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M. Michel Albert
ROBERT SCHUMAN
séance du lundi 15 décembre 2003
Je n'ai jamais rencontré Robert Schuman. Mon information
n'aurait donc pu être que livresque, si je n'avais pas
bénéficié du témoignage de bon
nombre de personnalités qui l'ont bien connu, à
commencer par plusieurs de nos confrères : il était
l'ami du Chancelier honoraire M. Edouard Bonnefous ; M. Jacques
Leprette a souvent travaillé avec lui à l'époque
où il était ministre des Affaires étrangères
; de même, pendant trois années, M. Alain Plantey,
dans le domaine des grandes organisations internationales.
Je les remercie très vivement pour l'aide qu'ils m'ont
apportée.
Parmi les personnalités présentes aux honneurs
de la séance, je tiens à remercier au même
titre M. Jean Seitlinger, Président du Centre européen
de Scy-Chazelles ; M. Jean Guyot, qui a été
pendant plusieurs années l'un de ses plus proches collaborateurs,
ainsi que M. J.D. Giuliani, Président de la Fondation
Robert Schuman.
Dans la galerie des hommes illustres auxquels notre Académie
a consacré ses travaux cette année, Robert Schuman
tient une place singulière : il n'a jamais cherché,
ni les honneurs, ni la gloire. Il n'avait ni ambition personnelle,
ni plan de carrière. " Député malgré
lui, puis ministre malgré lui, il aspirait non au pouvoir,
mais à la sainteté " . Toute la vie, personnelle
et politique, de Robert Schuman, est marquée par un
fil rouge : son engagement chrétien.
03 Son action politique m'a paru dominée par un événement,
un seul : sa fameuse Déclaration du 9 mai 1950, dite
" Plan Schuman ", véritable coup de génie
dont nous verrons qu'il a profondément influencé
l'histoire européenne de la seconde moitié du
XXème siècle et qui l'a fait reconnaître
comme le " père de l'Europe ".
1. L 'homme et son parcours
1.1. Robert Schuman est né au Luxembourg en 1886,
d'un père mosellan, donc français devenu allemand
en 1871, et qui s'était en quelque sorte soustrait
à l'annexion en allant s'établir dans le Grand
Duché, à quelques kilomètres de son village
natal. N'empêche que Robert Schuman a hérité
de son père la nationalité allemande. C'est
seulement après 1918, à l'âge de 32 ans,
qu'il deviendra français.
Sa langue maternelle était le Luxembourgeois. L'école
primaire, puis l'Athénée de Luxembourg, où
il fait ses études secondaires, lui donnent un enseignement
bilingue, français et allemand. Mais c'est en Allemagne
qu'il fera ses études universitaires avant de devenir
avocat au barreau de Metz où l'Allemand est langue
de travail.
Fils unique devenu orphelin de père dès son
enfance, il est élevé par une mère qui
lui transmet sa foi profonde, lui donnant pour la vie le goût
d'aller à la messe tous les matins et d'étudier
les grands auteurs spirituels et les théologiens, en
particulier Thomas d'Aquin, qu'il n'a cessé de lire,
en latin.
1.2. Jeune avocat, il s'engage dans des actions caritatives
et son évêque lui confie la présidence
de la Fédération diocésaine des groupements
de jeunesse. Contrairement à ce qu'on a pu dire - contrairement
à l'injure du communiste Jacques Duclos le traitant
publiquement " d'officier boche " - Robert Schuman
n'a jamais porté l'uniforme allemand car, étant
réformé pour raisons de santé, il a seulement
été requis civil pendant quelques mois à
la mairie de Thionville.
En 1919, alors qu'il songe à entrer dans les ordres,
il se résout à se présenter aux élections
sous l'influence de son aumônier et d'un ami qui lui
écrit : " Je pense que tu as quelque chose à
faire dans le monde et que les saints de demain seront des
saints en veston ". S'il se résigne ainsi à
s'engager dans la vie politique pour tenter d'y appliquer
la doctrine sociale de l'Eglise, ce n'est pas sans regret.
Il déclare : " Combien aurais-je préféré
me consacrer à ma profession, aux uvres religieuses
et sociales, et à ma famille ". Famille au demeurant
réduite, car il est resté toute sa vie célibataire.
1.3. Commence alors une vie politique et parlementaire qui
se déroulera sur quarante années, interrompue
seulement par la seconde guerre mondiale.
Pendant la première période, sous la troisième
République, Schuman tire parti de sa culture juridique
pour se consacrer essentiellement à concilier l'assimilation
de l'Alsace-Lorraine au droit républicain avec la préservation
de certains particularismes linguistiques, sociaux et religieux,
en particulier le régime concordataire. Grâce
à un travail parlementaire obscur mais acharné,
il contribue dans une large mesure au maintien du particularisme
juridique de l'Alsace-Lorraine. Cette régionalisation
juridique n'est sûrement pas étrangère
au fait qu'il n'existe aujourd'hui aucun parti autonomiste
en Alsace-Lorraine, alors que des mouvements de cette nature
fleurissent parmi tant de régions françaises.
1.4. En mars 1940, il entre par la plus petite porte dans
le gouvernement de Paul Reynaud, comme sous-secrétaire
d'Etat aux réfugiés. Il y côtoie le Général
de Gaulle, qui reconnaît en lui un " bien brave
et honnête homme ".
Le 10 juillet 1940, il vote les pleins pouvoirs au Maréchal
Pétain puis, sans avoir été consulté,
il apprend qu'il avait été maintenu dans ses
fonctions antérieures de sous-secrétaire d'Etat
aux réfugiés. Il refusa de siéger dans
le gouvernement Pétain, mais cela n'a pas empêché
qu'il soit frappé d'indignité nationale à
la libération, pour avoir appartenu à ce gouvernement.
C'est sur l'intervention personnelle du Général
de Gaulle qu'il a été relevé de l'inéligibilité.
