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Michel CAMDESSUS

La dimension sociale du développement durable

séance du lundi 14 octobre 2002

Monsieur le Président,

Vous avez bien voulu m’indiquer que l’Académie des Sciences Morales et Politiques avait décidé de retenir le développement durable comme thème central de son programme de travail de cette année. Plusieurs « communiquants » se sont déjà exprimés devant vous et ont certainement évoqué la dimension sociale qui lui est centrale. Aussi me contenterai-je volontiers de vous indiquer comment j’ai rencontré cet impératif et les réflexions qu’il m’a suggérées au cours de ma carrière internationale et de ses prolongements d’aujourd’hui. Mais je dois le confesser d’emblée, le concept de développement durable me cause bien des soucis.

Je le dis, sachant bien que rien n’est plus « politiquement incorrect » que de faire mine de ne pas partager l’enthousiasme inconditionnel qu’il suscite.

Voici qu’en deux phrases, j’ai probablement éveillé quelques soupçons. On sera peut-être tenté de dire : « Voici un de ces financiers qui s’exprime avec encore plus d’impudence que le reste de la confrérie ! Le développement durable est décidément le cadet de leurs soucis ».

Eh bien, non, mon souci vient précisément de ma conviction que l’ambition que ces deux mots expriment est vitale pour le devenir de l’humanité, mais, comme telle, elle ne peut être satisfaite au rabais. Elle est si vaste que l’on est en droit de craindre que le dicton ne s’applique : « Qui trop embrasse mal étreint ». L’effet de mode est si fort qu’il risque de couvrir des initiatives peu méritoires et de contribuer à galvauder un concept qui rejoindrait alors d’autres grandes idées au vaste cimetière des utopies.

Il me fallait vous avouer cette réserve instinctive devant de tels risques pour me sentir plus libre pour vous offrir quelques réflexions sur sa dimension sociale. Ici aussi, cependant, une remarque préalable est nécessaire : le concept même de développement durable rend malaisée l’analyse isolée de son élément social car sa raison d’être se situe précisément dans l’interaction de ses trois dimensions économique, sociale et environnementale. Sous cette réserve, j’aimerais souligner trois considérations très simples :

    • l’inextricable lien entre l’impératif social et les dimensions économiques et écologiques qui s’exprime dans ce consensus universel autour du développement durable ;
    • le bilan, très insuffisant, de trente ans d’efforts pour parvenir à l’indispensable conciliation de ces exigences 
    • le chaînon manquant enfin, ou, autrement dit, les conditions d’une conciliation dynamique pour l’avenir.
 

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I - Un inextricable lien de trois préoccupations originellement divergentes

Quel est l’apport original de ce consensus universel -tardif peut-être mais bienvenu- sur le développement durable ? Très simplement la reconnaissance de la nécessité impérative aujourd’hui d’intégrer harmonieusement la croissance économique, le progrès social et le devoir écologique dans toute stratégie de développement ; à partir de là pourra être dégagée une stratégie globale permettant de faire face aux risques majeurs de notre temps.

La substitution de ce concept à la recherche de la simple optimisation quantitative de la croissance est évidemment un développement heureux. Avec lui, nous voyons, en quelque sorte, l’humanisme irriguer, certains diront donner une âme, à l’économie. Ce sont en effet les ambitions les plus hautes de l’homme qui s’expriment ainsi : son ambition sans limites de créateur, sa volonté de régulation pour maîtriser les forces qu’il met en mouvement, son ambition, enfin, de donner un sens ultime à ce qu’il fait ; cette recherche du sens sans lequel son existence même s’étiolerait dans « une ruine de l’âme collective » comme le dit si bien Jean-Baptiste de Foucauld dans ses « Trois cultures du développement humain ».

Mais on ne le reconnaît pas assez, la tâche est prométhéenne. Il s’agit de réconcilier et de placer en une interaction positive trois immenses ambitions. Elles sont celles d’une multitude d’acteurs, dans l’infini diversité des environnements culturels, dans ce contexte de plus en plus immaîtrisable de la mondialisation, car nous le savons bien et ici aussi, je reprends les mots de J.-B. de Foucauld : « Plus le monde se globalise, plus le global sort de notre emprise, moins il est maîtrisable ».

