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M. Henri AMOUROUX

Acteur et spectateur, le peuple français de 1940 à 1944

séance du lundi 17 mars 2003

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Mes chers confrères, 

Mesdames, Messieurs,

 

Quelques vers de Victor Hugo me reviennent en mémoire :

Comment naît un peuple, mystère
à de certains moments
tout bruit a disparu
Toute la terre semble une plaine de la nuit…

 Comment naît, comment renaît un peuple ? Comment, entre 1940 et  1944, le peuple français évolue-t-il ? Sujet difficile à traiter en quelques minutes, histoire dont il est risqué de vouloir énumérer les principales étapes.

Ces dramatiques années, mes chers confrères, la plupart d’entre vous les ont vécues, et vos souvenirs pourront naturellement, sur bien des points, se trouver en indulgente contradiction avec mes tentatives d’explication.

Le peuple français ? Quel peuple ? Celui que nous connaissons aujourd’hui ? Celui de notre quotidien ? Non. Un tout autre peuple : 41 millions de Françaises et de Français lorsque, le 2 septembre 1939, commence le drame.

Français toujours habités par les héroïques et tragiques souvenirs de la Grande Guerre  Français confiants dans la valeur de leur armée, qu’on leur disait “ irrésistible ”. Français désabusés de la politique – 24 gouvernements entre novembre 1917 et avril 1938 – Français très mal informés, non seulement sur l’évolution du monde, mais sur les rancoeurs, et les ambitions du voisin allemand - 80 millions d’hommes et de femmes -, sur le rythme du travail dans ses usines d’armement - 60 à 65 heures par semaine -, et sur le personnage du Chancelier Hitler qu’ils voyaient à travers l’image qu’en donnaient caricaturistes et chansonniers, et non à travers le Mein Kampf, dans lequel, jusqu'au plus horrible, tout était écrit. Français, enfin, s’étant contentés, depuis plusieurs années, de calquer leur politique étrangère sur celle de l’Angleterre, ce qui s’était déjà vérifié à Munich, ce qui se confirma en août 1939.

Français entrés en guerre avec d’autant moins d’enthousiasme que l’inattendu pacte germano-soviétique du 23 août avait brouillé les cartes et compromis le sort de la Pologne. Cette Pologne qui allait, malgré son héroïsme, succomber sous les coup des Allemands, auxquels, le 17 septembre, étaient venus se joindre les Soviétiques.

Le peuple français s’attendait à connaître, sur son sol, la répétition des assauts de l’automne de 1914. Il entra dans ce que Dorgelès appela “ la drôle de guerre ”, formule qu’il fit sienne. Immédiatement oublieux des soldats engagés à la frontière dans de coûteuses opérations de patrouille, oublieux, également, de la misère de beaucoup de foyers de mobilisés, très vite il souhaita que tout redevienne “ comme avant ” !

Passé le temps des premières (et fausses) alertes, abandonnés les masques à gaz, négligés les communiqués qui, n’ayant rien à dire, se trouvent relégués en bas de page, le peuple aspire, en effet, à ce que tout, très vite, redevienne “ comme avant ” : la libre circulation est rétablie dans tous les départements du Sud-Est, initialement classés en zone des armées  les bals reprennent “ comme avant ” ... et les courses, et les manifestations sportives.

Comme avant, les faits divers ont priorité : quatre colonnes consacrées, le 22 décembre, aux trois victimes de l’effondrement du pont Saint Louis et, le même jour, quatre colonnes pour les 1434 soldats français tués depuis le début des hostilités.

Enfin, pour bien prouver que tout est redevenu “ comme avant ”, le 9 mai, à quelques heures de l’attaque allemande, la France se trouve en pleine crise ministérielle. Paul Reynaud, qui a succédé à Edouard Daladier, et ne peut remplacer le général Gamelin auquel il reproche les échecs français en Norvège, pays attaqué le 9 avril par les Allemands, donne sa démission de Président du Conseil.

