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René RÉMOND
La France d'un siècle à l'autre : continuité et ruptures
Lhonneur pour moi est grand douvrir le cycle de communications que vous avez choisi de consacrer tout au long de cette année à dresser un inventaire de létat de la France au début de ce nouveau siècle. Honneur redoutable que de devoir savancer ainsi e premier comme en terrain découvert sans pouvoir se référer à une intervention précédente qui puisse mêtre secourable sur un sujet à la fois aussi essentiel et aussi difficile.
Essentiel assurément et lon ne saurait trop louer votre Compagnie davoir fait ce choix qui sinscrit dans une tradition à laquelle nous sommes redevables détudes et de travaux qui firent date en leur temps et qui est conforme à la vocation de nos Académies de contribuer à une meilleure connaissance de notre société par une démarche qui shonore dêtre scientifique.
Aucune tâche nest en tout temps aussi nécessaire, mais peut-être lest-elle davantage encore aujourdhui. Aucune non plus nest plus délicate ni plus aléatoire : sa nécessité est à la mesure de sa difficulté cest parce quelle est incertaine de ses résultats quelle est aussi indispensable. Permettez que je marrête un instant à mettre en évidence cette difficulté et ses causes. Cette difficulté, tous ceux qui me succéderont et qui comptent parmi les observateurs les plus sagaces de notre société et les connaisseurs les plus avertis de ces problèmes la rencontreront. Puisque vous mavez fait lhonneur u et confié la responsabilité de poser les jalons, vous ne trouverez pas déplacé ni présomptueux de ma part que jénonce, comme en facteurs communs, quelques-uns des traits qui font la difficulté propre de toute tentative dinvestigation des faits sociaux.
Dans le champ des disciplines dites des sciences sociales et qui sont précisément représentées dans votre Compagnie, à la différence des sciences de la nature, il ny a pour ainsi dire jamais dévidence : il nest en conséquence quexceptionnellement daffirmation qui se présente avec toutes les apparences de la vérité scientifique. On est donc réduit à des opinions probables, plus ou moins assurées, avec le coefficient dincertitude qui sattache à cette sorte dénonciations et destimations.
Cest aujourdhui une banalité de dire que la complexité est le maître mot des réalités sociales. Vrai de tout temps et de toute société, ce caractère est peut-être plus accusé encore dans notre société. Héritière dune des plus longues histoires nationales et de surcroît engagée depuis quelques décennies dans la plus profonde mutation de son existence, la France est aujourdhui le résultat dune sorte de sédimentation qui a superposé les apports successifs des générations qui lont faite, dans les réalités objectives aussi bien que dans la mémoire collective et les représentations, idéales ou figurées. Nous savons par ailleurs que cest le propre des faits sociaux que dêtre ambivalents et que leur signification ultime est suspendue à toutes sortes dautres facteurs, en particulier à leur devenir. De cette imbrication et de cette accumulation de strates, conjuguées avec la complexité, la résultante est quil nest guère aujourdhui de secteur de la société ni de type dactivité sur lesquels on nentende dire aujourdhui chaque chose et son contraire, au risque de déconcerter lopinion et de la jeter dans un désarroi dont on peut relever journellement les indices et les effets.
En voici quelques exemples qui illustreront un propos jusquici sans doute trop abstrait. Vous voudrez bien les prendre comme autant de questions que je me pose à moi-même et dont lhistorien ne détient pas nécessairement la réponse. Ce sont aussi des interrogations que jadresse à ceux qui me succéderont à cette place puisque je suis le premier à explorer le vaste champ qui souvre à nous et que dautres viendront labourer à leur tour. A eux dapporter des éléments de réponse qui permettent de trancher entre les opinions contraires. Ces exemples, je les emprunterai à quelques-uns des problèmes que la mutation a révélés, quelle les ait créés de toutes pièces ou simplement aggravés, qui nourrissent nos débats et troublent nos concitoyens.
