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M. Luc FERRY
Développement durable, monde de la technique et société du risque.
séance du lundi 7 janvier 2002
Face au tremblement de terre qui dévasta Lisbonne en 1755 et fit plusieurs milliers de morts, la réaction des meilleurs esprits de lépoque fut unanime et confiante : grâce aux futurs progrès des sciences et des techniques une telle catastrophe pourrait, à lavenir, être évitée. La géologie, les mathématiques et la physique permettraient de prévoir et, par conséquent de prévenir les malheurs que labsurde nature inflige si cruellement aux êtres humains. Bref, lesprit scientifique allait nous sauver des tyrannies de la matière brute.
Changement dépoque, pour ne pas dire de paradigme. Cest, à tout prendre, la nature qui nous semble aujourdhui bienveillante et la science menaçante ou maléfique, et ce dautant plus que tout ce qui peut mettre en danger nos existences nous terrorise. Langoisse dune mort quon feint de croire évitable se décline en une infinité de peurs nouvelles : de lalcool, du tabac, de la vitesse, du sexe, de latome, du téléphone portable, des OGM, de la côte de buf, de leffet de serre, du clonage, des nouvelles technologies, et, potentiellement, des mille et une innovations diaboliques que nous réservent encore les artisans dune « techno-science » mondialisée. De là aussi la généralisation, pour ne pas dire labsolutisation à lépoque contemporaine du fameux « principe de précaution » censé nous permettre, à la limite, datteindre lidéal du risque zéro. Aux antipodes de loptimisme des Lumières, nous ne décrivons plus les avancées de la science comme un progrès, mais comme une chute hors de quelque paradis perdu. Ou pour mieux dire, nous nous inquiétons de savoir si le progrès lui-même
est bien un progrès, si nous sommes véritablement certains davoir été rendus plus libres et plus heureux par la multiplication des performances techniques dont la presse se fait quotidiennement lécho. Les mythes de Frankenstein et de lapprenti sorcier reprennent du service. Ils nous contaient lhistoire dune créature monstrueuse ou magique qui échappe insensiblement à son créateur et menace de dévaster la terre. Cest désormais à la recherche elle-même que sapplique la métaphore : naguère encore conduite et dominée par les êtres humains, elle menacerait aujourdhui de leur échapper au point quà la limite, nul ne pourrait plus garantir aux générations futures la survie de lespèce.
Si lon veut cerner plus profondément les motifs de lécho considérable que reçoivent ces mythes de la dépossession au sein de nos sociétés contemporaines développées, il nous faut approfondir bien davantage lidée quelles apparaissent désormais échapper de plus en plus au contrôle démocratique de nos représentants politiques. Car cest cela qui rend si problématique lapplication dun principe de précaution dont nul ne conteste sur le fond lévidente légitimité. A cet égard, derrière le message, souvent délirant, des tenants de lantimondialisation, se cache une dimension inaperçue de vérité : elle tient à la conviction que nous serions aujourdhui pour ainsi dire dépossédés de toute emprise sur le cours du monde, et que, par là même, les principales promesses de la démocratie auraient été trahies. Nous ne pourrions plus désormais, faire nous-mêmes notre histoire, participer à la construction de notre destin pour la simple et bonne raison que lunivers technicien de la science et de léconomie moderne nous échapperait de toute part, modifiant nos vie quotidiennes sans que nous y puissions rien changer ni décider.
Cest dans ce contexte que je voudrais situer mes réflexions sur le développement durable ou, pour être plus précis, sur ses conditions de possibilité car dans un univers où nous naurions plus de contrôle sur notre avenir, il est clair que lidée même dune organisation raisonnable et mesurée du développement de nos sociétés naurait plus même de sens. La notion de « développement durable » est dailleurs assez floue. Il est comme disait Valéry à propos de la liberté, des mots qui chantent plus quils ne parlent et le concept qui nous préoccupe aujourdhui est bien de ceux-là. Au reste, personne ne peut sy opposer, surtout si lon revient à la formule dorigine, en anglais « sustenable developpement », développement « tenable » - au sens où lon tient une promesse, mais aussi où lon dit quun projet « tient la route ». A cet égard, il faut avouer quun plaidoyer en faveur dun développement « intenable » nest guère imaginable. Il sagit donc de savoir ce que lon met sous la formule, quelles significations viennent la déterminer. Mais, dans tous les cas de figures, elle suppose à tout le moins que nous puissions infléchir le cours du monde. Et cest bien là ce qui commence, je crois, à faire question. Jaimerais donc, afin déclairer davantage cette notion, montrer comment elle ne prend son sens quen relation avec deux problématiques cruciales : celle du monde technicien, celle de la société du risque, qui toutes deux constituent un véritable défi pour la volonté sous-jacente à lidée de développement durable.