Pendant la guerre, ayant refusé toute collaboration
avec les Allemands, il avait été le premier
parlementaire français jeté en prison par la
Gestapo et mis au secret à Metz. Après quoi,
il fut envoyé en résidence surveillée
dans la Forêt Noire, d'où il s'évada en
1942 pour se réfugier, jusqu'à la fin de la
guerre, de couvent en couvent, pourchassé par la Gestapo.
En juillet 1945, il écrit : " La vie sans responsabilités
politiques est certes plus facile, surtout dans le désarroi
actuel. Mais nul n'a le droit de se dérober, moins
que jamais. Je m'en remets pour cela à la providence
". Il se présente aux élections et sera
ensuite constamment réélu par ses fidèles
électeurs mosellans jusqu'en 1958.
1.5. Au physique, Robert Schuman apparaît - si l'on
peut dire ! - comme un grand diable à la silhouette
terne et voûtée, vieillissant avant l'âge,
dépourvu de séduction, même si certains
ont pu lui prêter un visage de Gandhi chrétien.
Tous ces traits en firent une cible privilégiée
pour les caricaturistes, qui présentaient ce parlementaire
comme un " curé de campagne sans soutane ".
Il s'amusait lui-même de ces plaisanteries. En 1946,
lorsque, à l'initiative de Pierre Mendès-France
- qui le tenait en haute estime pour l'avoir apprécié
à la commission des Finances - il est pressenti pour
le ministère des Finances, il s'écrie : "
Regardez-moi donc ! Ai-je la tête d'un ministre ? ".
On rejoint ici le paradoxe résumé par Jacques
Fauvet en ces termes : " Sa véritable vocation
eût été celle d'un contemplatif, or il
a été dix fois ministre ! ".
1.6. Toute son action politique se rattache à une
véritable philosophie de l'histoire. Pour lui, l'histoire
a un sens, qui tend à long terme vers l'égalité
et l'unité des hommes dans une vision " catholique
" au sens étymologique du terme, c'est-à-dire
universelle. Ses convictions européennes découlent
largement de cette conception générale
issue de sa culture philosophique et, en particulier, de sa
familiarité intellectuelle avec Henri Bergson, Maurice
Blondel et Jacques Maritain.
Par ailleurs, sa solide formation juridique se traduit par
une remarquable capacité d'expression écrite.
Il s'exprime dans une langue particulièrement rigoureuse
et simple. En voici un exemple, que je choisis parce qu'il
est également significatif de sa méthode en
politique : " Les dures leçons de l'histoire ont
appris à l'homme de la frontière que je suis
à se méfier des improvisations hâtives,
des projets trop ambitieux. Mais elles m'ont appris également
que, lorsqu'un jugement objectif, mûrement réfléchi,
basé sur la réalité des faits et de l'intérêt
supérieur des hommes, nous conduit à des initiatives
nouvelles, voire révolutionnaires, il importe - même
si elles heurtent les coutumes établies, les antagonismes
séculaires et les routines anciennes - de nous y tenir
fermement et de persévérer. ".
Cette réflexion sur sa propre méthode d'action
est corroborée par un remarquable témoignage
de son collègue André Philip, socialiste et
protestant : " J'ai connu Robert Schuman pendant une
quinzaine d'années au Parlement, au gouvernement puis
au Mouvement européen. Ce qui m'a d'abord frappé
en lui, c'était le rayonnement de sa vie intérieure.
On était devant un homme consacré, sans désirs
personnels, sans ambition, d'une totale sincérité
et humilité intellectuelles, qui ne cherchait qu'à
servir, là et au moment où il était appelé.
Par tradition, il était conservateur, hostile aux innovations
; par tempérament, il était pacifique, timide
et hésitant (
). Mais quand il n'y avait plus
rien à faire, qu'il était sûr de ce qu'exigeait
de lui sa voix intérieure, il prenait brusquement les
initiatives les plus hardies et les poussait jusqu'au bout,
insensible aux critiques, aux attaques et aux menaces ".
1.7. Malheureusement, l'avocat Robert Schuman était
fort peu doué à l'oral : cet homme de réflexion
et d'action était desservi par son expression verbale.
L'un de ses anciens collègues m'a dit: " Pour
être un bon parlementaire, il faut - comme le mot le
dit - savoir parler. Or Schuman parlait mal ". Il s'exprimait
avec un accent mosellan à couper au couteau et débitait,
d'une voix maigre et sur un ton souvent soporifique, des discours
trop scrupuleusement préparés. Ses collaborateurs
étaient consternés quand il leur annonçait
: " Je vais faire un discours de cinq quarts-d'heure
! " et ils étaient terrorisés lorsque,
le discours achevé, il lui fallait improviser ses réponses
aux parlementaires. Il déclarait lui-même : "
Je ne suis pas un orateur ", ajoutant " je sais
que je serai mauvais, alors je n'ai pas le trac ". En
effet, non seulement il n'était pas orateur, mais il
ne voulait pas l'être, car il se méfiait de l'art
oratoire et de ses séductions. A l'opposé de
son ami Mendès-France, par exemple, il n'a d'ailleurs
jamais souhaité passer à la radio.
Le brillant Georges Bidault, Président de son parti,
le MRP, qui ne l'aime pas, tourne en ridicule sa lenteur d'élocution
: " C'est un moteur à gaz pauvre ! ", dit-il.
Informé de ce trait d'esprit, Robert Schuman, qui n'en
manquait pas, réplique : " Tout le monde ne peut
pas avoir un moteur à alcool
".
1.8. Olivier Todd nous disait il y a quelques semaines, à
propos de Malraux : il n'y a pas de grand homme sans un minimum
de mensonge, de mystification et de mégalomanie. S'il
en était ainsi, Robert Schuman ne serait sûrement
pas un grand homme.
En effet, pour commencer, il avait une haine viscérale
du mensonge : " On ne doit jamais mentir, même
en politique " osait-il affirmer, estimant que "
être droit est la meilleure manière d'être
adroit " et se bornant à se taire quand il ne
pouvait pas dire ce qu'il croyait être la vérité.