Allons plus loin ; reconnaissons qu’il s’agit de faire concourir ensemble à l’objectif commun du développement durable trois ambitions dont les dynamiques originelles sont antagoniques et sollicitent l’agir des hommes dans des directions différentes, voire opposées. Le char du développement durable est une troïka dont les chevaux auraient tendance à tirer à hue et à dia. Le défi est donc de les maîtriser et de mettre leur énergie au service d’une stratégie de la communauté humaine pour le XXIe siècle. Nous le savons, la dynamique originelle -j’allais dire la pulsion originelle- du développement économique tend à s’exercer vers l’accumulation au mépris du progrès social et de la préservation de l’environnement ; cette dernière, livrée à sa propre logique, peut conduire à l’inertie, risque de paralyser la poussée de la croissance, voire les efforts de subsistance des plus pauvres ; enfin, le souci de l’accroissement des revenus à distribuer peut menacer la part de l’investissement et de la préparation de l’avenir dans l’allocation des ressources et par là, réduire les chances des générations futures. Tout ceci est clair mais pourtant trop longtemps ignoré dans bien des discours des promoteurs les plus ardents de la stratégie du développement durable.

Arrêtons-nous un instant pour mieux percevoir comment la dimension sociale doit s’insérer dans une stratégie du développement durable. Notons d’abord que bien plus que contradiction entre eux, il y a un effet de circularité entre le développement économique à la lutte contre la pauvreté : certes, l’on n’a été longtemps attentif qu’à la relation linéaire allant de la croissance quantitative à une amélioration progressive de la condition des plus défavorisés ; on connaît désormais la circularité de la relation : l’amélioration progressive de la situation sociale est, en effet, indispensable pour qu’au plan politique, les efforts de recherche de l’équilibre macro-économique et monétaire puissent être maintenus suffisamment longtemps pour autoriser un progrès social accru et permettre l’acceptation par tous des sacrifices qu’appelle le respect de l’environnement.

Cela souligne aussi la relation essentielle qui existe entre le développement social et un développement véritablement durable. Mille exemples pourraient l’illustrer. Je n’en prendrai qu’un seul -celui de l’eau- que vous avez évoqué avec mon ami Pierre Ténière-Buchot. Il me tient particulièrement à cœur car il m’a été demandé de présider un groupe d’experts financiers mondiaux chargé de proposer des solutions au redoutable problème du financement des infrastructures nécessaires pour satisfaire l’objectif de réduire de moitié la proportion des gens qui, à travers le monde, n’ont accès ni à l’eau potable, ni à l’assainissement des eaux usées. Laissez-moi vous dire qu’au cours de ce travail, il nous est impossible de discerner si nous poursuivons un objectif social et humanitaire, une tâche de protection de l’environnement ou si nous essayons d’éliminer un obstacle majeur à la croissance. En fait, ces trois objectifs s’enchevêtrent et se soutiennent mutuellement.

On sait, par exemple, qu’environ cinq millions d’enfants meurent chaque année de maladies liées à l’insalubrité de l’eau. Le poids de la corvée d’eau sur la vie des femmes africaines est bien connu. On sait aussi qu’un grand nombre de jeunes filles manquent la classe pour participer à cette tâche familiale. On oublie cependant le nombre très important d’adolescentes qui sont retirées du cursus scolaire par leur famille car leur intimité n’est pas protégée par le caractère trop rudimentaire des toilettes disponibles. Or il est bien clair que tout ce qui retarde ou empêche la scolarisation des filles fait obstacles au rôle social des femmes et donc à l’évolution d’ensemble de ces sociétés. Si l’on prend en compte le coût financier des investissements correspondants, la place enfin des équipements en eau pour le développement rural et l’aménagement urbain, on perçoit combien il est indispensable d’articuler convenablement les préoccupations sociales et celles de protection de l’environnement au sein de programmes d’ensemble de réduction de la pauvreté et de développement économique. En fait, il est capital que ces trois éléments soient mis en place simultanément ; le retard de l’un ou de l’autre met la construction en déséquilibre.

