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M. Michel DRANCOURT
Rétrospective du développement durable : les révolutions industrielles
séance du lundi 27 mai 2002
De lan zéro de notre ère à lan 1000 la population du globe a augmenté dun dixième. Le niveau de vie par habitant a stagné. De lan 1000 à 1820 la population mondiale a été multipliée par quatre, avec une très lente accélération des ressources. Depuis 1820 la population mondiale a quintuplé. Lespérance de vie, en moyenne mondiale, est passée de 24 ans à 66 ans, le revenu par tête a été multiplié par huit.
Ces chiffres sont tirés des travaux dAngus Maddison (1) qui constate que le développement sest opéré là où les innovations techniques et la volonté de les mettre en uvre ont été les plus fortes.
Avant 1820, toute croissance servait presquexclusivement à nourrir un surplus de population. Extrapolant ce quil voyait en 1798, Malthus nimaginait pas que la révolution industrielle qui commençait à dérouler ses effets, permettrait, et au-delà, de répondre aux besoins accrus (2).
En dépit des progrès accomplis depuis un nouveau malthusianisme est apparu.
Nicolas Georgescu-Roegen (3), un élève de Schumpeter, écrit en 1971, un an avant la parution du rapport Meadows (et des déclarations du Club de Rome) : « Si la productivité de lindustrie peut croître de façon phénoménale pendant une période donnée, ce ne peut être quau prix dune accélération phénoménale du rythme dépuisement du capital énergétique et naturel ».
Nourri par cette peur, le concept de développement durable qui sest affirmé depuis les années 1970 dans la plupart des pays nantis, peut se résumer en une phrase : « Quelle terre laisserons nous à nos enfants ? » (titre dun livre de Barry Comnoncu (4)) ou, à la manière de Queneau : « Si tu crois fillette que ça va durer longtemps ».
La population est passée de 1 milliard dhabitants en 1800 à 3 en 1960 à 6 environ en 2000. Comme la magistralement montré Monsieur Jacques Dupâquier le mouvement va se poursuivre, mais moins rapidement quon lannonçait il y a dix ans.
Il est vrai cependant que certaines ressources se raréfient. La consommation dénergie a été multipliée par 5 pendant le XIXè siècle, par 15 pendant le XXè siècle. Plutôt que den conclure, comme certains, quil faut rechercher une autre croissance sans préciser laquelle, voire la décroissance, nest-il pas préférable de relire lhistoire du développement ? Elle montre que la mise en uvre dinnovations a permis de surmonter des obstacles longtemps considérés comme infranchissables.
Je vous propose de tenter ce survol. Je le ferai de manière impressionniste à base dexemples qui illustrent le fait que les techniques et leur mise en uvre ont souvent permis de dépasser les difficultés de létat naturel, dont on oublie parfois quil est rude et cruel. Elles permettent aussi de surmonter celles quon peut leur imputer. En revanche je névoquerai guère lautre volet du développement durable, celui de la lutte contre les inégalités mondiales, qui mériterait à lui seul une deuxième communication.
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La « révolution industrielle » du feu
La première révolution industrielle majeure est la captation du feu. Sans feu lhomme ne serait pas sorti de la condition animale. Toutes les civilisations cultivent le souvenir de son apparition. Les Chinois vénèrent Shen-Nong, dieu de lagriculture qui avait appris aux hommes à frapper la végétation sauvage avec un fouet rougi. Il fallait déjà, là comme ailleurs, procéder à des déforestations pour rendre lagriculture possible.
Nous cultivons de notre côté le mythe de Prométhée. Si Zeus le punit pour avoir dérobé le feu aux dieux, cétait sans doute - en langage daujourdhui parce quil estimait que sa diffusion était contraire au « principe de précaution ». Le feu nest-il pas à lorigine de bien des progrès techniques mais aussi des armes meurtrières ? Prométhée ouvrait la voie du développement avec ses effets positifs et ses effets négatifs. Lapplication systématique du principe de précaution aurait empêché les uns et les autres. Eût-il fallu renoncer à lusage du feu ? Ceût été condamner lhomme à limiter à ses seuls muscles lessentiel de ses ressources énergétiques, comme la écrit votre président dans un article de Commentaire « Du muscle à latome » (n°97, printemps 2002).