Je ne pense pas qu'il ait jamais été pris en
défaut sur ce point.
Aucune concession non plus aux mystifications de la démagogie.
Un observateur a pu écrire : " De nos cinq Républiques,
aucun ministre n'a moins flatté ses électeurs
ni moins suivi les conformismes. Aucun n'a davantage méprisé
la démagogie ni bravé l'impopularité
".
A fortiori, Robert Schuman était-il totalement allergique
à la mégalomanie. Au contraire, tout, dans sa
vie publique comme dans sa vie privée, révèle
autant de modestie que de désintéressement.
Sitôt nommé ministre, il s'étonne de l'ivresse
qui saisit certains de ses collègues lorsqu'ils circulent
dans une voiture officielle, précédée
de motards. Pour sa part, il y renonce autant que possible,
préférant circuler à pied ou par des
moyens de transport collectifs. Devenu Président du
Conseil, il refuse le compartiment mis à sa disposition
par la SNCF, et c'est en simple citoyen qu'il continuera à
se rendre chaque week-end, par le train, à sa petite
maison de Scy-Chazelles, près de Metz. Quant aux nombreuses
décorations qu'il recevra vers la fin de sa vie, il
les rangera tout simplement
dans sa cave !
1.9. C'est toujours dans des circonstances difficiles et
pour des tâches ingrates que Robert Schuman a été
appelé au gouvernement.
En juin 1946, lorsqu'il est nommé ministre
des Finances dans le gouvernement Bidault, la France vit les
pires moments du marché noir, de l'inflation et de
la descente du franc aux enfers. Il est obligé, en
1947, de restreindre la ration de pain à 200 grammes
par jour et d'accepter des coupures d'électricité
pour assurer la priorité à l'industrie. Pis
encore, cet homme qui, entre autres originalités pour
l'époque, détestait l'inflation, et d'abord
pour des raisons sociales - à savoir que l'inflation,
c'est l'impôt des pauvres - fut obligé de couvrir
la trop fameuse conférence du Palais Royal de juillet
1946, au cours de laquelle tous les salaires ont été
augmentés de 18 % minimum, ce qui a entraîné,
en quelques mois, une hausse des prix de détail atteignant
50 % ! Cette conférence du Palais Royal, imposée
par la CGT, fut évidemment une grave erreur de gestion
économique. Elle ne doit cependant pas faire oublier
le fameux Inventaire Schuman, c'est-à-dire " l'Inventaire
de la situation financière de la France ", qu'il
dirigea à l'instar du " compte rendu au Roi "
de Necker et qui constitua la donnée de base du redressement
ultérieur.
Lorsque Robert Schuman est ensuite désigné comme
Président du Conseil, le 22 novembre 1947, la situation
est encore plus grave. Elle se caractérise non seulement
par ce qu'on a appelé " la grande peur ",
c'est-à-dire tout simplement la peur de la révolution,
mais, ici ou là, par des désordres à
caractère quasi-insurrectionnel. C'était à
tel point que trois jours plus tôt, le Général
Revers, Chef d'Etat-Major de l'armée, ne pouvant pas
obtenir de couverture ministérielle faute de gouvernement,
avait pris la décision dramatique de signer lui-même
un décret de rappel sous les drapeaux de deux contingents
et demi. Le premier acte de Robert Schuman a été
d'endosser cette illégalité nécessaire.
Dès le 27 novembre, les communistes déclenchaient
une grève générale, à caractère
insurrectionnel dans certains cas, ce qui l'obligea, avec
le vigoureux soutien du ministre socialiste de l'intérieur
Jules Moch, à recourir à l'armée.
Ensuite, avec René Mayer aux finances, il fera voter
le fameux prélèvement exceptionnel, complété
par un emprunt libératoire. Ces mesures sont aussi
impopulaires que le blocage des billets de cinq mille francs
et la dévaluation du franc de 80 % ! Mais pour la première
fois depuis longtemps, la France s'engageait enfin dans la
lutte contre l'inflation.
A ce titre Schuman s'inscrit dans la petite cohorte des grands
réformateurs de nos finances publiques, mais sans toutefois
atteindre, semble-t-il, le niveau, ni de Pinay en 1958, ni
surtout de Poincaré en 1926.
De même, à Matignon, il a certes rétabli
l'ordre dans des conditions très difficiles, mais peut-être
pas plus que celles qui ont paralysé la France en 1968.
Au total, c'est vraiment au Quai d'Orsay que Robert Schuman
a donné sa pleine mesure, sa mesure historique.
2. La Déclaration du 9 mai 1950
2.1. Il est nommé ministre des Affaires étrangères
en juillet 1948. Il le restera jusqu'en décembre 1952,
pendant plus de quatre ans et sous huit gouvernements !
En juillet 1948, nous sommes un mois après le blocus
de Berlin, c'est-à-dire le début de la guerre
froide. La diplomatie française est alors en pleine
contradiction : d'une part, grâce à l'action
du Général de Gaulle, la France appartenait
au camp des vainqueurs. A ce titre, elle était en situation
de prééminence politique par rapport à
l'Allemagne et toute son action diplomatique consistait à
exploiter cette position de supériorité, d'abord
pour assurer nos approvisionnements prioritaires en charbon
et en acier, ce qui supposait, à nos yeux, le rattachement
de la Sarre à la France et le contrôle par les
alliés de la production de la Ruhr. Selon la même
logique, la France était opposée non seulement
à la réunification de l'Allemagne telle qu'elle
interviendra en 1991, mais même à l'unité
de l'Allemagne de l'Ouest, préconisant la création
d'un Etat rhénan. Enfin, rien n'était plus insupportable
à notre diplomatie que la perspective d'une remilitarisation
de l'Allemagne.
Mais d'autre part, dès lors que l'URSS entrait en conflit
diplomatique et politique avec les Alliés de l'Ouest,
dressant " un rideau de fer de Stettin à Trieste
" et imposant des régimes communistes à
tous les pays ainsi emprisonnés, les Anglo-Saxons étaient
conduits à considérer que le principal danger
n'était plus l'Allemagne, mais bien l'URSS.
