays industrialisés pour des raisons démographiques va constituer un nouveau vecteur dexpansion pour les marchés financiers qui relaient, de plus en plus, les Etats ou les systèmes sociaux pour le financement de lamélioration des retraites futures. Ces marchés remplissent ainsi lune de leurs fonctions de base, qui est larbitrage des emplois et des ressources entre les horizons de court terme et de long terme. Ils la rempliront dautant mieux quils seront des acteurs à part entière du marché mondial : si, comme certains le prédisent, lEurope doit connaître dans un certain nombre dannées une chute de son taux dépargne (du fait du vieillissement de sa population), le remède pourrait résider dans la capacité du marché mondial à combler ce besoin par la ressource dune épargne croissante dans les marchés émergents. Ce développement suggère dailleurs, par parenthèse, quentre lEtat et les marchés, le plus court-termiste nest pas forcément celui quon croit.
Enfin, et vous me pardonnerez, je lespère, un tel truisme, le système financier français néchappera pas à la mondialisation. Comme je lai montré, la France a le choix entre une position de « leader » ou de victime dans cette mondialisation. Mais, il convient de la préciser à nouveau, la mondialisation nest pas lindifférenciation. Bien au contraire, les services financiers sont largement un métier de « distribution », et tant que les consommateurs de produits et services financiers resteront locaux, enracinés dans un pays et dans une culture, la distribution restera un savoir-faire local. La compétence dune grande entreprise financière est justement de savoir marier une capacité de production mondiale avec des savoir-faire de distribution locaux. Et une grande entreprise financière, gestionnaire de dizaines de milliers de personnes dans le monde, est aussi le promoteur dune culture qui est celle de son pays dorigine les grandes banques françaises souhaitent continuer à promouvoir les valeurs dhumanisme et de solidarité qui doivent être les spécificités de léconomie de marché en Europe continentale.
Conclusion : les Français et leurs banques.
Au cours du dernier quart de siècle, le système financier français a su sadapter et se moderniser dans un environnement qui subissait de profonds bouleversements. Il est aujourdhui en bonne santé. La place de Paris et plusieurs grandes entreprises financières ont la capacité daffronter la compétition mondiale au plus haut niveau. Lindustrie bancaire et financière est un élément stratégique de la compétition entre les Nations. Elle est stratégique par la contribution directe quelle apporte à lemploi et à la richesse dun pays, mais aussi par son rôle plus général de facilitateur et daccélérateur du développement économique général dun pays, et de promoteur de ses valeurs au niveau mondial.
Il est donc regrettable que le développement de lindustrie bancaire française et de la Place financière de Paris ne soit pas considéré dans notre pays comme une priorité aussi essentielle que la promotion de lindustrie, et que leur compétitivité soit affectée par la persistance de règles et usages anachroniques, qui ont depuis longtemps été remisées au magasin des accessoires dans les autres grands secteurs économiques qui ont à opérer, comme elle, au niveau dun marché mondial intégré.
Sans doute les responsables de lindustrie bancaire et financière nont-ils pas su démontrer limportance des enjeux, et laptitude de leurs entreprises à relever le défi de la mondialisation. Si la plupart des Français, à titre individuel, apprécient leur banque (toutes les enquêtes européennes montrent que les Français sont les clients bancaires les plus loyaux), il est à craindre que les banques, de manière collective, naient pas su se faire aimer des Français. Il est certes dautres secteurs qui relèvent de la même catégorie des fleurons de la France que les Français aiment à dédaigner, et le commerce, qui a, on la vu, longtemps eu parti lié avec la banque, pourrait en faire partie. Il est donc grand temps, pour les banquiers dont je suis, dessayer dapprendre à se faire aimer.
Président Directeur Général de la Banque Nationale de Paris
Inspecteur général des finances (depuis 1987).
Membre du bureau et administrateur de lAssociation Française des Banques.
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