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Michel ZINK
Les humanités et la formation de l'esprit
séance du lundi 1er octobre 2001
Ce titre, dont je porte seul la responsabilité, présente plusieurs inconvénients. Il semble définir un programme plutôt que proposer un état des lieux contribuant à cette description réfléchie de la France daujourdhui à laquelle vous consacrez cette année vos travaux. Il semble inviter fatalement à la laudatio temporis acti. On voit mal en quoi le tableau quil invite à brosser refléterait la situation de la France plus que celle dautres pays. On ne voit guère mieux en quoi il peut aider à comprendre la situation actuelle de la France. Le mot "humanités" paraît désuet jusquà la provocation. Est-il encore compris ? La responsable du département "Humanités" dune école dingénieurs observait récemment que ses étudiants "prenaient le mot humanités au double sens de genre humain (le s final pouvant sexpliquer par le fait que lhumanité est plurielle) et de bienveillance".(1) Lexpression"formation de lesprit"est imprécise : on ne sait si elle désigne un système éducatif, une méthode pédagogique ou un épanouissement de lintelligence et de la personnalité dont le flou peut paraître plus suranné encore que le terme dhumanités.
Je nénumère pas ces inconvénient par manière de captatio benevolentiae. Ils sont réels et je ne pourrai en éviter aucun. Pourtant ils ne suffisent pas à rendre le sujet proposé indigne dêtre traité. Car aucune réflexion sur léducation néchappe à deux constatations dévidence, quil est cependant difficile davoir simultanément présentes à lesprit, si grande est la tentation dignorer lune ou lautre. La première est la suivante : aussi loin que lon remonte dans le temps, depuis quil existe dans notre civilisation quelque chose qui ressemble à un enseignement et à des écoles, léducation a consisté dabord et essentiellement à lire des auteurs anciens. Ce que lon jugeait essentiel denseigner à la jeunesse, cétait lexactitude de la langue et ses ressources expressives, le maniement de la pensée, sa profondeur et son élévation, les leçons de lhistoire et les actions des hommes : tout cela, on lapprenait en étudiant minutieusement, souvent en retenant par cur, des uvres littéraires (le changement de sens de ce mot au cours des siècles nous importe peu, au moins pour linstant). Ces uvres littéraires étaient des uvres du passé : les poèmes homériques quand les tragédies dEuripide étaient les nouveautés de la saison, les tragédies dEuripide à lépoque hellénistique, la littérature de la fin de la République et de lépoque augustéenne dans lempire finissant, les lettres latines dans la France médiévale et moderne, les fables de La Fontaine à laube du XXe siècle, etc. Cet apprentissage par les lettres, cette formation de lesprit par les lettres, fondés sur la conviction que lon devient soi-même et que lon sarme pour la vie par une confrontation avec les grands textes du passé, et par une confrontation personnelle, en les lisant, en les traduisant, en les comprenant, en les commentant, en les imitant par soi-même, cest ce quon appelait naguère "faire ses humanités".
Cette conception de léducation a été universellement reconnue comme naturelle et légitime presque jusquà nos jours. Mais pas jusquà nos jours. Car la deuxième constatation est quelle nexiste plus. Je ne dis pas quelle est en recul ni quelle sest marginalisée. Elle a disparu.
Ce qui me frappe, cependant, nest pas quelle ait disparu. Cest que personne ou presque ne veuille le reconnaître, que tout le monde ou presque se sente obligé de rendre aux humanités un hommage convaincu et saccorde sur leur rôle irremplaçable, alors que ce rôle, elles ne le jouent plus, quelles nont plus nulle part leur place, quelles ne peuvent plus en avoir aucune, que la formation et le commerce des esprits ne passent plus par elles. On a limpression que personne ne sait plus à quoi elles servent et que personne pourtant ne veut y renoncer.
Mon propos est de développer ces points et de comprendre ce paradoxe.
