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M. Michel ROCARD
Un développement durable pour l'Afrique
séance du lundi 24 juin 2002
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames, Messieurs,
Je vous remercie de lhonneur que vous mavez fait en me conviant à vous entretenir. Il y a cependant dans cet honneur quelque chose de redoutable : votre Compagnie a pour usage de consacrer lexcellence. Nul ne saurait comparaître devant vous sans quelque crainte à cet égard.
Et puis vous êtes Académie des Sciences Morales et Politiques. La jonction de ces trois mots donne à penser. Déjà morale et politique ne se rencontrent quau prix de permanents efforts, danalyse historique et de compréhension sociale chez les moralistes, dascèse et dintransigeance chez les politiques. Mais il faut ajouter sciences pour entrer dans votre cercle de relations. Ce mot à lui seul fait allusion à deux controverses quil me faut ignorer car elles nous éloigneraient de notre sujet, mais qui ne manqueront pas cependant de le colorer. La première concerne la relation délicate entre les sciences dures et les sciences molles, vocabulaire affreux probablement inventé par les physiciens pour déconsidérer les disciplines qui sont les vôtres. Et la seconde, à travers lallusion implicite que le mot de sciences fait à celui de lumières, est celle de savoir si la référence à la raison peut suffire à rendre compte de lactivité des hommes.
Je me limiterai à constater que le mot de sciences, quand il régit des échanges dinformations et de commentaires, exige dès labord dans la collecte des données et dans leur analyse une rigueur que lon rencontre peu dans les sphères où jai sévi. Si la présence ici de votre Président, mon maître et ami Marcel Boiteux, me conduit à rappeler que jai commencé ma vie professionnelle comme son élève, et comme macro-économiste, cest-à-dire pratiquant dune discipline qui prétendait à quelque sérieux scientifique, il y a trente cinq ans cette année que je suis devenu un pur politique, donc un généraliste pour mes amis et un personnage superficiel pour ceux qui le sont moins. Cest pourtant en cette qualité, et donc avec ces tares, que jai découvert le continent dont nous parlerons aujourdhui, et que jaborde mon sujet « un développement durable pour lAfrique ».
Je veux dire dabord toute limportance que jattache au fait que votre Compagnie ait choisi ce sujet. LAfrique vit aujourdhui une multiplicité de drames entremêlés, mais ils sont tous aggravés par loubli profond que lui témoigne le reste du monde. Que lAcadémie des Sciences Morales et Politiques mette lAfrique à son ordre du jour est à cet égard un signal utile.
LAfrique stagne, à lévidence. Elle a besoin de développement .
Mais quest-ce que le développement ? Chaque auteur a sa définition, aucune nest complètement convaincante, je nen connais pas de consensuelle. Le développement est-il consubstantiel à la croissance ? Pour bien des chercheurs il est implicite que oui, et que le mot implique simplement une insistance sur la durabilité de cette croissance.
Déjà la croissance nest pas sans receler ses mystères. Quantifiable par définition, elle se mesure à laugmentation du produit intérieur brut, cest-à-dire celle de la richesse produite. Innombrables sont les économistes qui ont tenté de savoir pourquoi et comment la richesse progressait en volume. Ce fut notamment, à propos de la France, la grande recherche de Messieurs Carré, Dubois et Malinvaud au début des années soixante. Ils concluaient quune part substantielle des causes de la croissance ne relevait pas de facteurs quantifiables. Cela confirmait et soulignait le résultat plus sommaire que lon obtenait en appliquant à notre pays la célèbre fonction de production de Cobb-Douglas. La variation quantifiée des facteurs capital et travail, repérée sur quelques années, rendait compte de la moitié à peu près de notre croissance globale. Le reste était donc à attribuer à des facteurs peu quantifiables tels le niveau déducation de la population, la qualification de la main-duvre, lorganisation du système productif, la réduction des goulets détranglement, et, surtout la qualité de laction gouvernementale, on tend à dire aujourdhui la gouvernance, sur longue période, etc
Si ses composantes ne sont pas toutes quantifiables, la croissance prise globalement lest pour sa part dès linstant où lon accepte la convention qui lidentifie aux variations du produit intérieur brut. Mais le mode de calcul de ce dernier fait de plus en plus problème. On sait quil traduit une comptabilité de flux et non de stocks. Il néglige donc les prélèvements sur ressources naturelles, les pollutions. Une catastrophe naturelle augmente le produit brut en ce que lon ne mesure pas la perte de valeur du capital quelle a provoquée, mais que lon mesure et incorpore lactivité économique de réparation et de reconstruction quelle induit.
Plus grave, létat sanitaire et le niveau dinstruction dune population, pas plus que la qualité de la gouvernance quelle subit, ne sont non plus pris en compte.
Cest bien tous ces facteurs que le développement voudrait saisir. Mais on nen dispose pas dun indicateur synthétique. Au demeurant la définition elle-même annonce la difficulté de mesure : en témoigne par exemple celle du Petit Larousse : « amélioration qualitative et durable dune économie et de son fonctionnement ». Quels éléments qualitatifs retenir ? Comment apprécier et sur quelle période la durabilité ? Enfin quest ce au juste que le fonctionnement dune économie ?