Le 10 mai, nous savons tous, mes chers confrères, ce qui s’est passé. Le 10 mai, à l’aube, Hitler remet en scène, en selle, Reynaud le Président démissionnaire, le général Gamelin, ce commandant en chef dont le Président du Conseil voulait mais ne pouvait obtenir le départ.

Il ne s’agit pas de faire revivre aujourd’hui le plus grand drame militaire et moral de notre histoire ; il est dans nos mémoires, dans notre chair, parfois, dans nos cœurs toujours, mais de dire d’abord les espoirs, puis les angoisses, et les effondrements d’un peuple qui avait placé sa confiance dans la ligne Maginot et découvrait que les Allemands la fixait sans l’attaquer. Les communiqués des jours suivants, l’attaque allemande, abusèrent quelque temps   l’appel par Reynaud, le 15 mai, au maréchal Pétain (Verdun), le 16 au général Weygand (Foch), puis à Georges Mandel (Clemenceau), redonnèrent de l’espoir à ceux qui avaient fait “ l’autre guerre ”. Mais c’était une autre guerre dont il s’agissait, celle des stukas, des panzers et de la flak, combattant en parfaite coordination. Les leçons de la guerre d’Espagne, celles de la campagne de Pologne n’avaient alerté presque personne. Et pas davantage ce mémorandum prophétique sur l’avènement de la force mécanique qu’un certain colonel De Gaulle avait adressé, le 21 janvier 1940, à 80 personnalités.

Ces pages, le peuple français les ignorera. Comme il ignorera que, le mercredi 15 mai, le général Gamelin avait avoué à Daladier – son ministre – qu’entre Reims et Paris, il n’existait plus aucun corps de troupe. Comme il ignorera les appels désespérés de Reynaud à l’aviation anglaise  les conflits qui opposèrent Français et Britanniques, lors de l’évacuation de Dunkerque  les divergences toujours plus grandes entre adversaires et ministres partisans de l’armistice. Par les journaux du 6 juin, le peuple français apprendra, certes, que Paul Reynaud vient de procéder à un remaniement ministériel, et qu’il a nommé au poste, en apparence mineur, de sous-secrétaire d’Etat à la Défense nationale et à la guerre, le général de brigade à titre temporaire, Charles De Gaulle, dont la division cuirassée vient de s’illustrer devant Abbeville. Mais, il n’a pas mesuré – qui pouvait le mesurer le 6 juin ? – l’importance que ce choix aura pour la France.

Car le peuple français est sur les routes de l’exode.

Dans l’histoire, telle qu’elle est écrite ou racontée aujourd’hui, l’exode de 40 n’est jamais mis à sa place, essentielle, au moins pour de longs mois.

Qu’en 2003, l’Eurostar se trouve bloqué, que l’autoroute du Soleil soit momentanément interdite par la neige, qu’à la suite de retards dans un aéroport, quelques centaines de passagers manquent d’informations, et, immédiatement, à la télévision, à la radio, dans la presse, le tintamarre est tel que les ministres se mettent à la recherche des responsables.

Mais l’exode, l’exode de 40 jette sur les routes – et souvent à pied – huit à neuf millions d’hommes et de femmes, de Français qui se mettent en marche sans savoir où ils coucheront le soir, ce qu’ils mangeront le lendemain, de Français qui fuient par patriotisme puisque, pour soustraire à l’occupant les jeunes et les mobilisables, les autorités ont donné l’ordre du départ, qui fuient aussi, tout simplement, parce que les voisins sont partis.

