Jai lhonneur aujourdhui de vous présenter une réflexion sur leau dans le cycle plus vaste de conférences que vous avez décidé de consacrer cette année au développement durable.
Mon intention est de rappeler brièvement que leau est un singulier pluriel : il y a plusieurs sortes deau puis de faire le point sur le vocabulaire utilisé (il y a quelques années un tel cycle de conférences et de réflexions eut porté sur lenvironnement et non sur le développement durable) de poursuivre sur la situation hydrologique du monde, et notamment de la partie la plus pauvre de la planète de clore enfin ce survol par lévocation des métiers et services de leau, domaine où, quelle soit critiquée, enviée ou louangée, la France occupe manifestement la première place.
Ayant rassemblé à peu près tous les éléments nécessaires, je serai alors en mesure de tenter de répondre à six interrogations qui, daprès moi, couvrent complètement le domaine de leau et permettent dengager ensuite un débat. Ces six questions sont les suivantes :
Leau est un singulier pluriel car derrière ce terme unique se cachent toutes les formes physiques et chimiques du cycle de leau :
- les eaux salées dabord, qui représentent trois quarts de la surface de notre planète et 97 % des ressources hydrauliques. Notre planète ne devrait pas sappeler « La Terre » mais « lEau »
- les eaux douces se répartissent entre glaces et neiges, précipitations météoriques et nébulosité, eaux de surface (fleuves, rivières et lacs) et eaux souterraines (nappes alluviales, phréatiques, captives). Encore serait-il possible dentrer dans un détail plus fin, où la terminologie lemporte souvent sur la précision. Mais nous ne sommes pas ici pour subir un cours dhydrologie.
- une petite partie des eaux douces, moins de 0,7 % de lensemble de ces eaux, est accessible aux usages humains, agricoles, domestiques industriels. Cet accès limité est de surcroît lié aux conditions climatiques : il y a beaucoup deau douce en Sibérie ou dans le nord du Québec, il y a peu dhumain pour en profiter.
Le cycle de leau a pu être établi globalement : 503 milliers de km3/an sévaporent des mers et océans tandis que 458 milliers y tombent sous forme de pluie. « Il pleut aussi sur la mer » a dit Saint-John Perse. Il y a donc 45 (503-458) milliers de km3 qui vont sur les terres sous forme de nuages. Sur les terres, il pleut 110 pour une évaporation de 65. La différence est bien de 45, qui ruisselle pour 43 sous la forme de fleuves et de rivières et sinfiltre pour 2 en rejoignant les nappes souterraines. Le total 43+2 = 45 rejoint finalement la mer et le cycle repart.
Ce quil faut retenir de ces chiffres est la proportion de la masse deau en circulation continuelle (45 millions de km3), environ 0.003 % de lensemble, par évaporation, précipitation, ruissellement et percolation. Entre cette petite proportion et le climat existe une relation forte.
Sil y a un réel changement climatique je suis prudent dans mon expression et pour autant que cette perturbation soit suffisante pour venir affecter le cycle de leau, alors toutes sortes de cataclysmes, sécheresses, inondations, ouragans et typhons, bien pis que ceux que nous connaissons aujourdhui, viendront rétablir léquilibre en faisant disparaître lexcès dactivités humaines qui pourraient en être la cause. Ce que lon peut savoir des grandes catastrophes des millénaires passés (il y a avait peu dindustries et dencombrements automobiles) jette un léger doute au sujet de tels scenarios dhorreur.
Leau a un slogan : leau cest la vie. Les slogans ont été inventés pour éviter que ceux qui les écoutent pensent par eux-mêmes. Leau est indispensable à la vie, bien entendu. Nous sommes des éponges pensantes, 67 % de notre corps est constitué par de leau.
Mais leau provoque la mort tout aussi bien. Cest une des principales causes de la mortalité daprès lOrganisation Mondiale de la Santé. Selon ses experts, 3 à 10 millions de morts annuels, voire plus, seraient directement liés au manque deau (10 %), aux inondations (20 %) et au manque dhygiène et conditions de vie déplorables, pour le reste.
Limprécision des statistiques et des définitions pour les établir explique la fourchette un peu large de lévaluation. Retenons cest plutôt optimiste 5 millions de morts par an. Probablement près du tiers dentre eux sont des enfants de moins de cinq ans. 5 millions de morts par an, cest-à-dire 13 700 personnes par jour, deux fois les morts scandaleuses du World Trade Center à New York, et cela tous les jours, mais sans médias ni dailleurs quiconque pour sen émouvoir
Leau est un des meilleurs facteurs de propagation des épidémies que la nature ait inventée. Pasteur disait que nous buvons la plupart de nos maladies. En ce début du XXIe siècle, cela reste vrai dans de très nombreuses contrées du monde. Sur six milliards dhabitants, plus dun milliard na pas accès à leau potable, et deux milliards et demi nont aucun équipement dévacuation et dépuration des eaux usées. Cette situation empire plus quelle ne régresse. Le manque deau de bonne qualité est un fléau plus important que la faim, la violence civile ou militaire ou les pandémies comme le SIDA par exemple.
Que je sois bien entendu : je ne suis pas en train de proposer que lon soccupe moins de ces calamités. Loin de moi cette idée, je suis simplement persuadé que nous ne traitons pas les problèmes de leau à la hauteur quils exigent.
De très nombreuses conférences, colloques, séminaires, forums de très haut niveau se tiennent en permanence à travers le monde. En négligeant les journées détude, de débat ou dinformation et en ne retenant que les réunions de spécialistes internationalement reconnus, il doit bien y en avoir quatre cents par an, soit près de deux par jour ouvrable. A la manière des grands couturiers qui définissent des tendances, hauteur de lourlet au-dessus du sol, couleurs, matériaux, etc., les spécialistes de leau fondent une science datée et sociologiquement évolutive.
