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M. Henri AMOUROUX
Acteur et spectateur, le peuple français
de 1940 à 1944
séance du lundi 17 mars 2003
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
Quelques vers de Victor Hugo me reviennent en mémoire :
Comment naît un peuple, mystère
à de certains moments
tout bruit a disparu
Toute la terre semble
une plaine de la nuit…
Comment naît, comment renaît un peuple ?
Comment, entre 1940 et 1944, le peuple français évolue-t-il ?
Sujet difficile à traiter en quelques minutes, histoire dont
il est risqué de vouloir énumérer les principales étapes.
Ces dramatiques années, mes chers confrères, la plupart d’entre
vous les ont vécues, et vos souvenirs pourront naturellement,
sur bien des points, se trouver en indulgente contradiction
avec mes tentatives d’explication.
Le peuple français ? Quel peuple ? Celui que nous
connaissons aujourd’hui ? Celui de notre quotidien ?
Non. Un tout autre peuple : 41 millions de Françaises
et de Français lorsque, le 2 septembre 1939, commence le drame.
Français toujours habités par les héroïques et tragiques
souvenirs de la Grande Guerre Français confiants dans
la valeur de leur armée, qu’on leur disait “ irrésistible ”.
Français désabusés de la politique – 24 gouvernements entre
novembre 1917 et avril 1938 – Français très mal informés,
non seulement sur l’évolution du monde, mais sur les rancoeurs,
et les ambitions du voisin allemand - 80 millions d’hommes
et de femmes -, sur le rythme du travail dans ses usines d’armement
- 60 à 65 heures par semaine -, et sur le personnage du Chancelier
Hitler qu’ils voyaient à travers l’image qu’en donnaient caricaturistes
et chansonniers, et non à travers le Mein Kampf, dans
lequel, jusqu'au plus horrible, tout était écrit. Français,
enfin, s’étant contentés, depuis plusieurs années, de calquer
leur politique étrangère sur celle de l’Angleterre, ce qui
s’était déjà vérifié à Munich, ce qui se confirma en août
1939.
Français entrés en guerre avec d’autant moins d’enthousiasme
que l’inattendu pacte germano-soviétique du 23 août avait
brouillé les cartes et compromis le sort de la Pologne. Cette
Pologne qui allait, malgré son héroïsme, succomber sous les
coup des Allemands, auxquels, le 17 septembre, étaient venus
se joindre les Soviétiques.
Le peuple français s’attendait à connaître, sur son sol,
la répétition des assauts de l’automne de 1914. Il entra dans
ce que Dorgelès appela “ la drôle de guerre ”, formule
qu’il fit sienne. Immédiatement oublieux des soldats engagés
à la frontière dans de coûteuses opérations de patrouille,
oublieux, également, de la misère de beaucoup de foyers de
mobilisés, très vite il souhaita que tout redevienne “ comme
avant ” !
Passé le temps des premières (et fausses) alertes, abandonnés
les masques à gaz, négligés les communiqués qui, n’ayant rien
à dire, se trouvent relégués en bas de page, le peuple aspire,
en effet, à ce que tout, très vite, redevienne “ comme
avant ” : la libre circulation est rétablie dans
tous les départements du Sud-Est, initialement classés en
zone des armées les bals reprennent “ comme avant ”
... et les courses, et les manifestations sportives.
Comme avant, les faits divers ont priorité : quatre
colonnes consacrées, le 22 décembre, aux trois victimes de
l’effondrement du pont Saint Louis et, le même jour, quatre
colonnes pour les 1434 soldats français tués depuis le début
des hostilités.
Enfin, pour bien prouver que tout est redevenu “ comme
avant ”, le 9 mai, à quelques heures de l’attaque allemande,
la France se trouve en pleine crise ministérielle. Paul Reynaud,
qui a succédé à Edouard Daladier, et ne peut remplacer le
général Gamelin auquel il reproche les échecs français en
Norvège, pays attaqué le 9 avril par les Allemands, donne
sa démission de Président du Conseil.