Le médiéviste que je suis constate que lorsque apparaît, dès la seconde moitié du XVIe siècle, lidée dune tripartition de lhistoire Antiquité, Moyen Age, Temps Modernes le Moyen Age est très habituellement défini comme la période qui va de la chute de lempire romain à « la renaissance des lettres ». Cette renaissance des lettres correspond pour les uns à lépoque que nous appelons la Renaissance, mais pour dautres à la renaissance du XIIe siècle, voire pour quelques uns et cela jusquau début du XIXe siècle à la renaissance carolingienne.(2) Laccord ne se fait donc pas sur les limites chronologiques de la périodisation, mais sur une double conviction : lintermède qui sépare lAntiquité des Temps Modernes mérite dêtre appelé barbare car les lettres y étaient négligées loubli des belles-lettres étant à la fois la source et la définition de toute barbarie et le pas décisif franchi par notre civilisation a été dans lordre de la culture littéraire. Ce pas est défini comme une renaissance, cest-à-dire comme un retour, mais un retour fécond et créateur, à une tradition ancienne des lettres.
Aussi bien, considérons le mot " classique " et ses divers sens. Classiques : les poètes et les écrivains qui ont survécu et que le critère du temps désigne comme les plus grands, comme ceux qui appartiennent à la première classe. Classiques : ces grands écrivains qui, étant des modèles, sont étudiés dans les classes. Classiques : les langues dans lesquelles ils se sont exprimés. Encore une fois, la vie des lettres et leur apprentissage dans les écoles, les grands auteurs offerts à létude et à ladmiration : tout cela ne faisait quun et, depuis les débuts de notre civilisation, résumait lessentiel de toute formation. Lisons la première phrase de la préface du premier volume de lHistoire Littéraire de la France, publié en 1733 par les bénédictins de Saint-Maur :
Les Anciens ont posé pour principe, que la connaissance des lettres est le fondement de toutes les vertus. Cest dans les écoles en effet, ajoute un Moderne, que lon puise la pureté de la foi à légard de la Religion, la régularité des murs par rapport à la Morale, la tranquillité et la fidélité publique en ce qui concerne le bien de lEtat, lhonnêteté et la politesse pour ce qui regarde la vie civile. Est-il donc rien de plus intéressant et de plus digne de piquer la curiosité, que de savoir ce qui sest passé au sujet des lettres et des écoles, et de connaître les grands Hommes qui ont travaillé à soutenir les unes et les autres ?(3)
Texte étonnant, moins par limportance quil reconnaît aux lettres que par leur enracinement dans une pédagogie. Toute vertu publique ou privée, toute lharmonie sociale reposent sur lenseignement littéraire. Mais le propos nest pas si limpide quil paraît. Des lettres aux écoles, le passage nest pas si naturel que le prétend Dom Rivet. Un renvoi en manchette cite lun des Anciens invoqués dans sa première phrase : cest Ovide (Pont., II, 9). Le Moderne de la deuxième phrase est le chanoine Claude Joly, auteur en 1678 dun Traité historique des écoles épiscopales et ecclésiastiques : sujet bien particulier au regard dune proposition et dune ambition si générales ! Auteur bien modeste pour faire pendant à lillustre exilé ! Comme si en passant de la connaissance générale des lettres aux conditions particulières de leur enseignement, on feignait de ne pas voir combien le point de vue sest soudain rétréci. Comme si lhabileté dune continuité illusoire ("ajoute un Moderne") devait masquer le soupçon que lenseignement des lettres nest en réalité peut-être pas tout.