Après la deuxième guerre mondiale, leau était une affaire dingénieurs. Tuyaux et barrages, irrigation productiviste donnaient le sens du progrès. Les années soixante-dix ont popularisé lécologie. Leau est devenue un élément dun grand tout, lenvironnement, et a échappé à la maîtrise des seuls ingénieurs pour devenir lobjet détudes et parfois dactions des gestionnaires, administratifs le plus souvent, économistes et sociologues plus rarement.
En 1972 eut lieu à Stockholm la première grande conférence mondiale sur lenvironnement. Cest à la suite de cette conférence que fut créé le Programme des Nations Unies pour lEnvironnement. Cest également à cette époque que Mme Gro Brundtland, aujourdhui Présidente de lOrganisation Mondiale de la Santé, a élaboré avec un petit groupe de travail le concept de développement durable. Ce concept est un cocktail composé dun tiers (et non pas la totalité) de protection des ressources naturelles (dont leau, bien entendu), dun tiers daction publique et dun tiers déconomie, essentiellement privée. Le développement durable a donc pour fonction première de rassembler des associatifs à logique plutôt contestataire, des agents de lEtat qui définissent et tentent de faire respecter lordre public, et des entrepreneurs privés qui poussent leur avantage.
Lorsque ces trois groupes décident de saccorder, alors le contrat social quils souscrivent est durable. Il suffit en revanche que lune des trois parties constituantes adopte une attitude divergente pour que le compromis stable (durable) laisse la place à des régimes transitoires incertains mais débouchant le plus souvent sur des crises à court terme.
Les multiples études comparatives entre pays on peut notamment penser aux études de lOrganisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) montrent que cette théorie sapplique parfaitement au cas de leau. Sans la présence et le contrôle des usagers, sans lexistence dune administration et dune réglementation publique, enfin sans la liberté laissée à linitiative et la réalisation privées, rien ne fonctionne correctement. Les preuves par labsurde sont aisées et montrent à lenvi ce qui distingue une région qui se développe dune autre qui ny parvient pas. Lexcès détatisme tout comme une idéologie ultra libérale aveuglément mise en uvre conduisent aux mêmes échecs dus à linsuffisance dun contrôle social direct des usagers, consommateurs et citoyens. In media stat virtus se nomme aujourdhui la « bonne gouvernance » où chacun peut sexprimer selon trois voies distinctes : celle des urnes, celle des prix et enfin celle de laction individuelle ou collective, le plus souvent associative.
Dans notre pays, depuis la loi sur leau de 1964, la bonne gouvernance de leau est mise en uvre à la manière de M. Jourdain parlant en prose. Cette pratique inconsciente résulte du fonctionnement des Comités de bassin qui élaborent les programmes pluriannuels dintervention des agences de leau et décident du montant des redevances qui financent ces programmes.
Il y a six bassins hydrographiques en France : Artois-Picardie, Rhin-Meuse, Seine-Normandie, Loire-Bretagne, Adour-Garonne et Rhône-Méditerranée-Corse.
Chaque Comité de bassin réunit des représentants de lEtat central, cest-à-dire des fonctionnaires des Collectivités locales, cest-à-dire des Elus des agriculteurs, industriels, artisans, élus au sein de leur Chambre consulaire respective enfin des représentants dassociations de consommateurs, de protection de la nature, de pêche à la ligne et autres formes de loisirs.
LAdministration centrale, fait très exceptionnel dans notre pays, est minoritaire dans ces Assemblées. Elle a un pouvoir de contrôle et de blocage éventuel. Elle na plus de pouvoir dinitiative. La bonne gouvernance, telle quon la pratique dans les Comités de bassin, constitue une avancée démocratique qui mérite sans doute plus de louanges que de critiques. Encore convient-il que lon préfère la démocratie du terrain à celle des déclarations dintention. Lexpérience montre quune telle préférence nest pas aussi fréquente que lon pourrait sy attendre.
Au-delà des frontières hydrographiques des bassins de rivières et des littoraux maritimes se situe le gigantesque domaine de la solidarité avec ceux qui nont pas deau, pas deau potable ni de conditions de vie décentes, ou trop deau sous la forme de catastrophes continuelles. Lexpression « pays en développement » est de moins en moins utilisée, tout simplement parce quil est difficile den trouver depuis une dizaine dannées. Il y a dune part les pays émergents qui toujours du point de vue de léquipement hydraulique sont assez semblables à la situation que connaissait la France à la Libération et, dans la plupart des cas, des zones de pauvreté quon nomme de plus en plus fréquemment par le générique " Les Pauvres ".
Bien entendu, il y a des pauvres partout. Il suffit daller voir aux portes de nos villes opulentes. Parfois même, on les trouve en leur sein. Ces pauvres là, je ne les oublie pas, mais des efforts continuels sont mis en uvre pour les secourir. Maladroitement peut-être, mais les efforts existent et sont perfectibles. Il est difficile den dire autant pour les Pauvres des zones les plus défavorisées dAfrique, dAsie, dAmérique Latine.
La Conférence des Nations Unies pour lEnvironnement et le Développement (Rio de Janeiro, 1992) avait recommandé que les pays développés veuillent bien consacrer 0,7 % de leur produit intérieur brut à laide humanitaire aux plus défavorisés. A lépoque, un peu plus de 0,25 % était dépensé. Dix ans plus tard, cest aux alentours de 0,2 % que nous nous situons, très loin des ambitions initiales. La conférence anniversaire qui aura lieu en septembre 2002 à Johannesburg sintitule « Sommet mondial du développement durable » (le mot environnement a été omis) et devra affronter, dix ans plus tard, ce résultat paradoxal.
Un comportement solidaire des individus et des groupes quils constituent est donc à lordre du jour et fait partie dune approche éthique de la gestion des eaux.
Léthique, lart de mettre la morale en action, recouvre des réalités bien diverses lorsquil sagit deau.