Le 10 mai, nous savons tous, mes chers confrères, ce qui
s’est passé. Le 10 mai, à l’aube, Hitler remet en scène, en
selle, Reynaud le Président démissionnaire, le général Gamelin,
ce commandant en chef dont le Président du Conseil voulait
mais ne pouvait obtenir le départ.
Il ne s’agit pas de faire revivre aujourd’hui le plus grand
drame militaire et moral de notre histoire ; il est dans nos
mémoires, dans notre chair, parfois, dans nos cœurs toujours,
mais de dire d’abord les espoirs, puis les angoisses, et les
effondrements d’un peuple qui avait placé sa confiance dans
la ligne Maginot et découvrait que les Allemands la fixait
sans l’attaquer. Les communiqués des jours suivants, l’attaque
allemande, abusèrent quelque temps l’appel par Reynaud,
le 15 mai, au maréchal Pétain (Verdun), le 16 au général Weygand
(Foch), puis à Georges Mandel (Clemenceau), redonnèrent de
l’espoir à ceux qui avaient fait “ l’autre guerre ”.
Mais c’était une autre guerre dont il s’agissait, celle des
stukas, des panzers et de la flak, combattant en parfaite
coordination. Les leçons de la guerre d’Espagne, celles de
la campagne de Pologne n’avaient alerté presque personne.
Et pas davantage ce mémorandum prophétique sur l’avènement
de la force mécanique qu’un certain colonel De Gaulle avait
adressé, le 21 janvier 1940, à 80 personnalités.
Ces pages, le peuple français les ignorera. Comme il ignorera
que, le mercredi 15 mai, le général Gamelin avait avoué à
Daladier – son ministre – qu’entre Reims et Paris, il n’existait
plus aucun corps de troupe. Comme il ignorera les appels désespérés
de Reynaud à l’aviation anglaise les conflits qui opposèrent
Français et Britanniques, lors de l’évacuation de Dunkerque
les divergences toujours plus grandes entre adversaires et
ministres partisans de l’armistice. Par les journaux du 6
juin, le peuple français apprendra, certes, que Paul Reynaud
vient de procéder à un remaniement ministériel, et qu’il a
nommé au poste, en apparence mineur, de sous-secrétaire d’Etat
à la Défense nationale et à la guerre, le général de brigade
à titre temporaire, Charles De Gaulle, dont la division cuirassée
vient de s’illustrer devant Abbeville. Mais, il n’a pas mesuré
– qui pouvait le mesurer le 6 juin ? – l’importance que
ce choix aura pour la France.
Car le peuple français est sur les routes de l’exode.
Dans l’histoire, telle qu’elle est écrite ou racontée aujourd’hui,
l’exode de 40 n’est jamais mis à sa place, essentielle, au
moins pour de longs mois.
Qu’en 2003, l’Eurostar se trouve bloqué, que l’autoroute
du Soleil soit momentanément interdite par la neige, qu’à
la suite de retards dans un aéroport, quelques centaines de
passagers manquent d’informations, et, immédiatement, à la
télévision, à la radio, dans la presse, le tintamarre est
tel que les ministres se mettent à la recherche des responsables.
Mais l’exode, l’exode de 40 jette sur les routes – et souvent
à pied – huit à neuf millions d’hommes et de femmes, de Français
qui se mettent en marche sans savoir où ils coucheront le
soir, ce qu’ils mangeront le lendemain, de Français qui fuient
par patriotisme puisque, pour soustraire à l’occupant les
jeunes et les mobilisables, les autorités ont donné l’ordre
du départ, qui fuient aussi, tout simplement, parce que les
voisins sont partis.
Une ville est une construction sociale où chacun est indispensable
à chacun. On tire un fil et tout se défait de ce qui semblait
ordonné pour l’éternité. Lorsque des villes menacées par l’ennemi,
pompiers, boulangers, médecins, épiciers, bouchers, instituteurs,
magistrats municipaux sont partis, pourquoi rester ?
L’exode, et les bombardements qui éparpillent les familles,
ont soufflé à tous vents les Français casaniers. Voici l’exemple
de Sainte Menehould, qui a subi six bombardements et vu s’effondrer
ou brûler vingt pour cent de ses maisons : c’est dans
28 départements différents que la population s’est dispersée.