Une ville est une construction sociale où chacun est indispensable à chacun. On tire un fil et tout se défait de ce qui semblait ordonné pour l’éternité. Lorsque des villes menacées par l’ennemi, pompiers, boulangers, médecins, épiciers, bouchers, instituteurs, magistrats municipaux sont partis, pourquoi rester ? L’exode, et les bombardements qui éparpillent les familles, ont soufflé à tous vents les Français casaniers. Voici l’exemple de Sainte Menehould, qui a subi six  bombardements et vu s’effondrer ou brûler vingt pour cent de ses maisons : c’est dans 28 départements différents que la population s’est dispersée. Comment se retrouver, puis se regrouper ? Ecrire ? Téléphoner ? Sans doute. Mais la France de juillet-août 40 est brutalement revenue un siècle en arrière. Pas de courrier. Pas de communication téléphonique. De vastes régions demeurent silencieuses. Il faut attendre la seconde quinzaine de juillet pour que les relations postales soient, de façon ténue, rétablies entre le Sud et le Sud Ouest  le 14 juillet, pour qu’un train arrivant de Paris entre en gare à Limoges.

Eparpillés par l’exode, les Français découvrent brutalement que le vainqueur a découpé la France en zones au statut différent. Le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, la Moselle, ont été immédiatement annexés. Annexion lourde de choix difficiles et de douloureux cas de conscience – Rentrer ? Rester sur place ? – pour nos compatriotes réfugiés dans le Sud Ouest ou le Centre. Le Nord et le Pas de Calais sont rattachés à l’administration allemande de Bruxelles. Sept départements de l’Est sont placés en zone interdite, zone qui, dans l’esprit du vainqueur, pourrait peut-être un jour, partiellement ou totalement, avec la Belgique et la Hollande, constituer un état, et ressusciter approximativement l’ancienne Lotharingie.

Et la zone occupée avec ses postes frontières le long de la ligne de démarcation. Ce n'est qu'en septembre que les premières cartes interzonres sur lesquelles il faut rayer les mots inutiles : “blessé, tué, prisonnier, légèrement, gravement malade, travaille, va rentrer à l’école ” seront quotidiennement échangées.

Mais, nous sommes en septembre. En juillet, en août, les Français, pour tenter de se retrouver, n’ont disposé, au moins en zone libre, que de la ressource des petites annonces des quotidiens.

Petites annonces qui demandent non seulement des nouvelles d’hommes, de femmes, d’enfants perdus, mais aussi de soldats perdus. Un général ne cherchera-t-il pas à savoir, par petite annonce, ce qu’est devenue sa division ? Ces soldats, dont les familles demeurent sans nouvelles, sont, dans leur immense majorité, prisonniers. Plus d’un million neuf cent mille, le 25 juin.

Les prisonniers ont, depuis longtemps, disparu de l’histoire, telle qu’il est, paraît-il, convenable de la raconter. Mais, le poids de leur absence tiendra un rôle de premier plan tout au long des années d’occupation, Vichy justifiant nombre de ses concessions par la libération ou l’espoir de libération de telle ou telle catégorie de prisonniers, Berlin exerçant constamment un chantage aux prisonniers.

C’est volontairement – puisqu’il s’agit d’évoquer le peuple et non les dirigeants – que j’ai placé le récit de l’exode et de ses conséquences, l'évocation de la capture de près de deux millions de nos soldats, avant la démission de Paul Reynaud, avant la formation, à Bordeaux, dans la nuit du 16 au 17 juin, du gouvernement du maréchal Pétain, avant l’appel du 18 juin, avant la signature, à Rethondes, de l’armistice.

Mais l’exode et la défaite expliquent ce qui suit .

Expliquent l’armistice, dont nul ne discute la douloureuse nécessité. Nul, sauf à Londres, le général De Gaulle qui le dit immédiatement “ abominable ” et regrettera toujours, qu’au procès Pétain, il n’ait pas constitué un chef d’accusation. Expliquent que, le 10 juillet, à Vichy, les parlementaires présents – et les opposants comme les autres – non seulement ne le remettent pas en cause, ne disent pas mot du courageux et solitaire combat que poursuit l’Angleterre (car il est vrai il y a eu, les 3 et 6 juillet, Mers el Kébir et 1297 marins français tués) ne prononcent pas le nom du général De Gaulle, mais multiplient les mots de révérence comme d'adhésion au maréchal Pétain, les allusions à une paix prochaien et à un rapide retour à Paris.