La cohésion sociale, dont dépend lunité dun peuple, est lun de ces problèmes. On sinquiète pour elle des inégalités constatées, on dénonce la fracture sociale. La lutte contre lexclusion devient un impératif politique, elle inspire une législation et suscite la mise en uvre dune politique appropriée. Le vocabulaire lui-même, qui est toujours un bon témoin, en porte témoignage avec lapparition de termes nouveaux, nouveaux pauvres, sans domicile fixe. La lutte poursuivie depuis des années avec constance et ténacité par tous les gouvernements qui se sont succédé a-t-elle enregistré des résultats positifs ou na-t-elle fait que substituer de nouvelles inégalités aux anciennes ? Mais comment mesurer lampleur dune fracture sociale ? Les instruments nous font défaut et surtout comment apprécier la tendance de la durée ?
Les interrogations sont les mêmes au sujet de la violence dans la société. On sait lincertitude des statistiques pour la mesure de la délinquance et de la criminalité, tributaires quelles sont des critères retenus et de la façon dont ils sont appliqués. Mais comment apprécier des formes plus subtiles et souvent inédites pour lesquelles il a fallu aussi in venter des expressions nouvelles comme les conduites inciviles, la violence verbale ou physique dans les rapports entre individus et générations ?
La famille est peut-être lexemple qui illustre le mieux et lambivalence des faits sociaux et les contradictions des appréciations. A constater les bouleversements qui affectent linstitution familiale, la précarité des unions, la fréquence des ruptures, la multiplication des configurations ( les spécialistes de la sociologie familiale ne dénombrent--ils pas jusquà vingt-six cas de figure différents), comment ne conclurait-on pas à la disparition du groupe familial ? Mais les mêmes, ou dautres, font observer aussi que de toutes les structures la famille est probablement celle qui a le mieux résisté à lépreuve du temps, celle à laquelle les individus restent le plus attachés et qui leur inspire le plus confiance, peut-être parce quelle quelle ne comporte plus de relation de pouvoir.
Un constat semblable pourrait être formulé, en termes presque identiques, pour le fait religieux . Dune part on relève tous les signes dune régression rapide et massive : le déclin de la pratique, le détachement des Églises, les progrès de lignorance et de linculture religieuses. Mais jamais autant on na parlé de retour du religieux ? De fait celui-ci reste aujourdhui encore, même dans une société que lon dit, non sans raison, sécularisée, le phénomène collectif qui partage avec le sport le privilège de pouvoir rassembler des foules considérables. Dans ces conditions comment trancher ?
On pourrait en dire autant de létat de nos institutions, dont les uns assurent quelles sont à bout de souffle et dautres quelles ont fort bien résisté à lépreuve du temps et fait la preuve de leur capacité de sadapter à des situations imprévues, du rôle et de la place de lÉtat, du système denseignement, dont beaucoup jugent quil a fait faillite mais dont dautres, attentifs aux efforts entrepris de lintérieur pour faire face aux problèmes absolument neufs que lui pose la société, assurent quil réussit vaille que vaille à remplir sa fonction.
Vous ne serez pas surpris quappartenant à lAcadémie sur, qui a reçu mission de veiller à la protection et au développement de notre langue un de nos biens les plus précieux, car en dépendent et le progrès de la connaissance et la compréhension entre les hommes jy fasse référence également. Son état inspire lui aussi des jugements contradictoires, qui vont de linquiétude inspirée par la crainte de linvasion par trop de termes étrangers à ladmiration pour sa vitalité et sa capacité dassimilation.
Pour être longue, cette liste est loin dêtre complète et elle pourrait sallonger mais cest assez pour illustrer et la difficulté et la nécessité de lexercice. Comment sortir de lincertitude et de lembarras où nous jettent ces contradictions sans céder à la tentation des idées reçues quon accepte paresseusement et qui offrent un refuge rassurant. ? Trop souvent, on se prononcera en fonction de lidée quon sest faite, une fois pour toutes, de la singularité de notre histoire nationale, à moins que ce ne soit selon ses dispositions dhumeur. Les esprits chagrins relèveront complaisamment tous les indices propres à les confirmer dans leur conviction dun déclin irrémédiable ; les autres, plus enclins à la bienveillance, feront un sort au moindre signe de nature à les entretenir dans un sentiment doptimisme. Dans ce fatras de préjugés, il ny a rien de scientifique qui soit de nature à nous instruire objectivement sur létat de la France ni qui puisse éclairer la décision de ceux qui ont la responsabilité de conduire le destin collectif.