Comment se retrouver, puis se regrouper ? Ecrire ?
Téléphoner ? Sans doute. Mais la France de juillet-août
40 est brutalement revenue un siècle en arrière. Pas de courrier.
Pas de communication téléphonique. De vastes régions demeurent
silencieuses. Il faut attendre la seconde quinzaine de juillet
pour que les relations postales soient, de façon ténue, rétablies
entre le Sud et le Sud Ouest le 14 juillet, pour qu’un
train arrivant de Paris entre en gare à Limoges.
Eparpillés par l’exode, les Français découvrent brutalement
que le vainqueur a découpé la France en zones au statut différent.
Le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, la Moselle, ont été immédiatement
annexés. Annexion lourde de choix difficiles et de douloureux
cas de conscience – Rentrer ? Rester sur place ?
– pour nos compatriotes réfugiés dans le Sud Ouest ou le Centre.
Le Nord et le Pas de Calais sont rattachés à l’administration
allemande de Bruxelles. Sept départements de l’Est sont placés
en zone interdite, zone qui, dans l’esprit du vainqueur, pourrait
peut-être un jour, partiellement ou totalement, avec la Belgique
et la Hollande, constituer un état, et ressusciter approximativement
l’ancienne Lotharingie.
Et la zone occupée avec ses postes frontières le long de
la ligne de démarcation. Ce n'est qu'en septembre que les
premières cartes interzonres sur lesquelles il faut rayer
les mots inutiles : “blessé, tué, prisonnier, légèrement,
gravement malade, travaille, va rentrer à l’école ” seront
quotidiennement échangées.
Mais, nous sommes en septembre. En juillet, en août, les
Français, pour tenter de se retrouver, n’ont disposé, au moins
en zone libre, que de la ressource des petites annonces des
quotidiens.
Petites annonces qui demandent non seulement des nouvelles
d’hommes, de femmes, d’enfants perdus, mais aussi de soldats
perdus. Un général ne cherchera-t-il pas à savoir, par petite
annonce, ce qu’est devenue sa division ? Ces soldats,
dont les familles demeurent sans nouvelles, sont, dans leur
immense majorité, prisonniers. Plus d’un million neuf cent
mille, le 25 juin.
Les prisonniers ont, depuis longtemps, disparu de l’histoire,
telle qu’il est, paraît-il, convenable de la raconter. Mais,
le poids de leur absence tiendra un rôle de premier plan tout
au long des années d’occupation, Vichy justifiant nombre de
ses concessions par la libération ou l’espoir de libération
de telle ou telle catégorie de prisonniers, Berlin exerçant
constamment un chantage aux prisonniers.
C’est volontairement – puisqu’il s’agit d’évoquer le peuple
et non les dirigeants – que j’ai placé le récit de l’exode
et de ses conséquences, l'évocation de la capture de près
de deux millions de nos soldats, avant la démission de Paul
Reynaud, avant la formation, à Bordeaux, dans la nuit du 16
au 17 juin, du gouvernement du maréchal Pétain, avant l’appel
du 18 juin, avant la signature, à Rethondes, de l’armistice.
Mais l’exode et la défaite expliquent ce qui suit .
Expliquent l’armistice, dont nul ne discute la douloureuse
nécessité. Nul, sauf à Londres, le général De Gaulle qui le
dit immédiatement “ abominable ” et regrettera toujours,
qu’au procès Pétain, il n’ait pas constitué un chef d’accusation.
Expliquent que, le 10 juillet, à Vichy, les parlementaires
présents – et les opposants comme les autres – non seulement
ne le remettent pas en cause, ne disent pas mot du courageux
et solitaire combat que poursuit l’Angleterre (car il est
vrai il y a eu, les 3 et 6 juillet, Mers el Kébir et 1297
marins français tués) ne prononcent pas le nom du général
De Gaulle, mais multiplient les mots de révérence comme d'adhésion
au maréchal Pétain, les allusions à une paix prochaien et
à un rapide retour à Paris.