Pendant deux années, jusqu'en mai 1950, le ministre
des Affaires étrangères Robert Schuman a dû
vivre au cur de cette contradiction diplomatique, qui
ne cessait de s'aggraver. Contrairement à ce que l'on
pourrait croire en effet, il n'a alors en rien modifié
la stratégie diplomatique que la quatrième République
avait héritée du gouvernement du Général
de Gaulle. Le secrétaire d'Etat Dean Acheson a même
dit de Schuman : " Il y avait aussi de l'acier en lui
Il pouvait être aussi intransigeant que Molotov quand
il estimait que les intérêts de la France étaient
en jeu ". Cela lui valait d'ailleurs des critiques acerbes
de la part de l'opinion allemande. Pour s'en défendre,
il entreprit en janvier 1950 une tournée de réunions
Outre-Rhin. Mais au lieu du succès espéré,
ce voyage suscita une campagne de presse très violente
contre lui-même et la politique française au
sujet de la Sarre.
2.2. Ainsi, plus le temps passait, et plus l'isolement français
devenait insoutenable. Les alliés occidentaux avaient
successivement appuyé en 1948 la création du
deutschemark - devenu immédiatement le symbole du nouveau
patriotisme allemand - et, en 1949, la fondation de la République
Fédérale indépendante. Celle-ci exerçait
évidemment les pressions les plus vives auprès
des Anglo-Saxons pour qu'ils s'opposent définitivement
aux prétentions de la France. Mais avant de commettre
l'irréparable, les alliés demandèrent
alors à notre pays de présenter des propositions
nouvelles, au cours d'une conférence internationale
qui devait se tenir à Londres le 10 mai 1950 - retenons
bien cette date - sous la présidence de Dean Acheson,
pour adopter un projet d'inspiration américaine, prévoyant
la suppression de l'Autorité Internationale de la Ruhr
et rendant à l'Allemagne son entière souveraineté
sur sa production de charbon et d'acier, ce qui eût
entraîné une terrible défaite de la France.
Nul ne la souhaitait réellement. Mais les Américains,
dont la prépondérance était encore renforcée
par l'application du Plan Marshall, s'impatientaient de voir
la France incapable de présenter des propositions concrètes
pour une solution acceptable par tous.
2.3. Heureusement, Jean Monnet veillait. Il avait mis en
alerte sa petite équipe du Commissariat Général
au Plan. De sa propre initiative, il adressa le 28 avril au
Président du Conseil Georges Bidault, dont il dépendait
administrativement, une petite note en vue de contribuer à
la préparation de la conférence du 10 mai. C'est
cette notule sans titre et étonnamment courte (quatre
pages dactylographiées sur format semi-machine, soit
deux pages normales) qui deviendra la fameuse Déclaration
du 9 mai. Avant de résumer le scénario qui la
portera à cette célébrité, permettez-moi
de vous en citer les deux brefs paragraphes soulignés
par Robert Schuman et qui en résument l'originalité
: " Le gouvernement français propose de placer
l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et
d'acier, sous une Haute Autorité commune, dans une
organisation ouverte à la participation des autres
pays d'Europe.
(
) Par la mise en commun de productions de base et l'institution
d'une Haute Autorité nouvelle, dont les décisions
lieront la France, l'Allemagne et les pays qui y adhéreront,
cette proposition réalisera les premières assises
concrètes d'une Fédération européenne
indispensable à la préservation de la paix ".
Il s'agit en un mot de la création de la CECA, la Communauté
Européenne du Charbon et de l'Acier, premier acte fondateur
de la construction européenne. Or, le président
du Conseil, Georges Bidault, directement destinataire, comme
je l'ai dit, de ce texte exceptionnel, s'est purement et simplement
dispensé de le lire et l'a mis au tiroir. Il aurait
vraisemblablement disparu dans les oubliettes de l'histoire
si Bernard Clappier, Directeur de cabinet de Robert Schuman,
n'en avait appris l'existence. Sans avoir qualité pour
le faire, Clappier en demanda un double à Jean Monnet.
Il fut frappé par son importance et le remit en mains
propres, le samedi 29 avril, à Robert Schuman, en lui
recommandant vivement de l'examiner avec soin, au moment où
le ministre prenait le train pour aller, selon son habitude,
passer le week-end dans sa petite maison de Scy-Chazelles.
2.4. A partir de ce moment-là, le scénario
inattendu de la naissance de la construction européenne
se déroule à une incroyable vitesse, et comme
implacablement.
Le lundi 1er mai, rentrant au Quai d'Orsay, Schuman téléphone
à Monnet : " Je suis d'accord. Je marche ".
Il ne reste plus que huit jours avant la réunion de
Londres. Comme à son habitude, Monnet mobilise son
équipe pour retriturer le texte, dont la neuvième
version, définitive, reprécise encore la vision
concrète et révolutionnaire.
Pendant ce temps, Schuman commence à manuvrer
habilement pour faire adopter par le gouvernement le principe
de ce plan qui allait, pour l'Histoire, porter son nom. Au
Conseil des ministres du mercredi 3 mai 1950, il se borne
à évoquer vaguement la possibilité d'une
prochaine initiative en vue de la conférence de Londres.
Le samedi 6 mai, rencontrant Dean Acheson de passage à
Paris, il le met au courant, mais sous le sceau du secret
! Le dimanche 7 mai, il adresse une lettre personnelle au
Chancelier Adenauer pour lui demander d'urgence son accord,
qu'il reçoit pendant la matinée du 9 mai, au
cours du Conseil des ministres. En effet, celui-ci eut lieu,
exceptionnellement, le mardi 9 mai et non le mercredi 10,
en raison de la conférence de Londres prévue
à cette date.
