 |  |
Michel CAMDESSUS
La dimension sociale du développement durable
séance du lundi 14 octobre 2002
Monsieur le Président,
Vous avez bien voulu mindiquer que lAcadémie des Sciences Morales et Politiques avait décidé de retenir le développement durable comme thème central de son programme de travail de cette année. Plusieurs « communiquants » se sont déjà exprimés devant vous et ont certainement évoqué la dimension sociale qui lui est centrale. Aussi me contenterai-je volontiers de vous indiquer comment jai rencontré cet impératif et les réflexions quil ma suggérées au cours de ma carrière internationale et de ses prolongements daujourdhui. Mais je dois le confesser demblée, le concept de développement durable me cause bien des soucis.
Je le dis, sachant bien que rien nest plus « politiquement incorrect » que de faire mine de ne pas partager lenthousiasme inconditionnel quil suscite.
Voici quen deux phrases, jai probablement éveillé quelques soupçons. On sera peut-être tenté de dire : « Voici un de ces financiers qui sexprime avec encore plus dimpudence que le reste de la confrérie ! Le développement durable est décidément le cadet de leurs soucis ».
Eh bien, non, mon souci vient précisément de ma conviction que lambition que ces deux mots expriment est vitale pour le devenir de lhumanité, mais, comme telle, elle ne peut être satisfaite au rabais. Elle est si vaste que lon est en droit de craindre que le dicton ne sapplique : « Qui trop embrasse mal étreint ». Leffet de mode est si fort quil risque de couvrir des initiatives peu méritoires et de contribuer à galvauder un concept qui rejoindrait alors dautres grandes idées au vaste cimetière des utopies.
Il me fallait vous avouer cette réserve instinctive devant de tels risques pour me sentir plus libre pour vous offrir quelques réflexions sur sa dimension sociale. Ici aussi, cependant, une remarque préalable est nécessaire : le concept même de développement durable rend malaisée lanalyse isolée de son élément social car sa raison dêtre se situe précisément dans linteraction de ses trois dimensions économique, sociale et environnementale. Sous cette réserve, jaimerais souligner trois considérations très simples :
- linextricable lien entre limpératif social et les dimensions économiques et écologiques qui sexprime dans ce consensus universel autour du développement durable ;
- le bilan, très insuffisant, de trente ans defforts pour parvenir à lindispensable conciliation de ces exigences
- le chaînon manquant enfin, ou, autrement dit, les conditions dune conciliation dynamique pour lavenir.
*
* *
I - Un inextricable lien de trois préoccupations originellement divergentes
Quel est lapport original de ce consensus universel -tardif peut-être mais bienvenu- sur le développement durable ? Très simplement la reconnaissance de la nécessité impérative aujourdhui dintégrer harmonieusement la croissance économique, le progrès social et le devoir écologique dans toute stratégie de développement ; à partir de là pourra être dégagée une stratégie globale permettant de faire face aux risques majeurs de notre temps.
La substitution de ce concept à la recherche de la simple optimisation quantitative de la croissance est évidemment un développement heureux. Avec lui, nous voyons, en quelque sorte, lhumanisme irriguer, certains diront donner une âme, à léconomie. Ce sont en effet les ambitions les plus hautes de lhomme qui sexpriment ainsi : son ambition sans limites de créateur, sa volonté de régulation pour maîtriser les forces quil met en mouvement, son ambition, enfin, de donner un sens ultime à ce quil fait ; cette recherche du sens sans lequel son existence même sétiolerait dans « une ruine de lâme collective » comme le dit si bien Jean-Baptiste de Foucauld dans ses « Trois cultures du développement humain ».
Mais on ne le reconnaît pas assez, la tâche est prométhéenne. Il sagit de réconcilier et de placer en une interaction positive trois immenses ambitions. Elles sont celles dune multitude dacteurs, dans linfini diversité des environnements culturels, dans ce contexte de plus en plus immaîtrisable de la mondialisation, car nous le savons bien et ici aussi, je reprends les mots de J.-B. de Foucauld : « Plus le monde se globalise, plus le global sort de notre emprise, moins il est maîtrisable ».