Ce soupçon entache-t-il si tôt lambition et la grandeur de la formule "faire ses humanités" ? Sans doute. Certains nont-ils pas observé que la querelle sur lenseignement des lettres et sur létude des langues anciennes se poursuit avec les mêmes arguments depuis trois siècles ? La Révolution a porté une première atteinte à cet enseignement en supprimant lenseignement du latin. Tout en le rétablissant, les programmes des lycées napoléoniens ont dû tenir compte de la génération qui nen avait pas bénéficié. Le débat sur la place de lenseignement littéraire et sur lutilité des humanités classiques parcourt tout le XIXe et le XXe siècles. On peut se demander si lâge dor des humanités a jamais existé.
Les a-t-on jamais unanimement jugé nécessaires ? Leur ambition à former le goût et lesprit na-t-elle pas été constamment démentie par ceux-là mêmes qui devraient leur être le plus redevables, les écrivains ? La saynète de Courteline intitulée "Pourquoi mon petit frère redouble sa cinquième en qualité de vétéran" ruinerait à elle seule toute apologie dun enseignement de la littérature classique sil nétait trop facile de tirer argument de sa légèreté pour en récuser la pénétration. Pour un Anatole France, peignant avec attendrissement lenfant quil a été comme un humaniste en herbe, pour un Rimbaud même commençant sa carrière de poète par des vers latins, pour un Giraudoux montrant, avec un attendrissement qui frôle lironie sans y tomber, son Simon le Pathétique respectueux de ses maîtres et amoureux du thème grec, combien ont préféré la pose du mauvais élève ou de lélève ennuyé, dégoûté par ce quon lui apprend comme par la grossièreté des méthodes et par celle des professeurs, quand ils nont pas vu dans lincapacité à se plier à la discipline des études la marque du génie artistique ou littéraire : Pierre Loti, Mauriac même, sans parler du déchirant calvaire de Hanno Buddenbrook (élève, il est vrai, dun lycée "moderne") ! Combien ont laissé entendre que leur génie ne sétait pas développé grâce à léducation classique quils avaient reçue, mais malgré elle ! Combien ont confirmé lassimilation des belles-lettres et des écoles chère à Dom Rivet, mais pour englober les premières dans le même mépris dont ils accablaient les secondes !
Mais laissons ces considérations trop faciles et voyons ce qui, dans le développement même des humanités, a fini par les menacer. On le sait, le développement des sciences philologiques et historiques a eu raison, à la fin du XIXe siècle, de la rhétorique comme matière denseignement, comme mode de formation de lesprit et comme gradus ad litteras. Le regard jeté sur les lettres sest voulu objectif et comme distancié. Plus dimitation des auteurs, plus de discours latins ou français, en vers ou en prose, mais létude de lhistoire littéraire et le commentaire des textes à sa lumière. En un mot, la rhétorique a été victime de lhistoire. La foi dans la méthode historique a marqué un apogée dans lenseignement des belles-lettres, mais en a ruiné lapparente nécessité. Un apogée, car il a paru quelque temps aller de soi que les progrès de la philologie, de larchéologie, de lhistoire devaient servir avant tout à la connaissance de lAntiquité classique. Un apogée surtout, pour ce qui nous occupe, car, parmi toutes les connaissances quapporte lenquête historique, celles qui touchent à lhistoire littéraire ont paru dune importance suffisante pour être érigées en discipline indépendante : demblée, cette importance est allée de soi, et dautant plus que lépoque qui voyait naître lhistoire littéraire est aussi celle qui a vu le « sacre du poète ». Mais elle ne pouvait aller de soi longtemps, dès lors que la relativisation quimplique tout regard historique ne pouvait manquer de saper la valeur presque absolue prêtée depuis si longtemps aux belles lettres.