Echapper à la régulation par la mortalité
A chaque étape majeure du développement on aurait pu se poser la même question. Chaque fois que lhomme a dépassé létat stationnaire, caractérisé par ladaptation de la population à la production au travers de la mortalité, il mettait en cause des équilibres « naturels ».
Pour reprendre des exemples connus on sait que laugmentation de la population européenne au XIIè siècle est due en partie à la révolution des modes dattelage des bêtes de trait (avec lapparition du joug frontal pour les bufs et du collier pour les chevaux). Il en est résulté, grâce aussi à la charrue à roue et versoir, et à lassolement triennal, la possibilité de mieux cultiver les terres grasses des pays nordiques, exigeant un labour plus profond que les terres méditerranéennes (5). Mais il en est résulté aussi des luttes pour la conquête de terres fertilisées.
Que dire également du long apprentissage de la boussole dont lusage se généralise vers la fin du XIIIè siècle ? Elle va, avec une série dautres progrès techniques, rendre possible la découverte du monde par les Européens, le développement des échanges et, après le XVIè siècle, la montée irrésistible des puissances européennes.
Quant à limprimerie (1455), elle va permettre de diffuser largement des textes dont les initiés se réservaient la lecture. Mais un Jean-Jacques Rousseau na-t-il pas reproché au livre le désordre des esprits et des murs ? Ses réticences, et celles de quelques autres bons esprits à légard du développement, nont heureusement pas empêché des progrès de se réaliser.
Dès son époque les famines avaient été réduites par deux séries dactions. Dune part lamélioration des cultures et des élevages, dautre part la commercialisation progressive des produits, en raison surtout de lamélioration des moyens de transport. Auparavant les famines nétaient pas tant la conséquence dun manque global de nourriture que le résultat dune insuffisance des moyens permettant de lacheminer des zones de stockage vers des zones en difficulté.
Par étapes, et en dépit des reculs provoqués par les guerres et les épidémies, les hommes, essentiellement en Europe, ont réussi à échapper aux lois de léquilibre naturel (ressources population mortalité). De nouvelles révolutions allaient leur permettre de changer leur condition et de répondre aux besoins accrus dun nombre croissant de personnes.
La révolution énergétique
Pendant longtemps les hommes ne disposaient, pour démultiplier leurs propres forces (y compris celles des esclaves), que de machines simples et de ressources énergétiques faibles. Or pour dépasser le stade de léconomie rurale et artisanale, le recours à dautres sources dénergie simpose.
Un pas décisif a été franchi avec lusage massif du charbon.
Reportons nous au milieu du XVIIème siècle, en Angleterre. Des industries sinstallent, moulins à papier, verreries, raffineries de sucre, fonderies de canons. La production de fer augmente rapidement. Les hauts-fourneaux sont chauffés au charbon de bois. Les forêts sépuisent. Lissue est dans une révolution technique. Le charbon, abondant, va remplacer le bois (6). Sa production va passer en moins dun siècle de 200 000 tonnes à 1 500 000 de tonnes.
Abraham Darby (1678-1717) est le premier à se lancer dans la fabrication de fonte au coke. Le 25 janvier 1709 les premières coulées sont obtenues à Coalbrockdale.
Son fils Abraham Darby II améliorera les procédés. La percée du charbon va samplifiant. Encore faut-il lextraire des mines dont les couloirs ne cessent de se remplir deau. Thomas Savery a mis au point une pompe à feu (en 1698) qui parvient à aspirer leau mais a trop tendance à exploser. Thomas, Newcomen, en 1717, conçoit une machine à vapeur, lourde, gourmande en énergie, mais plus efficace. Pendant plus de soixante ans (avant la machine de James Watt, 1784) elle restera sans rivale. Le développement industriel est désormais possible. La rareté du bois nest plus un obstacle (7).
La révolution alimentaire
De même pour les produits alimentaires. Les engrais vont favoriser la productivité des terres. Le fumier et la pratique de la jachère ont été pendant des siècles le seul moyen de régénérer les terres. Mais au XIXème siècle laugmentation de la population est telle que les moyens classiques ne suffisent pas.
Sans les innovations (ainsi dès Louis XV le maïs américain, déjà, enrichit certaines régions tandis que les techniques dassolement se généralisent) et sans lindustrialisation de lagriculture, les catastrophes se seraient multipliées. Les rendements se sont accrus grâce aux fertilisants et à une transformation complète des méthodes de production. Des régions comme la « Champagne Pouilleuse » sont devenues prospères. Lagriculture mondiale peut chaque année nourrir, en plus, léquivalent de la population dune France et demi.