Allons plus loin ; reconnaissons quil sagit de faire concourir ensemble à lobjectif commun du développement durable trois ambitions dont les dynamiques originelles sont antagoniques et sollicitent lagir des hommes dans des directions différentes, voire opposées. Le char du développement durable est une troïka dont les chevaux auraient tendance à tirer à hue et à dia. Le défi est donc de les maîtriser et de mettre leur énergie au service dune stratégie de la communauté humaine pour le XXIe siècle. Nous le savons, la dynamique originelle -jallais dire la pulsion originelle- du développement économique tend à sexercer vers laccumulation au mépris du progrès social et de la préservation de lenvironnement ; cette dernière, livrée à sa propre logique, peut conduire à linertie, risque de paralyser la poussée de la croissance, voire les efforts de subsistance des plus pauvres ; enfin, le souci de laccroissement des revenus à distribuer peut menacer la part de linvestissement et de la préparation de lavenir dans lallocation des ressources et par là, réduire les chances des générations futures. Tout ceci est clair mais pourtant trop longtemps ignoré dans bien des discours des promoteurs les plus ardents de la stratégie du développement durable.
Arrêtons-nous un instant pour mieux percevoir comment la dimension sociale doit sinsérer dans une stratégie du développement durable. Notons dabord que bien plus que contradiction entre eux, il y a un effet de circularité entre le développement économique à la lutte contre la pauvreté : certes, lon na été longtemps attentif quà la relation linéaire allant de la croissance quantitative à une amélioration progressive de la condition des plus défavorisés ; on connaît désormais la circularité de la relation : lamélioration progressive de la situation sociale est, en effet, indispensable pour quau plan politique, les efforts de recherche de léquilibre macro-économique et monétaire puissent être maintenus suffisamment longtemps pour autoriser un progrès social accru et permettre lacceptation par tous des sacrifices quappelle le respect de lenvironnement.
Cela souligne aussi la relation essentielle qui existe entre le développement social et un développement véritablement durable. Mille exemples pourraient lillustrer. Je nen prendrai quun seul -celui de leau- que vous avez évoqué avec mon ami Pierre Ténière-Buchot. Il me tient particulièrement à cur car il ma été demandé de présider un groupe dexperts financiers mondiaux chargé de proposer des solutions au redoutable problème du financement des infrastructures nécessaires pour satisfaire lobjectif de réduire de moitié la proportion des gens qui, à travers le monde, nont accès ni à leau potable, ni à lassainissement des eaux usées. Laissez-moi vous dire quau cours de ce travail, il nous est impossible de discerner si nous poursuivons un objectif social et humanitaire, une tâche de protection de lenvironnement ou si nous essayons déliminer un obstacle majeur à la croissance. En fait, ces trois objectifs senchevêtrent et se soutiennent mutuellement.
On sait, par exemple, quenviron cinq millions denfants meurent chaque année de maladies liées à linsalubrité de leau. Le poids de la corvée deau sur la vie des femmes africaines est bien connu. On sait aussi quun grand nombre de jeunes filles manquent la classe pour participer à cette tâche familiale. On oublie cependant le nombre très important dadolescentes qui sont retirées du cursus scolaire par leur famille car leur intimité nest pas protégée par le caractère trop rudimentaire des toilettes disponibles. Or il est bien clair que tout ce qui retarde ou empêche la scolarisation des filles fait obstacles au rôle social des femmes et donc à lévolution densemble de ces sociétés. Si lon prend en compte le coût financier des investissements correspondants, la place enfin des équipements en eau pour le développement rural et laménagement urbain, on perçoit combien il est indispensable darticuler convenablement les préoccupations sociales et celles de protection de lenvironnement au sein de programmes densemble de réduction de la pauvreté et de développement économique. En fait, il est capital que ces trois éléments soient mis en place simultanément ; le retard de lun ou de lautre met la construction en déséquilibre.