En labsence de certitudes proprement scientifiques, de caractère absolu, il ny a pas dautre moyen que demprunter la voie de la comparaison. Elle est en loccurrence dautant plus justifiée que toute appréciation de létat dun pays à quelque moment que ce soit est par nature essentiellement relative. Il ne saurait en effet y avoir à ce sujet de jugement dans labsolu : daucune société on ne peut par exemple dire que sa cohésion est totale ou quelle a éradiqué toute violence : au mieux sa cohésion sera plus forte quelle navait été précédemment, au pis on jugera quelle sest dégradée. De même la démocratie idéale nest réalisée nulle part : la pratique ne se conforme que partiellement aux principes énoncés et de surcroît nous sommes vraisemblablement fort loin den avoir déduit toutes les conséquences que les générations à venir découvriront et sauront en tirer. Toute appréciation de létat dune société est donc, par nature ou par nécessité, essentiellement relative.
Relative, elle lest même doublement. Létat dun pays se mesure dabord pour partie à la position quil occupe dans la sorte déchelle hiérarchique sur laquelle lopinion commune le dispose : pas plus que les individus en effet, les peuples ne peuvent se soustraire au jugement dautrui. Or sur ce point, en labsence de critères unanimement acceptés et qui départagent sans discussion, on est réduit à recourir à des classements qui ne saisissent que des aspects particuliers et pas nécessairement significatifs. La plupart sont empruntés à des données économiques : ce type de réalité étant de lordre du quantitatif et ayant de ce fait lavantage de se prêter à une expression chiffrée présente une apparence dobjectivité. Ainsi classera-t-on les pays en fonction de leur produit national ou du revenu par tête, mais ne vient-on pas dattirer notre attention sur le caractère grossier de ces repères qui proposent un arrêt sur image mais ne nous disent rien de la tendance et ne prennent pas en compte des différences peut-être plus significatives, révélatrices des différences de dynamisme entre les pays ? La préférence de lopinion commune dans son besoin de repères va aujourdhui au nombre de prix Nobel et à celui des médailles moissonnées dans les compétitions sportives : les succès remportés aux Jeux olympiques ou au Mondial sont aujourdhui les critères les mieux reconnus.
Même sils ne peuvent se défendre den tenir compte, les peuples ne se reconnaissent pas toujours dans le regard des autres. Écartelés entre lidée quils se font deux-mêmes et la façon dont ils se voient et le jugement dautrui, ils ont de la difficulté à se situer dans cette échelle imaginaire. Nous, Français, y avons peut-être plus de difficultés encore que les autres. Sans doute parce que nous avons été longtemps au premier rang et que nous ny sommes plus. Nous ne savons plus si nous devons lutter pour être le plus petit des grands ou accepter dêtre la première des puissances moyennes. Notre trouble vient aussi de ce que soixante ans après lévénement la défaite de 1940, même si ce fut un accident, na pas épuisé tous ses effets négatifs : le traumatisme dune génération na pas entièrement disparu de la mémoire collective. Entre la crainte du déclin et lespoir du redressement deux termes dont le couple antagoniste a tenu depuis plus dun siècle une grande place dans la rhétorique de nos débats politiques nous oscillons : nous passons presque sans transition, dun complexe dinfériorité, que démentent dincontestables réussites dans tous les domaines dactivité et dont la comparaison avec nos partenaires devrait nous guérir, à un complexe de supériorité qui nest pas plus fondé, qui nous rend parfois insupportables à nos partenaires et nous vaut une réputation darrogance qui fait tort à limage de la France dans le monde. Nous balançons entre la morosité et la suffisance.
La difficulté de trouver sa juste place parmi les nations nous renvoie alors à lautre terme de comparaison, avec nous-mêmes, non plus cette fois dans lespace, avec dautres ensembles politiques, mais dans la durée avec les états successifs antérieurs. Cest ici que lhistorien trouve peut-être la justification de son intervention. Non pas au titre de ses connaissances, mais en raison de son aptitude à raisonner dans la durée qui le qualifie pour discerner lorientation dans le long terme et pour déterminer si, tout bien considéré, létat présent quil appartient donc à tous les autres de décrire et dévaluer, atteste amélioration ou régression.