Une conception humaine et intégrale du développement humain -et j’utilise à dessein le langage de Jacques Maritain- requiert ainsi la réconciliation de ces trois dynamiques potentiellement divergentes. Il est heureux que le concept du développement durable reflète cette nécessité. Il est surtout heureux qu’il ait enfin émergé dans un croisement des recherches surtout anglo-saxonnes sur les dynamiques du développement et des conceptions personnalistes qui ont trouvé quelques éminents promoteurs dans notre pays, de Maritain certes, à François Perroux et à des hommes comme le Père Lebret, l’un des inspirateurs de la célèbre encyclique Populorum Progressio de Paul VI, ce pape si imprégné de culture française. Rendons donc hommage à ces hommes et à tous ceux qui, à travers les cinquante dernières années, ont été les accoucheurs de ce concept, tout comme à la foule innombrable des militants de la société civile qui ont contribué à le porter sur les fonds baptismaux. Mais, hélas, une chose est de dégager un concept stratégique central, autre chose est de l’appliquer. De fait, il est loin d’avoir pénétré nos cultures et de puissants intérêts établis se trouvent sur sa route. Ceci explique pour partie le bilan insuffisant des efforts des trente dernières années.

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II - Bilan de trente années d’avancées vers la prise en compte de la dimension sociale du développement durable

L’histoire des trente dernières années est précisément faite d’une distillation progressive et parfois trop incantatoire des éléments de la stratégie de développement durable, mais aussi de la lenteur de sa mise en œuvre. C’est donc l’histoire d’avancées mêlées de déceptions et d’échecs, tous, plus ou moins liés à notre refus de reconnaître le prix véritable à payer pour un développement de qualité. Les commentateurs sont fréquemment sévères -non sans quelques raisons- sur un bilan qu’ils jugent piteux. C’est cependant oublier peut-être et le point de départ et la difficulté de la tâche.

La génération qui a dégagé le concept de développement durable est arrivée aux affaires à une époque où le primat du progrès économique sous sa dimension quantitative était peu contesté. C’était l’époque de ce que les économistes anglo-saxons appellent « l’économie de la tonne ». Elle s’affirmait triomphante dans la planification soviétique avant que l’on n’en décèle toutes les limites et l’échec final. Le concept de développement durable n’existait pas. Le mot même « environnement » s’il existait au dictionnaire, n’avait pas l’acception que nous lui donnons aujourd’hui. La fragilité du cadre de vie que nous léguerons aux générations qui nous suivent n’entrait guère dans le champ de nos préoccupations. Le progrès social passait alors simplement par la maximation des taux de croissance et par l’efficacité des systèmes redistributifs. C’était aussi l’époque du cloisonnement des institutions mondiales. La division de leurs tâches s’inspirait des conceptions de l’immédiate après-guerre ; elle ignorait la relation systémique entre la poursuite des différents objectifs de développement social que je viens d’évoquer. Je me souviens de l’admiration, mais aussi de la stupeur dans certains cercles, provoquée en 1986 par un beau discours de mon prédécesseur au Fonds monétaire international, s’exprimant à l’OIT à Genève sur la nécessaire prise en compte de la dimension sociale dans les programmes de stabilisation économique et monétaire dont son institution avait la charge. La conviction était alors bien établie qu’il suffisait de faire de la bonne stabilité économique et monétaire pour qu’une croissance socialement équitable vous soit donnée par surcroît. Toute addition de préoccupation sociale, d’intervention publique, de prétention à corriger des erreurs du marché, était suspecte et risquait de susciter les clameurs des gardiens de l’idéologie néo-libérale ou de l’héritage thatchérien.

Petit à petit néanmoins, bien des évolutions se sont produites, qui sont passées par la reconnaissance :

  • de la nécessité d’enrichir le concept de croissance, en le soumettant à l’impératif de préservation de l’environnement et en le subordonnant à une finalité sociale, le combat contre la pauvreté. C’est ce que l’on a appelé l’acquis de Rio en 1992 ;
  • reconnaissance aussi de la nécessité de passer d’une relation d’assistance à une relation de partenariat entre les peuples, si l’on veut ancrer véritablement le développement durablement dans les dynamiques de la mondialisation : ceci a été explicité vigoureusement à la conférence de Monterrey en mars dernier, et repris dans une synthèse d’ensemble à Johannesburg.

Avec le recul de l’histoire, on aperçoit mieux comment ces évolutions ont pris place, ouvrant chaque fois des horizons plus larges vers le développement durable, ouvrant de nouveaux espoirs mais, il faut le dire aussi, de nouvelles déceptions.