Une conception humaine et intégrale du développement humain -et jutilise à dessein le langage de Jacques Maritain- requiert ainsi la réconciliation de ces trois dynamiques potentiellement divergentes. Il est heureux que le concept du développement durable reflète cette nécessité. Il est surtout heureux quil ait enfin émergé dans un croisement des recherches surtout anglo-saxonnes sur les dynamiques du développement et des conceptions personnalistes qui ont trouvé quelques éminents promoteurs dans notre pays, de Maritain certes, à François Perroux et à des hommes comme le Père Lebret, lun des inspirateurs de la célèbre encyclique Populorum Progressio de Paul VI, ce pape si imprégné de culture française. Rendons donc hommage à ces hommes et à tous ceux qui, à travers les cinquante dernières années, ont été les accoucheurs de ce concept, tout comme à la foule innombrable des militants de la société civile qui ont contribué à le porter sur les fonds baptismaux. Mais, hélas, une chose est de dégager un concept stratégique central, autre chose est de lappliquer. De fait, il est loin davoir pénétré nos cultures et de puissants intérêts établis se trouvent sur sa route. Ceci explique pour partie le bilan insuffisant des efforts des trente dernières années.
*
* *
II - Bilan de trente années davancées vers la prise en compte de la dimension sociale du développement durable
Lhistoire des trente dernières années est précisément faite dune distillation progressive et parfois trop incantatoire des éléments de la stratégie de développement durable, mais aussi de la lenteur de sa mise en uvre. Cest donc lhistoire davancées mêlées de déceptions et déchecs, tous, plus ou moins liés à notre refus de reconnaître le prix véritable à payer pour un développement de qualité. Les commentateurs sont fréquemment sévères -non sans quelques raisons- sur un bilan quils jugent piteux. Cest cependant oublier peut-être et le point de départ et la difficulté de la tâche.
La génération qui a dégagé le concept de développement durable est arrivée aux affaires à une époque où le primat du progrès économique sous sa dimension quantitative était peu contesté. Cétait lépoque de ce que les économistes anglo-saxons appellent « léconomie de la tonne ». Elle saffirmait triomphante dans la planification soviétique avant que lon nen décèle toutes les limites et léchec final. Le concept de développement durable nexistait pas. Le mot même « environnement » sil existait au dictionnaire, navait pas lacception que nous lui donnons aujourdhui. La fragilité du cadre de vie que nous léguerons aux générations qui nous suivent nentrait guère dans le champ de nos préoccupations. Le progrès social passait alors simplement par la maximation des taux de croissance et par lefficacité des systèmes redistributifs. Cétait aussi lépoque du cloisonnement des institutions mondiales. La division de leurs tâches sinspirait des conceptions de limmédiate après-guerre ; elle ignorait la relation systémique entre la poursuite des différents objectifs de développement social que je viens dévoquer. Je me souviens de ladmiration, mais aussi de la stupeur dans certains cercles, provoquée en 1986 par un beau discours de mon prédécesseur au Fonds monétaire international, sexprimant à lOIT à Genève sur la nécessaire prise en compte de la dimension sociale dans les programmes de stabilisation économique et monétaire dont son institution avait la charge. La conviction était alors bien établie quil suffisait de faire de la bonne stabilité économique et monétaire pour quune croissance socialement équitable vous soit donnée par surcroît. Toute addition de préoccupation sociale, dintervention publique, de prétention à corriger des erreurs du marché, était suspecte et risquait de susciter les clameurs des gardiens de lidéologie néo-libérale ou de lhéritage thatchérien.
Petit à petit néanmoins, bien des évolutions se sont produites, qui sont passées par la reconnaissance :
- de la nécessité denrichir le concept de croissance, en le soumettant à limpératif de préservation de lenvironnement et en le subordonnant à une finalité sociale, le combat contre la pauvreté. Cest ce que lon a appelé lacquis de Rio en 1992 ;
- reconnaissance aussi de la nécessité de passer dune relation dassistance à une relation de partenariat entre les peuples, si lon veut ancrer véritablement le développement durablement dans les dynamiques de la mondialisation : ceci a été explicité vigoureusement à la conférence de Monterrey en mars dernier, et repris dans une synthèse densemble à Johannesburg.
Avec le recul de lhistoire, on aperçoit mieux comment ces évolutions ont pris place, ouvrant chaque fois des horizons plus larges vers le développement durable, ouvrant de nouveaux espoirs mais, il faut le dire aussi, de nouvelles déceptions.