Le désastre n’ayant épargné aucun Français, le peuple s’intéressa, pendant des mois, bien davantage aux problèmes de la vie quotidienne, problèmes aggravés par les destructions, le chômage, la séparation, les restrictions, le marché noir, qu’à ce qui se passait, se disait, se faisait à Vichy. Ignorance qui surprendra les historiens de la fin du XXe siècle qui se trompent sur la hiérarchie des difficultés, des soucis et des inquiétudes de 1940.

La soudaineté et l’ampleur de la défaite expliquent aussi l’état de contrition dans lequel le peuple français va se trouver plongé. De toutes les chaires de France vont tomber des sermons paraphrasant les paroles dites par Mgr Gerlier, le 4 juillet 1940 : “ La France a subi l’effet désolant de ses erreurs, l’oubli ou le mépris des vieilles traditions françaises de vie morale, des vertus familiales. ”

Sermon qui sera repris, avec quelques variantes, par des ministres, des écrivains, des journalistes pour lesquels la faiblesse de notre démographie, l’infériorité de notre armement, l’archaïsme de notre pensée militaire ont pesé moins lourd que le fait – je cite – “ d’avoir chassé Dieu de l’école, des prétoires, de la nation, d’avoir supporté une littérature malsaine, la traite des blanches, la promiscuité dégradante des ateliers, des bureaux, des usines. ”

Ce retour vers le passé, vers la terre qui “ ne ment pas ” explique, avec les souvenirs proches de l’autre guerre – la victorieuse – dont cinq millions d’anciens combattants sont là pour porter témoignage, la ferveur qui va entourer la personne et l’image du maréchal Pétain.

Il est né en 1856, c’est-à-dire, que l’on y réfléchisse, plus près de Waterloo – 1815 – que de Sedan - 1940 -  plus près de la rencontre de Napoléon et d’Alexandre sur le Niemen, que de sa rencontre avec Hitler à Montoire. Homme du XIXe siècle, mais, pour tous, alors, et même pour ceux qui parlent à Londres “ vainqueur de Verdun ”  pour beaucoup “ sauveur ” de l’armée française menacée d’être disloquée par les mutineries de 1917, “ sauvetage ” qui lui avait valu, en 1938, sous la signature de Charles De Gaulle, une page d’anthologie et ces mots : “ Du jour où l’on dut choisir entre la ruine et la raison, Pétain s’est trouvé promu… ”

Le maréchal Pétain, dont le peuple sait le passé - qu’une active propagande, ne laissant aucune possibilité à la réplique, lui rappelle d’ailleurs presque quotidiennement - dont la même propagande célèbre l’étonnante forme physique, mais fait silence sur l’altération progressive de la volonté, l’incompréhension de la charge idéologique d’un conflit de moins en moins semblable aux guerres qu’il a livrées, et dans lesquelles il a commandé, sera ainsi – et, au moins en zone non occupée, jusqu’en novembre 1942 – “ l’homme providentiel ”, que recrus d’épreuves, humiliés, affrontés à un quotidien toujours plus difficile, beaucoup, sinon presque tous, avaient souhaité, alors qu’en juin 40, tous les hommes politiques avaient été emportés par les tempêtes du désastre.

Alors, comment, et à quelle vitesse, les évolutions se produiront-elles ? Comment cette “ armée humble et noire qu’il faut pour composer une page d’histoire ” dont parle Rostand, cette armée humble qui nous occupe aujourd’hui, prendra-t-elle conscience que, malgré le désastre, rien n’est joué ?

Lentement, insensiblement, même si, connaissant la fin de l’histoire, nous sommes enclins à gommer les lenteurs des débuts  même si, vivants dans le “ tout info ” nous oublions qu’en juillet 1940, le nombre des postes de radio ne doit pas dépasser trois millions… car beaucoup ont été laissés sur place au moment de l’exode… et que le transistor est à inventer. Mais, la radio de Londres, les discours du général de Gaulle, et l’émission “ les Français parlent aux Français ”, apporteront assez vite aux Français qui écoutent malgré brouillage, interdits, cette certitude : la guerre, cette guerre que beaucoup pensaient terminée avec la défaite de la France, la guerre se poursuit et va se poursuivre.