Le désastre n’ayant épargné aucun Français, le peuple s’intéressa,
pendant des mois, bien davantage aux problèmes de la vie quotidienne,
problèmes aggravés par les destructions, le chômage, la séparation,
les restrictions, le marché noir, qu’à ce qui se passait,
se disait, se faisait à Vichy. Ignorance qui surprendra les
historiens de la fin du XXe siècle qui se trompent
sur la hiérarchie des difficultés, des soucis et des inquiétudes
de 1940.
La soudaineté et l’ampleur de la défaite expliquent aussi
l’état de contrition dans lequel le peuple français va se
trouver plongé. De toutes les chaires de France vont tomber
des sermons paraphrasant les paroles dites par Mgr Gerlier,
le 4 juillet 1940 : “ La France a subi l’effet
désolant de ses erreurs, l’oubli ou le mépris des vieilles
traditions françaises de vie morale, des vertus familiales. ”
Sermon qui sera repris, avec quelques variantes, par des
ministres, des écrivains, des journalistes pour lesquels la
faiblesse de notre démographie, l’infériorité de notre armement,
l’archaïsme de notre pensée militaire ont pesé moins lourd
que le fait – je cite – “ d’avoir chassé Dieu de l’école,
des prétoires, de la nation, d’avoir supporté une littérature
malsaine, la traite des blanches, la promiscuité dégradante
des ateliers, des bureaux, des usines. ”
Ce retour vers le passé, vers la terre qui “ ne ment
pas ” explique, avec les souvenirs proches de l’autre
guerre – la victorieuse – dont cinq millions d’anciens combattants
sont là pour porter témoignage, la ferveur qui va entourer
la personne et l’image du maréchal Pétain.
Il est né en 1856, c’est-à-dire, que l’on y réfléchisse,
plus près de Waterloo – 1815 – que de Sedan - 1940 -
plus près de la rencontre de Napoléon et d’Alexandre sur le
Niemen, que de sa rencontre avec Hitler à Montoire. Homme
du XIXe siècle, mais, pour tous, alors, et même
pour ceux qui parlent à Londres “ vainqueur de Verdun ”
pour beaucoup “ sauveur ” de l’armée française menacée
d’être disloquée par les mutineries de 1917, “ sauvetage ”
qui lui avait valu, en 1938, sous la signature de Charles
De Gaulle, une page d’anthologie et ces mots : “ Du
jour où l’on dut choisir entre la ruine et la raison, Pétain
s’est trouvé promu… ”
Le maréchal Pétain, dont le peuple sait le passé - qu’une
active propagande, ne laissant aucune possibilité à la réplique,
lui rappelle d’ailleurs presque quotidiennement - dont la
même propagande célèbre l’étonnante forme physique, mais fait
silence sur l’altération progressive de la volonté, l’incompréhension
de la charge idéologique d’un conflit de moins en moins semblable
aux guerres qu’il a livrées, et dans lesquelles il a commandé,
sera ainsi – et, au moins en zone non occupée, jusqu’en novembre
1942 – “ l’homme providentiel ”, que recrus d’épreuves,
humiliés, affrontés à un quotidien toujours plus difficile,
beaucoup, sinon presque tous, avaient souhaité, alors qu’en
juin 40, tous les hommes politiques avaient été emportés par
les tempêtes du désastre.
Alors, comment, et à quelle vitesse, les évolutions se produiront-elles ?
Comment cette “ armée humble et noire qu’il faut pour
composer une page d’histoire ” dont parle Rostand, cette
armée humble qui nous occupe aujourd’hui, prendra-t-elle conscience
que, malgré le désastre, rien n’est joué ?
Lentement, insensiblement, même si, connaissant la fin de
l’histoire, nous sommes enclins à gommer les lenteurs des
débuts même si, vivants dans le “ tout info ”
nous oublions qu’en juillet 1940, le nombre des postes de
radio ne doit pas dépasser trois millions… car beaucoup ont
été laissés sur place au moment de l’exode… et que le transistor
est à inventer. Mais, la radio de Londres, les discours du
général de Gaulle, et l’émission “ les Français parlent
aux Français ”, apporteront assez vite aux Français qui
écoutent malgré brouillage, interdits, cette certitude :
la guerre, cette guerre que beaucoup pensaient terminée avec
la défaite de la France, la guerre se poursuit et va se poursuivre.