Dès la fin des années 80, alors que les principaux actionnaires des institutions de Bretton Woods préconisaient simplement la mise en place de stratégies dajustement orientées vers la croissance (growth oriented adjustment strategy) pour faire face à la crise de la dette des années 80, ces institutions se sont de plus en plus orientées vers une définition de la croissance -dite « de haute qualité »- qui recoupait pour lessentiel celle du développement durable qui allait progressivement être dégagée du rapport Burndtland adopté fin 1987.
Toujours au sein des institutions de Bretton Woods, elle allait trouver sa consécration dans les documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté et la croissance. Ces documents, qui guident laction de ces institutions dans les pays les 75 plus pauvres, placent la stratégie du développement durable au cur des programmes de ces pays, à loccasion souvent dopérations importantes de réduction de la dette. Ils ont surtout pour caractéristique de nêtre adoptés quaprès une vaste consultation des populations et, en particulier, des éléments les plus dynamiques de la société civile. Ils reflètent en fait une stratégie qui sefforce de concilier les ressources disponibles et la poursuite des objectifs de développement humain dits du Millénaire. Au cours de la dernière décennie, en effet, un chapelet de grandes conférences mondiales sous légide des Nations Unies a distillé les principes impératifs dun développement humain durable. Elles se sont toutes conclues par ladoption dune série dengagements réitérés lors du Sommet du millénaire en septembre 2000 et qui, ensemble, constituent le cur dune charte de fait du développement durable. Est-il nécessaire de les rappeler ? Ils ont tous pour horizon lan 2015. Nous nous sommes notamment engagés pour cette date à :
- réduire au moins de la moitié la proportion des personnes dont le revenu est inférieur à un dollar par jour
- réduire au moins de la moitié la proportion des personnes qui souffrent de la faim
- réduire au moins de la moitié la proportion des personnes qui nont pas accès à leau potable
- sassurer que partout les enfants pourront accéder à une pleine éducation primaire
- sassurer de légal accès des filles et des garçons à tous les niveaux déducation
- avoir réduit la mortalité maternelle des trois quarts
- avoir réduit des deux tiers la mortalité des enfants de moins de 5 ans
- avoir stoppé et commencé à réduire la progression du SIDA, de la malaria et des autres grandes maladies
- assurer une assistance spéciale aux enfants orphelins du SIDA
- Johannesburg devrait y ajouter lengagement de réduire de moitié la proportion de personnes elles sont aujourdhui plus ou moins au nombre de 3 milliards qui ne bénéficient pas dun assainissement acceptable des eaux usées
Dici 2020
- avoir réalisé une amélioration substantielle des conditions de vie dau moins 100 millions dhabitants de bidonvilles
Lengagement de réduire de moitié la proportion de la population dont le revenu est inférieur à un dollar par jour est évidemment central.
De toutes les causes, mais aussi de toutes les conséquences de la dégradation de lenvironnement, la pauvreté est la plus dangereuse et la plus inacceptable. Elles doivent être combattues dun même mouvement. Notons aussi que le lien systémique qui relie entre eux ces multiples objectifs du millénaire ; aucun ne pourra être réalisé si lon ne recherche simultanément tous les autres.
Enfin, au cours de ces années, dans le domaine des relations internationales, le caractère systémique des problèmes posés par la pauvreté et les atteintes parfois irrémédiables à lenvironnement étaient enfin mieux reconnus. Ils devenaient ainsi des problèmes communs à la communauté humaine, quel que soit le lieu où ils se manifestent. La relation dassistance, puis de coopération, pouvait alors devenir relation de partenariat et le développement durable passait ainsi progressivement de lordre de lincantation à celui des engagements de tous.
Malheureusement, les actes nont suivi que de façon très partielle.