Il y a ceux qui veulent faire prendre conscience par des campagnes dopinion, de sensibilisation, qui utilisent les médias, lémotionnel, le symbolique. Ainsi le 22 mars de chaque année est consacré « journée mondiale de leau ». Cela donne loccasion dun certain nombre dévénements dans la plupart des pays. A la demande de lAssemblée Générale des Nations Unies, 2003 sera lannée mondiale de leau, élargissant ainsi lespace de communication, avec lespoir de promouvoir les problèmes de leau au plus haut niveau possible des priorités gouvernementales et médiatiques.
Il y a ceux qui pratiquent léthique par le biais cérébral. Au-delà des conférences techniques, déjà évoquées, ils tentent de multiplier les actions de formation et de renforcement institutionnel, traduction française dune expression américaine qui littéralement signifie : la construction daptitudes à gérer leau. Un service de distribution deau et dassainissement nécessite en effet davoir des compétences pour diriger une équipe, pour établir et contrôler un budget, pour résoudre les problèmes techniques, et enfin pour établir les meilleures relations possibles avec les usagers et avec les instances administratives et politiques qui sont censées les représenter. La technique hydraulique ne forme donc quun quart de cette énumération. Le renforcement institutionnel noublie pas les trois autres quarts. Cest en cela quil est plus intelligent, et par la même occasion plus éthique, que la seule formation destinée aux techniciens (on les appelle des fontainiers, des égoutiers, des conducteurs de stations dépuration) et à leurs ingénieurs hydrauliciens, agronomes ou biologistes.
On peut également pratiquer léthique du porte-monnaie, cest-à-dire celle de la solidarité des plus riches envers les plus pauvres. Force est de reconnaître que cest une voie qui, si elle nest pas déserte, reste relativement peu empruntée. Les données financières disponibles sont incomplètes, imprécises, difficiles à agréger mais des ordres de grandeur élaborés par le Partenariat Mondial de lEau (Stockholm) et repris par le Conseil Mondial de lEau (Marseille) permettent de saisir les préoccupations présentes. Lensemble des dépenses annuelles consacrées à leau (investissements et dépenses de fonctionnement) est estimé à 100 milliards deuros (cest sans doute plus) pour le monde entier. 85 % de cette somme concerne les pays développés. Le reste (15 milliards deuros) sexplique approximativement par des aides bilatérales et multilatérales (7 milliards), des prêts de la Banque Mondiale (6 milliards, dont la moitié pour lirrigation agricole, un tiers pour leau potable et lassainissement, un sixième pour les barrages) et enfin une contribution dentreprises privées de distribution deau (estimée à 2 milliards deuros).
Ces chiffres, très probablement critiquables, prennent un sens particulier lorsquon les compare avec lestimation de ce qui devrait être dépensé pour hisser les pays pauvres au niveau déquipements hydrauliques exigé théoriquement par les normes de santé et denvironnement en usage dans nos régions développées.
Ce serait alors 90 milliards deuros (au lieu de 15, soit six fois plus) quil faudrait dépenser chaque année pendant les vingt-cinq prochaines années pour arriver à rattraper le retard des pauvres par rapport aux riches. On conçoit à quel point cette approche puisse rendre pessimiste. Elle revient à peu près à doubler le prix de leau distribuée à ceux qui se plaignent déjà de sa cherté, avec la perspective dattribuer le produit de laugmentation à la satisfaction des besoins des plus démunis
La même opération financière par ponction fiscale (limpôt remplaçant laccroissement du prix de leau), semble tout aussi irréaliste.
Il y a enfin léthique du cur, celle des associations qui agissent avec des moyens modestes sur le terrain. Cette modestie est dailleurs relative. Si lon compare le travail des associations aux réalisations des services nationaux ou internationaux spécialisés, elles nont pas à rougir. Les opérations humanitaires et caritatives sont souvent plus importantes et surtout plus efficaces que des actions analogues menées par des organismes officiels. La tendance observée est dailleurs une répartition des rôles, les programmes daide se faisant de plus en plus souvent relayer par des équipes de volontaires agissant au sein dassociations. Dotées de bénévoles, celles-ci partagent souvent le dénuement de ceux à qui elles sadressent, à la différence de toutes les autres catégories dacteurs qui précédent. Savoir très bien ce quil faut faire, sans y parvenir, ou ne pas très bien savoir, tout en agissant, tel est le dilemme.
Aucune des catégories précédentes ne détient en fait le monopole de léthique appliquée au domaine de leau. Pour parvenir à mériter cette qualification, il semble quun harmonieux mélange de tous ces caractères soit la meilleure recommandation à faire.
Leau, notamment lorsquelle vient à manquer ou que des conditions dhygiène calamiteuses restreignent son usage, est très révélatrice dune situation de pauvreté. Comme leau est indispensable à tous, le distributeur deau, confronté à toutes sortes de clientèles, en fait souvent lexpérience.
Les métiers de leau ont une image technique (il faut « traiter » leau lorsquon souhaite la rendre potable, alors quon « lassainit » pour lévacuer et lépurer). Ces métiers sont en fait surtout commerciaux et financiers. Les ancêtres de nos compagnies de distribution deau étaient des porteurs deau. Ils existent dailleurs toujours dans les pays pauvres où ils pratiquent des tarifs scandaleusement prohibitifs. Les équipements hydrauliques modernes qui au passage délivrent un service incomparablement meilleur à moindre coût sont réputés pour leur complexité alors que leur délai de réalisation, plusieurs années, le plus souvent une décennie, sont la caractéristique principale qui devrait être retenue. Ce qui coûte cher dans le service de leau, ce nest ni leau puisée dans le milieu naturel, cest évident, ni la technique qui permet de ladapter aux usages auxquels elle est destinée, mais bien le loyer de largent (environ 50 % du coût de leau) quil a fallu rassembler pour investir et parfois faire fonctionner. Savoir contenter les usagers à tout moment, cest-à-dire dans le très court terme, est un effort technique mais surtout commercial. Maintenir la confiance des banquiers tant publics que privés ils se ressemblent beaucoup exige une compétence à la fois politique et financière. Un gestionnaire de leau travaille dabord pour ces 50 % du coût de son produit, ensuite pour la satisfaction des usagers, elle-même générée par les équipements précédents dont lamélioration technique fait naître lespoir dun progrès. De celui-ci on parlera beaucoup, (la recherche-développement génère un discours sympathique), de la satisfaction du service assez peu, des aspects financiers pas du tout, sinon pour sen plaindre et sen offusquer.