Oui, se poursuivre. Face à l’héroïsme de quelques centaines de pilotes anglais, canadiens, néo-zélandais, polonais, tchèques, français libres, Hitler, renonçant le 17 septembre 1940 à l’invasion de la Grande Bretagne, donne, en somme, raison à ce général inconnu – mais au nom symbolique – qui, le 18 juin, avait annoncé, ce qui nous paraît aujourd’hui “ aller de soi ”, mais qui était contre la logique du moment : que le dernier mot n’était pas dit, que l’espérance ne devait pas disparaître et, surtout, que la défaite n’était pas définitive.

Entre le 18 juin et le 31 décembre 1940, le général De Gaulle a parlé 26 fois à la radio de Londres, mais si son audience est immédiate, c’est lentement que son nom et son autorité s’imposeront.

Sans parler des communistes qui, dans l’Humanité clandestine en font, jusqu’au 22 juin 1941, l’une de leur cibles favorites et se tiendront ensuite toujours en marge, il faudra attendre mai 1942 – deux ans après la défaite – pour trouver dans le clandestin Libération, une photo du général De Gaulle (les Français ignoraient son visage), attendre décembre 1942 – deux ans et demi après la défaite – pour lire, dans le clandestin Combat : “ un seul chef : De Gaulle ”.

Ces lenteurs témoignent des difficultés des rapports entre le général De Gaulle, ses services, ses représentants et ceux qui, sur le terrain, espionnés, en zone occupée, par une Gestapo, toujours plus redoutable, en zone libre par une police trop souvent dévouée aux ordres de l’ennemi, agissent, organisent, prennent des risques, pour assurer les liaisons avec ce mystérieux général De Gaulle dont ils se font une idée qui ne correspond pas toujours à l’idée que le général se fait de lui-même.

Indissociable du gaullisme, la résistance est également indépendante du gaullisme. Elle est réflexe patriotique pour ces Alsaciens et ces Mosellans qui aident, au péril de leur vie, à fuir, en zone libre, des prisonniers de guerre évadés; pour ceux qui, en zone occupée, coupent un fil téléphonique ou en zone non occupée, camouflent des armes. Il ne faut cependant pas s’y tromper : la Résistance à ses débuts – ils seront lents – est une addition de solitaires et de solitudes.

Au fil des mois cependant, des circonstances feront, non basculer l’opinion – le verbe serait excessif – mais la feront plus ou moins sensiblement évoluer.

 

Quelques dates :

Le 24 octobre 1940, jour de la rencontre Pétain-Hitler certainement, et le discours du 30 octobre dans lequel le Maréchal annonce qu’il entre dans la voie de la collaboration, certainement aussi.

Il faut cependant remarquer que la rencontre de Montoire, dont l’image – la poignée de mains Pétain–Hitler – a été exploitée  beaucoup plus intensément à partir de l’été 1941, en zone occupée qu’en zone libre, s’est trouvée sensiblement atténuée par le 13 décembre, journée qu

Date importante : Le 11 novembre 1940 auquel, sur les Champs-Elysées, plusieurs d’entre vous, mes chers confrères, ont participé pour, malgré le danger, aller fleurir la tombe de l’Inconnu.

L’écho donné, dans tout le pays, et hors du pays, à la protestation patriotique de quelques milliers d’écoliers et d’étudiants parisiens, sera à l’origine d’une première grande prise de conscience.