La conférence de Johannesburg sest ouverte sur un constat dalerte. Bon nombre de résolutions adoptées à Rio -premier sommet mondial du développement durable- nont pas été tenues, bon nombre des engagements du millénaire sont en passe de ne pas être atteints en tous cas là où leffort mériterait dêtre le plus intense, en Afrique ; bon nombre de pays rechignent à mettre en uvre voire à ratifier des accords adoptés dans lengouement des sommets mondiaux (1). La crainte donc se fait jour que lobjectif du développement durable séloigne toujours davantage, alors que sintensifient les atteintes irrémédiables à lenvironnement, que se creuse le fossé entre riches et pauvres et que la croissance mondiale languit. Nous sommes donc loin du compte. La frustration et la perplexité se répandent dans les rangs des militants du développement durable. La recherche effrénée du profit par les entreprises ou la négligence des gouvernements sont incriminées. Elles ne sont pas pourtant seules en cause. En effet, au-delà de ces deux derniers éléments dexplication de la médiocrité de nos avancées collectives, un autre, peut-être moins voyant mais de portée très générale, me semble prévaloir : notre refus collectif de porter nos moyens à la hauteur de nos ambitions. Le développement durable, sil est pris au sérieux dans ses trois composantes et notamment sa dimension sociale, ne vise rien moins quun changement de modèle de civilisation. Il ne peut donc être atteint par une sorte de réformisme mou qui ne bousculerait que nos voisins. Il implique la remise en cause de modèles de consommation, dallocation de ressources et de partage du pouvoir, ladaptation aussi du dispositif institutionnel mondial. Les vingt dernières années ont été marquées reconnaissons-le sans ambages par un accord tacite entre les principaux gouvernements du monde pour ne pas soulever ces questions qui fâchent. Ce sont pourtant elles quil faudrait avoir à lesprit pour fonder une stratégie crédible. Demandons-nous donc ce que ceci peut impliquer.
*
* *
III Trois conditions sine qua non
Il sagit, tout simplement de faire un grand pas de plus. La dernière décennie nous a vus passer de lincantation aux engagements ; il nous faut aller maintenant des engagements à laction. Il ny aura pas de développement durable à moindre prix. Sans prétendre vous offrir le plan daction correspondant, souffrez que jen indique trois composantes essentielles : en consonance singulière avec quelques préoccupations centrales, je pense, de lAcadémie des Sciences Morales et Politiques :
- tenir parole ;
- sengager dans le partenariat dans sa vérité
- aborder de front le problème de la réforme des institutions mondiales.
Je reviens un instant sur chacune delles.
Tenir parole
Les engagements du millénaire, lacceptation du partenariat sont autant de « paroles données » en notre nom à tous. Des paroles quil faut retenir (on les oublie souvent une fois les lampions des sommets éteints) et tenir. Il sagit, ne loublions pas, des paroles du Nord comme du Sud, du Sud comme du Nord. A linverse de lautre grand engagement international non encore tenu, la célèbre promesse des pays de lOCDE à lexception des USA, de parvenir à consacrer avant lan 2000 0,70% de leur PIB à laide au développement, tous les engagements qui, de près ou de loin, touchent au développement durable sont des engagements du Nord comme du Sud, dans la limite évidemment des moyens des uns et des autres. Tous les pays devraient refléter ces priorités dans leurs budgets nationaux et je me demande -pour ce qui est de nos pays du Nord- pourquoi la règle dor des « services votés » qui sapplique par exemple au service de la dette, ne prévaut pas aussi en ce qui concerne le respect dengagements internationaux qui touchent à des objectifs aussi fondamentaux pour lespèce humaine.
Je ne saurais assez insister sur ce point. Les engagements internationaux des dix dernières années recouvrent lessentiel de la dimension sociale du développement durable. Ils en sont le cur. Il ne reste plus quà prendre les dispositions nécessaires pour les tenir. Prenant congé des chefs dÉtat et de gouvernement du G8 à la fin de ma mission au FMI au début de lan 2000, jai cru important de leur suggérer non plus de faire de la première décennie du XXIe siècle une énième décennie de telle ou telle grande cause, mais la décennie des engagements tenus. Je suis certain quils ny ont vu aucune impertinence. Je nai pas dindication pour autant quils aient cru nécessaire de retenir cette suggestion, à lexception toutefois de la mise en place dun dispositif annuel de vérification multilatérale de létat de nos progrès vers la réalisation de ces objectifs. Jinsiste sur ce devoir dexemplarité dans le respect de la parole donnée. Cest pour moi le degré zéro du partenariat et bien évidemment de la quête du développement durable. Toute société humaine repose sur la parole donnée. Prendre cette obligation à la légère aboutit à anéantir toute chance davancer. Or, nous savons où loubli de nos engagements nous conduit : au jeu sauvage de forces du marché non régulées.