Oui, se poursuivre. Face à l’héroïsme de quelques centaines
de pilotes anglais, canadiens, néo-zélandais, polonais, tchèques,
français libres, Hitler, renonçant le 17 septembre 1940 à
l’invasion de la Grande Bretagne, donne, en somme, raison
à ce général inconnu – mais au nom symbolique – qui, le 18
juin, avait annoncé, ce qui nous paraît aujourd’hui “ aller
de soi ”, mais qui était contre la logique du moment :
que le dernier mot n’était pas dit, que l’espérance ne devait
pas disparaître et, surtout, que la défaite n’était pas définitive.
Entre le 18 juin et le 31 décembre 1940, le général De Gaulle
a parlé 26 fois à la radio de Londres, mais si son audience
est immédiate, c’est lentement que son nom et son autorité
s’imposeront.
Sans parler des communistes qui, dans l’Humanité clandestine
en font, jusqu’au 22 juin 1941, l’une de leur cibles favorites
et se tiendront ensuite toujours en marge, il faudra attendre
mai 1942 – deux ans après la défaite – pour trouver dans le
clandestin Libération, une photo du général De Gaulle
(les Français ignoraient son visage), attendre décembre 1942
– deux ans et demi après la défaite – pour lire, dans le clandestin
Combat : “ un seul chef : De Gaulle ”.
Ces lenteurs témoignent des difficultés des rapports entre
le général De Gaulle, ses services, ses représentants et ceux
qui, sur le terrain, espionnés, en zone occupée, par une Gestapo,
toujours plus redoutable, en zone libre par une police trop
souvent dévouée aux ordres de l’ennemi, agissent, organisent,
prennent des risques, pour assurer les liaisons avec ce mystérieux
général De Gaulle dont ils se font une idée qui ne correspond
pas toujours à l’idée que le général se fait de lui-même.
Indissociable du gaullisme, la résistance est également indépendante
du gaullisme. Elle est réflexe patriotique pour ces Alsaciens
et ces Mosellans qui aident, au péril de leur vie, à fuir,
en zone libre, des prisonniers de guerre évadés; pour ceux
qui, en zone occupée, coupent un fil téléphonique ou en zone
non occupée, camouflent des armes. Il ne faut cependant pas
s’y tromper : la Résistance à ses débuts – ils seront
lents – est une addition de solitaires et de solitudes.
Au fil des mois cependant, des circonstances feront, non
basculer l’opinion – le verbe serait excessif – mais la feront
plus ou moins sensiblement évoluer.
Quelques dates :
Le 24 octobre 1940, jour de la rencontre Pétain-Hitler certainement,
et le discours du 30 octobre dans lequel le Maréchal annonce
qu’il entre dans la voie de la collaboration, certainement
aussi.
Il faut cependant remarquer que la rencontre de Montoire,
dont l’image – la poignée de mains Pétain–Hitler – a été exploitée
beaucoup plus intensément à partir de l’été 1941, en zone
occupée qu’en zone libre, s’est trouvée sensiblement atténuée
par le 13 décembre, journée qu
Date importante : Le 11 novembre 1940 auquel, sur les
Champs-Elysées, plusieurs d’entre vous, mes chers confrères,
ont participé pour, malgré le danger, aller fleurir la tombe
de l’Inconnu.
L’écho donné, dans tout le pays, et hors du pays, à la protestation
patriotique de quelques milliers d’écoliers et d’étudiants
parisiens, sera à l’origine d’une première grande prise de
conscience.
Etape très importante dans l’évolution du peuple français,
ce dimanche 22 juin, où l’Allemagne, sans déclaration de guerre,
attaque la Russie soviétique, son alliée de la veille. Ce
jour-là, les communistes – dont certains, il faut le reconnaître,
avaient déjà individuellement pris parti contre l’occupant
– s’engagent dans la Résistance. Une résistance très différente
de celle qui existait jusqu’alors : sifflets lors de
la projection des actualités allemandes diffusion de
tracts publication, à quelques centaines d’exemplaires,
de feuilles clandestines réseaux de renseignements sur
l’armée allemande et ses implantations en France opposition
au régime de Vichy, et, plus encore, aux mouvements favorables
à la collaboration. Entre le 1er juillet 1940 et
le 1er juillet 1941, 22 Français avaient été fusillés,
la plupart pour des actes de résistance. A partir du 21 août,
date d’un attentat, au métro Barbès, par le communiste Pierre
George (qui deviendra colonel Fabien), ce sont des milliers
de Français – 29 000 – qui vont tomber sous les balles des
pelotons d’exécution. Certes, tous n’étaient pas communistes.