Justus Von Liebig (18031873), lun des pères de la chimie moderne, qui fit un stage à Polytechnique, ne figure pas au Panthéon des écologistes. Mais ses recherches et son enseignement concret en laboratoire ont contribué à lessor des engrais. Il est vrai que leur usage a accru la densité en phosphate et en azote des sols et des cours deau. Mais il a aussi fait croître les rendements. Et que lon sache bien des hommes vivent mieux et plus longtemps quavant lutilisation des engrais. Laugmentation de la production alimentaire naurait cependant pas suffi. Encore fallait-il que les aliments puissent être conservés et circuler.
Depuis des siècles on cherchait à empêcher le poisson ou la viande de pourrir en les séchant, les salant, les fumant. Deux révolutions techniques allaient apporter dautres solutions : la boite de conserve et la réfrigération.
Déjà en 1723 un dictionnaire universel du commerce mentionne de petites boîtes où sont conservées des sardines. Nicolas Appert au début du XIXème siècle met au point un système de conservation des aliments en les traitant dans le bain-marie et en les conservant ensuite dans des boites en fer blanc hermétiques. 50 ans plus tard Raymond Chevalier-Appert déposera le brevet dun autoclave équipé dun manomètre au mercure.
Ces boîtes sont difficiles à ouvrir, mais des industriels comme Jules Joseph Carnaud vont passer de la boite soudée à la boite sertie, bien moins chère, et finiront par limposer, en dépit des jacqueries des boîtiers soudeurs qui formaient une puissante corporation.
Lusage des boites de conserves se généralisera pendant la guerre de 1914-1918. Elles ne cesseront de se perfectionner (meilleure surveillance de la qualité des produits à lintérieur, moulurage des boites donnant une meilleure résistance mécanique et permettant de réduire lépaisseur du métal, anneau douverture, etc
). Bref linnovation une fois lancée ne cesse dévoluer pour renforcer ses performances.
Lautre mode de conservation des aliments est la réfrigération. Lusage de la glace est très ancien. Les Mésopotamiens mettaient de la viande dans des fosses remplies de glace. Les Grecs et les Romains faisaient provision de glace arrachée à lhiver en essayant de lutiliser jusquau milieu de lété. Au XVIIè siècle en Europe on en faisait usage pour approvisionner les villes, notamment en poissons. Mais cela ne réglait pas les exigences dun ravitaillement de masse. La grande révolution du froid est venue des Etats-Unis. Pour alimenter les villes en viande fraîche lété on faisait parcourir des centaines de kilomètres à des troupeaux dont les bêtes arrivaient en mauvais état. Gustave Franklin Swift, boucher à Chicago, devenu industriel (linventeur de la chaîne), mit fin à lère des cow-boys. Il décida de se servir des moyens techniques en transportant de la viande dans des wagons frigorifiques dont il assurait la construction et lentretien, les compagnies de chemins de fer étant sceptiques sur leur réussite. Son confrère et concurrent Philip Danforth Amour procédait de même. Mais il fallait - et il faut toujours - veiller à la continuité de la chaîne du froid complétée par des chambres froides dans des dépôts et par des glacières, puis des réfrigérateurs et des congélateurs dans les foyers.
Dautres moyens de conservation des aliments ont suivi et lensemble permet dassurer, grâce aussi aux progrès de la production daliments multiples, une alimentation variée et régulière à un nombre croissant de personnes. Sans eux et sans lagriculture moderne la population naurait ni ses dimensions actuelles, ni son espérance de vie. Avec les seuls moyens dits « naturels », la France, par exemple, ne pourrait nourrir au mieux que 22 millions de personnes (40 personnes par km2).
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Dautres révolutions chimiques
Avant lapparition de la chimie, la pharmacie reposait essentiellement sur lusage de plantes et des substances animales. Le materia medica, manuel le plus utilisé par les apothicaires jusquau XVIIIè siècle datait du 1er siècle, enrichi il est vrai dapports asiatiques ou arabes.
