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Mme Marianne Bastid-Bruguière

Mao Zedong

séance du lundi 3 mars 2003

« Que pouvons-nous écrire sur la révolution russe ? », demandait l’historien anglais Eric Hobsbawm dans un essai paru en 1997. Que peut-on dire aujourd’hui de Mao Zedong, un quart de siècle après sa mort ? Il a été de son vivant identifié avec la révolution chinoise elle-même. On exaltait en lui le chef infaillible qui avait conduit la lutte révolutionnaire à la victoire et construit un puissant État socialiste qui délivrait la Chine de la misère et des humiliations nationales du passé. Lénine et Staline à la fois, mais supérieur à eux parce que moins brutal, moins dogmatique, plus soucieux des masses, et penseur d’un avenir fondé sur l’initiative émancipatrice des multitudes humaines du tiers-monde. Au fil des années, comme la titulature des empereurs chinois, la brochette des épithètes officielles de Mao s’allongeait : chef clairvoyant, grandiose dirigeant, grand timonier…

 

Mais tout au long de sa carrière n’a jamais cessé non plus la dénonciation virulente du chef de bande sanguinaire et machiavélique, du tyran cruel et pervers, du despote oriental ou nouvel empereur drapé dans la défroque du matérialisme dialectique.

 

Comme celles de Staline, ses erreurs personnelles ont été officiellement condamnées par ses pairs peu d’années après sa disparition, dans une résolution du Comité central de 1981. Condamnation partielle prudemment dosée, qui légitimait à la fois la nouvelle politique de réforme adoptée par le parti communiste chinois et le maintien de sa dictature.

Le verdict officiel, rendu immédiatement public, contrairement au rapport de Khrouchtchev de 1956, n’a pas évité à Mao Zedong d’être dénoncé aujourd’hui parmi les auteurs du totalitarisme communiste. On notera cependant qu’il occupe une place moins centrale que Lénine et Staline dans les feux de la polémique. Est-ce que Mao serait moins inhumain et diabolique ? Ou plus atypique, trop exotique, et simplement moins intéressant ?

 

En Occident, il est vrai, la ferveur militante inspirée par Mao Zedong n’a eu qu’un temps assez bref. L’intérêt du grand public s’est estompé, et même celui des milieux savants, encore que l’Université Harvard, aidée par plusieurs fondations américaines illustres, consacre depuis quinze ans des moyens importants à l’édition critique d’une traduction anglaise intégrale des écrits de Mao, ce qu’on n’avait point vu faire pour Staline.

 

En Chine, en revanche, l’attention, voire la fascination, demeure vive, du moins dans une partie de la population. Que le portrait et le mausolée de Mao Zedong cernent la place Tiananmen au Nord et au Sud, comme deux écrans destinés à écarter les démons au cœur de Pékin, que sa statue domine encore les allées de ces temples de l’esprit que sont l’Université de Pékin et l’Université Fudan à Shanghai, exprime assurément plus les calculs des dirigeants actuels que la dévotion populaire. Plus lourds de sens paraissent le succès et le flot continu des biographies, récits et souvenirs sur le personnage, ou la frénésie avec laquelle les jeunes artistes de musique pop intègrent les vieux airs à la gloire de Mao dans leurs chansons et compositions les plus branchées. Le commerce des petits livres rouges de citations, des insignes à l’effigie de Mao, des casquettes style Longue Marche est florissant dans le jeune public. Parmi leurs pendeloques porte-bonheur, les chauffeurs de taxi de tous âges suspendent volontiers une image ou statuette de Mao pour se protéger des accidents. On trouve dans les campagnes des foyers paysans où Mao trône parmi les divinités de l’autel domestique. Chez les étudiants, le dernier cri du sujet de thèse en science politique traite de Mao et de la Révolution culturelle. Rien de tel pour animer un banquet universitaire un peu convenu que de lancer la conversation sur le Grand Timonier. Ces effets de mémoire directe ou inversée, selon les individus et les générations, nous évoquent la genèse de la légende napoléonienne. Plus profondément, ils témoignent de la difficulté d’intégrer dans l’identité nationale le passé d’une révolution sur laquelle chaque Chinois a désormais des doutes. Cependant, au pourtour de la Chine, au Népal, en Inde, aux Philippines, des mouvements de lutte armée se réclament encore de la pensée de Mao Zedong.