Regardons dautres définitions : cest instructif. Le Grand Robert ne prend pas de risques : « développement : fait de prendre de lextension, de progresser » et un peu plus loin « pays, région, en voie de développement, en développement : dont léconomie na pas atteint le niveau de lAmérique du Nord, de lEurope occidentale ». Convenons que tout cela ne nous avance guère. Le trésor de la Langue Française, comme souvent, cerne mieux la réalité : « amélioration quantitative et qualitative de la situation dune unité économique ».
Enfin de Dictionnaire de lAcadémie Française, comment ne pas le citer ici, prend dans sa neuvième édition le parti du Grand Robert « Action de faire croître ou progresser ; résultat de cette action. Economie : le développement économique dune région ».
A mon sens, cest François Perroux, qui dès 1964, dans lEconomie du XXème siècle, et contre tous les lexicographes, tranche la controverse : «Par rapport à la croissance quasi mécanique dun produit traité comme une chose, le développement est une relation dhommes à hommes ».
Donner un tel sens aux instruments mis en place pour le mesurer ou lévaluer est dailleurs lobjectif que poursuit tenacement le Programme des Nations Unies pour le Développement, le PNUD. Depuis une vingtaine dannées cette agence des Nations Unies a mis au point et publie annuellement des indicateurs non dépendants dune évaluation monétaire, et qui fournissent des mesures du pourcentage de la population ayant accès à des services de base, tels leau potable, lélectricité, les transports publics, léducation primaire et les soins médicaux. Dautres indicateurs renseignent sur le pourcentage de diplômés, ou sur létat sanitaire de la population. Un concept plus subtil, comme la bonne gouvernance, peut aussi faire lobjet dévaluations.
Au demeurant, et pour clore cette controverses, léconomiste Philippe Engelhard, dans son vigoureux livre « LAfrique, miroir du monde ? » publié chez Arléa, nemploie pratiquement jamais le mot développement tout au long de ses 222 pages. Ce concept est pour lui plus encombrant quautre chose. Je ne suis pas sûr quil ait tort.
Regardons donc lAfrique sous tous ses aspects, en nous gardant bien de nous limiter au quantifiable.
Pour regarder lAfrique comme pour regarder nimporte quoi, il faut des instruments. Or nos instruments, les médias, introduisent un biais dramatique. Ils décrivent principalement les guerres, les crises et la misère, et donnent limpression dun Afrique tout entière vouée à linsécurité et aux guerres civiles. Or cest loin dêtre le cas et il sest produit en Afrique depuis une décennie toute une gamme dévènements essentiels.
Le premier touche la paix et la guerre. La plupart des conflits sont réglés ou en voie de lêtre. Et dans la plupart des cas le règlement a été luvre principalement des africains eux-mêmes.
Le second touche la démocratie. Elle est encore bien imparfaite. Mais ce sont maintenant plus de la moitié des Etats africains qui sont gouvernés par des Présidents élus dans des conditions jugées à peu près démocratiques par la communauté internationale. Des alternances paisibles se multiplient.
Le troisième touche la prise de conscience par lAfrique de sa personnalité, de son unité, et de la place quelle peut prendre dans le monde. Le traité dAbuja, de juin 1991, le changement de nature des Sommets de lOUA depuis quune majorité de Présidents élus démocratiquement y siège, la transformation en 2001 de lOUA en Union Africaine, afin den renforcer considérablement lautorité, tout cela change le visage et la voix de lAfrique, de manière très positive. A la conférence des Nations Unies sur les trafics darmes légères, en juillet 2001, lAfrique fut le seul continent à sexprimer fermement sur une plate-forme commune exigeante, à laquelle malheureusement les plus grands pays refusèrent de donner suite. Jusque là, lAfrique était muette devant les grands problèmes du monde. Cest un début important, même sil est modeste.
Enfin le quatrième événement touche la croissance elle-même. Il réside dans son accélération. Dans les décennies soixante, soixante-dix et quatre-vingt, la croissance moyenne globale de tous les pays dAfrique subsaharienne était de lordre de 3 % par an, ce qui équivalait à laugmentation moyenne de la population. Le produit par habitant restait donc stable, ce qui nempêchait pas, bien au contraire, les inégalités de saggraver, certains senrichissant beaucoup, notamment par la corruption, pendant que lécrasante majorité sappauvrissait gravement. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, et dans les deux tiers des pays dAfrique noire, ceux qui nont pas été ravagés par des guerres civiles ou internationales, un ensemble de facteurs ont poussé cette croissance vers un rythme de 5 % pendant les deux premiers tiers de la décennie. Dans ce sens ont joué les fruits de la paix civile retrouvée sur longue période, une évolution plutôt favorable des cours des matières premières, une pluviométrie satisfaisante plusieurs années de suite, et pour quatorze dentre ces pays la réussite au delà des espérances de la dévaluation du franc CFA en 1994. Javais déjà cherché à provoquer cette décision, en 1982 comme Ministre du Plan puis en 1990 comme Premier Ministre. Mais chaque fois la pression de quelques Chefs dEtats africains a conduit le Président de la République de lépoque à sy opposer. Faite plus tôt, cette dévaluation aurait entraîné moins de souffrances sociales, et peut-être même été possible à un taux inférieur à la moitié. Mais il fallait de toutes façons permettre à ces pays de retrouver le chemin de lexportation, ce quaccomplit finalement M. Balladur.