Le développement de la chimie va permettre lextraction et le traitement des principes actifs tirés des plantes (quinine) des animaux (insuline), puis des synthèses avec de nouvelles combinaisons. Le parcours de laspirine est typique. Hippocrate pour combattre la fièvre préconisait déjà une décoction décorce de saule.
En 1829 Leroux démontre les vertus antipyrétiques et analgésiques de lécorce. Deux chercheurs, Löwig et Piria, isolent ensuite lacide salicylique en 1835 et 1839. Il faudra attendre 1899 pour la fabrication de laspirine. La synthèse de lacide acétylsalicylique avait pourtant été réalisée par Gerhardt dès 1853. En vain. Elle fut redécouverte par Hoffman qui la lança (Bayer).
Dautres produits similaires verront le jour. Il se consomme actuellement 75 milliards de comprimés daspirines ou équivalent par an (3 milliards en France). Déjà cette phase chimique de la pharmacie a largement contribué à soigner des maladies, des douleurs, et à allonger la vie humaine. Lhygiène y a contribué tout autant.
La deuxième étape entamée dans les années 50 (avec la description en 1953 de la structure en double hélice de lADN, acide désoxyribonucléique) va déboucher sur le génie génétique. La pharmacie et la médecine vont de ce fait évoluer rapidement, ouvrant de nouvelles perspectives pour lamélioration de la santé, la prévention des maladies et la qualité des soins.
La chimie, cependant, na pas bonne presse. Que dire alors des pesticides ? Pourtant ils ont fortement contribué à rendre bien des régions salubres.
En 2300 av. JC des nuées de sauterelles menaçaient déjà le ravitaillement des populations de Mésopotamie. En 1978 encore elles détruisaient les récoltes de lEthiopie ravagée par la guerre.
A partir du XVIIIè siècle, la lutte contre les parasites et autres insectes ne consista plus seulement à excommunier les guêpes comme on le fit pendant longtemps. Mais il faut sans cesse la relancer. En 1939 Paul Muëller met au point le DDT accusé aujourdhui davoir empoisonné le monde mais qui a tout de même permis dassurer la survie de millions de personnes en combattant les moustiques et les maladies quils véhiculent. Après son interdiction il a bien fallu sattaquer à nouveau au fléau, avec des moyens plus élaborés, il est vrai.
Les révolutions de leau
Lune des inquiétudes majeures de lhomme concerne les besoins en eau douce. Monsieur Pierre-Frédéric Ténière vous en a parlé. Jy reviens à ma manière.
La technique des aqueducs est très ancienne mais cest à Rome quelle a connu ses progrès les plus spectaculaires. La consommation deau des Romains des villes était comparable à celle des habitants dune ville occidentale moderne. Des aqueducs, parfois longs de plus de 90 kilomètres, assuraient le ravitaillement des cités, mais on ne pouvait pas couper le débit. Doù la présence à Rome de centaines de fontaines et de bassins. Le surplus servait à nettoyer les rues.
Le système se dégrada au fur et à mesure de la chute de lempire romain dOccident, avec laffaissement des disciplines hygiéniques alors quil se maintenait ailleurs. Cela illustre bien la nécessité dune organisation permanente pour mettre en uvre durablement les atouts techniques.
Encore faut-il quil y ait conscience dun problème et la volonté de le résoudre. Il faudra attendre le XIXème siècle et la perception du rôle de leau potable dans la santé de lhomme pour que des barrages destinés à leau des villes se multiplient et que lon se préoccupe de la traiter.
La consommation mondiale deau douce a été multipliée par six entre 1900 et 1995. Les exigences de qualité augmentent en raison des risques de pollutions mais aussi dune plus grande attention portée à la santé des consommateurs. Il fallait en 1900 cinq paramètres pour définir leau potable il en faut cent en 2000.
Cest dire que la maîtrise des problèmes liés à leau, à son utilisation (en se rappelant quà léchelle mondiale lagriculture utilise 70 % de leau douce), na pas fini de nous préoccuper. Mais au moment même où linquiétude saccroît, les techniques du dessalement de leau de mer progressent. Grâce à la filtration membranaire le coût de production deau douce à partir de leau de mer sest récemment abaissé permettant de prévoir de nouvelles sources de ravitaillement.