Ce que jexprime ici de façon si sommaire et avec une gaucherie si naïve est à la racine de lantipathie fraternelle, que nous constatons chaque jour, entre les lettres dune part, les sciences humaines et sociales de lautre. Les lettres ont bien vu quelles ne pouvaient espérer conserver une petite place dans le monde savant quen prétendant apporter leur contribution à des sciences dites humaines et sociales, mais elles ont vu tout aussi clairement que ces sciences risquaient de les tuer. Car les humanités sont-elles compatibles avec le regard anthropologique que la prise de conscience dun monde à la fois divers et égal voire égalitaire rend inévitable et nécessaire ? Comment, de nos jours, lhistoire serait-elle autre chose quune anthropologie historique ? Et comment un regard comparatif jeté sur les diverses civilisations et les diverses cultures, à travers le monde et à travers les époques, ninterdirait-il pas de privilégier lune dentre elles et de lériger en canon et en modèle ? Est-il possible de juger du degré de civilisation ou de barbarie des sociétés à laune de leur relation aux belles-lettres, de lier celles-ci à la notion à la fois polysémique et cohérente du « classique » telle que je lévoquais plus haut, den revenir toujours à la pierre de touche de notre Antiquité ? Questions triviales, mais qui, par des cours détournés, alimentent tout débat sur le multiculturalisme. Questions qui poursuivent aussi à leur façon celles qui, durant tout lâge humaniste et classique, sous-tendent la querelle des Anciens et des Modernes.(4) Car la relativisation quentraîne la prise en compte de lhistoire entrait dans le débat et fournissait aux Modernes par exemple à Fontenelle un argument puissant que les Anciens eux-mêmes ont pris en compte et retourné à leur profit en recourant à la notion du "beau relatif".(5) Mais les Modernes pas plus que les Anciens nétendaient leur regard au-delà de la civilisation de lOccident et les uns comme les autres, ainsi que la souligné Hans Robert Jauss (6), ne prenaient en compte, dans cette civilisation même, que deux époques, lAntiquité dans ses périodes dapogée classique et la leur, si bien que les Modernes eux-mêmes valorisaient extrêmement lAntiquité.
Ce débat mettant en jeu la relativisation du regard anthropologique jeté sur lhistoire, on en trouve la trace jusque dans les clivages qui opposent aujourdhui entre eux les défenseurs même de la culture classique. Jacqueline de Romilly et Jean-Pierre Vernant ont publié ensemble il y a quelque temps un article retentissant intitulé "Contre la mort programmée des études classiques".(7) Mais la première trouve une raison majeure détudier le grec dans le modèle que nous offre aujourdhui encore la démocratie athénienne. Le second, derrière la proximité apparente qui nous paraît être celle de la littérature grecque, et qui est, à ses yeux, le résultat de son appropriation, siècle après siècle, par notre propre culture, désigne létrangeté dune civilisation qui pour une bonne part ne nous serait compréhensible quà travers le "regard éloigné" de lanthropologue.
Indirectement, Marc Fumaroli propose dans ce débat une synthèse, fondée sur des considérations en apparence inactuelles. Présentant, dans lessai cité plus haut, la querelle des Anciens et des Modernes, il cherche à montrer que les partisans des Anciens nétaient pas dupes de limage quils se faisaient des auteurs antiques et quils ne la prétendaient pas conforme en tout point à la vérité historique. Mais, en faisant le choix de chercher des sujets dadmiration dans la grandeur du passé, ils avaient conscience de prendre leurs distances au regard des petitesses, des habiletés, des compromis de la vie comme elle va et de se forger un idéal esthétique et moral capable de les protéger de la servilité aux modes et aux princes. De façon analogue, les humanités classiques bien comprises ne visent pas à enfermer lesprit dans le passé, à labstraire du présent, à le cantonner dans la fadeur désuète et la fausse élégance dune culture anachronique, mais tout au contraire à larmer pour le présent en lui permettant, par un retournement audacieux, de jeter sur lui ce fameux « regard éloigné » et en lui évitant den être la dupe.