Dès la fin des années 80, alors que les principaux actionnaires des institutions de Bretton Woods préconisaient simplement la mise en place de stratégies d’ajustement orientées vers la croissance (growth oriented adjustment strategy) pour faire face à la crise de la dette des années 80, ces institutions se sont de plus en plus orientées vers une définition de la croissance -dite « de haute qualité »- qui recoupait pour l’essentiel celle du développement durable qui allait progressivement être dégagée du rapport Burndtland adopté fin 1987.

Toujours au sein des institutions de Bretton Woods, elle allait trouver sa consécration dans les documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté et la croissance. Ces documents, qui guident l’action de ces institutions dans les pays les 75 plus pauvres, placent la stratégie du développement durable au cœur des programmes de ces pays, à l’occasion souvent d’opérations importantes de réduction de la dette. Ils ont surtout pour caractéristique de n’être adoptés qu’après une vaste consultation des populations et, en particulier, des éléments les plus dynamiques de la société civile. Ils reflètent en fait une stratégie qui s’efforce de concilier les ressources disponibles et la poursuite des objectifs de développement humain dits du Millénaire. Au cours de la dernière décennie, en effet, un chapelet de grandes conférences mondiales sous l’égide des Nations Unies a distillé les principes impératifs d’un développement humain durable. Elles se sont toutes conclues par l’adoption d’une série d’engagements réitérés lors du Sommet du millénaire en septembre 2000 et qui, ensemble, constituent le cœur d’une charte de fait du développement durable. Est-il nécessaire de les rappeler ? Ils ont tous pour horizon l’an 2015. Nous nous sommes notamment engagés pour cette date à :

  • réduire au moins de la moitié la proportion des personnes dont le revenu est inférieur à un dollar par jour
  • réduire au moins de la moitié la proportion des personnes qui souffrent de la faim
  • réduire au moins de la moitié la proportion des personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable
  • s’assurer que partout les enfants pourront accéder à une pleine éducation primaire
  • s’assurer de l’égal accès des filles et des garçons à tous les niveaux d’éducation
  • avoir réduit la mortalité maternelle des trois quarts
  • avoir réduit des deux tiers la mortalité des enfants de moins de 5 ans
  • avoir stoppé et commencé à réduire la progression du SIDA, de la malaria et des autres grandes maladies
  • assurer une assistance spéciale aux enfants orphelins du SIDA
  • Johannesburg devrait y ajouter l’engagement de réduire de moitié la proportion de personnes — elles sont aujourd’hui plus ou moins au nombre de 3 milliards — qui ne bénéficient pas d’un assainissement acceptable des eaux usées

D’ici 2020

  • avoir réalisé une amélioration substantielle des conditions de vie d’au moins 100 millions d’habitants de bidonvilles

L’engagement de réduire de moitié la proportion de la population dont le revenu est inférieur à un dollar par jour est évidemment central.

De toutes les causes, mais aussi de toutes les conséquences de la dégradation de l’environnement, la pauvreté est la plus dangereuse et la plus inacceptable. Elles doivent être combattues d’un même mouvement. Notons aussi que le lien systémique qui relie entre eux ces multiples objectifs du millénaire ; aucun ne pourra être réalisé si l’on ne recherche simultanément tous les autres.

Enfin, au cours de ces années, dans le domaine des relations internationales, le caractère systémique des problèmes posés par la pauvreté et les atteintes parfois irrémédiables à l’environnement étaient enfin mieux reconnus. Ils devenaient ainsi des problèmes communs à la communauté humaine, quel que soit le lieu où ils se manifestent. La relation d’assistance, puis de coopération, pouvait alors devenir relation de partenariat et le développement durable passait ainsi progressivement de l’ordre de l’incantation à celui des engagements de tous.

Malheureusement, les actes n’ont suivi que de façon très partielle.