Le secteur privé de leau est très concentré et internationalisé. Parmi les quatre plus grands groupes qui totalisent près du quart de lactivité mondiale de leau potable de lassainissement et des déchets, trois sont dorigine française : Vivendi (jadis Générale des Eaux), Suez (jadis Lyonnaise des Eaux) et Saur-Bouygues.
Entre les deux derniers de cette courte liste sintercale un germano-anglais : RWE-Thames Water. A lexception de quelques entreprises moyennes comme lamericano-européen Bechtel, par exemple, (tristement célèbre par ses agissements dun autre âge, à Cochabamba en Bolivie), des milliers de petites entreprises se partagent le reste du marché.
Quest-ce qui a distingué les très grands groupes Français désormais largement internationaux, tant par leurs capitaux que leurs activités diversifiées et à quoi est due leur vertigineuse ascension ? Très probablement à la maîtrise des contrats de délégation de services publics, confiant la responsabilité publique de gestion des eaux à des entreprises privées qui financent et réalisent les infrastructures nécessaires, puis les gèrent. Notons au passage lintéressant glissement de sens qui fait que ces entreprises privées forment le secteur des Travaux Publics
En France, les travaux publics sont donc privés. Cette formule a séduit de très nombreuses collectivités territoriales, notamment les zones urbaines, depuis 125 ans. Elle sétend depuis peu au monde entier sous lappellation de partenariat public-privé, pierre angulaire, juridique et économique du développement durable.
En résumé, sil y avait un exemple contemporain concret à citer pour illustrer le mot un peu pédant dhypallage, leau en fournirait un excellent. Leau, probablement plus que beaucoup dautres domaines, est dabord laffaire de politiques, de financiers, davocats, de vendeurs et de comptables. Peu dentre eux sont des hydrologues ou des hydrauliciens. Tous constituent néanmoins un milieu professionnel bien identifié et considéré comme homogène.
Nous voici en possession des quelques éléments indispensables à une réflexion sur leau, allant au-delà de considérations descriptives. En résumé : les hommes de leau font partie des décideurs, la principale faiblesse de leau est dêtre intimement liée à la pauvreté, lactivité événementielle est intense, mais la capacité à connaître et surtout à accomplir le geste technique reste un art difficile.
Quelques propositions sur les sujets les plus fréquemment abordés, et qui sont autant de polémiques, permettront de faire progresser la réflexion.
Leau nest pas un bien marchand comme les autres
Le prix de leau est une question religieuse et idéologique qui déchaîne facilement les passions religieuse car pour un cinquième de lhumanité, leau, selon le Coran, est un don du Très Haut, octroyé gratuitement aux Croyants pour léternité idéologique, dans une tradition rousseauiste actualisée par Marx : leau, bien indispensable à la vie, doit rester daccès libre et gratuit grâce à la sage gestion de la collectivité publique qui la prend en charge. Pour ces deux approches, il ne saurait être question de vendre leau, bien inaliénable de la personne humaine, Droit fondamental, au même titre que les Droits de lHomme.
Les polémiques qui résultent de ces positions proviennent du fait que le mot « eau » peut à la fois signifier les ressources en eau, leau douce naturelle dorigine superficielle ou souterraine, mais aussi les services de leau, cest-à-dire la mise à disposition des technologies nécessaires à puiser leau, la traiter, la transporter et la distribuer, lévacuer, lassainir, prévenir les catastrophes et y porter remède.
On peut aisément concevoir que les ressources en eau constituent un patrimoine public accessible gratuitement à tous (cest le cas en France). Encore convient-il de noter quun tel accès est limité réglementairement : la ressource en eau douce nest pas infinie. Il ne saurait être question de la réserver à la satisfaction dun seul usage, lirrigation agricole par exemple. Le droit à leau sappuie sur le postulat implicite que le potentiel hydraulique est infini et quil autorise tous les usages à tout moment, sans réaliser quils sont conflictuels. Distinguer en revanche des priorités parmi eux, cest aussitôt leur attribuer une valeur économique et sortir par la même occasion de la vision idéale précédente.
Leau naturelle gratuite est directement à lorigine dun milliard cinq cent millions de cas dysentériques chaque année. Encore, cette statistique ne retient-elle que les épisodes diarrhéiques qui se produisent plus de cinq fois par an, négligeant les autres. Leau gratuite, celle pour laquelle la collectivité na su ou voulu donner de valeur, traîne après elle un cortège dautres malheurs, notamment entre les deux tropiques : cinq cent mille cas de choléra, autant de typhoïde et par propagation contagieuse, un milliard trois cent millions de personnes affectées dascaridiose et sept cent millions porteuses du ténia. Cent cinquante millions sont atteintes de trachomes causant la cécité complète pour six millions dentre elles
Est-ce leau qui est naturellement dangereuse ou ces calamités sont-elles dues principalement à une surpopulation de la planète ? Entre le début de lhégire et aujourdhui, la population mondiale a décuplé. Selon les études réalisées par ou pour les Nations Unies, vingt pour cent de la population mondiale disposerait de moins deau que lexige le seuil de développement, appelé stress hydrique (1250 m3 par an et pour chaque personne). Cette proportion atteint soixante-dix pour cent pour la zone qui sétend du Maghreb au Machrek et au Moyen-Orient, dans un triangle qui englobe approximativement Alger, Aden et Tachkent.