Mais voilà que je verse dans lapologétique, et que jy verse trop tard, puisque, disais-je en commençant, les humanités ont disparu. Si lon mobjecte que la formule est excessive, je répondrai quelle nest pas de moi, mais de Georges Steiner, et que Le Figaro la même reprise en manchette. Si lon me dit alors que, parmi toutes les admirables qualités de Georges Steiner, la modération et la nuance ne figurent point au premier rang, je mabriterai dabord derrière des statistiques ou derrière leur absence. Les humanités classiques sont devenues si peu de chose quil est presque impossible dobtenir des informations sur leur enseignement, même en puisant aux meilleures sources. Ainsi, la commission européenne a publié un très intéressant Descriptif des structures de lenseignement supérieur en Europe concernant les années 1998/1999. Pour la plupart des pays, à lexception, toute relative, de la France, de lAllemagne, de la Belgique et de lIrlande, on cherche en vain le moindre renseignement sur les disciplines qui nous occupent : elles sont noyées sous la rubrique "Autres formations". Jajoute que ce document émane du Réseau dinformation sur léducation en Europe, dont le nom de code est"Eurydice", ce qui confirme que les humanités ont disparu mais que tout le monde sen réclame.
On persistera pourtant à dire que jexagère. On me fera observer, par exemple, quà lheure actuelle en France un peu plus de 15% des élèves des collèges et des lycées font du latin à un moment ou à un autre de leur scolarité, ce qui nest pas négligeable. Je pourrais répondre que les hellénistes ne sont que 1,3%.(8) Mais je ne le ferai pas. Mon argument est dun ordre différent. Faire du latin na pas du tout le même sens aujourdhui quil y a quarante ans. A lépoque, les élèves qui étudiaient le latin en faisaient à hautes doses de la 6ème à la première. En 6ème et en 5ème le latin était pratiquement la matière principale. Lenseignement de la langue et de la littérature françaises, lapprentissage dune réflexion historique, morale, sociale, tout passait par le latin : les premiers albums dAsterix reflètent encore cette situation. Et surtout, la connaissance du latin était assez vite suffisante pour que les élèves pussent éprouver par eux-mêmes ce que cest que de comprendre avec exactitude et certitude un texte, dans ses moindres nuances, par la connaissance rigoureuse dune grammaire complexe et par la familiarité avec les auteurs, leur mode dexpression, leur univers, alors que ces auteurs ne sont plus là, que plus personne nest là, pour nous aider dans notre déchiffrement. Là était la valeur formatrice unique des langues anciennes : dans le fait quelles sont anciennes. Formation intellectuelle, faite de rigueur, mais aussi de souplesse au sein de cette rigueur, puisque ce quil fallait atteindre en définitive, à travers laustérité rigide des lois grammaticales, cétait bien la variété de lhumain et les vibrations de la beauté. Formation morale aussi, oserai-je dire, non seulement parce que là-peu-près, le coup de pouce, leffort pour masquer élégamment le flou dune construction incertaine, étaient immanquablement sanctionnés par un contresens, mais aussi parce quil ny a peut-être pas de meilleure initiation à la compréhension de ce qui nous est étranger que la compréhension de cet étranger radical, le mort, plus éloigné que tous les rivages.
Aujourdhui, les horaires de latin sont très légers et les élèves, chargés de travail dans les autres matières, ne font, pour la plupart dentre eux, à peu près rien en latin. Au demeurant, si nous reprenons nos statistiques, nous constatons quau collège, il y a 22% de latinistes et 5% au lycée. Autrement dit, la plupart des jeunes latinistes napprendront jamais que le rudiment, quand encore ils lapprennent et quand le cours ne se limite pas à un enseignement de civilisation. Dans ces conditions, la valeur formatrice du latin ne peut être que faible.
Quon me comprenne bien. Je ne mindigne pas de cette situation. Je ne préconise pas le retour à un enseignement secondaire où le latin se taillerait la part du lion. Jobserve simplement que la statistique des 15% de latinistes dans lenseignement secondaire ne signifie rien.