Les perspectives sont moins favorables en ce début de millénaire : les cours des matières premières ont baissé en fin de décennie, même si les perspectives pour 2003 semblent en nette amélioration, la pluviométrie a retrouvé son insuffisance des années quatre-vingt, et surtout laide publique au développement est en baisse, de même que le flux des capitaux privés, du moins vers lAfrique noire, en dehors de ses six pays pétroliers. Ce qui reste acquis est la stabilisation de la paix civile sur les deux tiers du territoire, son apparition sur une bonne partie du reste, et le fait que les gains de productivité permis par la dévaluation du franc CFA ne sont pas encore consommés pour moitié. Lavenir demeure donc bien incertain, et la question du changement nécessaire des politiques de développement, en Afrique comme chez les bailleurs daide, se pose avec une acuité croissante. Aussi bien le problème de lAfrique est-il à lordre du jour du G8 qui va se tenir dans quelques jours, les 26 et 27 juin à Kananaskis au Canada.
Quelques Etats ont osé soutenir au début de la négociation de ce qui allait devenir « lAccord de partenariat Union Européenne Afrique » de Cotonou, et qui a remplacé une éventuelle cinquième Convention de Lomé, que les politiques daide au développement ayant fait la preuve de leur inefficacité, il convenait dy renoncer et de se limiter à une aide humanitaire au bénéfice des seuls pays les plus pauvres, dont plus de la moitié sont en Afrique. Cette thèse ne peut que réapparaître au niveau mondial.
La première condition dune politique de développement durable pour lAfrique consiste à écarter cette menace. Ce continent déjà peuplé de 800 millions dhommes, en comptera un milliard et demi dans quarante ans. Sil demeure en déréliction pendant les décennies qui viennent, des dizaines de millions de personnes chercheront à le fuir, le sida, le paludisme et même les criquets déborderont du continent, les guerres locales se multiplieront avec le risque de prolifération des groupes et lémergence dEtats terroristes, les opinions publiques averties par les horreurs que montreront les télévisions exerceront une pression croissante sur leurs gouvernements pour quils « fassent quelque chose » condition suffisante pour faire nimporte quoi et le faire mal, comme on la vu en Somalie. Enfin lAfrique recèle en matière de pétrole, dor et de métaux rares un bon quinze pour cent des réserves mondiales dont nul ne saurait se désintéresser. On néchappe pas à lAfrique.
LAcadémie des Sciences Morales et Politiques de France est donc tout à fait fondée à se poser ce qui est à mon sens la bonne question au bon moment : peut-on favoriser en Afrique un développement durable ?
Ma réponse est que oui sous trois conditions majeures, qui résultent largement des préliminaires un peu longs mais tout à fait nécessaires que je me suis permis de vous soumettre jusquici.
La première condition est de donner la priorité absolue à tout ce qui touche la gouvernance : guerre ou paix, sécurité civile, nature des Etats, stabilité administrative, juridique et fiscale, pratique de la démocratie. Aucun développement nest possible tant que ces facteurs ne sont pas rassemblés ou en voie de lêtre.
La deuxième condition est daccepter une remise en cause complète de tous les concepts, procédures et instruments dont se servent aujourdhui les pays riches pour, pensent-ils, aider les pauvres.
La troisième est daccepter lidée que le développement ne se parachute pas, et ne peut venir de lextérieur. Il ne saffirme que lorsquil est autocentré et puissamment piloté par une volonté nationale forte, éclairée et légitime. Dans le continent qui nous intéresse, le seul exemple connu dun décollage réussi ayant pris appui sur laide occidentale est lIle Maurice. La condition centrale de bonne gouvernance était remplie, et les méthodes suivies furent remarquables, inventives, mais non exportables.
Il est temps maintenant desquisser, dans différents domaines, comment lapplication de ces conditions centrales peut permettre desquisser des politiques ayant de meilleures chances de provoquer le développement. Je le ferai de manière caricaturale, car sinon il y faudrait un séminaire dune bonne semaine, en abordant dix sujets principaux.
Le premier concerne la paix et la guerre. Il est patent que lorsquune rébellion éclate ou fait rage, les Etats dAfrique sont très généralement dans lincapacité de la réduire. Il lest tout autant que la qualité de la gouvernance en Afrique est si fréquemment insuffisante que les rébellions ont souvent une forte légitimité, au moins locale. Doù il résulte que la négociation est le plus souvent la seule issue possible. Il lest aussi que lintervention de grandes puissances extérieures à la zone alourdit la négociation dintérêts pétroliers, miniers, géostratégiques et même linguistiques qui ne favorisent guère lissue. Il est patent enfin que depuis quelques années lAfrique a appris à mieux maîtriser ses crises. La région des Grands Lacs, les Comores, et dune certaine façon la Sierra Leone en témoignent.
En outre, lorsquune crise violente se produit, le comportement de la communauté internationale en ses diverses composantes est en général le suivant : arrêt des politiques daide et de coopération, dessaisissement des autorités qui les conduisent et qui ont une connaissance experte de la situation, saisine de nouvelles autorités, ministères ou services des affaires étrangères au lieu de la coopération, Conseil des Ministres de lEurope au lieu de la Commission, et Conseil de Sécurité au lieu des agences. Ces nouvelles autorités nont jamais ni mémoire historique ni compétence réelle sur les crises dont elles sont saisies. Il ny a dautre part de réserves budgétaires permanentes pour traiter les crises à peu près nulle part. Toute opération de maintien ou dimposition de la paix appelle donc, après un accord déjà difficile sur sa conception et son ampleur, une négociation encore plus longue pour en assurer le financement alors que la rapidité est presque toujours la condition majeure du succès. Les sanctions ou leur absence dépendent trop souvent du principe deux poids deux mesures. Les Comores doivent trois ans dabandon et de misère à un tel système de décision, et le Congo Brazzaville dêtre ravagé et davoir perdu 50.000 vies humaines.