 

Depuis la mort de Mao, en 1976, des archives se sont ouvertes, surtout celles de l’ancienne Union soviétique et les papiers de Chiang Kai-shek à Taiwan. En Chine même ont été publiés de nombreux documents d’archives, mémoires et témoignages inédits, ainsi que des textes de Mao qui ne figuraient pas dans l’édition officielle de ses œuvres choisies parue de son vivant. Cependant, malgré l’heureuse abondance de matériaux nouveaux, c’est un tiers seulement des écrits de Mao qui est accessible au public. Il reste bien des zones d’ombre sur l’homme, sur les circonstances de sa carrière, sur son action, sur ce qu’il a vraiment pensé et voulu.

 

Les sources nouvellement disponibles conduisent à réviser le portrait du personnage sur de nombreux points. Un spécialiste américain a même pu en tirer la démonstration que Mao Zedong était non seulement une créature de Staline, mais une pure création de celui-ci. [i] À vrai dire, ces matériaux ne suggèrent point de grand récit explicatif. Ils permettent d’établir un certain nombre de faits véridiques. Ces faits mettent surtout en lumière la complexité et les contradictions d’un personnage dont même ses pires détracteurs n’ont jamais cru qu’il fût un médiocre ou un homme ordinaire. Ils montrent que ce personnage a changé au cours de sa vie, non seulement d’opinion, mais dans les traits dominants de son caractère. Ils écartent des mythes et des explications simples. Ils éclairent particulièrement trois questions que je voudrais évoquer ici : celle de la genèse du pouvoir particulier dont a disposé Mao, celle de l’étendue réelle de ce pouvoir ou de son exercice effectif, celle enfin de sa nature et de son efficacité. J’examinerai successivement les deux premières questions et conclurai sur la troisième dont les principaux éléments auront été précisés en chemin.

 

À quoi tient le pouvoir particulier dont Mao Zedong a disposé à la tête de la Chine ? Comment s’est constitué ce pouvoir ?

 

Tout d’abord, Mao Zedong a acquis, bien que dans son rang le plus humble, le statut de lettré qui, dans l’opinion générale à son époque, conférait un droit naturel à exercer le pouvoir. De plus, il a gagné ce statut selon la tradition exemplaire du fils d’agriculteur besogneux qui s’élève par la seule vertu de son zèle pour l’étude. Si Mao était né un peu plus tôt, dans les années 1870 ou 1880, et non en 1893, il ne serait devenu peut-être qu’un lettré de village querelleur. Grâce à sa maîtrise de l’écriture classique, il aurait réussi à la sous-préfecture le premier degré des concours impériaux, le grade de bachelier. Par allergie pour l’effort routinier, sinon faute de ressources, il n’aurait probablement jamais réussi l’examen provincial de licence. Il serait donc resté dans la couche inférieure de l’élite lettrée, ces modestes clercs, non sans analogies avec le bas-clergé de notre Ancien Régime, convaincus par le confucianisme de leur supériorité intellectuelle, morale et sociale sur le commun, mais souvent très proches de lui par leurs conditions de vie, prêts tantôt à servir de relais au pouvoir impérial, tantôt à diriger contre lui les mécontents locaux. Les empereurs mandchous et leurs 20 000 fonctionnaires savaient combien il était vital de savoir manœuvrer le million de bacheliers dispersés à travers campagnes et bourgades : ils étaient les instruments indispensables d’autorité sur la société locale aux échelons de base, mais pouvaient devenir aussi, à cause de leur instruction, les plus dangereux fauteurs de subversion. L’insurrection des Taiping, celle des Boxeurs avaient été dirigées par des bacheliers.

 

Dans la génération de Mao Zedong, victime heureuse ou malheureuse de l’abolition des concours impériaux en 1905, au cours même de leurs études, c’est l’état d’instituteur ou de directeur d’école primaire qui devint un des substituts du statut de bachelier. En plus du bagage classique cohérent et compact du bachelier, la qualification comportait désormais une culture « moderne ». Mais malgré tous les règlements officiels, contenu, critères et acquisition des connaissances « modernes » demeuraient parfaitement aléatoires, à la merci des traductions et manuels disponibles, des journaux et revues accessibles, de la capacité des professeurs. C’est par l’état d’instituteur que Mao Zedong s’est acquis le statut de lettré ou, comme le vocabulaire chinois a pris l’habitude de le nommer au cours du XXe siècle, le statut d’intellectuel. Ce statut de lettré, d’intellectuel est aux yeux des Chinois un attribut essentiel de Mao. Aujourd’hui encore, ses critiques les plus virulents, qui ne se privent pas de souligner la faiblesse théorique de ses écrits, soutiennent qu’il était vraiment un intellectuel, parce que – argument imparable – il était poète.