La conférence de Johannesburg s’est ouverte sur un constat d’alerte. Bon nombre de résolutions adoptées à Rio -premier sommet mondial du développement durable- n’ont pas été tenues, bon nombre des engagements du millénaire sont en passe de ne pas être atteints en tous cas là où l’effort mériterait d’être le plus intense, en Afrique ; bon nombre de pays rechignent à mettre en œuvre voire à ratifier des accords adoptés dans l’engouement des sommets mondiaux (1). La crainte donc se fait jour que l’objectif du développement durable s’éloigne toujours davantage, alors que s’intensifient les atteintes irrémédiables à l’environnement, que se creuse le fossé entre riches et pauvres et que la croissance mondiale languit. Nous sommes donc loin du compte. La frustration et la perplexité se répandent dans les rangs des militants du développement durable. La recherche effrénée du profit par les entreprises ou la négligence des gouvernements sont incriminées. Elles ne sont pas pourtant seules en cause. En effet, au-delà de ces deux derniers éléments d’explication de la médiocrité de nos avancées collectives, un autre, peut-être moins voyant mais de portée très générale, me semble prévaloir : notre refus collectif de porter nos moyens à la hauteur de nos ambitions. Le développement durable, s’il est pris au sérieux dans ses trois composantes et notamment sa dimension sociale, ne vise rien moins qu’un changement de modèle de civilisation. Il ne peut donc être atteint par une sorte de réformisme mou qui ne bousculerait que nos voisins. Il implique la remise en cause de modèles de consommation, d’allocation de ressources et de partage du pouvoir, l’adaptation aussi du dispositif institutionnel mondial. Les vingt dernières années ont été marquées – reconnaissons-le sans ambages – par un accord tacite entre les principaux gouvernements du monde pour ne pas soulever ces questions qui fâchent. Ce sont pourtant elles qu’il faudrait avoir à l’esprit pour fonder une stratégie crédible. Demandons-nous donc ce que ceci peut impliquer.

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III – Trois conditions sine qua non

Il s’agit, tout simplement de faire un grand pas de plus. La dernière décennie nous a vus passer de l’incantation aux engagements ; il nous faut aller maintenant des engagements à l’action. Il n’y aura pas de développement durable à moindre prix. Sans prétendre vous offrir le plan d’action correspondant, souffrez que j’en indique trois composantes essentielles : en consonance singulière avec quelques préoccupations centrales, je pense, de l’Académie des Sciences Morales et Politiques :

  • tenir parole ;
  • s’engager dans le partenariat dans sa vérité
  • aborder de front le problème de la réforme des institutions mondiales.

Je reviens un instant sur chacune d’elles.

Tenir parole

Les engagements du millénaire, l’acceptation du partenariat sont autant de « paroles données » en notre nom à tous. Des paroles qu’il faut retenir (on les oublie souvent une fois les lampions des sommets éteints) et tenir. Il s’agit, ne l’oublions pas, des paroles du Nord comme du Sud, du Sud comme du Nord. A l’inverse de l’autre grand engagement international non encore tenu, la célèbre promesse des pays de l’OCDE à l’exception des USA, de parvenir à consacrer avant l’an 2000 0,70% de leur PIB à l’aide au développement, tous les engagements qui, de près ou de loin, touchent au développement durable sont des engagements du Nord comme du Sud, dans la limite évidemment des moyens des uns et des autres. Tous les pays devraient refléter ces priorités dans leurs budgets nationaux et je me demande -pour ce qui est de nos pays du Nord- pourquoi la règle d’or des « services votés » qui s’applique par exemple au service de la dette, ne prévaut pas aussi en ce qui concerne le respect d’engagements internationaux qui touchent à des objectifs aussi fondamentaux pour l’espèce humaine.

Je ne saurais assez insister sur ce point. Les engagements internationaux des dix dernières années recouvrent l’essentiel de la dimension sociale du développement durable. Ils en sont le cœur. Il ne reste plus qu’à prendre les dispositions nécessaires pour les tenir. Prenant congé des chefs d’État et de gouvernement du G8 à la fin de ma mission au FMI au début de l’an 2000, j’ai cru important de leur suggérer non plus de faire de la première décennie du XXIe siècle une énième décennie de telle ou telle grande cause, mais la décennie des engagements tenus. Je suis certain qu’ils n’y ont vu aucune impertinence. Je n’ai pas d’indication pour autant qu’ils aient cru nécessaire de retenir cette suggestion, à l’exception toutefois de la mise en place d’un dispositif annuel de vérification multilatérale de l’état de nos progrès vers la réalisation de ces objectifs. J’insiste sur ce devoir d’exemplarité dans le respect de la parole donnée. C’est pour moi le degré zéro du partenariat et bien évidemment de la quête du développement durable. Toute société humaine repose sur la parole donnée. Prendre cette obligation à la légère aboutit à anéantir toute chance d’avancer. Or, nous savons où l’oubli de nos engagements nous conduit : au jeu sauvage de forces du marché non régulées.