Tout cela conduit à des propositions vigoureuses, simples et claires, quoique de grande difficulté politique. Il est tout à fait nécessaire que les autorités nationales ou internationales chargées de gérer la coopération le soient aussi de gérer les crises. Très difficile dans le cas de lONU, cela est possible partout ailleurs et notamment en Europe. Ce devrait être parmi bien dautres un des problèmes dont Monsieur Giscard dEstaing, Président de la Convention, devrait se saisir.
De plus, une dotation budgétaire permanente pour le traitement des crises devrait être prévue. Sans poser encore le problème de laugmentation des budgets daide et de coopération, son volume devrait représenter 10 % de toutes les dotations actuelles. Il devrait être proposé à lUnion Africaine quune partie de cette dotation soit affectée dès que possible à la mise sur pied et au fonctionnement dun Etat Major Africain permanent chargé de la prévention et de la gestion des crises, et une autre à lentraînement de certaines unités militaires nationales que leurs gouvernements respectifs désigneraient comme chargées en permanence de la participation aux opérations de maintien de la paix. Pourquoi ne pas donner en outre à lUnion Africaine délégation du Conseil de Sécurité de lONU pour appliquer en Afrique les cas de recours au chapitre VII de la Charte, celui qui traite de lemploi de la force pour préserver ou rétablir la paix.
Enfin des observatoires régionaux des tensions devraient permettre deffectuer une veille susceptible de contribuer à prévenir les crises plutôt quà les gérer après explosion.
Mon deuxième sujet concerne la forme des Etats. Un mimétisme international fait de protocole de conférences, dhabitudes, de normes et de standards imposés par les pays développés, et aussi de manque dimagination, pousse les Etats dAfrique à se développer et sorganiser comme sils devaient un jour ressembler aux nôtres. Cest évidemment impossible, et de ce fait grotesque et dangereux.
Tous ces états, ou du moins la plupart, ont besoin en tout état de cause, de services au coût absolument minimal, et ensuite, dabord dune forte intégration de leurs marchés intérieurs dans des ensembles régionaux, également de regrouper le plus possible de services au niveau régional, à commencer par les ambassades, et à continuer par tout ce qui concerne leau, lénergie, le traitement des catastrophes naturelles, la recherche scientifique épidémiologique et épizootique, etc
Ils devraient enfin imiter le Mali, le seul dentre eux à avoir effectué une profonde décentralisation, en confiant aux communes la responsabilité de créer et développer tous les services publics de base. Limpôt est mieux payé quand on sait à quoi il sert, les communes seront toujours plus avisées que les Etats dans lévaluation des dimensions de chaque projet ou ouvrage, la corruption est moins facile parce que plus visible, sur les travaux modestes de proximité. Cest dailleurs seulement au niveau de la commune quil est imaginable et admissible que limpôt prenne la forme de journées de travail consacrées aux investissements collectifs. Il est crucial à ce sujet que les règles de comptabilité communale permettent un traitement adéquat des investissements, travaux collectifs compris.
Ces problèmes sont naturellement de souveraineté africaine, mais il serait important que les bailleurs daide en comprennent la nécessité et mettent au point des systèmes incitatifs vigoureux dans chacune de ces directions. De même devraient-ils insister plus quils ne font sur la mise à disposition des Etats africains dune expertise digne de ce nom, notamment pour toutes leurs activités internationales.
Le troisième sujet concerne la démocratie. Nous autres occidentaux, une fois passés les temps de lesclavage et de la colonisation et venu celui de la responsabilité et de la solidarité, avons plus ou moins consciemment mais très profondément tenté dexporter en Afrique non seulement nos principes fondamentaux de civilisation mais aussi nos règles pratiques dorganisation de la société. Or la greffe ne prend pas ou prend très mal.
Il faut dès lors distinguer profondément, dans les valeurs auxquelles nous voudrions voir ce continent se rallier, entre deux blocs.
Le premier constitue le cur des Droits de lHomme. Il est universel et irrécusable. On ne tue pas, on ne torture pas, lexpression des idées est libre, il ny a pas de délit dopinion, la justice est indépendante. La Charte africaine des Droits de lHomme, document constitutif de lUnion Africaine, réaffirme ces droits, et cest en leur nom quaujourdhui, aux sommets de lUA, certains chefs dEtat osent enfin accuser et sermonner quelques uns de leurs pairs.
Dune autre nature est le deuxième bloc, celui des procédures dorganisation de la démocratie représentative. Elles sont essentiellement fondées sur le pluralisme et reposent avant tout sur le système des partis politiques. Cela vient du fait que depuis au moins deux siècles, les partis politiques ont en Occident une immense légitimité, liée à ce quils ont largement contribué à construire nos identités nationales et à ce quils incarnent sur longue période des intérêts sociaux respectés, que ce soient ceux des agriculteurs, des propriétaires ou des salariés. Rien de tel na pu se créer en Afrique, et de ce fait on ny discerne que deux usages des partis politiques : la structuration forte de la clientèle de chaque chef, ou le support dexpression de signes didentité ethnique religieuse ou linguistique, cest-à-dire le contraire de ce dont lAfrique a besoin.