Trop longtemps, nous avons pris nos engagements à la légère. Si nous permettons au cynisme de prévaloir dans ce domaine, nous devrons ranger le développement durable sur létagère des utopies inaccessibles. Supposons en revanche que Nord et Sud respectent leurs engagements. Cela devrait entraîner une spirale ascendante et vertueuse vers une croissance supplémentaire dépassant les tendances actuelles. On imagine facilement les nombreuses synergies qui pourraient se développer alors : entre les dépenses sociales et la croissance, entre léducation et la démocratie participative, entre léducation des filles et la capacité des femmes à contrôler les naissances et leur propre vie
De telles synergies augmenteraient nos chances datteindre le niveau le plus élevé de croissance indispensable pour réduire, comme promis, de 50 % lextrême pauvreté dici à 2015 et assurer les coûts de la préservation de lenvironnement. Pour y parvenir, nous devons, en quelque sorte, agir la main dans la main, en partenariat.
Agir en partenaires
Ce nest probablement pas par pure coïncidence qualors quémergeait progressivement le concept de développement durable, lapproche du partenariat sest progressivement substituée à celles de lassistance et de la coopération comme cadre du dialogue Nord-Sud.
Il est bien clair quil ny aura pas substitution du jour au lendemain dun modèle à lautre. Mais il y a là une tentative à laquelle il serait irresponsable de ne pas donner sa chance. Notons, au surplus, la mutation qui sest opérée au cours des dernières années dans le concept même de partenariat. Initialement, il nétait appliqué, timidement dailleurs, quaux relations dÉtat à État. Aujourdhui, il est multidimensionnel et veut colorer aussi les interventions dans ce concert mondial des entreprises, des institutions financières et de la société civile. La prise au sérieux de cette nouvelle approche des relations économiques internationales devra conduire à des changements dont toute lampleur na pas encore été saisie, il sen faut, par les principaux intéressés.
Le temps me manque pour explorer ici les nombreuses avenues quun véritable partenariat pourrait ouvrir ; je voudrais cependant souligner quil impliquerait à tout le moins :
- de mieux assurer la participation des pays les plus pauvres à la conduite des affaires économiques mondiales ; en cela, le partenariat nest que lautre nom de la justice. Ceci devrait conduire à une soigneuse révision, institution par institution, des modalités de représentation des pays au sein des institutions mondiales et des modalités pratiques de leur participation aux instances délibératives ;
- dinstaurer une instance suprême darbitrage politique mondiale où les pays du tiers monde équitablement représentés. Jy viendrai dans un instant.
Mais il me faut dabord souligner la chance que représente pour la promotion du développement durable et pour lavenir de ce continent de la pauvreté extrême quest lAfrique, ce quil est convenu dappeler le NEPAD, sigle anglo-saxon qui désigne le « Nouveau Partenariat pour le Développement Économique pour lAfrique ». Cest avec enthousiasme que jai accepté dêtre, pour cette affaire, le représentant personnel le sherpa, comme on dit de M. le Président de la République, car il sagit pour la première fois, je crois, dans lhistoire dune offre de partenariat dont les pays dAfrique -non le Nord- ont pris unanimement linitiative. Il nous faut reconnaître à quel point ce partenariat nous engage. Il nous a déjà amenés à faire adopter par le dernier sommet du G8 à Kananaskis un vaste « plan daction initial » sefforçant de répondre par des initiatives concrètes à huit priorités dégagées par les pays africains. Nous reprenons maintenant le travail en commun pour tenter daller plus loin, sans nous dissimuler que la logique du partenariat peut nous amener à des remises en cause fondamentales, y compris dans la manière dont nous conduisons notre politique de coopération et en assurons la charge budgétaire.
Aborder de front les problèmes de gouvernance mondiale
Nous le voyons dévidence : le développement durable soulève dans ses trois dimensions des problèmes qui dépassent de loin les moyens daction des États-Nations ; fût-ce du plus important dentre eux. La plupart des atteintes qui lui ont été portées au cours des dernières décennies (climat, environnement, criminalité -notamment financière-, drogues, piratages informatiques, migration, grandes endémies, etc. ignorent les frontières de lEtat-Nation) se sont situées demblée à léchelle mondiale. Nous avons désormais, avec les progrès des moyens de communication, les avancées dans le dialogue et les méthodes de coopération internationale, la possibilité de les aborder comme famille humaine à cette échelle mondiale qui, si elle nest pas la seule, est pourtant la plus pertinente. Or, par une singulière courte vue, nous refusons de nous en donner les moyens.