Trop longtemps, nous avons pris nos engagements à la légère. Si nous permettons au cynisme de prévaloir dans ce domaine, nous devrons ranger le développement durable sur l’étagère des utopies inaccessibles. Supposons en revanche que Nord et Sud respectent leurs engagements. Cela devrait entraîner une spirale ascendante et vertueuse vers une croissance supplémentaire dépassant les tendances actuelles. On imagine facilement les nombreuses synergies qui pourraient se développer alors : entre les dépenses sociales et la croissance, entre l’éducation et la démocratie participative, entre l’éducation des filles et la capacité des femmes à contrôler les naissances et leur propre vie… De telles synergies augmenteraient nos chances d’atteindre le niveau le plus élevé de croissance indispensable pour réduire, comme promis, de 50 % l’extrême pauvreté d’ici à 2015 et assurer les coûts de la préservation de l’environnement. Pour y parvenir, nous devons, en quelque sorte, agir la main dans la main, en partenariat.

Agir en partenaires

Ce n’est probablement pas par pure coïncidence qu’alors qu’émergeait progressivement le concept de développement durable, l’approche du partenariat s’est progressivement substituée à celles de l’assistance et de la coopération comme cadre du dialogue Nord-Sud.

Il est bien clair qu’il n’y aura pas substitution du jour au lendemain d’un modèle à l’autre. Mais il y a là une tentative à laquelle il serait irresponsable de ne pas donner sa chance. Notons, au surplus, la mutation qui s’est opérée au cours des dernières années dans le concept même de partenariat. Initialement, il n’était appliqué, timidement d’ailleurs, qu’aux relations d’État à État. Aujourd’hui, il est multidimensionnel et veut colorer aussi les interventions dans ce concert mondial des entreprises, des institutions financières et de la société civile. La prise au sérieux de cette nouvelle approche des relations économiques internationales devra conduire à des changements dont toute l’ampleur n’a pas encore été saisie, il s’en faut, par les principaux intéressés.

Le temps me manque pour explorer ici les nombreuses avenues qu’un véritable partenariat pourrait ouvrir ; je voudrais cependant souligner qu’il impliquerait à tout le moins :

  • de mieux assurer la participation des pays les plus pauvres à la conduite des affaires économiques mondiales ; en cela, le partenariat n’est que l’autre nom de la justice. Ceci devrait conduire à une soigneuse révision, institution par institution, des modalités de représentation des pays au sein des institutions mondiales et des modalités pratiques de leur participation aux instances délibératives ;
  • d’instaurer une instance suprême d’arbitrage politique mondiale où les pays du tiers monde équitablement représentés. J’y viendrai dans un instant.

Mais il me faut d’abord souligner la chance que représente pour la promotion du développement durable et pour l’avenir de ce continent de la pauvreté extrême qu’est l’Afrique, ce qu’il est convenu d’appeler le NEPAD, sigle anglo-saxon qui désigne le « Nouveau Partenariat pour le Développement Économique pour l’Afrique ». C’est avec enthousiasme que j’ai accepté d’être, pour cette affaire, le représentant personnel – le sherpa, comme on dit – de M. le Président de la République, car il s’agit – pour la première fois, je crois, dans l’histoire – d’une offre de partenariat dont les pays d’Afrique -non le Nord- ont pris unanimement l’initiative. Il nous faut reconnaître à quel point ce partenariat nous engage. Il nous a déjà amenés à faire adopter par le dernier sommet du G8 à Kananaskis un vaste « plan d’action initial » s’efforçant de répondre par des initiatives concrètes à huit priorités dégagées par les pays africains. Nous reprenons maintenant le travail en commun pour tenter d’aller plus loin, sans nous dissimuler que la logique du partenariat peut nous amener à des remises en cause fondamentales, y compris dans la manière dont nous conduisons notre politique de coopération et en assurons la charge budgétaire.

Aborder de front les problèmes de gouvernance mondiale


Nous le voyons d’évidence : le développement durable soulève – dans ses trois dimensions des problèmes qui dépassent de loin les moyens d’action des États-Nations ; fût-ce du plus important d’entre eux. La plupart des atteintes qui lui ont été portées au cours des dernières décennies (climat, environnement, criminalité -notamment financière-, drogues, piratages informatiques, migration, grandes endémies, etc. ignorent les frontières de l’Etat-Nation) se sont situées d’emblée à l’échelle mondiale. Nous avons désormais, avec les progrès des moyens de communication, les avancées dans le dialogue et les méthodes de coopération internationale, la possibilité de les aborder comme famille humaine à cette échelle mondiale qui, si elle n’est pas la seule, est pourtant la plus pertinente. Or, par une singulière courte vue, nous refusons de nous en donner les moyens.