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La révolution de la propreté
Le souci de réduire limpact des pollutions ne date pas daujourdhui. Ainsi au XIXème siècle le procédé Leblanc pour la fabrication de carbonate de soude rejetait de lacide chlorhydrique dans latmosphère et accumulait sur les sols du galligu (mélange de goudrons et de résidus polluants). LAlkali act de 1863 obligea les soudières anglaises à récupérer 95 % de lacide chlorhydrique produit. Ernest Solvay produit à partir de 1864 de la soude à lammoniaque nettement moins polluante. Les producteurs anglais, alors les premiers du monde, se liguent pour défendre leurs positions. En vain. Les industriels allemands et américains, nouveaux venus sur le marché, adoptent ce nouveau procédé et celui de la production de soude par électrolyse.
Lindustrie pullule dexemple de ce genre. Lun des plus prosaïque est celui du traitement des déchets. Lhomme des cavernes laissait saccumuler les détritus devant son abri et une fois le terrain encombré allait sinstaller ailleurs. Devenu sédentaire il fait « digérer » ses déchets par la nature, par enfouissement ou compostage, brûlage ou nourriture pour cochons et animaux de basse-cour.
Les citadins ont longtemps gardé les habitudes de la campagne en jetant les ordures dans la rue ou les rivières. A Paris les rois ne cesseront dordonner au prévôt de contraindre les habitants de nettoyer le devant de leur porte. En vain. En 1184 Philippe-Auguste incommodé par les odeurs de la boue devant son palais décide le pavage des rues. Deux artères seulement sont réalisées au Châtelet (le Carreau du roi).
Les égouts se déversaient directement dans la Seine où sapprovisionnaient les porteurs deau, à la bretelle et au tonneau, qui ravitaillaient les habitants. Cela conduisit un médecin de Louis XIV à recommander de boire du vin plutôt que de leau. La ville était si sale que le métier de décrotteur a longtemps confirmé son utilité. Après bien des péripéties et le refus des gens de payer des taxes de nettoyage, deux faits majeurs vont modifier lapproche du problème.
La prise de conscience du rôle des microbes, grâce surtout à Louis Pasteur, favorise le développement de lhygiène. Par ailleurs le 24 novembre 1883 le préfet Eugène Poubelle met en place un système de ramassage accompagné de la mise en route du tout à légout.
Mais le problème des déchets ne sarrête pas là. Un parisien produisait 200 grammes dordure par jour à lépoque de Poubelle, 700 en 1922, 1,5 kilo en 1994. Trois orientations fixent la politique des déchets, la récupération qui est dautant plus efficace quelle est prévue dès la conception des objets (comme cest désormais le cas dans lautomobile), les traitements en vue de fabriquer du terreau pour lagriculture ou du biogaz, les traitements thermiques (les usines dincinération) pour produire de lénergie renouvelable, par exemple pour le chauffage urbain. On a pu reprocher à ces usines des émissions de dioxines. Mais les traitements de fumée ont atteint un tel niveau defficacité (exigée par une réglementation très lourde et détaillée) et les techniques de brûlage progressent si bien que les risques de pollution disparaissent. Encore faut-il que les collectivités locales fassent linvestissement de mise aux normes.
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Malthusiens dhier et daujourdhui
Ces exemples, que lon pourrait multiplier, ne suffisent pas cependant à convaincre les malthusiens daujourdhui de la capacité de lhomme à maîtriser les problèmes de développement.
Il est vrai quà chaque étape il sest trouvé de bons esprits, y compris parmi les savants, pour nier les possibilités du progrès ou en craindre les effets.
Louis Adolphe Thiers, Arago, jugeaient le chemin de fer dangereux. Un gouverneur de lEtat de New York écrivait en 1829 au Président Andrew Jackson : « Les voitures de chemin de fer sont tirées à linvraisemblable vitesse de 25 km/h par des machines qui mettent en danger la vie des passagers, rugissent au travers des campagnes, incendient les récoltes, effrayent le bétail, les femmes et les enfants (sic). Le Tout Puissant na jamais voulu que les gens voyagent à aussi folle allure. »
A la fin du XIXème siècle on craignait que la masse de crottin de cheval accumulé sur les chaussées en raison de laugmentation du trafic ne compromette le développement de Londres ou de Paris. Le tramway, le métro, et surtout lautomobile sont venus, qui ne sont certes pas sans inconvénients mais qui ont tout de même permis de changer la donne et déliminer le crottin.