Parmi les fusillés des juifs en nombre, des gaullistes, des
maquisards, des hommes qui ne se réclamaient d’aucun mouvement
et beaucoup d’otages tirés des prisons, ou, en juillet et
août 1944, raflés dans les villages traversés par une armée
allemande en déroute.
Mais, en multipliant les attentats, les communistes allaient
partout contribuer à amplifier les représailles – 50 pour
1 –, à donner à la guerre en France, comme dans toute l’Europe
occupée, un visage nouveau et toujours plus cruel.
Aujourd'hui, en 2003, le communisme ne fait peur à personne.
En 1941, il en allait tout autrement du bolchevisme. Prenant
prétexte de son entrée en Russie pour se poser en champion
de la lutte anti-bolchevique, et même, en défenseur de la
chrétienté, l'Allemagne entraînera derrière elle, en France
comme dans toute l’Europe, des hommes et des femmes qui, au
nom de l’antibolchevisme, s’engageront dans la collaboration,
au nom de leur passion, feront souffrir nombre de leurs compatriotes
... et souffriront plus tard, de leur engagement.
Le 22 juin 1941, politiquement et psychologiquement, une
page a été tournée. Après ce jour, plus rien ne sera pareil.
11 décembre 1941 : date d’espoir. L’Allemagne et l’Italie
déclarent la guerre aux Etats-Unis. Ainsi, ces Américains
qui, depuis septembre 1940, aidaient de plus en plus libéralement
et ouvertement l’Angleterre, se trouvent-ils, de par la volonté
allemande, engagés dans le conflit.
S’il n’avait tenu qu’à eux – car ils étaient depuis trois
jours, durement engagés dans le Pacifique –, sans doute auraient-ils
préféré reculer le moment où leurs forces auraient à se mesurer
aux forces de l’Axe, mais Hitler en avait décidé autrement.
Et sa décision sera sa perte.
Le 17 avril 1942 : date césure. Celle du retour au pouvoir
de Pierre Laval. Date qui coïncide avec l’aggravation des
exigences et des persécutions allemandes. Laval au pouvoir,
c’est aussi la phrase qu’il prononce à l’occasion de la Relève :
“ Je souhaite la victoire de l’Allemagne parce que, sans
elle, demain, le bolchevisme s’installerait partout ”
phrase qui scandalisera les Français, et les éloignera d’un
pouvoir dans lequel le Maréchal n’est bientôt plus qu’une
ombre.
Où en étaient les armées françaises le 11 juin 1940 ?
Eprouvées par des jours de bataille et des nuits de retraite,
elles comptaient trente divisions seulement pour tenir – de
la mer à Longuyon – une position dont la fragilité n’échappait
ni aux assaillants, ni aux défenseurs. Et, le 11 juin 1942,
deux ans plus tard, nous entendons le général De Gaulle dire
depuis Londres : “ la nation a tressailli de fierté
en apprenant ce qu’on fait ses soldats à Bir-Hakein ”,
ces glorieux soldats, au nombre desquels se trouvait le capitaine
Pierre Messmer, qui n’en était pas à sa première bataille,
et livrera bien d’autres batailles pour l’honneur du drapeau
et l’honneur de la France. Bir Hakeim a été d'ailleurs plus
qu'un fait d'armes: un acte militaire aux prolongements importants
puisque la résisatance des 3600 Français libres, en bloquant
momentanément l'avance de Rommel, a permis aux Britanniques
de se rétablir avant le Nil.
Je voudrais pouvoir dire, mes chers confrères, que les nuits
des 16 et 17 juillet ont provoqué, à Paris, un immense élan
de charité, un grand mouvement d’indignation.