Certes, mobjectera-t-on encore, mais si les humanités ne peuvent plus, comme par le passé, constituer le noyau de la formation scolaire, elles nen sont pas moins bien vivantes dans les universités, les grands établissements et les grandes institutions de recherche, à lAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, grâce aux travaux spécialisés qui leur sont consacrés. Les statistiques quon me lancera alors à la tête concerneront le nombre des colloques et des publications, en croissance exponentielle dans ce domaine comme partout phénomène, quand on y regarde de près, plus consternant que réjouissant ou les avancées réelles des connaissances dans ces disciplines. Tout cela est vrai. Mais la formation générale que pouvaient apporter les humanités ne se confond pas avec le développement spécialisé, savant, "pointu", comme on dit, des disciplines qui les constituent. Les humanités peuvent mourir alors même que la grammaire comparée du grec et du tokharien progresse à pas de géants. A linverse, quil soit désormais admis quen Europe occidentale un étudiant peut faire des études supérieures dhistoire, de philosophie, de droit et même, en France tout au moins, de langues romanes sans savoir un mot de latin me paraît un signe clair que le terme dhumanités nest plus quune coquille vide.(9) Une langue ancienne est toujours obligatoire au concours dentrée proprement littéraire de lEcole Normale Supérieure. Mais la marginalité glorieusement élitiste de cet établissement et lauto-reproduction croissante des normaliens limitent les effets bénéfiques de ce courage, car cen est un de la part des candidats comme de la part de lEcole : il suffit, pour sen convaincre, de prêter loreille aux ricanements que lon entend parfois du côté de lautre E.N.S., celle de Lyon.
Un dernier argument optimiste touchant les humanités se fonde sur la présence insistante de lhistoire et du passé des lettres dans la vie culturelle de notre époque. On na jamais tant joué les tragédies grecques, voire celles de Sénèque. La vulgarisation historique enrichit les éditeurs. Des romans historiques à succès poussent le scrupule jusquà pasticher le français classique (Françoise Chandernagor), voire préclassique (Robert Merle), et un roman bourré de citations latines point toujours traduites, comme Albucius de Pascal Quignard, trouve un public suffisant pour être réédité en livre de poche. Les découvertes archéologiques, la restauration des salons de Versailles emplissent les pages de magazines illustrés à grande diffusion. Qui sen plaindrait ? Mais qui ne voit la différence entre cette information variée, chatoyante, fragmentaire, offerte à la consommation et leffort qui permet de comprendre à fond par soi-même un texte latin, voire tout texte non exactement contemporain écrit dans une langue quelque peu vieillie ? Là encore, je ne condamne pas la situation actuelle. Les efforts, le temps consacré au travail, à la lecture et à la méditation, linvestissement intellectuel que supposent lacquisition dune véritable culture humaniste classique sont probablement incompatibles avec les exigences du monde daujourdhui. Incompatibles non seulement avec lacquisition de toutes les connaissances plus directement et quotidiennement nécessaires, mais aussi peut-être avec une initiation, même hâtive et superficielle forcément hâtive et superficielle, avec la variété des cultures et des civilisations. Un certain souci édifiant dun multiculturalisme égalitaire et un certain renoncement paresseux se conjuguent pour nous faire considérer notre propre culture comme les autres cultures, de loin et en passant.
Du coup, nous navons plus de culture commune, sinon minimale et immédiate. Georges Steiner, dans lentretien accordé au Figaro auquel jai fait allusion plus haut, disait que, lors du mouvement de 1968, prenant la parole devant des étudiants allemands, il avait commencé par une citation. Lun des ses auditeurs avait alors crié : "Ici on ne cite plus !". Il aurait pu aussi bien crier : "Mort aux humanités !". Les humanités, cest la citation. Ce nest peut-être même rien dautre : une pensée qui se nourrit dun entretien constant avec les esprits du passé et qui peut rencontrer celle de ses contemporains dans la communauté et dans la communion de ce dialogue avec le passé et par le truchement du passé. La citation, cest la stimulation de reconnaître dans un auteur lointain, ancien, " mon semblable, mon frère", mais avec un décalage qui arrache à la complaisance à soi-même et à lenfermement dans la pauvreté de sa propre pensée ou, pire, dans la pauvreté de la vulgate du jour que lon confond avec sa pensée. La citation, cest lhommage de ladmiration, qui est la première vertu dune éducation bien comprise. La citation, cest la beauté qui emplit lesprit, les vers que lon sait et que lon se récite.