Dans l'intervalle, Schuman n'avait mis dans la confidence
que deux de ses collègues, qui lui étaient acquis
d'avance, René Mayer et René Pleven. Au cours
de ce Conseil des ministres, il se borna à exposer
les grandes lignes de son projet, se gardant bien d'en lire
le texte, pourtant si bref, mais dont chaque mot avait été
pesé au trébuché et qu'il aurait redouté
de voir caviardé à la sauvette par les uns ou
les autres. On pense ici à une formule biblique qu'il
citait volontiers : " La ruse du serpent et la candeur
de la colombe "
Au demeurant, aucune curiosité ne s'exprima autour
de la table. A l'instar du président du Conseil Georges
Bidault, qui ne manifesta qu'un vague scepticisme, la plupart
des ministres ne réalisèrent pas l'importance
du plan, supposant qu'il s'agissait encore d'un projet technique
comme il en fleurissait beaucoup à l'époque,
ou d'un simple ballon d'essai.
2.5. C'est ainsi qu'à la veille de la redoutable conférence
de Londres, le Conseil chargea le ministre des Affaires étrangères
de sonder l'opinion au sujet de son projet. La première
personnalité consultée fut le président
de la Commission des Affaires étrangères, M.
Edouard Bonnefous. Ensuite, l'après-midi même
de ce 9 mai, Schuman convoqua au Salon de l'Horloge du Quai
d'Orsay, à 18 heures, une conférence de presse
improvisée, tellement improvisée qu'on avait
oublié d'inviter les photographes et la radio !
Dès ce jour-là, de l'aveu même de Robert
Schuman, " la surprise fut générale. Personne
ne s'attendait à une initiative de ce genre, ni en
France, ni hors de France, et surtout de la part de la France.
J'ai pu mesurer, ajoute t-il, cette stupeur (et le mot est
encore trop faible), lorsque le 10 mai, je me suis rendu à
Londres pour la conférence prévue ". En
effet, le retentissement national et surtout international
du Plan Schuman était déjà considérable.
Il apparaissait clairement aux observateurs que toute la géopolitique
des relations entre la France, l'Allemagne et les Anglo-Saxons
allait être bouleversée.
2.6. A ce point, permettez-moi une parenthèse en forme
de question : le " Plan Schuman ", symbole et sommet
de toute son uvre, méritait-il vraiment de porter
le patronyme du ministre des Affaires étrangères
? Question d'autant plus forte que ce " Plan Schuman
" n'a été ni conçu, ni écrit,
ni négocié techniquement à l'extérieur
par Robert Schuman, mais bien par Jean Monnet.
La réponse est révélatrice de la qualité
des relations qui unissaient Robert Schuman à Jean
Monnet. En effet, Monnet a toujours, sans aucune réserve,
attribué l'exclusive paternité politique de
sa propre initiative technique, au ministre des Affaires étrangères.
En contrepartie, Schuman a tenu à souligner tout de
suite et publiquement " les mérites exceptionnels
d'un homme lui-même exceptionnel, mon ami Jean Monnet.
C'est Jean Monnet qui, avec ses collaborateurs, dans le petit
hôtel de la rue de Martignac, a ébauché
en quelques mois, sans publicité, à l'insu du
public, et même du gouvernement, l'idée de la
communauté du charbon et de l'acier ". Quand Schuman
parle ici du gouvernement, il s'y inclut évidemment,
et d'autant plus qu'il approuve le caractère secret
de la méthode employée, ajoutant : " Nous
savions que cette idée susciterait dès le début,
surtout au début, des doutes et même une certaine
hostilité. C'eût été aller au-devant
d'atermoiements sans nombre et sans fin que d'employer les
méthodes ordinaires des consultations préalabres
multipliées ". Il redoutait en particulier les
critiques publiques de ceux qui voulaient en priorité
bâtir les premières institutions européennes
sur des fondations atlantiques alors que Schuman et Monnet,
eux, considéraient qu'il fallait en priorité
s'appuyer sur une réconciliation franco-allemande.
2.7. C'est cette thèse qui l'a largement emporté
dans les négociations qui commencent le 20 juin 1950
pour aboutir à la signature, par les Six, du Traité
instituant la CECA le 18 avril 1951, texte fort peu éloigné
de l'esprit de la Déclaration. Après un intense
débat, l'Assemblée nationale ratifie le Traité
le 13 décembre 1951 par 377 voix contre 233. Le Conseil
de la République le votera, le 1er avril 1952, par
177 voix contre 31 (les seules voix communistes).
Il est d'ailleurs à noter qu'en dehors du Parti communiste,
les protestations les plus véhémentes contre
la CECA vinrent des maîtres de forges, qui affirmaient
que leur industrie ne saurait être, sans protectionnisme,
compétitive face à celle de l'Allemagne. Le
Délégué général de la Chambre
syndicale de la sidérurgie, Louis Charvet, alla même
jusqu'à annoncer que la domination de l'industrie allemande
ruinerait la sidérurgie française, réduisant
la France à suivre la " vocation pastorale "
qui lui avait été naguère assignée
par les Nazis
Il convient, certes, d'oublier de tels
excès, mais de souligner en revanche que l'idée
selon laquelle l'industrie française devait rester
abritée derrière des barrières protectionnistes
était largement partagée. Même un maître
aussi éminent que l'économiste François
Perroux était persuadé que le libre-échange
risquerait d'entraîner l'hégémonie de
la Ruhr. En vérité, à l'époque,
et même encore lors de l'entrée dans le Marché
commun en 1958, les industriels français, en général,
n'avaient aucune confiance dans leurs capacités de
faire face à la concurrence internationale.
3. Portée de l'uvre et actualité
de l'homme
3.1. Si surprenant que soit apparu le Plan Schuman lors de
son lancement, on ne doit pas en surestimer l'originalité.
Celle-ci procède moins de son inspiration multiple
que de son dispositif spécifique.
3.1.1. Certes, le Plan Schuman est le produit de l'inspiration
profonde du couple qu'il formait avec Jean Monnet, Jean Monnet
dont Jean-Claude Casanova nous a si bien exposé ce
que fut son rôle, la fois si discret et si historique.