Appliquons cette démarche à quelques-uns des exemples que nous avons mentionnés précédemment. Les inégalités sociales ? Sont-elles aujourdhui plus vives et la fracture plus prononcée quau temps où nintervenait, de façon aléatoire, pour la réduire ou en atténuer les effets, que la charité ou la philanthropie ? Si la conscience de la fracture est aujourdhui si forte et son refus si catégorique au point dimposer comme un impératif moral que la société semploie à la réduire, ne serait-ce pas plus encore quen raison dune situation objective parce que lopinion ne tolère plus comme allant de soi ou ne se résigne plus comme à une fatalité ce quelle admettait naguère comme faisant partie de lordre naturel de choses ? En dautres termes, linégalité est aujourdhui ressentie comme injustice : lévolution du langage porte elle-même témoignage de ce glissement sémantique qui tend à identifier les deux. Si mon interprétation est correcte, ce serait le signe que la solidarité est aujourdhui davantage ressentie et vécue comme un impératif et une présomption que la cohésion sociale ne sest pas relâchée puisquelle ne prend plus son parti de ce qui pourrait lui porter atteinte.
Étendons cette démarche, qui conjugue lobservation des faits quon peut dire primaires et lattention aux représentations secondes, au phénomène de la violence. Sil paraît établi que par rapport à létat policé que notre société a connu depuis le milieu du XIXe siècle, la violence a probablement progressé dans les relations ordinaires et sil faut prendre acte dune régression par rapport au code de civilité, en revanche, en politique la violence, qui en était inséparable et que la politique tendait même à sacraliser a pratiquement disparu en notre pays : on le note moins parce que cela se remarque moins dans lexistence quotidienne à la différence de la grossièreté des manières et de la brutalité des comportements, mais cest précisément le rôle de lhistorien de le relever. Sur ce chapitre on ne saurait trop souligner le renversement de tendance. La France assurément nétait pas le seul peuple à avoir fait de la violence un moyen et un attribut de la politique, mais peu dautres peuples lavaient exalté à ce point et y avaient aussi largement recouru. Encore dans lentre deux guerres, la violence était très présente dans la vie politique : toute campagne électorale saccompagnait daffrontements physiques, de heurts entre manifestants et contre-manifestants, qui entraînait souvent mort dhomme. Plus rien de tel aujourdhui : lidée même quon puisse sentretuer pour un programme politique, à plus forte raison se massacrer pour changer de régime nous est devenue tout à fait étrangère. Est-ce notre passé qui nous inspire cette horreur du sang versé ? Toujours est-il que rien aujourdhui ne paraît valoir la mort dun homme.
Cette révolution dans les sentiments nest-elle pas en relation avec une autre, qui se situe non plus sur le registre des réactions affectives et des comportements mais du jugement politique ? Cétait un autre trait, indiscutable, dune exception française présumée, que le refus catégorique du régime établi et de sa Constitution par une grosse minorité des citoyens, quand ce nétait pas une majorité par laddition de deux oppositions contraires. La France était lexemple achevé dune société fondée sur le dissentiment par rapport à la règle. Or aujourdhui non seulement on ne songe pas à remettre en question le cadre des institutions, mais lopinion accepte et trouve normal quune décision, même si elle a été adoptée par une majorité dans des conditions irréprochables, puisse être annulée, dès lors que les juges lont estimée en contradiction avec les principes généraux du droit. Quel changement dans le rapport à la règle de droit, dont lampleur ne peut être mesurée que par la comparaison dans une perspective historique !