En 1867 Louis Figuier, un scientifique, juge chimérique lidée que lélectricité puisse remplacer la machine à vapeur comme force motrice. Trois ans plus tard Zenobe Gramme, un ferronnier belge, réalise le premier moteur électrique.
Depuis les années 1970 ce refus des bonds en avant techniques prend des formes plus politiques et gagne lopinion. Le débat est particulièrement vif en ce qui concerne le recours à lénergie nucléaire en raison des difficultés de traitement des déchets radioactifs et des risques pouvant résulter, comme à Tchernobyl, dun mauvais entretien, même sil est généralement reconnu que lélectricité « nucléaire » est lune des moins dangereuses qui soit pour leffet de serre et potentiellement fort abondante. Il lest aussi à propos des OGM (organismes génétiquement modifiés) dont on craint quils soient incontrôlables en oubliant que la nature elle-même a fait évoluer les plantes et que lhomme na cessé de chercher à les modifier pour les rendre plus comestibles et plus faciles à cultiver.
La révolution permanente de la productivité
Les efforts de maîtrise du développement sont constants. Il suffit dexaminer ceux que fournissent les entreprises pour produire plus, mieux, avec moins de moyens « physiques ».
John Brown, président de BP, rappelait récemment que la demande énergétique augmentait de 2 % par an. Mais prenant lexemple de son groupe aux Etats-Unis il montrait quil était possible de faire face à la demande tout en réduisant fortement lémission de gaz à effets de serre. « Nous aurons, écrivait-il, plus de lumière et moins de réchauffement de la planète ».
Des enquêtes récentes ont effectivement montré quaux Etats-Unis la consommation dénergie pendant les années de croissance récentes était restée quasiment stable. Avec de nouvelles technologies lintensité énergétique (lénergie consommée par unité de produit national brut) devrait baisser dans de fortes proportions (certains experts parlent de 1,5 % à 2 % par an).
Entre 1950 et 1990 lindustrie française daluminium est passée de 73 000 mégajoules par tonne à 50 000 lindustrie de lacier de 36 000 mégajoules par tonne à 21 000. Les émissions de CO2 par tonne étaient pour la chaux de 370 kilos en 1975, de 275 dès 1981 et se réduisent sans cesse. Pour le verre on est tombé de 1800 kilos la tonne produite en 1960 à 600 en 1990. Les voitures Peugeot et Renault émettaient 176 grammes de CO2 par km en 1981, 163 en 1994, elles réussiront 150 dès 2005.
Grâce à son programme en faveur du développement durable lancé en 1994, une firme comme S.T. Microelectronics a réduit sa consommation dénergie de 28 % et deau de 45 % et vise une réduction dénergie de 5 % lan par unité produite. Les investissements déjà réalisés ont été amortis en moins de trois ans.
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La révolution qui commence
Pour passer de la rétrospective du développement durable à la prospective il faut tenir compte dun fait majeur qui est la révolution industrielle en cours. Après lère de la machine à vapeur, celle de lélectricité et du pétrole, nous évoluons dans lère de lélectronique dont linformatique et Internet sont les manifestations les plus connues. Elle prend forme au moment même où les techniques de régulation des naissances se généralisent, où les avancées de la biologie sont spectaculaires, où les nanotechnologies se profilent à lhorizon.
Lélectronique irrigue toutes les activités et en renouvelle les applications. Pendant la deuxième phase de la société industrielle les techniques nouvelles donnaient plus de force et de rapidité aux machines. Avec la troisième vague de lère industrielle ce sont dabord les activités de calcul, de mémoire, de mesure, de recherche, destimation des coûts et des risques, de contrôle, bref des activités immatérielles, qui sont enrichies. La productivité individuelle et collective sen trouvera considérablement renforcée au fur et à mesure que les nouveaux moyens de travail deviendront habituels, comme cela sest produit en dautres temps avec limprimerie.
De nombreux problèmes dont la complexité augmente, comme ceux qui résultent du développement des transports, de la gestion des grands ensembles, des progrès de la chirurgie ou des biotechnologies, peuvent ou pourront être traités, quil serait impossible de maîtriser sans électronique et ordinateurs.
Les progrès conjugués de la connaissance des mécanismes du vivant, de techniques de communication et de linstrumentation ouvrent de nouvelles perspectives, par exemple la possibilité dune médecine préventive en fonction des individus.
