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Pierre ROSANVALLON
Fondements et problèmes de l' "illibéralisme" français
On appellera " illibérale " une culture politique qui disqualifie en son principe la vision libérale. Il ne sagit donc pas seulement de stigmatiser ce qui constituerait des entorses commises aux droits des personnes, marquant un écart plus ou moins dissimulé entre une pratique et une norme proclamée. Le problème est plus profondément de comprendre une étrangeté constitutive.
On peut caractériser en une première approximation lillibéralisme de la culture politique française par sa vision moniste du social et du politique ; une de ses principales conséquences étant de conduire à une dissociation de limpératif démocratique et du développement des libertés. Formulé dans ces termes très généraux, le constat nest pas en lui-même très original. Il est même dune certaine façon parfaitement banal. Mais cest justement cette banalité qui fait problème, repliée quelle est généralement sur la dénonciation paresseuse dun " jacobinisme " chargé de tous les maux. Cornélius Castoriadis disait un jour que le danger que la " langue de caoutchouc " faisait courir à lintelligence était aussi menaçant que celui de la " langue de bois ". On est tenté de lapprouver quand on considère lusage appauvrissant et vague qui est fait de cette notion de jacobinisme. Cette dernière a surtout pour inconvénient de marquer un point darrêt de la réflexion, de la clore dès son commencement en instituant une sorte de péché originel de la politique française dans lequel sabîmeraient platement ses malheurs aussi bien que ses dévoiements.
Il vaux mieux aller plus profond et penser avec Tocqueville que cest dans un lien trouble entre le vieux et le neuf que se sont nouées les idiosyncrasies nationales. Mais ce nest, par contre, peut-être pas dans les termes dune continuité, telle que lexpose lauteur de LAncien régime et la Révolution quil faut considérer ce rapport. Il sagit plutôt dune figure dopposition-incorporation. Le monisme français apparaît dans cette perspective comme le produit en tension dun rationalisme politique et dune exacerbation de la souveraineté, paradoxalement également critiques lun et lautre de labsolutisme monarchique. Essayons de le montrer.
I Le rationalisme politique à la française comme illibéralisme
Dans la plupart des pays, lélargissement du droit de suffrage a été indexé sur les progrès du gouvernement représentatif. Lhistoire du suffrage universel, en dautres termes, sest inscrite dans une histoire des libertés. Dans lAngleterre du XVIIe siècle, la lutte contre labsolutisme se traduit ainsi par une demande damélioration des procédures de représentation politique. Rien de tel dans la France du XVIIe. Cest dabord au nom dun impératif de rationalisation que sinstruit le procès de la monarchie absolue. Luvre des physiocrates exprime remarquablement, au milieu du XVIIIe siècle, la nature et les fondements de cette approche, que Turgot et Condorcet incarneront après eux. La liberté ne procède pas pour eux dune protection de la loi positive mais dune organisation conforme à la nature (loppression prenant à linverse nécessairement sa source dans les égarements de la volonté humaine). Cette vision de la liberté dans son rapport à la loi repose sur une épistémologie de la connaissance centrée sur la notion dévidence. Le point est fondamental.
Lévidence exprime en effet la généralité, au-delà donc de toutes les discordes, les équivoques, les indéterminations, les particularités. " Quand les hommes sont malheureusement privés de lévidence, écrit Le Mercier de la Rivière, lopinion proprement dite est le principe de toutes forces morales : nous ne pouvons plus alors ni connaître aucune force, ni compter sur elle. Dans cet état de désordre nécessaire, lidée détablir des contre-forces pour prévenir les abus arbitraires de lautorité souveraine, est évidemment une chimère : lopposé de larbitraire, cest lévidence ; et ce nest que la force irrésistible de lévidence qui puisse servir de contreforce à celle de larbitraire et de lopinion ". Les physiocrates sont sur ce point des disciples de Malebranche. Ils ont lu et médité De la recherche de la vérité et sappuient sur son auteur pour disqualifier la volonté et lopinion. Cest un moyen commode de déplacer ou déviter le problème de lauto-institution du social. Devant lévidence, nécessité et volonté fusionnent en effet. "Lévidence doit être le principe même de lautorité parce quelle est celui de la réunion des volontés ", dit Le Mercier. Elle est léquivalent du principe dunanimité, forme de la raison universelle. Cest un mode daccès à la vérité et à lintérêt général qui nimplique aucunement la délibération ou lexpérimentation.