Or lAfrique avait connu, avant lesclavage et le colonialisme, un certain nombre de royaumes ou dempires qui furent stables sur plusieurs siècles. Le mode de prise de décision était la palabre, cest-à-dire le consensus, à lAssemblée de village tout dabord sous le baobab- puis entre délégués aux assemblées de régions puis de royaumes ou dempires. Elle a le souvenir de cette démocratie consensuelle, quelle pratique encore dans les villages, et à laquelle elle aspire aux niveaux supérieurs de lorganisation sociale. Elle ressent notre système comme une démocratie conflictuelle, puisquil repose sur une cristallisation des conflits permise par lorganisation des campagnes électorales et enregistrée à loccasion des votes. A lévidence lAfrique cherche les formes dune démocratie consensuelle plus conforme à ses traditions.
Dans ces conditions, il me semble important que les distributeurs de leçons de morale politique que nous sommes devenus, nous pays riches, en même temps que distributeurs daide, modifient la structure de leur discours en matière de conditionnalité. Nous nous sommes laissés aller à synthétiser en un seul critère, censé résumer tous les autres, nos exigences en matière de démocratie et de Droits de lHomme, lorganisation et la bonne tenue délections présidentielles ou législatives pluralistes. Laide sarrête quand il y a un accroc, et nous donnons peu dimportance à dautres critères. Ce sur quoi il faut mettre laccident me paraît devoir être au contraire labsence de délits dopinion, la fin des arrestations arbitraires, la fin de la torture, le respect de la liberté de la presse et de lindépendance de la justice. Ce sont ces conditions dont le respect durable permet seul, petit à petit, lémergence dune démocratie pluraliste. Il est vain de vouloir inverser les facteurs, cest mettre la charrue avant les bufs, et les expériences délections pluralistes parachutées pour faire plaisir aux bailleurs de fonds au début des années 90 ont toutes fort mal tourné : Bénin, Madagascar et Congo Brazzaville. LAfrique a besoin dune phase de démocratie rassembleuse et unanimiste. Létablissement dune culture de paix civile est à ce prix. Cest le message, largement ambigu pourtant, de M. Museweni.
En fait, et pour en finir avec ce problème difficile, lobservation attentive des conditions dans lesquelles de nombreux pays se sont orientés vers la démocratie, Zambie, Namibie, Mali, Ouganda, Niger dune certaine manière, et bien dautres, tend à montrer que lémergence de la démocratie est un processus lent, délicat, sujet à retours en arrière, qui correspond à lacceptation progressive par les forces armées et les polices du fait dêtre commandées par un responsable suprême quelles nont pas choisi. Sen tenir à cette grille de lecture éviterait aux décideurs de la Communauté internationale bien des erreurs dans lanalyse des chocs, bavures, incidents et coups détats qui parsèment le dur chemin de lAfrique.
Un dernier mot. LAfrique ne connaît à peu près nulle part de statut convenable et accepté pour les oppositions politiques ni non plus pour les anciens chefs dEtat. Lâpreté avec laquelle ceux qui le détiennent saccrochent souvent au pouvoir tient largement à cela. Cest aussi un point sur laquelle la pression compréhensive des bailleurs daide devrait sexercer
Mon quatrième sujet est laide extérieur, notre coopération. La plupart de nos procédures sont insatisfaisantes.
LAide Publique au Développement est profondément inadaptée dans beaucoup de ses aspects. Mais modifier la nature et les procédures de la seule aide française serait insuffisant. Cest lensemble des bailleurs, et en priorité lUnion Européenne, dont il faudrait arriver à modifier les comportements.
- Premier élément : laide liée entraîne toujours et partout des effets pervers majeurs. Les motifs de sélection et dattribution des projets sont nécessairement biaisés, lappropriation de laide, des produits, des services ou des savoirs faire quelle fournit est profondément perturbée par lintérêt des bailleurs. Cest une cause politique : on aide ou on naide pas. Mais si lon aide ce ne peut être que de manière désintéressée.
- Deuxième élément. Aucune administration narrivera à éviter que laide aux projets soit tragiquement discontinue. Deux ans après le départ dune bonne équipe ayant achevé un bon projet, il ne reste plus rien. Le passage des projets aux programmes nest quune solution bien partielle, le cadre devient plus ample et plus flexible, mais les défauts structurels demeurent. La forme la plus efficace est laide permanente à des équipes locales nationales pour lessentiel- qualifiées. Cela rend lévaluation plus subtile et plus complexe, mais ce nen est pas moins nécessaire.
- Troisième élément. Il faut combattre la tentation de facilité qui conduit à la sectorisation. Que la cible soit un terroir urbain ou rural, on néchappe à traiter à la fois leau, les productions vivrières, lhygiène, la petite économie, la protection maternelle et infantile, la santé, léducation de base, les transports et lhabitat. La bonne politique de développement consiste à pouvoir à tout moment intervenir sur nimporte lequel de ces champs pour lever un blocage, faire disparaître un goulet détranglement et assurer une synergie correcte entre tous les aspects du développement. Donner priorité à la santé ou aux infrastructures sans soccuper du reste revient à bâtir sur du sable. Or cest lorientation actuelle de la coopération européenne.