Malheureusement, les arrestations, par la police française,
de 12 884 juifs, hommes, femmes, enfants, déjà marqués de
l’étoile jaune, ne suscitèrent aucune protestation publique
et, à l’exception d’honorables, discrètes et trop secrètes
exceptions, furent vécues dans une indifférence sur laquelle
il faut toujours s’interroger.
Ce sont les rafles et les déportations d’août 1942 en zone
libre – comme les mots s’accordent mal – qui furent à l’origine
des protestations publiques des églises. Eglise protestante,
église catholique. Ce 20 août, jour où Mgr Saliège, archevêque
de Toulouse, signe sa lettre “ sur la personne humaine ”
devrait être officiellement reconnu comme un grand jour. Ordonner
à tous les prêtres du diocèse de lire ces mots : “ les
juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n’est
pas permis contre eux. Ils sont nos frères comme tant d’autres.
Un chrétien ne peut l’oublier ” nous paraît banal. En
août 1942, dans le silence général, c’était d’une solitaire
et grande audace. Comme plusieurs prélats, pour dénoncer les
rafles et les crimes, employèrent, sinon les mêmes mots, du
moins le même ton, ces lettres pastorales d’août et septembre
1942, qui disaient tout haut ce que le clandestin Témoignage
Chrétien répétait depuis plus d’un an, sauvèrent des vies
en retenant certains responsables d’augmenter encore, comme
le voulaient les Allemands, le nombre des déportés, en ouvrant
bien des cœurs, bien des maisons, bien des communautés à l’entr’aide
et à la charité. Bien des villages aussi, je pense au Chambon,
car il ne faut pas séparer ici catholiques et protestants.
Le temps passait. Le temps passe, mes chers confrères.
Il faudrait consacrer une séance entière à ce mois de novembre
1942 qui vit le débarquement anglo-américain en Afrique du
Nord française, le ralliement, après de coûteux combats, de
l’amiral Darlan, à la cause américaine, ce qui provoqua interrogations,
querelles et drames l’occupation totale, le 11 novembre,
de la zone libre la reprise du combat, contre les Allemands
et les Italiens, de l’armée d’Afrique dirigée par Giraud et
commandée par Juin le sabordage de notre flotte le 27
et, le même jour, la dissolution brutale de l’armée de l’armistice.
Ainsi, en novembre, tous les voiles étaient-ils déchirés.
Et, la victoire du camp allié devenait certitude, puisque,
aux succès anglo-américains en Méditerranée, répondait, à
Stalingrad, les premières victoires des armes soviétiques
sur la VIe armée de Paulus.
Ce mois de novembre 1942, quel prodigieux accélérateur !
Il pousse en direction de l’Afrique du Nord, à travers une
Espagne toujours hostile mais désormais prudente, des milliers
de jeunes officiers et de soldats de l’ancienne armée de l’armistice.
Il contribue au basculement dans la Résistance, de Français
qui, jusqu’alors, avaient fait confiance au Maréchal et, avec
un peu de retard, vont prendre la route prise par Charles
Vallin, ami et collaborateur du colonel de La Rocque, membre
du conseil de justice de Vichy, important responsable de la
Légion des combattants qui, en gagnant Londres avec le socialiste
Brossolette, prouvait qu’une fraction de Vichy ralliait de
Gaulle.
Face au général Giraud qui, en Alger, a les faveurs des Américains,
novembre permet au général de Gaulle d’apparaître – grâce
à Jean Moulin et aux décisions adoptées par le Conseil national
de la Résistance – comme le chef reconnu par toute la Résistance
et tous les Résistants, communistes compris. Ce qui sera de
grande importance pour la conquête du pouvoir à Alger au printemps
de 1943.
Les mois passaient. Et le nombre des acteurs, des opposants,
des résistants en actes ou en paroles, des combattants augmentait.