Depuis les années 45-50, malgré des initiatives spectaculaires comme la conférence Nord-Sud des années 70 ou celle –qui fit long feu – de la conférence de Cancun, en 1981, peu de changements significatifs ont été apportés à l’organisation institutionnelle mondiale, à l’exception de la création du G5-G7 sur laquelle je reviendrai dans un moment. La crise mexicaine de 1994-1995 et surtout la crise asiatique n’ont pas été saisies comme l’occasion d’une réflexion plus ambitieuse.

Une telle réflexion est nécessaire si l’on veut définir les stratégies qui nous permettraient de mieux nous garder des risques collectifs et de dégager ensemble une vue plus claire de notre destin planétaire.

Certes, ce qui se fait à l’heure actuelle avec les moyens du bord, les Nations Unies, les institutions de Bretton Woods et toutes les formes de coopération bilatérale ou multilatérale, n’est pas négligeable et c’est à cela probablement que l’on doit que la crise asiatique et ses prolongements ne se soient pas transformés en une crise
systémique majeure. Mais nous sentons qu’il y a mieux à faire.

Il est indispensable que l’on réfléchisse à la manière dont l’appareil institutionnel des Nations Unies répond aux besoins d’aujourd’hui ; quelques carences sont évidentes, dans le domaine de l’environnement et des migrations, en particulier. Il convient donc de l’adapter aux nouvelles urgences de la mondialisation.

Un des premiers problèmes à traiter à cet égard serait celui de la « responsabilité politique » des institutions internationales, trop souvent vues comme des technocraties irresponsables, alors que chaque jour des responsabilités plus importantes leur sont conférées et que, de fait, leurs orientations relèvent en dernier ressort des gouvernements. Une réforme modeste consisterait à transformer le Comité intérimaire du FMI -où siègent les ministres- en un comité non plus simplement consultatif, mais décisionnel pour toutes les grandes orientations stratégiques de l’économie mondiale. Ceci placerait clairement aux yeux de l’opinion publique les responsabilités là où, de fait, elles se trouvent. Cette proposition n’a pas été, pour l’instant, retenue. Une autre suggestion plus importante celle-là, guère éloignée de l’idée du Conseil de sécurité économique de Jacques Delors, consisterait à élargir le Sommet du G7 en une réunion des chefs d’État et de gouvernement des 24 pays représentés aux Conseils d’administration du FMI et de la Banque Mondiale, en présence des dirigeants des principales organisations mondiales et du Secrétaire général de l’ONU. Ceci permettrait d’opérer une coordination des stratégies dont ces organisations ont la charge et ceci établirait un lien fort et plus évident entre ces institutions et les représentants les plus légitimes de la communauté mondiale et, notamment, du monde en développement. Une réforme de ce type m’apparaît essentielle car il est tout à fait contraire à l’esprit de partenariat de prendre des décisions importantes concernant les pays les plus pauvres sans qu’ils soient partie à la délibération et à la décision.

Ces propositions, déjà anciennes, n’ont pas encore abouti. Il ne nous reste plus qu’à persévérer dans cet effort. Car c’est le bon. Il ne vise qu’un très modeste premier pas dans une démarche beaucoup plus vaste, indispensable et urgente. Il suffit pour le comprendre de comparer notre monde et celui de 1945. Chaque pays a désormais conquis sa souveraineté, chacun veut exercer sa pleine responsabilité face à des problèmes de dimension mondiale, et nous savons bien que la participation effective de chaque pays à la gestion de la « Cité globale » est une condition clé du bon fonctionnement de celle-ci. Bien plus, alors que la mondialisation s’est opérée jusqu’ici au gré de dynamismes financiers ou technologiques en quelque sorte autonomes, il est grand temps maintenant de les assumer, de prendre des initiatives pour que la progression vers l’unité du monde se fasse dans la cohérence et au service de l’homme. Tout cela appelle des institutions qui facilitent une réflexion en commun, lorsqu’il le faut, au niveau le plus élevé, et qui soient capables de faire adopter et de suivre des stratégies mondialisées lorsqu’il apparaît que les problèmes ne peuvent être proprement appréhendés qu’au plan mondial. C’est particulièrement le cas de l’importante question des biens publics globaux. Un effort d’imagination s’impose donc pour définir les institutions qui serviraient au mieux le bien commun mondial ou, à tout le moins, pour apporter aux institutions nées à San Francisco ou à Bretton Woods les correctifs aujourd’hui nécessaires.