Schuman, pour sa part, avait, dès 1942, alors qu'il
était en résidence surveillée en Allemagne,
formulé ce qui sera la finalité de toute son
action : " Il faut en finir avec la notion d'ennemi héréditaire
et proposer à nos peuples de former une communauté
qui sera le fondement, un jour, d'une patrie européenne
".
C'était là la vision typique d'un Rhénan.
Un autre Rhénan la partageait mieux que personne :
en mars1950, le Chancelier Adenauer avait suggéré
une union politique et économique complète de
la France et de l'Allemagne, mais cette idée avait
été fort mal reçue chez nous. Cela n'a
pas empêché le même Adenauer de déclarer,
quelques mois plus tard, au sujet du Plan Schuman : "
Je considère la réalisation de la proposition
française comme la tâche la plus importante qui
m'attende. Si je parviens à la mener à bien,
j'estime que je n'aurai pas perdu ma vie ". Faire la
paix avec les armes de la guerre, telle est l'inspiration
commune qui portait ces deux hommes.
3.1.2. Toutefois, contrairement à ce que l'on a parfois
prétendu, le Plan Schuman, loin d'être entièrement
original, s'inscrit au confluent de nombreux courants d'idées,
de propositions, voire d'initiatives procédant d'inspirations
analogues. Je n'en mentionnerai que quelques-unes.
Sans rappeler toute la série des penseurs qui, de Sully
à Kant et de l'abbé de Saint-Pierre à
Victor Hugo, ont rêvé d'une Europe unie, Aristide
Briand, en 1930, avait proposé aux pays européens
" l'organisation d'un régime d'union fédérale
européenne ", ce qui explique que, dans la Déclaration
du 9 mai, il est indiqué que la France " se faisait,
depuis plus de vingt ans, le champion d'une Europe unie ".
A la fin de la guerre, un premier appel pour la Fédération
européenne a été lancé à
Paris en mars 1945, par un éphémère comité
qui comprenait des intellectuels prestigieux comme Albert
Camus et Emmanuel Mounier.
En 1946, dans son fameux discours de Zurich, Winston Churchill
avait osé l'expression " Les Etats-Unis d'Europe
".
Le faisceau d'aspirations et de convictions qui s'inscrit
après la guerre dans les différents mouvements
pro-européens aboutit à la réunion, en
mai 1948, à La Haye, des Etats Généraux
de l'Europe, où se retrouvent la plupart des têtes
politiques. Elle accouche d'un symbole, le Conseil de l'Europe,
dont le siège est à Strasbourg et dont l'incontestable
utilité est limitée par le fait qu'il s'agit
d'une simple organisation intergouvernementale, et donc soumise
au droit de veto.
Dans son livre intitulé " Une clé pour
l'Europe ", notre confrère Jacques Leprette rapporte
que, dès le 23 août 1949, Monsieur Edouard Bonnefous
avait proposé à l'Assemblée nationale
de mettre en commun les ressources, avec une administration
internationale commune. N'est-ce pas une idée proche
de celle de la CECA ?
3.1.3. La CECA, dont l'originalité tient à
son caractère sectoriel et empirique, par opposition
à toutes les grandes idées fumeuses et romantiques
qui fleurissaient à l'époque et auxquelles Robert
Schuman, bien que fédéraliste de conviction,
s'opposait avec vigueur, déclarant par exemple : "
Il ne s'agit pas de fusionner les Etats associés, de
créer un super Etat. Nos Etats européens sont
une réalité historique. Il serait psychologiquement
impossible de les faire disparaître. Leur diversité
même est très heureuse et nous ne voulons ni
les niveler, ni les égaliser. La politique européenne,
dans notre esprit, n'est pas contradictoire avec l'idéal
patriotique de chacun de nous ".
C'est pourquoi la particularité du Plan Schuman repose
essentiellement sur trois mots clés : il s'agit de
" réalisations concrètes " créant
une " solidarité de fait ", en substituant
aux rivalités séculaires une " fusion des
intérêts essentiels ", mais seulement des
intérêts essentiels.
La plus forte originalité juridique du Plan Schuman,
c'est - je l'ai déjà noté - l'institution
de la Haute Autorité. Elle est la seule institution
citée dans le texte de la Déclaration du 9 mai.
C'est un organe interdépendant et supranational en
ce sens que ses décisions s'imposent à tous
et sont directement applicables (self executing), ce qui est
insupportable pour les Anglais. Dans le texte, il n'est question,
ni de Conseil des ministres, ni d'Assemblée parlementaire,
ni de Cour de justice. Mais ces trois institutions sont ensuite
créées progressivement à la faveur des
négociations portant d'abord sur la CECA, ensuite sur
la Communauté Economique Européenne, où
l'institution homologue de la Haute Autorité de la
CECA est symboliquement désignée par le simple
terme de Commission. Jean Monnet a caractérisé
comme suit l'originalité du Plan Schuman : " Les
propositions Schuman sont révolutionnaires (
).
Leur principe fondamental est la délégation
de souveraineté dans un domaine limité, mais
décisif. Un plan qui ne part pas de ce principe ne
peut apporter aucune contribution utile à la solution
des grands problèmes qui nous affaiblissent. La coopération
entre les nations, si importante soit-elle, ne résout
rien. Ce qu'il faut chercher, c'est une fusion des intérêts
des peuples européens et non pas simplement le maintien
des équilibres de ces intérêts ".
Parmi les facteurs qui ont concouru au succès de la
CECA, il importe de noter, en deuxième lieu, le soutien
constant des Etats-Unis. Truman préconisait depuis
longtemps un " pool " économique entre les
Européens. On a ainsi désigné la CECA
comme le " pool charbon-acier ". Ce terme franglais
a eu bien du succès. On a ainsi parlé d'un "
pool vert " d'organisation des marchés agricoles
européens. Finalement, c'est le mot " Communauté
" qui l'a emporté. Mais après la Déclaration
du 9 mai, où il n'apparaît pas.