Il augmentait dans la mesure où, voyant l’Allemagne perdue
à terme, certains s’inquiétaient déjà de leur avenir. Il augmentait
dans la mesure où l’Allemagne, accablée sous le nombre des
ennemis, multipliait dans tous les pays occupés, des réquisitions
qui n’étaient pas seulement des réquisitions, de vivres et
de matériel, mais de jeunes hommes. Ainsi, à partir du printemps
1943, le Service du Travail Obligatoire a-t-il été l’inattendu
sergent recruteur des maquis naissants en Haute-Savoie, en
Dordogne, en Corrèze, en Haute-Vienne, partout où montagnes
et forêts offraient asile à des réfractaires au départ en
Allemagne. Réfractaires qui deviendront très vite des combattants
harcelant les colonnes de l’ennemi, interrompant ses communications,
sabotant ses dépôts, l’affrontant même – avec un armement
trop souvent dérisoire – à ciel ouvert, à Glières, au Vercors,
à Saint Marcel, combats s’achevant hélas par l’exécution ou
le massacre des FFI, des FTP traités en hors-la-loi. Hors-la-loi
même aux yeux de Vichy puisque la Milice, engagée depuis sa
création, dans un terrible combat contre les communistes,
fournira aux tribunaux d’exception des juges masqués prenant
la fuite, le verdict à peine prononcé.
Les Allemands – et d’autres bien avant eux – avaient cru
qu’arrestations, persécutions, déportations, exécutions viendraient
à bout du peuple opprimé. Il n’en fut rien.
Les affiches rouges sur les murs, les supplices, les déportations
– 76 000 juifs et juives, plus de cent cinquante mille résistants
– loin de tarir les adhésions, les engagements et même les
vocations de martyr, les encouragèrent. Car, ceux qui allaient
mourir savaient que la victoire était proche. Et ils parlaient
dans leurs dernières lettres, de cette victoire dont même
les journaux de la collaboration, étaient obligés d’avouer
qu’y participaient maintenant en Tunisie, en Corse, en Italie,
les soldats de notre armée d’Afrique, puis à partir de juillet
44, ceux de la 2e DB du général Leclerc.
La marée s’était inversée. Les feuilles clandestines qui
avaient tiré à 300 exemplaires tiraient à 300 000, malgré
les immenses dangers courus par journalistes, imprimeurs,
diffuseurs les solitaires d’hier dépendaient d’états-majors
structurés les sabotages du réseau ferroviaire ralentissaient
toujours, interdisaient parfois, la montée des renforts allemands
vers le front de Normandie les maquisards étaient assez
nombreux pour qu’Eisenhower écrive qu’ils lui avaient apporté
un concours équivalant à 15 divisions… et le peuple qui, en
1940, en 1941, en 1942 encore avait acclamé Pétain, acclamait
de Gaulle.
C’était, et ce n’était pas, tout à fait le même peuple, car,
ne nous y trompons pas, le peuple français n’abordait pas
sans cicatrices les jours de la Libération.
S’il s’était simplement agi, après quelques mois d’attentisme,
de panser en silence les blessures, sans trop exciter les
passions, tout aurait été simple, et les années 40-44 ne susciteraient
aujourd’hui guère de débats. Mais, depuis la fin de 1942,
la France était entrée discrètement d’abord, puis de plus
en plus violemment, dans une guerre civile. Une guerre civile
dans laquelle l’on tuait pour des idées, mais eux pour de
l’argent, et où, quel que soit son camp, l’homme à la mitraillette
avait toujours raison. Alors, il faut en revenir à Péguy :
“ les mains les plus impures de la guerre étrangère
sont plus pures que les mains les plus pures de la guerre
civile. ”
Et c’est parce qu’il y eut guerre civile, règlements
de comptes, chocs des mémoires, chocs des passés respectifs,
combats pour les places, combats pour la façon dont l’Histoire,
qui prend, aujourd’hui, le visage de la télévision plus que
du livre, raconterait l’histoire, que la page n’est pas encore
tournée.
Le sera-t-elle un jour ? Je l’ignore, mes chers confrères.
Mais, je sais que ni le politiquement correct, ni le manichéisme
n’y contribueront.
Et qu’elle ne pourra être close que le jour où les historiens
– et ceux qui, dans les médias, disent l’histoire aux foules
– accepteront de placer leur récit sous le patronage de la
complexité de jours tous dramatiques, tous différents et de
la passionnante évolution des âmes.
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