Les biotechnologies traditionnelles avaient débouché sur des avancées comme la pénicilline. Avec les biotechnologies nouvelles le champ dinvestigation devient plus considérable encore. Les méthodes de création systématique de nouvelles molécules, en biopharmacie, sont dix mille fois plus rapides et dix fois moins chères que les méthodes traditionnelles. Si les problèmes de santé sont plus complexes et par ailleurs mieux pris compte par la société, la technique, là encore, apporte des espoirs de réponse.
Le vrai risque
Au moment même où linquiétude grandit en raison de labondance de la population, de la lourdeur du fonctionnement des sociétés, de lusure de certaines ressources naturelles, des moyens techniques se mettent en place tous les jours, qui peuvent apporter des réponses aux défis, essentiellement grâce à la capacité dadaptation des entreprises qui intègrent de plus en plus les exigences du développement durable dans leur stratégie. Nous affrontons certes des problèmes plus amples que jamais mais comme dit en substance léconomiste Solow nous disposons aussi de savoirs plus amples que jamais.
Ces problèmes se situent le plus souvent à léchelle planétaire. Les grandes révolutions industrielles du passé sétaient déroulées dans des cadres nationaux ou continentaux. Celles qui sont en cours et celles qui sannoncent contribueront à faire de la mondialisation, sous ses formes variées, une exigence majeure. Reste à en convaincre les opinions, et trop souvent encore, les gouvernements. Les risques pour demain résident plus dans le retard des organisations que dans lavancée des techniques.
Notes
(1) « Léconomie mondiale : une perspective millénaire. Chiffres actualisés. Etudes du Centre de Développement OCDE » par Angus Maddison 2001. (retour)
(2) En 1998 il était 8,5 plus élevé quen 1820 alors que la population mondiale avait été multipliée par 5,6. (retour)
(3) The entropy law and The economic process. (retour)
(4) Seuil 1963. (retour)
(5) Sur les terres royales dAnnapes le rendement du blé passe de 2 grains pour 1 au XIè siècle à 4 pour 1 vers 1150. Il monte même à 11 pour 1 en Artois, ce qui sera encore le rendement dans nombre de régions en 1900. (retour)
(6)John Nef « The progress of technology and the growth of large scale industry in Great-Britain 1540-1640 », in Economic History Reviaw oct. 1934. (retour)
(7) En Afrique noire une large partie de la population dépend encore du bois (et de la biomasse naturelle) pour la production dénergie. Sans « industrialisation énergétique » tout développement durable est compromis. (retour)
Annexes
Deux courants se superposent dans lapproche de lavenir. Dune part celui des héritiers de Rousseau, Hegel ou Heidegger qui contestent que le progrès technique puisse favoriser la recherche du bonheur et vont jusquà établir un bilan négatif du progrès industriel. Dautre part celui des descendants des Encyclopédistes qui font confiance à la capacité innovatrice de lhomme mais sinterrogent sur les moyens de surmonter les défis provoqués par laccélération et lamplification des résultats de la société industrielle.
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A titre dexemple, si en matière de télécommunications lélectromécanique dabord, lélectronique ensuite, ne sétaient pas développées, les personnes actives seraient toutes employées du téléphone. En 1910 la Bell System avait 12 310 employés pour 7 millions dappels / an. En 1981 elle employait 874 000 personnes et traitait 219 milliards dappels. A cette date avec les méthodes anciennes il eut fallu 400 millions demployés. Depuis la productivité na cessé de progresser en même temps que le nombre des communications.
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Pour Michelet (Le Peuple 1846) 1842 était une date très importante pour la France car les prix du coton tombèrent à six sols. « Ce fut, écrit-il, une révolution dans lhabitat, lembellissement dans les ménages pauvres. Linge de corps, linge de lit, de table, de fenêtre, des classes ouvrières en eurent qui nen avaient pas eu depuis lorigine des temps. »
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Le groupe des pays industrialisés avait en 1820 un revenu par tête deux fois supérieur à celui du reste du monde. En 1998 cet écart était de sept à un.
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Près de 3 milliards de personnes vivent dans des agglomérations géantes. Elles seront 4 milliards en 2015 dont les 3/4 dans les régions en développement (23 méga-cités au lieu de 5 en 1978) qui aspireront à un niveau de vie plus élevé mais alourdiront du même coup les problèmes denvironnement.
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