3.1.4. Enfin, pour rendre compte du succès du Plan
Schuman, force est de souligner qu'il a été
singulièrement favorisé par le hasard. On se
souvient que la redoutable échéance de la conférence
du 10 mai à Londres a été, sous cet angle,
une chance, faute de quoi la proposition présentée
au gouvernement aurait fortement risqué d'être
" détricotée " selon l'expression
que l'on emploie aujourd'hui à propos du projet de
Constitution de l'Europe élargie. D'autre part, six
semaines après la déclaration du Salon de l'Horloge,
le 25 juin 1950, la guerre de Corée était déclenchée.
Elle fit alors passer sur l'Europe occidentale un vent de
panique : pourquoi cette agression communiste en Asie ne se
répéterait-elle pas à l'Ouest ? Il devenait
donc impératif d'entreprendre immédiatement
la construction européenne.
Ce facteur circonstanciel a grandement favorisé les
négociations internationales menées sous la
présidence de Jean Monnet pour aboutir - on l'a dit
-, le 18 avril 1951, au Traité instituant la CECA.
Ce Traité, conclu pour une durée de cinquante
ans, fut rapidement ratifié par les six Etats signataires,
l'Allemagne, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg
et les Pays-Bas et, le 10 août 1952, la Haute Autorité,
présidée par Jean Monnet, pouvait s'installer
à Luxembourg.
Au total, on peut estimer que le Plan Schuman constitue en
quelque sorte le point de convergence et de cristallisation
de trois types de facteurs : un courant d'idées, l'inspiration
personnelle des pères fondateurs et le hasard des circonstances.
3.2. Ces trois facteurs expliquent également la portée
et la postérité de la CECA
3.2.1. En 1950, le charbon et l'acier étaient universellement
considérés comme les industries de base, desquelles
toutes les autres dépendaient. Or, à peine la
CECA était-elle créée que ces deux industries
commençaient à subir les crises structurelles
les plus graves, notamment pour le charbon, éliminé
progressivement par le pétrole. En cinquante ans, les
effectifs de la sidérurgie ont été réduits
en Europe de plus de moitié et ceux de l'industrie
charbonnière de 95 %. C'est dire la difficulté
des tâches auxquelles la CECA a dû faire face
après avoir accompli, elle-même, une véritable
reconversion. Celle-ci a grandement facilité la reconversion
proprement dite des deux industries concernées, en
particulier grâce aux politiques sociales menées
par la CECA avec les ressources financières d'un léger
impôt de redistribution au bénéfice des
travailleurs perdant leur emploi.
On se souvient qu'au départ, les sidérurgistes
français considéraient la CECA comme un risque
mortel pour leurs entreprises. De fait, notre industrie sidérurgique
a beaucoup souffert jusqu'au milieu des années 80.
En 1986, l'actuel ministre des Finances, M. Francis Mer, est
devenu Président d'Usinor et il a tant et si bien réussi
qu'aujourd'hui, cette société française,
devenue Arcelor, est le premier sidérurgiste mondial
alors que la sidérurgie américaine, elle, en
est venue à devoir s'abriter derrière des mesures
protectionnistes qui viennent de faire l'objet d'une condamnation
par l'Organisation Mondiale du Commerce
3.2.2. Malgré les succès enregistrés
par la CECA, la preuve a été faite que son concept
n'est pas une clé passe-partout. Telle est bien la
leçon de la Communauté Européenne de
Défense (CED). Ce projet, précisément
inspiré par le précédent de la CECA,
est présenté à l'Assemblée nationale
le 24 octobre 1950, non par Schuman, qui en est peu convaincu
dans un premier temps, mais par René Pleven.
Pendant cette première phase, Washington veut absolument
un réarmement de l'Allemagne, auquel Robert Schuman
s'était opposé lors d'une réunion de
l'OTAN à Washington le 15 septembre 1950. Les choses
prennent alors un tour dramatique. Schuman prononce une véritable
diatribe anti-allemande, mais sans faire fléchir la
position des alliés. On connaît la suite. Schuman
quitte le Quai d'Orsay en décembre 1952 et le rejet,
par l'Assemblée nationale, en 1954, du projet de CED
montre bien que la méthode communautaire n'est pas
une formule magique. Elle ne suffit pas à forcer le
destin vers l'union politique. C'est pourquoi l'étape
ultérieure de la construction européenne portera,
comme la CECA, sur des questions économiques : c'est
le Marché commun et l'Euratom des Traités de
Rome et de Paris signés en mars 1957.
3.2.3. A toutes les étapes de son développement,
la CECA aura ainsi été la matrice des évolutions
de la CEE, puis de l'Union européenne, sans parler
de l'actuel projet de Constitution pour cette Europe élargie,
en faveur de laquelle Robert Schuman plaidait déjà
ardemment il y a plus de quarante ans : " Nous allons
faire l'Europe non seulement dans l'intérêt des
peuples libres, mais aussi pour pouvoir y accueillir les peuples
de l'Est qui, délivrés des sujétions
qu'ils ont subies jusqu'à présent, nous demanderaient
leur adhésion ".
3.2.4. Aujourd'hui, pour mesurer globalement la portée
de la CECA, il convient d'abord de rappeler que le 9 mai 1950,
nous n'étions encore que cinq ans, jour pour jour,
après l'armistice et, juridiquement, toujours en état
de guerre. L'hostilité politique, sinon la haine, imprégnait
viscéralement la majorité des populations de
part de d'autre du Rhin.
C'est au regard de cet héritage que " la Déclaration
Schuman, selon René Rémond, a marqué
le début d'une ère nouvelle dans l'histoire
des rapports entre les peuples (
), initiative sans précédent
que de renoncer ainsi, sans y être contraint, à
la souveraineté sur ses propres ressources pour lesquelles
on se faisait la guerre et d'en partager la disposition avec
l'ennemi d'hier ". Et René Rémond d'insister
encore : " La déclaration historique du 9 mai
50, dans laquelle la France propose de mettre en commun les
ressources de charbon et d'acier, est une initiative d'une
audace inouïe, à laquelle je ne connais pas de
précédent ".