Une critique du monde de la technique
Dans le Dépassement de la Métaphysique, Heidegger avait déjà élaboré une critique profonde et argumentée de la domination technicienne qui caractérisait à ses yeux l'univers contemporain. Il la présentait comme le résultat d'un processus qui remonte à la naissance de la science moderne, avec lapparition du mécanisme cartésien, mais qui tout à la fois traduit et trahit son origine. Il nest pas inutile den rappeler brièvement le principe dans le contexte dune réflexion sur le principe de précaution : car il est évident que les menaces qui pèsent sur lhumanité paraîtront dautant plus alarmantes que cette dernière semblera privée des moyens dy répondre.
Reprenons, donc, en évoquant brièvement les différentes étapes au fil desquelles émerge lunivers de la technique en même temps que le cours du monde échappe à lemprise des hommes. Avec Descartes, symbole sil en fût de lémergence de la science moderne, l'homme devient le centre du monde, l'être par lequel et pour lequel la nature tout entière peut acquérir une quelconque signification. Porteur, grâce aux nouveaux pouvoirs de la science, d'un projet de domination de la terre, il entreprend donc de permettre à l'homme de devenir "comme maître et possesseur de la nature". Pour être plus précis, il faut ajouter que cette domination prend une double forme. Elle s'opère d'abord sur un plan théorique, celui de la simple connaissance des choses : avec l'avènement du mécanisme moderne, pour la première fois sans doute dans l'histoire de l'humanité, la nature cesse d'être perçue par l'homme comme un être mystérieux, comme un grand Vivant animé par des "qualités occultes" que seules l'alchimie, la religion ou la magie pourraient percer à jour. Descartes est bien, en ce sens et quelles que soient par ailleurs ses erreurs scientifiques, l'inventeur du rationalisme moderne, celui qui, en posant que rien ne change sans raison dans l'univers (principe d'inertie), liquide tout à la fois la physique d'Aristote et l'animisme du Moyen-Age. Si la nature perd ainsi son opacité et son mystère, c'est parce qu'elle est pensée par l'homme comme étant, au moins en droit, de part en part conforme aux lois de son esprit. La science moderne vit sur l'idée que l'opacité du monde n'est que le revers d'une ignorance dont les limites peuvent en principe être indéfiniment reculées.
A cette maîtrise de l'univers par la théorie (mathématique, physique, biologique), répond une domination pratique - cette dichotomie recoupant celle des deux attributs essentiels de la subjectivité humaine : l'entendement et la volonté. Simple matériau brut, en lui-même dénué de toute valeur et de toute signification, la nature n'est plus qu'un vaste réservoir d'objets que l'homme peut utiliser comme bon lui semble pour réaliser son bonheur. Le monde tout entier devient moyen pour les fins d'une subjectivité au pouvoir de consommation virtuellement illimité. Bref, si l'univers est sur le plan théorique calculable et prévisible, il est sur le plan pratique manipulable et corvéable à merci.
C'est cette vision du monde qui, selon Heidegger, va trouver son apogée dans ce véritable point de départ de notre modernité qu'est l'idéologie des "Lumières". Encore faut il percevoir qu'avec la croyance "illuministe" en les vertus du progrès par la raison, nous ne sommes pas encore entrés dans le "monde de la technique" proprement dit, c'est-à-dire dans un monde d'où la considération des fins va totalement disparaître au profit de celle des moyens. Car dans le rationalisme des XVIIe et XVIIIe siècles, le projet d'une maîtrise scientifique de l'univers naturel, puis social, possède encore une visée émancipatrice, soumis qu'il demeure en son principe à la réalisation de certaines finalités. S'il s'agit de dominer l'univers, ce n'est point par pure fascination de notre propre puissance, mais pour parvenir à certains objectifs qui ont pour nom liberté et bonheur. Et c'est par rapport à ces fins que le développement des sciences apparaît comme le vecteur d'un autre progrès : celui de la civilisation. Peu importe ici qu'une telle vision des vertus de la raison soit illusoire ou non. Ce qui compte en revanche, c'est qu'en elle, la volonté de maîtrise s'articule encore à des objectifs extérieurs à elle et que, en ce sens, elle ne puisse se réduire à une pure raison instrumentale ou technique ne prenant en considération que les moyens.