Etape très importante dans l’évolution du peuple français, ce dimanche 22 juin, où l’Allemagne, sans déclaration de guerre, attaque la Russie soviétique, son alliée de la veille. Ce jour-là, les communistes – dont certains, il faut le reconnaître, avaient déjà individuellement pris parti contre l’occupant – s’engagent dans la Résistance. Une résistance très différente de celle qui existait jusqu’alors : sifflets lors de la projection des actualités allemandes  diffusion de tracts  publication, à quelques centaines d’exemplaires, de feuilles clandestines  réseaux de renseignements sur l’armée allemande et ses implantations en France  opposition au régime de Vichy, et, plus encore, aux mouvements favorables à la collaboration. Entre le 1er juillet 1940 et le 1er juillet 1941, 22 Français avaient été fusillés, la plupart pour des actes de résistance. A partir du 21 août, date d’un attentat, au métro Barbès, par le communiste Pierre George (qui deviendra colonel Fabien), ce sont des milliers de Français – 29 000 – qui vont tomber sous les balles des pelotons d’exécution. Certes, tous n’étaient pas communistes. Parmi les fusillés des juifs en nombre, des gaullistes, des maquisards, des hommes qui ne se réclamaient d’aucun mouvement et beaucoup d’otages tirés des prisons, ou, en juillet et août 1944, raflés dans les villages traversés par une armée allemande en déroute.

Mais, en multipliant les attentats, les communistes allaient partout contribuer à amplifier les représailles – 50 pour 1 –, à donner à la guerre en France, comme dans toute l’Europe occupée, un visage nouveau et toujours plus cruel.

Aujourd'hui, en 2003, le communisme ne fait peur à personne. En 1941, il en allait tout autrement du bolchevisme. Prenant prétexte de son entrée en Russie pour se poser en champion de la lutte anti-bolchevique, et même, en défenseur de la chrétienté, l'Allemagne entraînera derrière elle, en France comme dans toute l’Europe, des hommes et des femmes qui, au nom de l’antibolchevisme, s’engageront dans la collaboration, au nom de leur passion, feront souffrir nombre de leurs compatriotes ... et souffriront plus tard, de leur engagement.

Le 22 juin 1941, politiquement et psychologiquement, une page a été tournée. Après ce jour, plus rien ne sera pareil.

11 décembre 1941 : date d’espoir. L’Allemagne et l’Italie déclarent la guerre aux Etats-Unis. Ainsi, ces Américains qui, depuis septembre 1940, aidaient de plus en plus libéralement et ouvertement l’Angleterre, se trouvent-ils, de par la volonté allemande, engagés dans le conflit.

S’il n’avait tenu qu’à eux – car  ils étaient depuis trois jours, durement engagés dans le Pacifique –, sans doute auraient-ils préféré reculer le moment où leurs forces auraient à se mesurer aux forces de l’Axe, mais Hitler en avait décidé autrement. Et sa décision sera sa perte.

Le 17 avril 1942 : date césure. Celle du retour au pouvoir de Pierre Laval. Date qui coïncide avec l’aggravation des exigences et des persécutions allemandes. Laval au pouvoir, c’est aussi la phrase qu’il prononce à l’occasion de la Relève : “ Je souhaite la victoire de l’Allemagne parce que, sans elle, demain, le bolchevisme s’installerait partout ” phrase qui scandalisera les Français, et les éloignera d’un pouvoir dans lequel le Maréchal n’est bientôt plus qu’une ombre.

Où en étaient les armées françaises le 11 juin 1940 ? Eprouvées par des jours de bataille et des nuits de retraite, elles comptaient trente divisions seulement pour tenir – de la mer à Longuyon – une position dont la fragilité n’échappait ni aux assaillants, ni aux défenseurs. Et, le 11 juin 1942, deux ans plus tard, nous entendons le général De Gaulle dire depuis Londres : “ la nation a tressailli de fierté en apprenant ce qu’on fait ses soldats à Bir-Hakein ”, ces glorieux soldats, au nombre desquels se trouvait le capitaine Pierre Messmer, qui n’en était pas à sa première bataille, et livrera bien d’autres batailles pour l’honneur du drapeau et l’honneur de la France. Bir Hakeim a été d'ailleurs plus qu'un fait d'armes: un acte militaire aux prolongements importants puisque la résisatance des 3600 Français libres, en bloquant momentanément l'avance de Rommel, a permis aux Britanniques de se rétablir avant le Nil.