Moi-même, qui ne suis point historien, je me demande
s'il y eut jamais dans l'histoire un autre cas comparable,
dans lequel un vainqueur agressé a proposé la
réconciliation à son agresseur vaincu, transgressant
ainsi la vieille malédiction du " vae victis ".
Y eut-il jamais une innovation aussi radicale dans les relations
internationales ?
3.3. C'est cette " audace inouïe " du Plan
Schuman qui explique, me semble-t-il, dans une large mesure,
encore aujourd'hui, l'état des relations franco-allemandes.
3.3.1. Lorsque le Chancelier Helmut Kohl est venu rendre
visite à notre Académie le 20 mai dernier, on
a rappelé qu'en décembre 1989, aussitôt
après la chute du mur de Berlin, au lieu de tirer parti
de la force nouvelle de l'Allemagne pour repousser les échéances
de l'union monétaire en suivant une opinion publique
fortement opposée à l'euro, le Chancelier Kohl
a, au contraire, pris une position décisive pour la
création accélérée de l'Union
Economique et Monétaire. Il accomplissait ainsi, le
8 décembre 1989, un acte fondamentalement symétrique
de celui de Robert Schuman le 9 mai 1950.
C'est sur la même ligne que s'était inscrit,
en 1963, le pacte d'amitié franco-allemand signé
par le Général de Gaulle et le Chancelier Adenauer.
Un nouveau symbole de la révolution des relations entre
la France et l'Allemagne a été célébré
cette année à Versailles, à l'occasion
du quarantième anniversaire du pacte d'amitié
franco-allemand. Le premier artisan de cette révolution
est incontestablement Robert Schuman, cela étant dit
sans oublier le rôle du Général de Gaulle.
Nous en sommes à cet égard arrivés aux
temps prophétisés par Edmond Michelet en ces
termes : " Quand les passions partisanes seront éteintes,
l'Histoire retiendra le nom de l'artisan qui a posé
la première pierre et de celui qui a fait surgir l'édifice
: elle les rassemblera dans la même reconnaissance ".
3.3.2. Mais nul n'est prophète en son pays. Lors de
ses funérailles, célébrées dans
la cathédrale de Metz en 1963, l'ancien Président
du Conseil Robert Schuman , dix fois ministre, n'a été
honoré que par la présence d'un seul membre
du gouvernement, Louis Joxe.
A Bruxelles, le nouveau quartier des bureaux, qui abrite la
plupart des institutions européennes s'appelle le Quartier
de l'Europe. Au centre de ce quartier, rayonne le rond-point
dit " Rond-Point Schuman ". A Paris, seule une toute
petite rue porte son nom.
La fête de l'Europe est célébrée
chaque année le 9 mai et la devise de l'Union européenne
est typiquement d'inspiration " schumanienne " :
" L'unité dans la diversité ".
En remettant le 18 juillet dernier au Conseil européen
réuni à Rome son projet de Traité Constitutionnel,
notre confrère Valéry Giscard d'Estaing a proposé
que la future constitution soit signée précisément
le 9 mai 2004 (une semaine après l'adhésion
effective des dix nouveaux membres).
Cette année, les conférences de Carême
à la Cathédrale Notre Dame de Paris ont été
consacrées par la Cardinal Paul Poupard au thème
de " La sainteté au défi de l'histoire
". Avant Mère Thérésa, avant le
Pape Jean XXIII, le Cardinal a consacré sa première
conférence à Robert Schuman, dont le procès
en béatification est en cours et devrait être
transmis à Rome vers la fin de l'année.
La béatification suppose des miracles. Schuman n'en
a-t-il pas accompli au moins deux, la réconciliation
franco-allemande et la fondation de l'Europe unie ?
Quoi qu'il en soit, à l'échelle du XXème
siècle, il restera le plus modeste des grands hommes.
***
Bibliographie
" Edouard Bonnefous " La construction de l'Europe
" PUF 2002
" René Coste " Les fondements théologiques
de l'évangile social " Cerf 2002
" Georgette Elgey, " Histoire de la quatrième
République ", 4 volumes, Fayard 1992
" Pascal Fontaine " Une idée neuve pour l'Europe,
la déclaration Schuman - 1950-2000 ", Office des
publications officielles des Communautés européennes,
2000.
" Documents de l'Institut d'études européennes
Jean Monnet - Université Catholique de Louvain - octobre
2002
" René Lejeune " Robert Schuman, Père
de l'Europe, 1886-1963 - La politique, chemin de sainteté
", Editions du Jubilé, 2000
" René Lejeune " Robert Schuman, une âme
pour l'Europe ", éditions Saint Paul 1986
" Jacques Leprette " Une clé pour l'Europe
", Bruylant, Bruxelles, 1996
" Edgar Morin " Penser l'Europe ", Gallimard,
1990
" Bino Olivi " L'Europe difficile ", Folio
histoire 2001
" Jean-Marie Pelt " Le jardin de l'âme ",
Fayard, 2001
" Jean-Marie Pelt " Robert Schuman, père
de l'Europe ", Fondation Robert Schuman
" Raymond Poidevin " Robert Schuman, homme d'Etat
", Beauchesne 1986
" Raymond Poidevin " Robert Schuman " avec
le témoignage de Raymond Barre, Beauchesne 1988
" Jacques Portevin, " Catalogue raisonné
des sources archivistiques et bibliographiques sur la vie
et l'uvre de Robert Schuman ", Fondation Robert
Schuman, 2003
" René Rémond " Regards sur le siècle
", presses de la Fondation nationale des sciences politiques,
2000
" René Rémond " Une mémoire
française ", Desclée de Brower, 2002
" Robert Rochefort " Robert Schuman " Cerf
1968
" Eric Roussel, " Jean Monnet "
" Robert Schuman " Pour l'Europe, écrits
politiques ", troisième édition avec préface
de Jacques Delors, Nagel, 2000
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