Le " libéralisme " à la française articule ainsi de façon très particulière le culte de la loi et léloge de lÉtat rationalisateur, la notion dÉtat de droit avec celle de puissance administrative. Lavènement dun État rationnel constitue dans cette perspective une condition de la liberté : loi, État et règle générale finissent par se superposer. Dans le seconde moitié du XVIIIe siècle, ce rationalisme politique ne constitue pas seulement une doctrine, il trouve un point dappui et une forme de mise en uvre dans les transformations concrètes de lappareil administratif. Après 1750, le vieux monde des officiers commence en effet à reculer devant lascension des commissaires, marquant une inflexion décisive dans lévolution de ladministration vers une organisation moderne. Le despotisme éclairé et le libéralisme à la française trouvent un terrain de rencontre ambigu dans un tel processus de rationalisation de lappareil dÉtat, laissant vide lespace intellectuel occupé par le libéralisme anglais.
Cest à partir de là quil faut comprendre lhostilité latente à Montesquieu, à qui beaucoup reprochent de sappuyer sur des principes " gothiques " pour combattre labsolutisme. Cest aussi à partir de là quon peut analyser le rapport des Lumières françaises à lAngleterre ou à lAmérique.
Si les fruits du régime anglais la tolérance et la liberté sont unanimement appréciés, les principes sur lesquels il repose sont loin de recueillir le même assentiment. Il ne faut pas se tromper sur langlophilie des Lumières : elle est politique et non philosophique, comme en témoignent bien les Lettres anglaises de Voltaire. De la même façon, les Lumières ont soutenu lémancipation américaine tout en prenant rapidement leurs distances vis-à-vis de luvre constitutionnelle des Américains, trouvant quelle restait trop marquée par lesprit de la " Common law " anglaise et de la balance des pouvoirs. Dans sa fameuse lettre au Docteur Price (22 mars 1778), Turgot reproche ainsi à ce dernier de rester prisonnier des " bases fausses de la très ancienne et très vulgaire politique ". Lopposition entre le rationalisme à la française et le libéralisme anglais trouve plus tard sa formulation classique dans les notes que Condorcet et Dupont de Nemours ajoutent en 1789 à la traduction française de louvrage de Livingston, Examen du gouvernement dAngleterre, comparé aux constitutions des États-Unis. Les deux philosophes français y exposent de façon très claire les fondements de leur hostilité au parlementarisme à langlaise. Lexistence du Parlement, argumentent-ils, ne garantit aucunement la protection des individus. " Le mal dun gouvernement arbitraire, insistent-ils, nest pas dans celui qui lexerce ; il est dans larbitraire ". Le Parlement, en effet, peut tout autant quun monarque absolu prendre des résolutions dommageables. Il y a certes dexcellentes lois en Angleterre, " mais ces lois sont accidentelles. Elles ne tiennent pas à la Constitution britannique ". Lautorité législative doit être strictement limitée à leurs yeux. " Les nations et les philosophes ont encore des idées très confuses sur lautorité législative, notent-ils. Lautorité de faire toute espèce de lois, même celles qui seraient absurdes et injustes, ne peut être délégués à personne ; car elle nappartient même pas au corps entier de la société ". Ils retrouvent là lessentiel des arguments de Quesnay et de Le Mercier de la Rivière.
Le principe libéral de protection des personnes et des biens ne sappuie aucunement sur le développement des procédures représentatives dans cette conception ; il trouve un enracinement suffisant dans lédification dun pouvoir Un et Raisonnable. Il ny a guère de place également pour la représentation dans un tel dispositif et lidée de droit de suffrage est même absolument étrangère à cet univers. La discussion entre gens éclairés doù germe la Raison suffit à produire les conditions de la liberté. " Que signifie ce nom de représentation ? demande par exemple Suard. Quest-ce que des représentants peuvent représenter sinon lopinion publique ? Que les débats naissent donc et quils durent tant que cette opinion est incertaine [
]. On ne se divise en partis ni à la vue dune partie déchecs, ni à la lecture de deux solutions du même problème de géométrie ". Louis Sébastien Mercier reprend aussi ce thème dans Lan 2440. " Les États généraux que nous avons perdus, écrit-il, sont remplacés par cette foule de citoyens qui parlent, qui écrivent et qui défendent au despotisme daltérer trop considérablement la constitution libre et ancienne des Français ". Au modèle anglais de la protection des libertés par lexistence de contre pouvoirs issus de la représentation politique des principales forces sociales du pays, soppose ainsi au XVIIIe siècle le modèle du rationalisme politique à la française.