Pour que notre vision du monde devienne de part en part technicienne, il faut donc un pas supplémentaire. Il faut que la volonté cesse de viser des fins extérieures à elle pour se prendre pour ainsi dire elle-même comme objet. C'est là, selon Heidegger, ce qui advient dans la philosophie avec Nietzsche et son concept de Volonté de Puissance, véritable soubassement métaphysique de la technique planétaire dans laquelle nous baignons aujourd'hui. Chez Nietzsche, en effet, la volonté authentique, la volonté accomplie est celle qui cesse d'être volonté de quelque chose pour devenir "volonté de volonté", volonté qui vise l'accroissement des forces vitales, c'est-à-dire, en vérité, son propre accroissement, sa propre intensification en tant que telle. C'est ainsi que la volonté atteint la perfection de son concept : se voulant elle-même, elle devient maîtrise pour la maîtrise, force brute pour la force brute et cesse d'être assujettie, comme elle l'était encore dans l'idéal progressiste des Lumières, à des finalités extérieures (la liberté et le bonheur).
Par où l'on voit que cette thématique philosophique, apparemment très abstraite, peut aussi prétendre décrire très concrètement la singularité historique des temps modernes. C'est là, du reste, l'un des secrets de l'extraordinaire succès de l'heideggerianisme hors du champ de la philosophie professionnelle, la clef, si l'on peut dire, de ses usages historiques, littéraires ou journalistiques. Car telle est la thèse centrale de Heidegger c'est aussi hors de la philosophie que notre univers se caractérise par la disparition de toute forme de réflexion sur les fins au profit d'une préoccupation exclusive des moyens. Dans le monde technicien, de part en part livré à la raison instrumentale (cette raison qui calcule l'efficacité des moyens, par opposition à celle, "objective", qui fixe des fins) seul compte le rendement, quels que soient les objectifs. Plus exactement encore : le seul objectif, pour autant qu'il en reste un, est celui de l'intensification des moyens comme tels. Ainsi par exemple, l'économie libérale fonctionne-t-elle sur un principe de concurrence qui interdit qu'on s'arrête jamais pour envisager les finalités de l'augmentation incessante des forces productives. Il faut, quoi qu'il advienne, quoiqu'il puisse en coûter, développer pour développer, progresser ou périr, plus personne ne sachant à vrai dire si le développement en tant que tel, c'est à dire l'accroissement de la puissance instrumentale, procure aux hommes davantage de bonheur et de liberté. Les écologistes en doutent aujourd'hui. Les romantiques, comme on sait, l'avaient fait avant eux.
Le monde ressemble donc, dans cette perspective, à un gyroscope qui doit, tout simplement, tourner pour ne pas tomber, indépendamment de tout projet. Poursuivons lanalogie un instant : dans léconomie de compétition mondialisée, le progrès est devenu une nécessité quasi-biologique : une entreprise qui ne se comparerait pas aux autres pour tenter sans cesse de progresser serait très rapidement vouée à la disparition pure et simple. Autrement dit : comme dans le cas du gyroscope, le progrès est définalisé, il relève des causes efficientes, mécaniquement engendré quil est par la simple logique de la concurrence sans que nul projet global ne soit requis pour lanimer. De là le sentiment que le cours du monde nous échappe, quil échappe même, à dire vrai, à nos représentants, voire aux leaders économiques et scientifiques eux-mêmes ! De quoi, donc, vider de son contenu le projet dun développement durable. De quoi, aussi, donner à la notion de risque qui lanime au plus profond, une dimension supplémentaire à un âge, celui de la mondialisation technicienne, où les compétences de lEtat-nation, nen déplaise à nos néo-républicains, ne peuvent plus prétendre fournir des réponses suffisantes.