Depuis les années 45-50, malgré des initiatives spectaculaires comme la conférence Nord-Sud des années 70 ou celle qui fit long feu de la conférence de Cancun, en 1981, peu de changements significatifs ont été apportés à lorganisation institutionnelle mondiale, à lexception de la création du G5-G7 sur laquelle je reviendrai dans un moment. La crise mexicaine de 1994-1995 et surtout la crise asiatique nont pas été saisies comme loccasion dune réflexion plus ambitieuse.
Une telle réflexion est nécessaire si lon veut définir les stratégies qui nous permettraient de mieux nous garder des risques collectifs et de dégager ensemble une vue plus claire de notre destin planétaire.
Certes, ce qui se fait à lheure actuelle avec les moyens du bord, les Nations Unies, les institutions de Bretton Woods et toutes les formes de coopération bilatérale ou multilatérale, nest pas négligeable et cest à cela probablement que lon doit que la crise asiatique et ses prolongements ne se soient pas transformés en une crise
systémique majeure. Mais nous sentons quil y a mieux à faire.
Il est indispensable que lon réfléchisse à la manière dont lappareil institutionnel des Nations Unies répond aux besoins daujourdhui ; quelques carences sont évidentes, dans le domaine de lenvironnement et des migrations, en particulier. Il convient donc de ladapter aux nouvelles urgences de la mondialisation.
Un des premiers problèmes à traiter à cet égard serait celui de la « responsabilité politique » des institutions internationales, trop souvent vues comme des technocraties irresponsables, alors que chaque jour des responsabilités plus importantes leur sont conférées et que, de fait, leurs orientations relèvent en dernier ressort des gouvernements. Une réforme modeste consisterait à transformer le Comité intérimaire du FMI -où siègent les ministres- en un comité non plus simplement consultatif, mais décisionnel pour toutes les grandes orientations stratégiques de léconomie mondiale. Ceci placerait clairement aux yeux de lopinion publique les responsabilités là où, de fait, elles se trouvent. Cette proposition na pas été, pour linstant, retenue. Une autre suggestion plus importante celle-là, guère éloignée de lidée du Conseil de sécurité économique de Jacques Delors, consisterait à élargir le Sommet du G7 en une réunion des chefs dÉtat et de gouvernement des 24 pays représentés aux Conseils dadministration du FMI et de la Banque Mondiale, en présence des dirigeants des principales organisations mondiales et du Secrétaire général de lONU. Ceci permettrait dopérer une coordination des stratégies dont ces organisations ont la charge et ceci établirait un lien fort et plus évident entre ces institutions et les représentants les plus légitimes de la communauté mondiale et, notamment, du monde en développement. Une réforme de ce type mapparaît essentielle car il est tout à fait contraire à lesprit de partenariat de prendre des décisions importantes concernant les pays les plus pauvres sans quils soient partie à la délibération et à la décision.
Ces propositions, déjà anciennes, nont pas encore abouti. Il ne nous reste plus quà persévérer dans cet effort. Car cest le bon. Il ne vise quun très modeste premier pas dans une démarche beaucoup plus vaste, indispensable et urgente. Il suffit pour le comprendre de comparer notre monde et celui de 1945. Chaque pays a désormais conquis sa souveraineté, chacun veut exercer sa pleine responsabilité face à des problèmes de dimension mondiale, et nous savons bien que la participation effective de chaque pays à la gestion de la « Cité globale » est une condition clé du bon fonctionnement de celle-ci. Bien plus, alors que la mondialisation sest opérée jusquici au gré de dynamismes financiers ou technologiques en quelque sorte autonomes, il est grand temps maintenant de les assumer, de prendre des initiatives pour que la progression vers lunité du monde se fasse dans la cohérence et au service de lhomme. Tout cela appelle des institutions qui facilitent une réflexion en commun, lorsquil le faut, au niveau le plus élevé, et qui soient capables de faire adopter et de suivre des stratégies mondialisées lorsquil apparaît que les problèmes ne peuvent être proprement appréhendés quau plan mondial. Cest particulièrement le cas de limportante question des biens publics globaux. Un effort dimagination simpose donc pour définir les institutions qui serviraient au mieux le bien commun mondial ou, à tout le moins, pour apporter aux institutions nées à San Francisco ou à Bretton Woods les correctifs aujourdhui nécessaires.