Les services de leau, cest-à-dire lutilisation raisonnée des connaissances et techniques hydrologiques pour satisfaire à la fois économiquement et socialement tous les usages, sont donc indispensables. Sont-ils publics, cest alors limpôt qui couvre les coûts dinvestissement et damortissement ainsi que les charges de fonctionnement et dentretien. Sont-ils privés, cest le prix de leau qui assure léquilibre budgétaire. En dehors de cet équilibre, point de salut. Les millions de morts et les milliards dêtres humains gravement malades sont là pour le rappeler, de manière sinistre et lancinante.
Leau, notamment leau potable, nest toutefois pas un bien seulement économique comme nimporte quelle autre marchandise. Celui ou celle qui ne peut payer leau, quel que soit le service distributeur doit recevoir tout de même la quantité nécessaire à son propre développement ultérieur. Le progrès que constitue la maîtrise de leau en quantité et en qualité nest atteint que lorsquil peut être partagé par tous. Un tel objectif fait partie de léquation économique à résoudre.
Toutes sortes de réflexions se rejoignent à cet égard : Charte Sociale de lEau de lAcadémie de lEau, Contrat Mondial de lEau du groupe de Lisbonne, Droit de chacun à leau du Conseil Européen du Droit de lEnvironnement. Des solutions simples existent : tarification progressive, mécanismes de solidarité et de redistribution économiques.
La volonté politique pour les mettre en uvre nest toutefois jamais chose aisée.
Droit de leau ou droit à leau ?
Selon la religion principale et lhistoire des pays, le régime des eaux dépend principalement de trois sources juridiques très différentes.
De manière simplifiée, là où prévaut le droit musulman (ou ses avatars), chaque propriétaire dun terrain peut user à sa guise de leau res nullius qui sy trouve, y compris les eaux souterraines puisque sa propriété sétend jusquau centre de la terre. Les problèmes de voisinage et de partage de leau (notamment pour lirrigation) sont réglés par un tribunal de leau. Cette conception individualiste est efficace lorsque la population nest pas nombreuse, ce qui autorise quune proportion importante dentre elle ait un statut de propriétaire ou dusufruitier. On voit aisément la limite de cette approche lorsquon quitte lespace rural pour lespace urbain.
Le droit romain de leau donne à lEtat central le privilège duser de leau acheminée vers les citoyens par des ouvrages publics importants, comme les fameux aqueducs. Leau res publica a la valeur que lEtat lui confère. Ce centralisme dEtat a fait ses preuves, notamment en zone urbaine, lusage collectif lemportant sur lappropriation individuelle.
Chez les Anglo-Saxons, héritiers des peuples de la forêt, le rapport à la nature est très différent des deux conceptions méditerranéennes et ethnocentriques précédentes. Bien commun, leau res communis omnium est essentiellement un partage entre les usagers locaux dont les comportements respectifs sadaptent aux règles dusage, elles-mêmes définies par référence à ces comportements. Ici point dEtat, ou le moins possible, point de tribunal, sinon dans des cas tout à fait exceptionnels, mais un contrôle social omniprésent. Chacun agit sous le regard des autres, participe à ce regard et aux rappels à lordre continuels quil peut occasionner. Le concept déjà évoqué de gouvernance nest pas loin.
Avoir en tête ces trois modèles de civisme hydraulique montre la difficulté quil y aurait à préconiser une attitude unique pour les décideurs politiques dont je regrettais, il y a quelques instants, le peu dentrain à exercer leur pouvoir en vue de régler économiquement les problèmes sociaux de leau.
Chaque situation mérite des solutions adaptées. La solidarité peut exister et se développer partout à la condition que ses racines trouvent le bon chemin pour la nourrir. Res nullius, res publica, res communis omnium sont à considérer comme les formes déclinées dune même politique de leau.
Leau fonde-t-elle les inégalités entre le Nord et le Sud ?
Tout ce qui est au-dessus du 30e parallèle de lhémisphère nord, non seulement possède lessentiel des eaux douces disponibles de la planète, mais a relativement moins de population que la zone intertropicale à climat chaud, là où se développent des mégalopoles de plus de dix millions dhabitants (Mexico, Sao Paulo, Rio, Bombay, Calcutta, Delhi, Karachi, Shanghai, Téhéran, Lagos
). Lhémisphère nord concentre les richesses avec quelques poches de pauvreté, tandis que linverse est observé au sud.
Le patrimoine déquipements hydrauliques, évalué comme la somme quil faudrait rassembler pour les reconstruire, est considérable au Nord, misérable au Sud. Pour la France, il est estimé à 300 milliards deuros, cest-à-dire léquivalent dun budget annuel de lEtat, mais qui serait exclusivement consacré à leau.
Pour le monde pauvre sous-équipé, une estimation financière optimiste des besoins sélève à 2700 milliards deuros. Cette dépense permettrait datteindre tant bien que mal le niveau dinfrastructures hydrauliques des pays développés.
En répartissant une telle somme sur vingt-cinq à quarante ans, il serait possible de remédier au retard actuel des régions pauvres, pour autant que leurs possibilités fiscales et leur solvabilité vis-à-vis du prix de leau saméliorent, ce qui est loin dêtre le cas aujourdhui.
Pour faire fonctionner un réseau deau et dassainissement et rembourser les emprunts nécessaires à sa construction, il est raisonnable de compter 120 euros par personne et par an pendant vingt-cinq ans.