Vers la société du risque
Pour tenter dy voir un peu plus clair, on ne saurait trop conseiller la lecture de La société du risque, louvrage majeur du sociologue allemand Ulrich Beck, dont la traduction française vient de paraître aux éditions Aubier. Rédigé en l986, juste après la catastrophe de Tchernobyl, il a déjà conquis un large public au Canada, aux Etats-Unis et en Europe du Nord. Voici sa thèse centrale : après une « première modernité », qui prit son essor aux XVIIIe siècle, domina le XIXe et sachève aujourdhui, nos sociétés occidentales seraient entrées dans une deuxième phase, marquée par une prise de conscience des risques engendrés en son propre sein par le développement, puis la mondialisation des sciences et des techniques. Cest tout à la fois lopposition frontale, mais aussi les liens secrets quentretiennent ces « deux modernités » quil faudrait dabord comprendre pour saisir la situation radicalement nouvelle dans laquelle est plongée lOccident le plus avancé. Arrêtons-nous un instant à ce diagnostic. Il en vaut la peine.
Une première modernité, encore « tronquée » et « dogmatique ».
Elle se caractérisait par quatre traits fondamentaux, indissociables les uns des autres.
Dabord une conception encore autoritaire et dogmatique de la science : sûre delle-même et dominatrice à légard de son principal objet, la nature, elle prétendait, sans le moindre doute ni esprit dautocritique, rimer avec émancipation et bonheur des hommes. Elle leur faisait promesse de les affranchir de lobscurantisme religieux des siècles passés, et de leur assurer dun même mouvement les moyens de se rendre, selon la fameuse formule cartésienne, « comme maîtres et possesseurs » dun univers utilisable et corvéable à merci pour réaliser leur bien-être matériel.
Solidement ancrée dans cet optimisme de la science, lidée de progrès, définie en termes de liberté et de bonheur, sinscrivait très logiquement dans les cadres de la démocratie parlementaire et de lEtat-nation . Science et démocraties nationales allaient de pair : ne va-t-il pas de soi que les vérités dévoilées par la première sont, à limage des principes qui fondent la seconde, par essence destinés à tous ? Comme les droits de lhomme, les lois scientifiques possèdent une prétention à luniversalité : elles doivent, du moins en principe, être valables pour tous les être humains, sans distinction de race, de classe ni de sexe.
Dès lors, laffaire majeure des nouveaux Etats-Nations scientifico-démocratiques était la production et le partage des richesses. En quoi leur dynamique était bien, comme lavait dit Tocqueville, celle de légalité ou, si lon préfère les formulations marxiennes, de la lutte contre les inégalités. Et dans ce combat difficile mais résolu, la confiance en lavenir était de rigueur de sorte que la question des risques sy trouvait très largement reléguée au second plan.
Enfin, les rôles sociaux et familiaux étaient encore figés, voire naturalisés : les distinctions de classe et de sexe, pour ne rien dire des différences ethniques, bien que fragilisées en droit et problématiques en principe, nen demeuraient pas moins de facto perçues comme intangibles. On parlait alors de La civilisation au singulier, comme sil allait de soi quelle était dabord européenne, blanche et masculine.
Sur ces quatre points, la seconde modernité va entrer en rupture avec la première. Mais elle va le faire, non par leffet dune critique externe, en sappuyant sur un modèle social et politique nouveau, mais au contraire par lapprofondissement de ses propres principes.
Une seconde modernité, qui accomplit la première en se retournant contre elle : la naissance de « lauto-réflexion » ou lavènement de la « société du risque ».
Du côté de la science tout dabord, et de ses rapports avec la nature, le XXe siècle finissant est le lieu dune véritable révolution : ce nest plus aujourdhui la nature qui engendre les risques majeurs, mais la recherche scientifique, ce nest donc plus la première quil faut dominer, mais bien la seconde, car pour la première fois dans son histoire, elle fournit à lespèce humaine les moyens de sa propre destruction. Et cela, bien entendu, ne vaut pas seulement pour les risques engendrés, à lintérieur des sociétés modernes, par lusage industriel des nouvelles technologies, mais tout autant pour ceux qui tiennent à la possibilité quelles soient employées, sur le plan politique, par dautres que nous. Si le terrorisme inquiète davantage aujourdhui quhier, cest aussi, sinon exclusivement, parce que nous avons pris conscience du fait quil peut désormais ou pourra bientôt se doter darmes chimiques, voire nucléaires redoutables. Le contrôle des usages et des effets de la science moderne nous échappe et sa puissance débridée inquiète.