La liberté est ainsi pensée contre le libéralisme pour parler abruptement.
Ce rationalisme politique a-t-il été défait par léloge de la volonté qui marque la culture politique révolutionnaire ? Non. Il a plutôt subsisté en tension avec lidée de souveraineté du peuple. Car la tension des principes lévidence versus la volonté, la raison versus le nombre a dune certaine manière été dépassée dans une commune célébration de lunité. Cest une même façon de penser la généralité comme totalité et den disqualifier tout mode dappréhension pluriel. La façon de concevoir la souveraineté du peuple, pour dire les choses autrement, sest appuyée sur la même vision du social que celle dont procédait léloge de lÉtat rationalisateur.
II Une façon de penser lintérêt général et la souveraineté qui disqualifie les corps intermédiaires
Dans son fameux discours sur le veto royal du 7 septembre 1789, Sieyès a eu les mots extraordinaires que lon sait pour dénoncer le risque de voir la France transformée en une " chartreuse politique ". Pour accomplir luvre révolutionnaire, il lui semblait, en effet, quil fallait ériger la nation en une puissance aussi compacte et indécomposable que lavait été la puissance déchue du monarque. Ce principe dopposition sest ainsi doublé dune véritable réappropriation, comme si le problème était finalement dopérer une sorte de " régénération " de lÉtat rationalisateur (distingué du pouvoir absolutiste par sa capacité à la généralité). Cest ainsi cette culture réappropriée du rationalisme politique qui fait le lien entre le vieux et le neuf de la culture politique française. Cest donc naturellement autour dune vision commune de lintérêt général que se joue cette continuité. De Turgot à Le Chapelier une même disqualification des corps intermédiaires la sous-tendue.
" Il ny a plus de corporations dans lÉtat ; il ny a plus que lintérêt particulier de chaque individu et lintérêt général. Il nest permis à personne dinspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. " En résumant dans ces termes constamment cités le sens du fameux décret du 14 juin 1791 portant suppression des maîtrises et jurandes, Le Chapelier a bien suggéré la nature de la modification des rapports entre lÉtat et la société dont la Révolution marquait lavènement.
Lanticorporatisme théorique de la culture politique révolutionnaire et les effets des dispositions juridiques de 1791 se sont conjugués pour conduire lÉtat à combler le vide de sociabilité et le déficit de régulation engendrés par la mise hors la loi des corporations, comme de toutes les autres formes de corps intermédiaires. Il est apparu comme la seule figure incarnant lintérêt général en même temps quil résumait en lui la sphère publique. Il ny avait pas de place pour lidée associative dans ce contexte ou, du moins, y avait-il une contradiction insurmontable entre le principe libéral de la liberté dassociation, reconnu en théorie, et le refus politique et philosophique de voir se constituer des formes dorganisations sociales pouvant prétendre incarner une certaine dimension publique. Doù le procès permanent en suspicion légitime de tous les corps intermédiaires instruit au XIXe siècle. " Toutes les corporations tendent à laristocratie ", disait-on pendant la Révolution, montrant à quel point la notion de privilège était alors étroitement associée à celle dintérêt particulier. Les conditions de la rupture avec lAncien Régime, la simplification de lopposition entre le vieux et le neuf ont alors conduit à une vision systématiquement négative des groupes de pression, entraînant une radicalisation de la séparation entre lÉtat et la société civile.
Cette philosophie de lintérêt général a souvent été exposée. De là procèdent, on le sait bien, les réticences à reconnaître le fait syndical (il ne lest formellement quen 1884) et les lenteurs pour organiser le droit dassociation (en 1901). Tout a été dit dune certaine façon sur ce point. Depuis deux siècles, les Français nont cessé dentretenir un rapport particulièrement équivoque à lidée dintérêt général. La haine du corporatisme et la dénonciation des intérêts particuliers, en tant quils symbolisent en 1789 lAncien Régime, ont induit dans notre pays une conception abstraite de lintérêt général. Doù limpossibilité française de le penser comme un compromis entre des intérêts particuliers, sur le mode anglais ou allemand, ce qui explique pour une large part le fait que la société française ait raté son rendez-vous avec la social-démocratie comme avec le libéralisme pluraliste.