Ce montant représente le coût des exigences de qualité fixées par les normes de santé publique et denvironnement des pays riches (Union Européenne, Amérique du Nord et autres pays de lOCDE). On peut le diminuer si lon accepte de ne pas respecter ces normes. Après tout, nos grands-parents, qui ne jouissaient pas de la sécurité réglementaire imposée aujourdhui, nont-ils pas réussi à survivre ? On peut ainsi imaginer que des pays pauvres pourraient rattraper leur retard en vingt-cinq ans, quarante ou cent ans. On ne peut le rêver en dix, comme les discours optimistes des années soixante-dix ou quatre-vingt lannonçaient à force de grandes décennies mondiales de leau.
Ces considérations économiques ne doivent pas faire oublier quune proportion importante de la population de la planète, environ un quart, ne dispose pas de plus dun euro par jour pour vivre.
Quand bien même les normes de distribution et dévacuation deau seraient abaissées le plus possible, ces populations, qui vivent en dehors de tout circuit économique, ne pourraient faire face à une quelconque dépense pour leau.
Il faut trouver dautres solutions : des équipements hydrauliques contre un travail honnêtement rémunéré, de leau contre des matières premières, de lénergie ou encore des talents. Là où léconomie sarrête, où la politique nest quune apparence, il faut continuer le chemin avec humanité, persévérance et initiative. Cest ce à quoi semploient les ONG Organisations Non Gouvernementales qui entreprennent des programmes de développement hydraulique.
Cest également une orientation que lon décèle désormais dans quelques grandes sociétés privées qui ont déjà atteint les limites de lespace économique mondial sans pour autant rencontrer le relais public daide au développement, quil était encore permis despérer il y a seulement dix ans.
Leau fonde-t-elle les inégalités entre le Nord et le Sud, est une question difficile. On pourrait tout aussi bien renverser la proposition. Le Nord et le Sud fondent-ils les inégalités de leau ? II sagirait alors de traiter de la corruption, des sommes qui narrivent jamais à destination, des gâchis financiers pour des ouvrages qui auraient pu servir, des gâchis techniques et financiers douvrages construits mais qui ne servent à rien
On ne doit jamais faire abstraction des phénomènes de corruption, de laisser aller et dincompétence générale chaque fois que lon parle de nouveaux équipements hydrauliques. La corruption est aux circuits financiers ce que la pollution est aux eaux usées. Lexpérience montre quil est plus aisé de juguler celle-ci que de maîtriser celle-là
Un espoir subsiste toutefois : celui dêtre têtu en comprenant que lopiniâtreté dans un long travail modeste est plus efficace que des déclarations de changement radical, sans suite ni lendemain.
Un cycle dactions doit être entrepris avec la participation des usagers ou futurs usagers de leau. Il consiste à programmer, puis à réaliser, enfin à vérifier en vue de corriger et daméliorer ce qui a été réalisé. Cest simple et très rarement observé sur le long délai nécessaire à lachèvement des infrastructures hydrauliques. Les politiques souhaitent des résultats à court terme et naiment guère les projets qui dépassent leur mandat. Les techniciens changent fréquemment leurs programmes sans jamais les mener à leur terme. La multiplicité des plans compense linsuffisance des crédits pour en réaliser un seul. Les usagers saccrochent aux réalisations provisoires, craignant les dépenses quoccasionneraient des installations plus pérennes. Tous organisent et subissent la tyrannie de linstantanéité, propre à créer linattention et lincompréhension, ingrédients nécessaires aux mécanismes de corruption.
Programmer, réaliser, vérifier, corriger puis recommencer inlassablement est un cycle aussi important pour lavenir de leau dans le monde, que linvention de la noria pour monter leau.
Réinventer la roue ? quelle gageure !
Les acteurs de leau sont-ils solidaires ?
Il y a toutes sortes despaces de solidarité :
- Celui de la commune, où lon ne coupe désormais plus leau pour facture impayée
- Celui du bassin hydrographique, grande innovation de lorganisation administrative française de leau. Depuis la loi sur leau de 1964, les usagers de lamont et de laval dun même bassin sont financièrement solidaires. Cette disposition est reprise dans son esprit trente-cinq ans plus tard par la directive cadre pour leau de lUnion Européenne
- Celui de la nation, où la solidarité sexprime à loccasion des catastrophes, inondations, tempêtes, sécheresses.
Plus rares sont les succès internationaux pour les cours deau frontaliers ou transfrontaliers. Quelques exemples de réussite : les Grands Lacs entre les Etats-Unis et le Canada, plus récemment le bassin du Rhin ou le Lac Léman. Dautres tentatives pour développer la solidarité sont plus controversées : le Rio Grande entre le Mexique et les Etats-Unis, ou encore le Danube, toujours coupé en deux aujourdhui.
Les quelques deux cents autres bassins fluviaux internationaux restent le plus souvent le théâtre de conflits larvés ou ouverts : Jourdain, bien entendu, Nil bleu et Nil blanc, Gange amont et aval constituent des cas classiques de différends perpétuels.
Il nen reste pas moins vrai que lunité de gestion quest un bassin qui rassemble toutes les sources qui coulent dans une même direction est beaucoup plus opérante pour leau et ses usagers que les frontières politiques qui, le plus souvent, ont totalement négligé cet aspect.
Rassembler les acteurs dun même bassin, notamment lorsquils sont issus de nations différentes, provoque des confrontations nouvelles qui séloignent du chauvinisme classique pour se fixer sur la difficulté de rendre compatibles des usages de leau concurrents, et la nécessité permanente de créer de nouvelles sources de financement.
Se quereller sur des principes débouche toujours sur la violence. Se quereller sur les solutions à apporter à des questions concrètes prend du temps mais aboutit à créer des solidarités entre fonctionnaires, intérêts marchands, usagers de base. Les fonctionnaires nationaux ne sont plus désormais les champions de luttes et tournois où ceux qui gagnent le font au détriment de ceux qui perdent. Ils deviennent les arbitres daccords passés par dautres queux.
La solidarité de leau progresse chaque fois que les souverainetés acceptent de se tourner vers dautres sujets.