Du coup, face à ce « procès sans sujet » dune mondialisation quaucune « gouvernance mondiale » ne parvient à maîtriser, le cadre de lEtat-nation, et, avec lui, des formes traditionnelles de la démocratie parlementaire, paraît étrangement étriqué, pour ne pas dire dérisoire. Le nuage de Tchernobyl ne sarrête pas, par quelque miracle républicain, aux frontières de la France. De leur côté, les processus qui commandent la croissance économique ou les marchés financiers nobéissent plus au dictat de représentants du peuple désormais bien incapables de tenir les promesses quils voudraient lui faire. De là, bien sûr, le succès résiduel de ceux qui entendent nous convaincre, à limage de nos néo-républicains, quun retour en arrière est possible, que la vieille alliance de la science, de la nation et du progrès nest quaffaire de civisme et de « volonté politique » : on aimerait tant y croire quun coefficient non négligeable de sympathie sattache inévitablement à leurs propos nostalgiques
Face à cette évolution des pays les plus développés, la question du partage des richesse tend à passer au second plan. Non quelle disparaisse, bien sûr, mais elle sestompe devant les nécessités nouvelles dune solidarité devant des risques dautant plus menaçants quétant mondialisés, ils échappent pour une large part aux compétences des Etats-Nations comme à lemprise réelle des procédures démocratiques ordinaires.
Enfin, sous les effets dune auto-critique (auto-réflexion) désormais généralisée, les anciens rôles sociaux sont remis en question. Déstabilisés, ils cessent dapparaître comme inscrits dans une éternelle nature, ainsi quen témoignent de manière exemplaire les multiples facettes du mouvement de libération des femmes.
On pourrait bien sûr compléter et discuter longuement ce tableau. Il mériterait sans nul doute plus de détails et de couleurs. Son intérêt nen est pas moins considérable si lon veut bien admettre quil tend à montrer de façon convaincante comment la « seconde modernité », malgré les contrastes et les oppositions quon vient dévoquer, nest rien dautre en vérité que linéluctable prolongement de la première : si les visages traditionnels de la science et de la démocratie républicaines sont aujourdhui fragilisés, ce nest pas simplement par « irrationalisme », ni seulement par manque de civisme, mais paradoxalement, par fidélité aux principes des Lumières. Rien ne le montre mieux que lévolution actuelle des mouvements écologistes dans les pays qui, contrairement au nôtre, possèdent déjà une longue tradition en la matière au Canada et en Europe du nord par exemple : les débats sur le principe de précaution ou le développement durable y recourent sans cesse davantage à des arguments scientifiques ainsi quà une volonté démocratique affichée. Dès lors quon distingue deux modernités, il nous faut aussi apprendre à ne plus confondre deux figures bien différentes de lantimodernisme : la première, apparue avec le romantisme en réaction aux Lumières, sappuyait sur la nostalgie des paradis perdus pour dénoncer les artifices de lunivers démocratique, elle soulignait la richesse des sentiments et des passions de lâme, contre la sécheresse de la science. Un bonne part de lécologie contemporaine y puise sans doute encore ses racines. Mais une autre sen est émancipée : si elle remet en question la science et la démocratie dEtat-Nation, cest au nom dune scientificité et dun idéal démocratique élargis aux dimensions du monde et soucieux de pratiquer lintrospection. Autrement dit, cest désormais à lhyper-modernisme et non à lesprit de réaction, que les principales critiques du monde moderne salimentent. Ce constat, sil est juste, emporte une conséquence décisive : la société du risque, fondée sur la peur et lauto-réflexion, nest pas derrière nous, mais bel et bien devant, elle nest pas un archaïsme, une survivance des anciennes figures de la résistance au progrès, mais son dernier avatar.
Voici le paradoxe auquel nous confrontent ces deux analyses : dune part, il nous faut plus que jamais peut-être, envisager sérieusement de donner un contenu concret à lidée de développement durable. Dun autre côté, cependant, ses conditions de possibilités semblent bien problématiques au sein dun univers mondialisé où le contrôle exercé par les êtres humains sur leur propre destin tend à se réduire comme une peau de chagrin. Voilà, il me semble, la contradiction cruciale quil nous faudra apprendre à résoudre au cours du siècle que nous venons dinaugurer.
Président de la Commission Nationale des Programmes (Ministère de l'Éducation Nationale).
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