 

L’éducation du jeune Mao illustre, sans originalité particulière l’expérience d’une génération happée par les bouleversements de la chute de l’empire, écartelée entre la fascination et le rejet de l’étranger, entre le repli sur soi et l’action forcenée, désorientée par la dissonance des espaces culturels entre lesquels se partage son existence : le cadre rigide des conventions familiales dans un village de terre battue, qui compte chaque grain, où ne parvient aucun journal, l’univers de la lecture et de l’instruction sur des mondes irréels dont on discute sans fin avec des camarades, la liberté de la capitale provinciale, sa modernité à laquelle la misère solitaire de l’étudiant donne souvent un goût amer. Ces discordances créent peu à peu un élan vers les solutions radicales.

 

Le père de Mao Zedong (1870-1920) s’était fait soldat très jeune pour payer les dettes familiales. De retour à son village de Shaoshan, dans la province du Hunan, en Chine centrale, il avait racheté un hectare de rizière avec le profit d’un petit commerce de grain. Il avait été deux ans à l’école et en savait assez pour tenir des comptes. Sa femme était illettrée et fervente bouddhiste. Lorsque naquit Mao Zedong, après la mort en bas âge de deux fils, elle porta sur lui toute l’affection refoulée, persuadée par une croyance ancienne qu’il cumulait l’énergie des enfants disparus. Ensuite vinrent deux fils, qui suivirent l’aîné dans la révolution, puis deux filles qui ne vécurent pas. Mao Zedong resta le préféré de sa mère, à laquelle il était profondément attaché, ému par sa pratique de la charité. Il reçut d’elle une instruction religieuse bouddhiste et s’acharna en vain à convertir son père, un homme dur et âpre au gain. Le père finit par brûler de l’encens un jour où il échappa à un tigre rencontré sur son chemin, mais entre temps le fils ne croyait déjà plus au Bouddha. Dans ses souvenirs confiés en 1936 au journaliste américain Edgar Snow, Mao observait qu’il y avait « deux partis dans la famille ». L’un était son père, « le pouvoir dirigeant », tyrannique, qu’il avait « appris à haïr », ajoutait-il en riant. « L’opposition » se composait de lui-même, de sa mère, de son frère et parfois du domestique. Dans les querelles familiales souvent brutales qui opposèrent assez tôt le fils au père, au mépris des bonnes mœurs, sa mère prônait la souplesse, elle critiquait toute tentative de rébellion déclarée. Elle disait que « ce n’était pas la façon chinoise ». Lui, au contraire, constatait les effets positifs d’une résistance obstinée.[ii] Ce contraste violent de sensibilité vécu dans son expérience d’enfant et d’adolescent semble avoir marqué le comportement affectif de Mao Zedong toute sa vie : alternance de dureté cynique et de surprenants éclairs de patience attentive aux êtres.

 

À cinq ans, Mao Zedong travaillait, aux champs. À sept ans, tout en continuant à aider aux champs avant et après la classe, il fréquenta l’école toute traditionnelle à deux pas de chez lui. Sous un maître qui maniait volontiers la férule, il apprit par cœur des manuels enfantins datant du XIe siècle, les Quatre Livres[iii] des Classiques confucéens et un peu de poésie ancienne. Il étudiait facilement. Les Classiques l’ennuyaient. Les seuls autres livres disponibles au village étaient quelques romans anciens qu’il lisait en classe en les cachant sous Confucius. Il s’abreuva ainsi de Au bord de l’eau[iv], la saga des cent vingt rebelles redresseurs de torts de l’époque des Song. Son père estimait que seuls l’abaque et les Classiques étaient utiles et aurait bien vu son fils bachelier. Il lui paya des maîtres plus savants. Le rêve s’écroula : les concours furent abolis. L’année suivante, le père, réaliste, retira son fils de l’école et le mit à la comptabilité et au travail agricole. Furieux, prenant en horreur le travail manuel, Mao lit en cachette ce qu’il trouve à emprunter, dont un opuscule qui expose la faiblesse de la Chine et demande d’y remédier en introduisant des équipements occidentaux : chemins de fer, téléphone, télégraphe, bateaux à vapeur. Cette découverte le décide à quitter la maison pour continuer des études. Suivent plusieurs années d’apprentissages disparates, financées, malgré quelques éclats, par sa famille qui croit fermement en ses capacités. Il passe chez un étudiant en droit, chez un vieux lettré. Dans ces années d’enfance et d’adolescence, autant que du savoir de l’élite, il s’imprègne de la culture populaire, de ses mythes, de ses héros, de la violence des révoltes paysannes dont il est témoin, et de la contre-culture qu’elles nourrissent.