Dans lordre politique, les hommes de 1789 avaient dailleurs appréhendé la question des partis dans le même esprit antipluraliste. Le 30 septembre 1791, à la veille de sa séparation, lAssemblée constituante vote ainsi un dernier décret qui met hors la loi les sociétés populaires : " Nulle société, club, association de citoyens ne peuvent avoir, sous aucune forme, une existence politique. " Pour les hommes de 1789, les partis sont dans lordre politique léquivalent des jurandes ou des corporations dans lordre économique : un écran perturbateur du bon fonctionnement social et de la poursuite de lintérêt général. Fait significatif, cest dailleurs le même homme, Le Chapelier, qui rapporte sur le décret du 30 septembre et qui avait été linstigateur de la suppression des corporations le 14 juin 1791. Lorsquil présente le décret sur les sociétés populaires, Le Chapelier lie de façon très significative son projet à la situation politique, expliquant que les sociétés populaires ne sétaient justifiées quen tant quinstruments de conquête du pouvoir. " Tandis que la Révolution a duré, notait-il, cet ordre de choses a presque toujours été plus utile que nuisible. Quand une nation change la forme de son gouvernement, tout ce qui accélère une révolution doit être mis en usage. Cest une fermentation momentanée quil faut soutenir et même accroître [
]. Mais lorsque la Révolution est terminée, alors il faut que tout rendre dans lordre le plus parfait. " Le raisonnement est partagé par tous les constituants, seule diverge lappréciation que certains portent sur létape dans laquelle se trouve le processus révolutionnaire (Robespierre défend ainsi les sociétés populaires en notant : " Je ne crois pas que la Révolution soit finie "). Les hommes de la Révolution ne reconnaissent que la légitimité temporaire de partis exprimant un antagonisme purement historique entre les forces de la réaction et celles du mouvement. Leur existence, en dautres termes, nest justifiée que dans une société qui nest pas encore pleinement entrée dans la modernité post-révolutionnaire.
III Le bonapartisme comme clef de lhistoire politique française
Ces analyses amènent à considérer le bonapartisme comme la quintessence de la culture politique française. Cest en effet en lui quont prétendu fusionner le culte de lÉtat rationalisateur et la mise en scène dun peuple-Un. Le bonapartisme est aussi pour cela la clef de compréhension de lillibéralisme français. Il le radicalise, en effet, dune certaine manière, en mettant brutalement à nu ses ressorts les plus profonds.
On ne peut se contenter pour cela de considérer le césarisme, celui du Second Empire tout particulièrement, comme un simple accident de lhistoire. Il ne marque pas un écart circonstanciel à une " bonne " démocratie française, faisant coexister de façon perverse le mépris des libertés avec une célébration certes trompeuse de la souveraineté du peuple.
Le césarisme ne se réduit pas à la coexistence fâcheuse de deux éléments. Le terme de démocratie illibérale nest intéressant à utiliser que sil ne se limite pas au caractère descriptif de son énoncé. Il est pour cela important dapprofondir la nature de la raison illibérale qui est à luvre dans cette forme politique. Le trait marquant du césarisme est que les libertés publiques y sont réduites au nom même dune certaine conception de lexigence démocratique. Il ne sagit donc nullement dune simple contradiction qui serait ou non dissimulée. La démocratie illibérale est en ce sens une pathologie interne à lidée démocratique. Elle procède de trois éléments que jai longuement analysés dans La Démocratie inachevée. La prétention, dabord, à réduire lindétermination démocratique par une philosophie et une pratique de la représentation-incarnation. Laffirmation, ensuite, de lillégitimité de toute définition du public qui déborde lespace des institutions légales. Le rejet, enfin, de tous les corps intermédiaires politiques accusés de perturber lexpression authentique de la volonté générale. La démocratie illibérale radicalise bien de la sorte le monisme révolutionnaire tout en lassociant à une résolution utopique du problème de la représentation.
La République a-t-elle rompu avec cela en rétablissant les libertés et en écartant le spectre du pouvoir personnel ? Rien nest moins sûr. La culture politique républicaine nest à certains égards quun bonapartisme aseptisé et édulcoré.
Sommes-nous sortis de cette culture illibérale ? Bien des éléments de notre actualité politique ou socio-économique sont là pour conduire à donner une réponse négative à cette question. Mais ce serait peut-être déjà beaucoup que davoir progressé dans la compréhension de ses termes.
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