Mais cela ne sera pas un pur produit dune nouvelle conférence mondiale. Pour que ce nouvel ordre institutionnel sétablisse, il y faut plus que le talent des diplomates ou la magie des sommets mondiaux. Rien de moins que laffirmation progressive dune nouvelle citoyenneté non pas un vague cosmopolitisme, mais une véritable citoyenneté, sans dimension mutilée, riche de toutes nos appartenances réconciliées. Cest dun plus de citoyenneté, à tous les niveaux : local, régional, national, mondial quil sagit. Comment y arriver ? Ce nest pas une petite affaire. Il doit sagir, en effet, dune citoyenneté effective, génératrice de solidarité. Le changement quil y a lieu de prévoir, par exemple, dans les grands pays industriels, pour appuyer les efforts de tant de pays qui luttent au bord de labîme pour tenir les engagements, est modeste, à lheure où le partenariat commence à se mettre en place, mais il devrait progressivement devenir de plus grande envergure. En fait, lexigence de solidarité mondiale ne se limite pas au sacrifice du superflu ; ce qui est en cause, cest la protection de lacquis, de certains styles de vie, de modèles de consommation, de la structure des pouvoirs établis qui régissent nos sociétés. Le changement que requiert le développement durable appelle donc des changements radicaux. Au Nord comme au Sud, il ne sagit nullement de détruire le tissu de nos sociétés, mais de revoir, dans cette nouvelle perspective, nos choix collectifs de société.
Cela dit, ne nous méprenons pas. Dans loptique du développement durable, le XXIe siècle doit être celui du renforcement progressif des institutions mondiales, mais aussi celui de la décentralisation et de lépanouissement simultané de lensemble des échelons de responsabilités. Laffirmer nenlève rien évidemment à la nécessité de mieux structurer léchelon mondial, de créer des organisations régionales là où elles manquent encore et de renforcer la dimension politique des organisations économiques régionales déjà en place, telles que lUnion européenne ou le Mercosur. Plus on juge indispensable de consolider ou dinvestir de nouvelles responsabilités les instances mondiales, plus il est nécessaire de les faire accepter par les opinons publiques. Plus il est nécessaire aussi de poser que leur contribution ne peut être que subsidiaire et de faire comprendre par tous quun travail ne peut sopérer avec succès au plan mondial quassumé au plan local et soutenu par des initiatives à tous les niveaux de la chaîne institutionnelle. La citoyenneté partout est finalement le quatrième pilier du développement durable.
*
* *
Monsieur le Président,
Je ne voudrais conclure que par deux ou trois phrases cette communication déjà trop longue.
Vous lavez bien perçu, derrière cette explicitation des différentes facettes du développement durable, cest un triple appel que la communauté humaine sadresse à elle-même : à un surcroît de responsabilité et de solidarité et à la mise en place de ce quatrième pilier de la citoyenneté universelle. En tout cela, en fait, nous navons peut-être -et ce serait heureux- que la reconnaissance de différents aspects de ce seul devoir que la communauté humaine sest reconnu lorsquelle a adopté larticle premier de la Déclaration universelle des droits de lhomme le 11 décembre 1948, le devoir si vite oublié d« agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Fraternité avec les plus pauvres, fraternité aussi à légard des générations qui nous suivent.
(1) Le rapport sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour 2001 signale que quelque 90 millions denfants en âge scolaire dans le monde en voie de développement se voient dénier la chance de fréquenter lécole primaire. Les conséquences du manque daccès à des services sanitaires adéquats, combinées à une prévention médiocre des maladies, sont particulièrement sévères et menacent gravement les perspectives de développement pour de nombreux pays. A la fin de lannée 1999, près de 34 millions de personnes étaient infectées par le virus du HIV, dont 23 millions en Afrique sub-saharienne. Près de 5 millions de personnes meurent chaque année des trois grandes maladies transmissibles : sida/HIV, tuberculose et malaria.
retour
|  |  |