 

En 1910, parce qu’il veut devenir un « lettré occidental », comme on dit alors, il entre dans une école primaire supérieure moderne, à la sous-préfecture voisine où vit sa famille maternelle. C’est là qu’il apprend qu’un nouvel empereur est sur le trône depuis déjà deux ans, qu’il entend parler pour la première fois de la révolution américaine, qu’il se passionne pour Napoléon, son héros étranger préféré, dira-t-il à André Malraux en 1965. Il est fasciné par le Japon, s’initie à la géographie, aux sciences naturelles, à l’anglais, à la musique. L’école coûte très cher. Sa mise loqueteuse, son allure gauche, son patois lui attirent les moqueries d’autres élèves beaucoup plus jeunes que lui, issus de milieux lettrés. Ce dédain de la haute classe lettrée ou intellectuelle envers les lettrés ordinaires est une humiliation qu’il a éprouvée personnellement à maintes reprises au cours de sa vie et n’a jamais pardonnée. Pour le moment, il répond vertement, sa haute taille en impose, ainsi que la qualité de ses essais classiques.

 

Au printemps 1911, la soif de découvrir davantage et des frictions avec ses professeurs le poussent sur le chemin de la capitale provinciale, à 130 Km de son village. À Changsha, il découvre les journaux, y apprend l’existence de Sun Yat-sen et de son programme politique. Mao s’enthousiasme, mais ne distingue aucune différence avec les écrits réformateurs contemporains qu’il a lus jusqu’ici. Du reste, il fait toujours confiance à l’empereur et à ses conseillers. Il rédige un article, sa première expression d’opinion politique, qu’il affiche dans l’école secondaire qu’il fréquente, recommandant à l’empereur de constituer un gouvernement présidé par Sun Yat-sen, avec Kang Youwei et Liang Qichao comme principaux ministres, sans réaliser que le premier était républicain et révolutionnaire, à la différence des deux autres, monarchistes et réformistes. Quand éclate la révolution républicaine, à l’automne 1911, il se charge, sans ménagement, de couper les nattes de ses camarades. Il s’engage dans l’armée républicaine locale, bien payé, sans jamais se battre.

 

Au bout de six mois, jugeant la révolution terminée, il revient aux études. Il essaie une demi-douzaine d’écoles, commerce, droit technique ou autre  passe six mois de lecture intensive à la bibliothèque provinciale. C’est là qu’il voit pour la première fois une carte du monde et découvre la situation relative de la Chine. Il en conserve un vif intérêt pour la géographie. Il lit alors quelques ouvrages majeurs de la pensée européenne - Adam Smith, Rousseau, Montesquieu, Darwin Spencer, Stuart Mill - dans une traduction d’un style admirable, mais incomplète et parfois détournée du sens pour épouser d’anciennes conceptions chinoises. [v] Finalement, en 1913, il est admis à l’École normale du Hunan où il reste cinq ans. C’est une école secondaire de bon niveau. Il y accroît notablement sa culture classique, surtout en histoire chinoise, qui le passionne, y fourbit son style. Il sèche délibérément les cours de science, mais est sauvé par ses résultats en lettres et en morale. Cette dernière matière lui était enseignée par Yang Changji, surnommé Confucius par les élèves, qui avait étudié dix ans au Japon, en Angleterre et en Allemagne, et dont il épousa la fille, en 1920. C’est le maître qui lui fit l’impression la plus profonde, disait-il en 1936 : « Un idéaliste, un homme de caractère noble. Il était fortement pénétré de la valeur de son éthique et s’efforçait d’imprégner ses élèves du désir de devenir des hommes justes ». [vi] À cette fin, Yang Changji exerçait ses élèves à la pratique assidue de l’examen de conscience confucéen pour le perfectionnement de soi. Beaucoup, dont Mao, cultivèrent et propagèrent cette autocritique moralisante comme une vertu rédemptrice. Chez Mao, ce moralisme est demeuré, quelle que fût sa conduite personnelle, un des éléments puissants de sa réflexion et de son personnage public d’intellectuel. En revanche, il n’a reçu aucune formation méthodique au raisonnement scientifique.

 

À cette époque, nul doute qu’il est sincère. Il passe du culte des bons souverains et sages confucéens à l’exaltation de l’individu, de sa volonté, de sa liberté, en rejetant maintenant la morale et les idées de la tradition, dont les conventions fausses et les apparences illusoires étouffent et aveuglent le libre-arbitre, l’empêchent de découvrir la vérité et de maîtriser ainsi les « grands principes ultimes » par lesquels l’humanité peut atteindre la grande harmonie. Dans ses annotations serrées de l’hiver 1917-1918 sur la traduction du System der Ethik de Friedrich Paulsen, un néokantien, il écrit : « Mon désir d’accomplir ma nature et de perfectionner mon esprit est la plus précieuse des lois morales », ou encore, « la valeur de l’individu dépasse celle de l’univers. Il n’y a donc pas de plus grand crime que de supprimer l’individu ou de violer ses particularités ». [vii] Il en tire un essai sur l’énergie de l’esprit qui lui vaut la note de 100/100.