- Quatrième élément. Les normes et standards internationaux auxquels se réfèrent tous les bailleurs sont beaucoup trop exigeants. Ils aboutissent souvent à exclure les entreprises locales pour fournitures ou travaux. Laide alimentaire est de plus en plus obligée de se fournir dans les pays développés et non dans les pays voisins. La demande impérieuse aux ONG venant aux adjudications pour les projets daide humanitaire ou de développement de se pourvoir dune caution bancaire renchérit le coût des opérations de 2 ou 3 % et élimine en bloc les ONG des pays du Sud. Cest avec de telles pratiques que le « taux de retour » de laide chez les pays donateurs est remonté de quelques 60 % où il était il y a vingt ans à près de 75 ou 80 % où il est aujourdhui. Tout cela découle dun prurit de transparence comptable qui interdit en fait de travailler dans des pays où la corruption est sociologiquement endémique. Il faut ici savoir ce quon veut, et surtout ne pas faire semblant.
- Cinquième élément. Dans létat de déshérence générale où sont aussi bien le développement que laide au développement, il faut ré-insister sur lessentiel : le don est préférentiellement efficace pour les infrastructures, matérielles et immatérielles. Il faut revenir à cette priorité.
- Sixième élément. La clé du bon usage de toute forme daide est lappropriation complète de léquipement ou du savoir faire par les bénéficiaires. Cette condition, qui bien sûr est immatérielle, est complètement négligée dans les procédures et les formes actuelles de distribution de laide. Elle suppose une plus grande participation des bénéficiaires au choix et à la nature des projets.
- Septième élément. Les appareils dEtat, des deux côtés mais surtout chez les bénéficiaires, sont très opaques à la réalité des besoins locaux. Ils sont en outre source et occasion de corruption et incitateurs aux projets surdimensionnés, les fameux éléphants blancs. La coopération décentralisée, allant directement aux régions, aux villes, aux communes et aux ONG locales, évite largement sinon complètement ces dérives. Mais nos appareils centraux, à nous bailleurs de fonds, sen méfient. Il faut pourtant lencourager beaucoup plus quelle ne lest.
Mon cinquième sujet, corruption et conditionnalités, est connexe au précédent. Lutter contre la corruption est indispensable, mais je ne crois pas quon puisse le faire sans comprendre à quoi lon sattaque et sans se donner des objectifs raisonnablement susceptibles dêtre atteints.
Dans les pays où le pouvoir dachat moyen est de deux dollars par jour, et où le salaire dun ministre natteint pas deux SMIC français, un certain niveau de corruption est largement inévitable. Nous produisons nous-mêmes par notre mode de vie, nos façons dêtre, nos comportements commerciaux et les relations administratives que nous entretenons, de très puissantes incitations au mimétisme, donc à la corruption. En outre nous sommes rapides à appeler corruption la persistance dusages anciens de solidarité familiale ou clanique dans lesquels il nest de propriété privée que familiale. Et puis au nom de quoi donnons nous des leçons ? Les grands ministres français de lAncien Régime furent de grands corrompus, et les capitaines dindustrie du XIXè siècle qui ont créé nos grandes compagnies nont jamais payé dimpôts ! Bref, en dessous de 5 % du PNB la corruption est le plus souvent inévitable et inéradicable, elle nentrave guère la croissance. Si elle atteint 10 % du PNB elle devient dangereuse en ce quelle interdit, ou en tous cas dissuade linvestissement. Au dessus elle commence vraiment à interdire la croissance.
Cest donc surtout sur les grosses opérations et les gros mouvements de fonds que la surveillance doit être impitoyable. A cet égard les contrôles a priori sont peu efficaces. Par facilité, beaucoup de bailleurs de fonds tendent à les généraliser. Cest un argument pour leurs électeurs contribuables. Il faut plus de courage et de continuité pour généraliser et pousser jusquà la fin des circuits les contrôles instantanés et a posteriori.
Les clés sont peu nombreuses mais importantes. On névite pas de provisionner pour les besoins locaux quelques 3 à 5 % du coût des projets. A limpossible nul nest tenu.
Les bénéficiaires doivent accepter que les contrôles des bailleurs aillent jusquau bout des filières.
Les procédures doivent permettre la traçabilité de chaque opération.
Les accords internationaux, les accords bilatéraux, les contrats de toutes natures doivent impérativement comporter des clauses négociées et non imposées sur les modalités de contrôle, de poursuite et de sanctions.
De manière plus générale la grande difficulté de la conditionnalité est son unilatéralisme. Cest dailleurs pour cette raison que les services de la Commission Européenne commencent à essayer de substituer la notion de contrat à celle de « décisions des bailleurs ». Mais cela ne suffit pas. Il faut arriver à ce que les excès en matière de corruption ou de mauvaise gouvernance soient soumis, selon des procédures générales négociées à lavance, à lappréciation des pairs des chefs dEtat incriminés. Il faut un consensus des bénéficiaires à lapplication du code moral que nous, bailleurs de fonds et anciens colonisateurs, entendons leur imposer.
Sixième problème, évidemment la dette. Tout a été dit mais pas assez na été fait. Il est en premier lieu clair que la dette étrangle plus encore les pays dont le décollage a commencé que ceux où il ne se produit pas. Nos efforts dannulation de dette pour les seuls pays les moins avancés sont sympathiques et utiles mais néanmoins hypocrites et insuffisants.