Je voudrais pouvoir dire, mes chers confrères, que les nuits des 16 et 17 juillet ont provoqué, à Paris, un immense élan de charité, un grand mouvement d’indignation.

Malheureusement, les arrestations, par la police française, de 12 884 juifs, hommes, femmes, enfants, déjà marqués de l’étoile jaune, ne suscitèrent aucune protestation publique et, à l’exception d’honorables, discrètes et trop secrètes exceptions, furent vécues dans une indifférence sur laquelle il faut toujours s’interroger.

Ce sont les rafles et les déportations d’août 1942 en zone libre – comme les mots s’accordent mal – qui furent à l’origine des protestations publiques des églises. Eglise protestante, église catholique. Ce 20 août, jour où Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, signe sa lettre “ sur la personne humaine ” devrait être officiellement reconnu comme un grand jour. Ordonner à tous les prêtres du diocèse de lire ces mots : “ les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier ” nous paraît banal. En août 1942, dans le silence général, c’était d’une solitaire et grande audace. Comme plusieurs prélats, pour dénoncer les rafles et les crimes, employèrent, sinon les mêmes mots, du moins le même ton, ces lettres pastorales d’août et septembre 1942, qui disaient tout haut ce que le clandestin Témoignage Chrétien répétait depuis plus d’un an, sauvèrent des vies en retenant certains responsables d’augmenter encore, comme le voulaient les Allemands, le nombre des déportés, en ouvrant bien des cœurs, bien des maisons, bien des communautés à l’entr’aide et à la charité. Bien des villages aussi, je pense au Chambon, car il ne faut pas séparer ici catholiques et protestants.

Le temps passait. Le temps passe, mes chers confrères.

Il faudrait consacrer une séance entière à ce mois de novembre 1942 qui vit le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord française, le ralliement, après de coûteux combats, de l’amiral Darlan, à la cause américaine, ce qui provoqua interrogations, querelles et drames  l’occupation totale, le 11 novembre, de la zone libre  la reprise du combat, contre les Allemands et les Italiens, de l’armée d’Afrique dirigée par Giraud et commandée par Juin  le sabordage de notre flotte le 27 et, le même jour, la dissolution brutale de l’armée de l’armistice. Ainsi, en novembre, tous les voiles étaient-ils déchirés. Et, la victoire du camp allié devenait certitude, puisque, aux succès anglo-américains en Méditerranée, répondait, à Stalingrad, les premières victoires des armes soviétiques sur la VIe armée de Paulus.

Ce mois de novembre 1942, quel prodigieux accélérateur ! Il pousse en direction de l’Afrique du Nord, à travers une Espagne toujours hostile mais désormais prudente, des milliers de jeunes officiers et de soldats de l’ancienne armée de l’armistice. Il contribue au basculement dans la Résistance, de Français qui, jusqu’alors, avaient fait confiance au Maréchal et, avec un peu de retard, vont prendre la route prise par Charles Vallin, ami et collaborateur du colonel de La Rocque, membre du conseil de justice de Vichy, important responsable de la Légion des combattants qui, en gagnant Londres avec le socialiste Brossolette, prouvait qu’une fraction de Vichy ralliait de Gaulle.

Face au général Giraud qui, en Alger, a les faveurs des Américains, novembre permet au général de Gaulle d’apparaître – grâce à Jean Moulin et aux décisions adoptées par le Conseil national de la Résistance – comme le chef reconnu par toute la Résistance et tous les Résistants, communistes compris. Ce qui sera de grande importance pour la conquête du pouvoir à Alger au printemps de 1943.