Mais cela ne sera pas un pur produit d’une nouvelle conférence mondiale. Pour que ce nouvel ordre institutionnel s’établisse, il y faut plus que le talent des diplomates ou la magie des sommets mondiaux. Rien de moins que l’affirmation progressive d’une nouvelle citoyenneté non pas un vague cosmopolitisme, mais une véritable citoyenneté, sans dimension mutilée, riche de toutes nos appartenances réconciliées. C’est d’un plus de citoyenneté, à tous les niveaux : local, régional, national, mondial qu’il s’agit. Comment y arriver ? Ce n’est pas une petite affaire. Il doit s’agir, en effet, d’une citoyenneté effective, génératrice de solidarité. Le changement qu’il y a lieu de prévoir, par exemple, dans les grands pays industriels, pour appuyer les efforts de tant de pays qui luttent au bord de l’abîme pour tenir les engagements, est modeste, à l’heure où le partenariat commence à se mettre en place, mais il devrait progressivement devenir de plus grande envergure. En fait, l’exigence de solidarité mondiale ne se limite pas au sacrifice du superflu ; ce qui est en cause, c’est la protection de l’acquis, de certains styles de vie, de modèles de consommation, de la structure des pouvoirs établis qui régissent nos sociétés. Le changement que requiert le développement durable appelle donc des changements radicaux. Au Nord comme au Sud, il ne s’agit nullement de détruire le tissu de nos sociétés, mais de revoir, dans cette nouvelle perspective, nos choix collectifs de société.

Cela dit, ne nous méprenons pas. Dans l’optique du développement durable, le XXIe siècle doit être celui du renforcement progressif des institutions mondiales, mais aussi celui de la décentralisation et de l’épanouissement simultané de l’ensemble des échelons de responsabilités. L’affirmer n’enlève rien évidemment à la nécessité de mieux structurer l’échelon mondial, de créer des organisations régionales là où elles manquent encore et de renforcer la dimension politique des organisations économiques régionales déjà en place, telles que l’Union européenne ou le Mercosur. Plus on juge indispensable de consolider ou d’investir de nouvelles responsabilités les instances mondiales, plus il est nécessaire de les faire accepter par les opinons publiques. Plus il est nécessaire aussi de poser que leur contribution ne peut être que subsidiaire et de faire comprendre par tous qu’un travail ne peut s’opérer avec succès au plan mondial qu’assumé au plan local et soutenu par des initiatives à tous les niveaux de la chaîne institutionnelle. La citoyenneté partout est finalement le quatrième pilier du développement durable.

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Monsieur le Président,

Je ne voudrais conclure que par deux ou trois phrases cette communication déjà trop longue.

Vous l’avez bien perçu, derrière cette explicitation des différentes facettes du développement durable, c’est un triple appel que la communauté humaine s’adresse à elle-même : à un surcroît de responsabilité et de solidarité et à la mise en place de ce quatrième pilier de la citoyenneté universelle. En tout cela, en fait, nous n’avons peut-être -et ce serait heureux- que la reconnaissance de différents aspects de ce seul devoir que la communauté humaine s’est reconnu lorsqu’elle a adopté l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme le 11 décembre 1948, le devoir si vite oublié d’« agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Fraternité avec les plus pauvres, fraternité aussi à l’égard des générations qui nous suivent.


 

(1) Le rapport sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour 2001 signale que quelque 90 millions d’enfants en âge scolaire dans le monde en voie de développement se voient dénier la chance de fréquenter l’école primaire. Les conséquences du manque d’accès à des services sanitaires adéquats, combinées à une prévention médiocre des maladies, sont particulièrement sévères et menacent gravement les perspectives de développement pour de nombreux pays. A la fin de l’année 1999, près de 34 millions de personnes étaient infectées par le virus du HIV, dont 23 millions en Afrique sub-saharienne. Près de 5 millions de personnes meurent chaque année des trois grandes maladies transmissibles : sida/HIV, tuberculose et malaria.
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