Mais il faut entre contemporains un minimum de citations communes pour que celles-ci fécondent la vie intellectuelle dune époque et autorisent un dialogue cohérent entre les individus et les groupes. Léparpillement, autant que lappauvrissement du fonds commun, sont à cet égard fatals. Ils laissent le champ ouvert au consensus vide ou à laffrontement clanique. Chacun le soupçonne vaguement. Et cest peut-être pourquoi, si mortes que soient les humanités, si mortes quon les veuille, on répugne à le reconnaître, on feint de les croire vivante, on feint de les honorer. Après tout, cest déjà quelque chose.
Il y a quelques années, jai déjà eu lhonneur de parler devant votre académie dun sujet au fond assez proche de celui que je traite aujourdhui. Je me souviens avoir dit que le devoir dun professeur de français est dêtre conservateur. La langue évolue, il le sait, il sait quil nest ni possible ni même souhaitable dempêcher son évolution. Mais son rôle de professeur nest pas de la précipiter, ni même de laccompagner, mais de la retarder autant quil est possible, pour éviter que samincisse trop vite ou que se brise le lien de la compréhension entre les générations et même entre les contemporains. Il livre ainsi un combat perdu davance, un combat quil ne souhaite même pas gagner, mais un combat absolument nécessaire.
Ma position, sagissant des humanités, est à la fois analogue et différente. Lidée que la périodisation de lhistoire se fait sur le critère de la décadence et de la renaissance des lettres, assortie de la conviction que la pierre de touche de la valeur des lettres est lAntiquité classique, cette idée, qui fondait depuis toujours dans notre civilisation lenseignement dit des humanités, est morte, bien quon nait pas fait disparaître encore tous ses lambeaux. Il ny a même plus là un combat darrière-garde à mener. Le mot barbarie a pris pour nous un autre sens que celui dinculture. En revanche, il est une autre idée : dans la formation dun jeune esprit, comme pour lentretien dun esprit moins jeune, rien ne remplace ce que jappellerais volontiers la lecture difficile, lappropriation directe, personnelle, laborieuse de grands auteurs éloignés. Il est nécessaire de lui faire une place. Je ne sais si ce combat peut être gagné. Mais je sais que cest un combat davant-garde. Reste enfin une troisième composante des humanités : une formation intellectuelle et morale fondée sur ladmiration de modèles délibérément projetés dans le passé afin de se soustraire aux compromissions du présent. Doù cet éloge constant du passé, dont la récurrence à toutes les époques prête si aisément à sourire, alors quil nest rien dautre que laffirmation de la liberté de lesprit. Je défendrais volontiers cette attitude si cette défense ne me paraissait, de toutes, la plus désespérée.
Quelques références bibliographiques
- Colloque "Uni(di)versité" : " Parcours de la culture française en Italie et coopération universitaire italo-française", 23 et 24 mars 2001, Rome : Ambassade de France à Rome, Service Culturel, 1 p.
- Compère, Marie-Madeleine, (dir. en collaboration avec André Chervel) Les Humanités classiques, n° spécial de la revue Histoire de lEducation, n° 74, mai 1997, 253 p.
- Compère, Marie-Madeleine, "Les humanités dans lhistoire de lenseignement français ", Les Humanités classiques, n° spécial de la revue Histoire de lEducation, n° 74, mai 1997, p. 5-38.