Les mois passaient. Et le nombre des acteurs, des opposants, des résistants en actes ou en paroles, des combattants augmentait. Il augmentait dans la mesure où, voyant l’Allemagne perdue à terme, certains s’inquiétaient déjà de leur avenir. Il augmentait dans la mesure où l’Allemagne, accablée sous le nombre des ennemis, multipliait dans tous les pays occupés, des réquisitions qui n’étaient pas seulement des réquisitions, de vivres et de matériel, mais de jeunes hommes. Ainsi, à partir du printemps 1943, le Service du Travail Obligatoire a-t-il été l’inattendu sergent recruteur des maquis naissants en Haute-Savoie, en Dordogne, en Corrèze, en Haute-Vienne, partout où montagnes et forêts offraient asile à des réfractaires au départ en Allemagne. Réfractaires qui deviendront très vite des combattants harcelant les colonnes de l’ennemi, interrompant ses communications, sabotant ses dépôts, l’affrontant même – avec un armement trop souvent dérisoire – à ciel ouvert, à Glières, au Vercors, à Saint Marcel, combats s’achevant hélas par l’exécution ou le massacre des FFI, des FTP traités en hors-la-loi. Hors-la-loi même aux yeux de Vichy puisque la Milice, engagée depuis sa création, dans un terrible combat contre les communistes, fournira aux tribunaux d’exception des juges masqués prenant la fuite, le verdict à peine prononcé.

Les Allemands – et d’autres bien avant eux – avaient cru qu’arrestations, persécutions, déportations, exécutions viendraient à bout du peuple opprimé. Il n’en fut rien.

Les affiches rouges sur les murs, les supplices, les déportations – 76 000 juifs et juives, plus de cent cinquante mille résistants – loin de tarir les adhésions, les engagements et même les vocations de martyr, les encouragèrent. Car, ceux qui allaient mourir savaient que la victoire était proche. Et ils parlaient dans leurs dernières lettres, de cette victoire dont même les journaux de la collaboration, étaient obligés d’avouer qu’y participaient maintenant en Tunisie, en Corse, en Italie, les soldats de notre armée d’Afrique, puis à partir de juillet 44, ceux de la 2e DB du général Leclerc.

La marée s’était inversée. Les feuilles clandestines qui avaient tiré à 300 exemplaires tiraient à 300 000, malgré les immenses dangers courus par journalistes, imprimeurs, diffuseurs  les solitaires d’hier dépendaient d’états-majors structurés  les sabotages du réseau ferroviaire ralentissaient toujours, interdisaient parfois, la montée des renforts allemands vers le front de Normandie  les maquisards étaient assez nombreux pour qu’Eisenhower écrive qu’ils lui avaient apporté un concours équivalant à 15 divisions… et le peuple qui, en 1940, en 1941, en 1942 encore avait acclamé Pétain, acclamait de Gaulle.

C’était, et ce n’était pas, tout à fait le même peuple, car, ne nous y trompons pas, le peuple français n’abordait pas sans cicatrices les jours de la Libération.

S’il s’était simplement agi, après quelques mois d’attentisme, de panser en silence les blessures, sans trop exciter les passions, tout aurait été simple, et les années 40-44 ne susciteraient aujourd’hui guère de débats. Mais, depuis la fin de 1942, la France était entrée discrètement d’abord, puis de plus en plus violemment, dans une guerre civile. Une guerre civile dans laquelle l’on tuait pour des idées, mais eux pour de l’argent, et où, quel que soit son camp, l’homme à la mitraillette avait toujours raison. Alors, il faut en revenir à Péguy :

“ les mains les plus impures de la guerre étrangère sont plus pures que les mains les plus pures de la guerre civile. ”

 Et c’est parce qu’il y eut guerre civile, règlements de comptes, chocs des mémoires, chocs des passés respectifs, combats pour les places, combats pour la façon dont l’Histoire, qui prend, aujourd’hui, le visage de la télévision plus que du livre, raconterait l’histoire, que la page n’est pas encore tournée.

Le sera-t-elle un jour ? Je l’ignore, mes chers confrères.

Mais, je sais que ni le politiquement correct, ni le manichéisme n’y contribueront.

Et qu’elle ne pourra être close que le jour où les historiens – et ceux qui, dans les médias, disent l’histoire aux foules – accepteront de placer leur récit sous le patronage de la complexité de jours tous dramatiques, tous différents et de la passionnante évolution des âmes.