Bien dautres exemples encore pourraient être avancés qui montreraient eux aussi que la mutation na pas touché seulement les structures et les modes de vie et qui attestent une capacité dadaptation qui fait justice de lidée, pourtant si répandue, à laquelle nous adhérons nous-mêmes, qui voudrait que les Français soient incapables de prendre linitiative de changements, sauf en situation de crise. Si cette réputation a peut-être eu une heure de vérité, elle a beaucoup perdu de sa pertinence. Quant à lidée complaisamment entretenue par les politiques, que les Française seraient irréductiblement réfractaires à toute tentative de réforme, cest un alibi commode pour déguiser ou labsence de lucidité ou le défaut de courage des gouvernements ou excuser leur maladresse : les Français acceptent les réformes pourvu quon les convainque de leur nécessité et quon sache leur en expliquer les dispositions. Rien que dans les dernières années les exemples ne sont pas rares de réformes amorcées ou menées à bien qui nont pas rencontré les résistances annoncées, que ce soit pour le régime des retraites ou le changement de statut de la poste ou du téléphone, et la réforme de la sécurité sociale elle-même serait vraisemblablement passée dans les faits si le gouvernement de lépoque navait pas eu limprudence de la coupler avec dautres, au risque de déclencher une réaction globale de rejet.
Jamais sans doute autant quau cours du dernier demi siècle la France na changé, ce qui rend si difficile et aussi nécessaire de dresser un état de sa situation présente. Les Français ont dû sadapter à des conditions nouvelles : louverture de notre économie rompant avec une tradition pluriséculaire disolement et de protection, la mue de notre agriculture, lacceptation dune souveraineté partagée avec nos partenaires, de nouvelles institutions politiques, lapprentissage de la décentralisation. Sans parler de toutes les révolutions techniques qui ont modifié lexistence quotidienne et dont les Français nont pas été les derniers à tirer les conséquences pratiques, du téléphone à lnternet. Il convient de signaler que de ces changements, loin de les subir passivement, les Français ont eu souvent linitiative, faisant justice de la réputation dêtre irréductiblement attachés à un monde archaïque.
Dernière question, qui ne saurait être éludée et qui court sous-jacente a toute cette réflexion : la France a changé, mais est-elle encore le pays que nous connaissions et que nous aimions ? Ces Français, qui se répandent aujourdhui à travers le monde, au point que certains sen inquiètent car ils craignent une hémorragie qui nous priverait des plus inventifs et des plus créatifs, qui font mentir notre réputation de peuple casanier, ces navigateurs partis à la découverte, ces étudiants qui trouvent normal de faire une partie de leur cursus dans les universités dautres pays, cette génération a qui le monde appartient, sont-ils les héritiers de cette longue lignée de paysans attachés à leur terre, les fils de ces mineurs qui refusaient naguère dêtre délocalisés parce quils se seraient éloignés des cimetières où reposaient leurs ancêtres ? Question grave entre toutes, que les historiens ne sont pas les derniers à se poser et dont on conçoit quelle inquiète tous ceux qui sont attachés à notre histoire. Elle trouble ceux qui redoutent que la mondialisation entraîne une uniformisation où se dissoudrait notre identité propre.
A cette interrogation, pas plus quaux précédentes, il nest de réponse assurée : seulement des présomptions et des indices qui donnent à penser que lacceptation du changement ne signifie pas loubli du passé, pas plus que ladoption de pratiques nouvelles na pour corollaire la renonciation à notre originalité. Au contraire serai-je tenté de dire. Est-ce un hasard si jamais autant que dans les dernières décennies le passé ne sest imposé avec une force aussi incoercible? Cest alors quon a fait de lexercice de la mémoire un devoir et pas seulement pour rouvrir de vieilles blessures ou instruire des procès. Rien de plus significatif à cet égard que lintérêt qui sest réveillé pour la Grande guerre : pas seulement ches les historiens, mais dans lopinion publique, chez les plus jeunes aussi. Par désir de comprendre ce qui sest passé, par compassion pour les épreuves, par un mouvement de lintelligence et du cur où pitié et piété se rejoignent. Plus près de nous les élans de solidarité collective devant les catastrophes, la fermeté devant les provocations du terrorisme, lacceptation des pertes qui sont la contrepartie des responsabilités assumés internationalement au service de la justice et de lhumanité ainsi quune certaine modération dans les changements de comportement jusques et y compris dans la transition démographique, autorisent à croire à une spécificité dont on peut penser quelle est lexpression de la sagesse acquise au cours des siècles par un vieux peuple dont létat présent suggère quil na pas dit son dernier mot.
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