Lorsquun climat de confiance est établi entre les très nombreux acteurs de leau (publics, privés, élus, nommés, associatifs, ignares et savants
), les enjeux sont à la fois de mieux partager la ressource, mais surtout de développer le réseau des acteurs. Le premier objectif (partager la ressource) est rapidement conflictuel sil nest pas accompagné du second (développer le réseau des acteurs). Toute une éducation à leau doit être élaborée. Elle se traduit par des programmes, des réalisations, la mise sur pied de services dexploitation, la consultation des usagers et consommateurs.
Il ne faut pas se contenter de prêcher la solidarité mais rendre notoires les intérêts qui la font apparaître. Ces intérêts sont techniques (être compétents pour transporter et traiter leau demande des efforts), sociaux (les métiers et emplois de leau) et économiques (leau est une richesse à valoriser progressivement).
Lapparition dun mieux-être (de leau abondante et de qualité pour tous) doit trouver sa pérennité dans le développement de règles éthiques mutuelles. Oublier celles-ci a tôt fait de mettre en danger laccomplissement de cet objectif.
Les usagers de leau sont dautant plus solidaires quon parvient à leur montrer quils nont pas dautre choix. Cela signifie avoir accès à linformation, participer aux décisions, contrôler leur exécution, mais aussi payer les services de leau quon utilise.
Pourquoi chacun dentre nous a-t-il des idées bien arrêtées sur leau ?
Leau est dusage courant, sa présence est banale. Chacun acquiert au cours de sa petite enfance dabord, puis sa vie durant, une relation particulière à leau qui lui donne une compétence, certes limitée à sa propre personne, mais que beaucoup généralisent à lunivers tout entier.
Il nest pas de débat sur ce sujet où lun des participants ne fasse part avec gravité de son expérience de leau et des comportements quil a adoptés à son égard, les présentant chaque fois comme autant de règles de sagesse absolue.
Untel laisse couler leau au robinet longtemps, attendant quelle soit bien fraîche avant de sen servir un autre ferme le robinet durant le temps quil se lave les dents, afin déviter de gâcher une ressource précieuse. Dautres consomment exclusivement de leau embouteillée car ils trouvent que leau de la ville est trop chère. Dautres encore préconisent la pose dun compteur volumétrique sur chaque évier, linstallation dune micro-station dépuration dans chaque logement, linterdiction de lirrigation dans les champs, et que sais-je encore. Tous ont des idées techniques générales qui sappuient sur leur vécu personnel. Leur conviction est dautant plus ancrée quelle saffronte à dautres, très nombreuses et différentes, puisant dans la polémique lénergie dun surcroît dargumentation.
Leau, cest nous, nous lingérons. Cest une seconde peau qui reste sur la nôtre en gouttelettes chaque fois que nous nous lavons elle nous évacue grâce à nos chasses deau, nous importune sous forme de pluie, nous ravit dans le miroitement dun lac ou dune rivière
Elle ne peut nous tromper, nous ne pouvons nous tromper à son sujet.
Ce manque de recul, de capacité à adopter une approche scientifique, à tout le moins un esprit critique vis-à-vis des problèmes de leau, conduit à des résultats parfois surprenants lorsque les mêmes valeurs domestiques sont hissées au niveau des responsabilités nationales ou internationales. Les conceptions dun seul deviennent alors la vérité de tous avec, en conséquence, les réactions toujours négatives, parfois même violentes, quun tel obscurantisme suscite immédiatement.
Faire changer un dirigeant (une dirigeante), lamener à abandonner des certitudes personnelles, ancrées non seulement dans son esprit mais dans sa chair, pour lui faire accepter une vision plus large dintérêts généraux, souvent contradictoires les uns des autres, nest pas chose aisée. Cela sapparente un peu à un travail de psychanalyse, à une quête initiatique, où lon sait progressivement ce que lon abandonne sans pour autant très bien distinguer ce quon acquiert.
La connaissance de leau est comme leau elle-même, elle est insaisissable. Sous forme solidifiée, gelée, elle tient assez bien dans la main. Au fur et à mesure quelle sy réchauffe, elle coule en dehors. Très rapidement, il nen reste rien. Tout est à recommencer à moins solution élégante que lon accepte de sy plonger soi-même tout entier
. Tel est sans doute le meilleur moyen daller au-delà des idées superficielles et limitées dont je me moquais plus haut : tenter de devenir à la manière des poissons, un être familier bien que distinct de ce milieu, être comme un poisson dans leau.
Quels espoirs pour leau ?
Le dessalement des eaux saumâtres puis de leau de mer, quil soit effectué à petite ou à grande échelle, ne fait plus partie des fictions à très long terme. Son coût de production a diminué de moitié en dix ans. Il est aujourdhui denviron 1 euro/m3 ce qui est encore cher (trois à quatre fois le coût de traitement dune eau brute). Il devrait encore diminuer de moitié dans la décennie à venir.
Certes, lopération de dessalement nécessite deux conditions préalables évidentes : avoir un littoral (mais 45 % de la population mondiale habite à moins de 70 km dune côte maritime, et ce sera 50 % dans quinze ans), mais surtout disposer dénergie bon marché soit fossile le plus souvent, soit nucléaire. Le premier cas nest pas réjouissant quant à leffet de serre, et brûler de lénergie non renouvelable pour produire de leau douce paraît une solution peu gratifiante. Quant au nucléaire, sa réputation et les risques de prolifération à des fins militaires ne laissent pas dinquiéter.