Jamais ne se réunit la Communauté globale des bailleurs qui pourrait seule se poser la question complète de savoir sil est pertinent de pérenniser une dette qui ne sera jamais remboursée, ou pire de pousser les débiteurs à emprunter pour payer les intérêts, donc à aggraver leur situation. Il faut réduire et si possible supprimer ce compartimentage en quatre domaines selon que la dette est publique ou privée, bilatérale ou multilatérale. Cest la condition dun traitement plus efficace.
Nos institutions internationales ont créé des instruments de mesure de la tolérabilité de la dette. A ma connaissance, la préservation dun niveau minimum dinvestissements et de services sociaux ny a pas sa place. Cest une énormité.
Enfin nous sommes bien loin davoir suffisamment étudié et développé la possibilité deffectuer les remboursements en monnaie locale, soit quil sagisse de capitaliser des entreprises en voie de privatisation soit quil sagisse de financer des programmes ou des opérations choisies dun commun accord. Du point de vue de léthique des relations entre prêteurs et emprunteurs, cette solution est beaucoup moins mauvaise que lannulation pure et simple. Elle est aussi beaucoup moins douloureuse. Reste que 80 à 100 nations sont étranglées par le fardeau de leur dette, et quune audacieuse chirurgie est là absolument indispensable.
Septième problème: lexportation, le commerce extérieur. Il ny a quune chose à en dire, mais elle est décisive. Lexportation est une nécessité absolue du développement, pour cette simple raison quelle est le seul moyen dont disposent les nations pauvres pour acheter les équipements et les savoir faire qui leur manquent. Mais lexportation nest pas et na jamais été le facteur déclencheur du développement.
Hors les cas très particuliers et non reproductibles de Hong Kong et Singapour, tous les décollages économiques qui se sont produits dans lhistoire ont pris naissance sur le marché intérieur et les pays en cause se sont longuement protégés pendant quils consolidaient leur décollage par lexport. Cest vrai des Etats Unis au XIXè, du Japon fin XIXè début XXè, du Brésil, de la Chine actuelle mais aussi de la Corée du Sud et même de Taïwan. Sans marché intérieur solide il ny a guère dexport possible. Nos doctrines officielles poussent les pays dAfrique à exporter alors quils nont pas grand chose à exporter, et que de toutes façons lévolution des termes de léchange ne peut quêtre défavorable pour leurs produits par rapport aux nôtres à moyen et long terme.
Les slogans ou les thèmes « Trade, no aid », ou « Aider au développement par laccès de leurs produits à nos marchés » ne touchent pas aux facteurs déclenchants du développement. Cest une décision politique globale, lourde mais simple, qui doit reconnaître linanité pratique de ces doctrines et affirmer franchement que tout développement est dabord endogène.
De là le huitième problème, le développement lui même.
Jai déjà dit lessentiel en tournant autour. On na jamais vu nulle part de développement parachuté ni non plus de développement à moteur externe. Ce sont donc les marchés intérieurs quil faut dynamiser et pour ce faire, en Afrique, bien souvent, pousser à leur régionalisation. Par toutes les formes de structures de gestion mises en place, les fournisseurs daide doivent sacharner - ils le font peu et mal à faciliter lappropriation des biens, des techniques, des savoir faire quils transmettent par les autorités et les populations locales. Une meilleure synergie doit être recherchée pour cela entre les administrations distributrices, les entreprises et les ONG.
Les deux domaines les plus urgents, partout à ma connaissance, sont lagriculture vivrière et la production substituable aux importations. Augmenter le taux dautosuffisance alimentaire est à la fois une clé de la cohésion sociale et de la diminution de lendettement. Ce taux est en diminution dans pratiquement toute lAfrique. Il sagit là dune priorité aux facettes multiples : gestion de leau, préservation des sols, restitution aux cultures vivrières ou au petit élevage de surfaces affectées aux cultures de rente, formation dagronomes, de vétérinaires, et de vulgarisateurs en grand nombre, augmentation des moyens de stockage, alimentation en énergie, amélioration des routes et pistes et des structures où réseaux de commercialisation. Il faut en outre rappeler ici ce que tout le monde sait mais dont pourtant on ne tient jamais assez compte : en Afrique plus encore que dans le reste du monde et pour des raisons socioculturelles très anciennes, ce sont les femmes qui pratiquent lagriculture de proximité. Elles doivent être les cibles principales des programmes de formation, de vulgarisation, dincitation à lhygiène et à la protection maternelle et infantile. Cest moins difficile à faire en coopération décentralisée quà partir des appareils détat africains, tous urbains et tous presque exclusivement masculins.
La recherche agronomique, tant locale quinternationale doit aussi être davantage orientée vers lagriculture vivrière.
L autre orientation majeure pour dynamiser le développement est la multiplication des PME-PMI capables de transformer les ressources locales en produits susceptibles déconomiser des importations.
Lessentiel des jus de fruit et une partie des eaux minérales quon boit en Afrique sont importés, ainsi que la petite quincaillerie et nombre dinstruments de cuisine. Ainsi saggrave le sous emploi, et se détériorent les balances de paiement.
Corriger cette tendance suppose de la formation au management, du capital, une ample politique de soutien bancaire. Mais le plus difficile nest pas là. Partout, les groupements dimportateurs, qui gagnent leur vie grâce à ce parasitisme économique, exercent dénormes pressions, y compris politiques, pour empêcher la naissance et la croissance de telles entreprises locales. Il y a là lenjeu dun combat politique de grande ampleur, mais absolument indispensable.