- EURYDICE, LEnseignement des langues étrangères en milieu scolaire en Europe, Bruxelles, Commission européenne / Direction générale de léducation et de la culture, Eurydice, 2001, 372 p.
- EURYDICE / Commission Européenne, Les Chiffres clés de lEducation en Europe 1999-2000, Luxembourg : Office des publications officielles des communautés européennes, 260 p.
- Faguet, Emile, "La crise du français et lenseignement littéraire de la Sorbonne", La Revue des deux Mondes, 15 septembre 1911, p. 289-301.
- Fumaroli, Marc, Lâge de léloquence. Rhétorique et « res literaria » de la Renaissance au seuil de lépoque classique, Genève, Droz, 1980, réédit. Avec une nouvelle préface, Paris, Albin Michel, 1994, 882 p..
- Fumaroli, Marc, « Les abeilles et les araignées », essai préliminaire à lanthologie La Querelle des Anciens et des Modernes, Paris, Gallimard, Folio, 2001, p. 7-218.
- Gendreau-Massaloux, Michèle, "La mutation des frontières des humanités" à laune de la mondialisation", Libération-GREM (Groupes dEtudes et de Recherches sur les Mondialisations), 28 mars 2001.
- Jarrety, Michel, (dir.) Propositions pour les enseignements littéraires, Paris, PUF, 2000, 190 p.
- Ministère de lEducation nationale / Ministère de la Recherche, Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche édition 2000, 324 p.
- Parenty, Hélène,"Sur quelques ambiguïtés du mot " Humanités. Les Studia Humanitatis au XVIème siècle", Petit Séminaire 1999-2000, Ecole dIngénieurs de Lyon, Département des Humanités, 3 p. (lire le texte)
- Romilly, Jacqueline de, Vernant, Jean-Pierre, " Contre la mort programmée des études classiques", Le Monde, 20 février 1999.
- Steiner, Georges, "Le crépuscule des humanités ?", Le Débat, n° 104, 1999, p. 58-72.
- http://www.yle.fi (site des actualités internationales en latin, réalisé par la radio publique finlandaise)
Notes:
(1) Hélène PARENTY, "Sur quelques ambiguïtés du mot Humanités. les Studia Humanitatis au XVIe siècle", Petit séminaire 1999-2000, Ecole d'Ingénieurs de Lyon (INSA), Département des Humanités. Retour.
(2) Jürgen VOSS, Das Mittelalter im historschen Denken Frankreichs. Munich, Wilhelm Fink Verlag,1972. Retour.
(3) Pour un commentaire de ce passage, voir Richard TRACHSLER, "L'Histoire littéraire de la France. Des Bénédictins à l'Institut de France (1773-1850)", Vox Romanica 56, 1997, p. 86-87.Retour.
(4) Marc FUMAROLI, dans "Les abeilles et les araignées", essai préliminaire à l'anthologie La Querelle des Anciens et des Modernes, Paris, Gallimard, folio, 2001, p. 7-218, a récemment dégagé dans une perspective originale les enjuex de cette querelle. Retour.
(5) Voir Hans Robert JAUSS, Ästhetische Normen und geschichtliche Reflexion in der "Querelle des Anciens et des Modernes". Einleitung zur Neuausgabe von Perraults Parallele des Anciens et des Modernes, Munich, 1964, p.60. Retour.
(6) Ästhetische Normen, op. cit., p.27. Retour.
(7) Le Monde, 20 février 1999. Retour.
(8) Ministère de l'Education Nationale / Ministère de la Recherche, Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche - édition 2000, "L'étude du latin et du grec ancien dans le second degré", p. 114-115. Retour.
(9) Sur la difficulté d'enseigner l'histoire à des étudiants qui ignorent le latin, voir, par exemple, la "Table ronde sur l'enseignement du latin médiéval" du colloque Le latin médiéval, 9-11 septembre 1999. Retour.
Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
Professeur au Collège de France.
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