Quoi quil en soit, la vraie limite ne réside pas dans la production deau douce mais dans son transport et sa distribution à lusager final. Les deux tiers du coût sont absorbés par les pompes et les tuyaux. Et ceux qui ne peuvent y faire face aujourdhui nont pas toutes choses étant égales par ailleurs de perspectives réelles de pouvoir y faire face demain
Les progrès de recherche-développement réalisés dans le domaine des membranes (dailleurs utilisés le cas échéant pour le dessalement) devraient permettre de traiter les eaux usées pour les recycler directement sous forme deau potable, à un coût économique compétitif. Ici, la raison est mieux servie. Recycler les eaux qui viennent dêtre utilisées est plus attractif si linnocuité dun tel traitement est avérée du point de vue de la santé publique. Il restera néanmoins à vaincre une résistance psychologique certaine vis-à-vis des risques de dérive de la qualité du produit distribué au robinet ou en bonbonnes.
La technologie adore se projeter dans le futur. Bientôt, lirrigation agricole devrait accomplir un bon en avant grâce à une efficacité accrue (il lui est difficile dêtre plus médiocre quaujourdhui la moitié des quantités deau utilisées sont gâchées en pure perte). Certaines espèces végétales devraient pouvoir se contenter deaux saumâtres pour se développer. Enfin, lévaporation des barrages et des plans deau pourrait être limitée grâce à des produits répandus à leur surface.
Cette artificialité dune Nature, dont le nom devient de plus en plus usurpé, ne présente toutefois pas un visage très sympathique. Mais comment faire boire et nourrir le milliard dêtres humains supplémentaires, attendu dans les dix-douze ans à venir ?
Leau virtuelle a aussi ses adeptes. Innovation économique, digne des permis négociables démissions polluantes, leau virtuelle consiste à diminuer les 70 % de prélèvements destinés à irriguer lagriculture des pays pauvres, pour réserver les ressources en eau épargnées à dautres usages, notamment municipaux. La production agricole manquante serait compensée par des dons en nature de pays excédentaires, délivrant de cette façon des quantités deau « virtuelle », correspondant au volume deau économisé. Une meilleure gestion de leau serait ainsi obtenue grâce à une globalisation de leau et des productions agroalimentaires.
De tels échanges sont toutefois tributaires du climat de confiance politique mondial. On ne peut dire quaujourdhui cette condition indispensable est observée. Chaque souveraineté souhaite, encore plus que jadis, être à peu près autosuffisante, notamment pour ce qui concerne ses ressources alimentaires, de sorte de conserver son autonomie le plus longtemps possible.
Le phénomène de mondialisation nen demeure pas moins une tendance lourde pour la politique de leau. La concentration des grandes entreprises privées de distribution deau, ladoption de standards techniques uniques et de moyens universels de contrôle de qualité (les normes ISO balaient les efforts nationaux de normalisation), enfin lavènement dun modèle de consommation individuel lié à un standard de vie de référence, que lon pourrait qualifier de « 250 litres deau potable par jour et par personne », tout cela tend à professionnaliser les métiers de leau dans une direction unique, un peu comme ce fut le cas pour lénergie, les transports aériens ou les télécommunications au XXe siècle.
Même la gestion des ressources hydrauliques naturelles suit la même tendance unificatrice : cest le concept de gestion intégrée des ressources en eau, très proche de la gestion par bassin, qui simpose un peu partout.
Faut-il sen réjouir, faut-il le déplorer ? Avec une population à croissance très rapide, notre Terre ressemble de plus en plus à un milieu eutrophe : beaucoup dindividus, appartenant à un nombre très limité despèces y vivent, au moins pour une partie dentre eux, dans une relative abondance déléments nutritifs. Cela se réalise au détriment de la diversité de nombreuses espèces possédant peu dindividus dans chacune dentre elles, individus qui, toujours dans ce cas, souffrent pour subvenir à leurs besoins de base, tant les moyens de survie restent rares.
Productions agricole, énergétique et industrielle intenses dans un cas, cueillette aléatoire dans lautre, le choix a déjà été pris voici un siècle et demi. Leau ny échappe pas. Lespoir ne consiste pas à le regretter et à vouloir régresser vers des modèles désormais utopiques. Il sagit au contraire de reconsidérer les faits actuels pour donner un sens, un humanisme à la direction qui nolens volens a été prise.
La poésie de leau, la contemplation qui laccompagne, sont de ce point de vue des aides précieuses et des gages de sérénité.
Il regarde le verre deau posé près de lui,
Il trempe les lèvres et se perd dans des rêveries
Cest de leau de lAtlantique ou bien de locéan Arctique ? Ou encore de linfinie Sibérie ?
De toute façon, ce nest pas de leau dici
On y voit nager toutes sortes de créatures étranges et quelques sirènes mordorées.
Le plus surprenant est le reflet des ciels changeants. La nuit se peuple de plusieurs lunes blanches, puis vient le soleil rouge du point du jour qui surgit et sébroue. En se penchant un peu, on arrive parfois à distinguer un rayon vert
Il reprend une gorgée en déglutissant, il entend la rumeur des villes, il ressent la pesanteur des industries et des centrales dénergie, il se trouve maintenant perdu dans limmensité cultivée de la production, au cordeau.
Leau est partout mais lhomme aussi. Mieux vaut sassocier que de craindre et se détruire lun lautre.
Lhomme sans leau ? Impossible. Mais leau sans lhomme ? Impossible aussi.
Cest la Tradition qui le lui a appris. Au commencement, il ny avait pas grand chose de bien organisé, mais lesprit de Dieu planait déjà sur les eaux.
Puis la Lumière vint. Cela permit le deuxième jour de séparer les eaux den haut des eaux den bas. La terre apparut le troisième jour dau milieu des eaux den bas. Grâce à elles, elle se mit à verdir.
Le cinquième jour, la vie apparut dans les eaux. Le sixième fut le jour de lHomme
LHomme contemple son verre deau primordiale. Il la presque vidé maintenant. Il nen reste plus que quelques gouttes.
Il sen saisit, mais au lieu de finir de le boire, il se renverse le reste deau sur le haut du crâne.
Lhomme se réveille. Son verre est vide.
Il est temps pour lui de le remplir maintenant, à nouveau.