Deux autres soucis doivent être mentionnés. Le premier concerne la création occasionnelle de grandes unités de production ou de services. Dans de tels cas, il est essentiel déviter lisolement de telles unités par rapport à leur environnement, cest-à-dire léconomie duale. Cest une affaire dapprovisionnement local, de sous-traitance, et de volonté.
Je ne mentionnerai le dernier souci que pour mémoire, alors quil faudrait sy appesantir, et que certains pourraient même y voir lessentiel de mon sujet daujourdhui. Je veux évoquer la refonte complète nécessaire du corpus théorique macroéconomique qui doit servir de base aux relations entre bailleurs et receveurs comme aux accords internationaux sur le commerce, la dette et les mouvements de capitaux. Jai préféré mettre laccent sur les corrections pratiques nécessaires plutôt que sur lapprofondissement théorique du modèle, qui ne peux quen résulter.
Cela mamène au neuvième problème que je voulais évoquer. Il sagit de léconomie populaire. Je ne lisole que pour souligner son importance, mais cest une partie intégrante du développement. 80 % de la population de lAfrique subsaharienne vit avec 2 dollars par jour ou moins. Micro activités, micro entreprises, ventre directe du producteur agricole ou artisanal à lacheteur, absence totale de tout écrit et donc de toute fiscalisation, intense activité de récupération, caractérisent cette économie de la débrouille et de la survie. Les experts des pays riches ont inventé le vocable méprisant déconomie informelle pour décrire cela. Mais il y a une difficulté sémantique, à savoir que ce vocabulaire couvre aussi léconomie délinquante : trafics darmes, de drogue, de pierres précieuses, de minerais rares, dêtres humains, prostitution, etc
Il est essentiel, pour des raisons à la fois de sécurité juridique on doit nommer ce que lon poursuit- et pour des raisons de dignité sociale, de distinguer jusque dans le vocabulaire léconomie délinquante et punissable que lon entend réduire de léconomie salubre mais non fiscalisée que lon entend promouvoir, et petit à petit régulariser. En accord avec des ONG importantes, je me suis résolu à adopter et proposer le terme déconomie populaire pour définir ce champ économique non fiscalisé mais non criminel, qui fait vivre les quatre cinquième de lAfrique.
Linvention fabuleuse de Muhamad Yunus, le micro-crédit, prend ici toute sa place. Mais bien dautres actions sont nécessaires. Il faut mettre fin à la précarité juridique des occupations de terres et des constructions. Une grande déconcentration des services publics doit permettre lécoute et le partenariat entre lEtat, les collectivités publiques et les comités représentatifs de la population des quartiers.
Les caisses et institutions de micro-crédit ont besoin dun statut légal, et dappuis bancaires. Mais ce statut doit maintenir une cloison étanche entre la banque classique travaillant sur documents, et le micro-crédit travaillant sur la confiance.
Au-delà du micro-crédit, qui solvabilise la demande, il conviendrait de développer des instruments de capital-risque pour appuyer lémergence de loffre, cest-à-dire de petites et toutes petites entreprises en économie populaire.
Enfin, dans le soutien à léconomie populaire comme pour lagriculture, on retrouve la nécessité dune priorité absolue aux actions ciblées sur les femmes, à raison de léquilibre culturel des tâches dans les familles, qui les fait maîtresses de toute léconomie de proximité. Au Bangla-Desh, sa terre de naissance, 95% des bénéficiaires du micro crédit sont des femmes.
Le développement durable en Afrique commencera vraiment lorsque les quatre vingt pour cent dAfricains qui vivent avec deux dollars par jour commenceront à se sentire impliqués eux-mêmes dans un processus de croissance de leurs activités et de leurs revenus.
Jai choisi daborder pour terminer un dixième sujet, parce quil est la clé de tous les autres : léducation. Il y aura 700 millions de jeunes africains à scolariser dans 25 ans. Il y faudrait multiplier par 5 ou 6 le nombre actuel des enseignants, et y consacrer la totalité des dépenses budgétaires de tous les Etats dAfrique après les avoir doublés. Cest évidemment impossible. Nous sommes là devant une crise majeure.
Il ny a desquisse de réponse quà travers une amélioration et une utilisation intensive de toutes les techniques denseignement à distance. Les instruments sont là, ce qui manque est leffort de recherche sur leur mise au point et leffort budgétaire massif que les bailleurs devront largement accompagner.
Monsieur le Président, Monsieur le Chancelier, Mesdames, Messieurs, jen ai terminé de cette énumération quelque peu lassante de tout ce que nous aurions dû et navons pas su faire pour aider lAfrique à se prendre en mains.
Contrairement à beaucoup dautres, je ne suis pas pessimiste. Car rien de tout cela nest impossible. La Communauté internationale doute actuellement à juste raison- de ce quelle a fait jusquici. Si elle se convainc que le développement est dabord endogène, quil dépend de la politique plus que de tout le reste, mais que laide lui demeure indispensable à condition dêtre mieux adaptée, alors un sursaut est possible.
Il devra commencer par ce dont je nai pas parlé, mon sujet concernant dabord le long terme : le SIDA.
LAfrique vit un tremblement de terre démographique sans précédent. Si notre solidarité avec ce continent a un sens, cest dabord du SIDA quil faut la sauver ou au moins limiter les conséquences, pour reprendre ensuite le chemin de la coopération vers le développement durable.
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