 

Il cherche sans cesse des interlocuteurs et se crée un vaste cercle d’amis avec lesquels il resta longtemps lié. En leur compagnie, il exerce son corps, nage, parcourt la province à pied. En 1917, son premier article publié par l’entremise du professeur de morale dans la prestigieuse revue d’avant-garde La Jeunesse porte sur l’éducation physique et ses vertus pour régénérer les individus et la nation. Rien en lui de névrosé ou de narcissique. Un de ses amis, passé plus tard dans le camp nationaliste le décrit alors ainsi : « des habits malpropres, des souliers éculés… Il avait une assez grosse figure, mais ses yeux n’étaient ni grands ni pénétrants, et, contrairement à ce qu’on en a parfois dit, leur regard n’était ni rusé ni sournois…Ses belles dents blanches contribuaient à donner une bonne dose de charme à son sourire, et personne ne pouvait imaginer qu’il ne fût pas parfaitement sincère. Assis ou debout, il avait des mouvements lents. De plus, il parlait lentement et n’avait rien d’un bon orateur… Il m’a toujours semblé que Mao Zedong était une personne tout à fait ordinaire, l’air normal ». [viii]

 

Il s’engage avec fougue dans diverses associations d’élèves. Il y exerce des responsabilités, sans être un meneur ni chercher la première place. Comme toute la jeunesse des écoles à travers la Chine, Mao et ses camarades dénoncent la confusion politique et les luttes permanentes dans la vie provinciale et nationale. Ils militent pour une « transformation complète », qu’ils nomment volontiers « révolution », mais uniquement par des moyens pacifiques, tels leurs cours du soir pour les ouvriers. Leurs idées politiques, dans la Société des nouveaux citoyens qu’ils fondent en avril 1918, sont un mélange de libéralisme, de réformisme démocratique, d’anarchisme, doublé d’antimilitarisme et d’anti-impérialisme virulents. Ils décident de poursuivre ailleurs la quête des « grands principes ultimes ».

 

En août 1918, avec une dizaine de camarades, son diplôme en poche, Mao Zedong part pour Pékin dans l’intention de préparer un séjour d’études en France. Finalement, il n’ira pas en France. Y serait-il devenu un dogmatique à la Pol Pot ? Y aurait-il compris, comme Deng Xiaoping, ce qu’est un pays développé ? Il prétexta qu’il avait été incapable d’apprendre l’anglais et que l’épreuve du français était bien pire, qu’il n’avait pas d’argent, et enfin qu’il avait encore trop à apprendre de son propre pays, qu’il utiliserait mieux son temps en Chine. La dernière raison est sans doute essentielle. Son tempérament d’esthète est ébloui par la beauté de la capitale et du palais impérial. Par Yang Changji, nommé professeur à l’Université de Pékin, il est présenté au bibliothécaire, Li Dazhao, un intellectuel très en vue, futur fondateur du parti communiste chinois, qui lui procure un petit emploi de magasinier et l’autorisation d’assister à certains cours et séminaires. Il n’oubliera jamais la totale indifférence que lui témoignent les gloires littéraires venues emprunter des périodiques, mais il suit avidement les conférences de journalisme et de philosophie.

 

Il a sûrement lu l’article publié par Li Dazhao dans La Jeunesse, en novembre 1918, « La Victoire du bolchevisme », premier essai chinois d’analyse de la signification historique et philosophique de la révolution russe, concluant qu’elle est une « victoire de l’humanité toute entière ». Mais cette lecture n’éveille aucun écho chez lui. Il était tout entier tourné vers l’anarchisme, s’abreuvant de Tolstoï, de Bakounine et Kropotkine. En mars 1919, il accompagne à Shanghai ses camarades qui partent pour la France, puis regagne Changsha. La maladie et la mort de sa mère expliquent-elles qu’il tienne un rôle local mineur, dans le mouvement du 4 mai 1919 ? Dans toutes les villes chinoises se déchaînent alors des manifestations étudiantes et populaires contre la décision de la conférence de Paris de transférer au Japon les possessions allemandes en Chine. À vrai dire, Mao est seulement un jeune instituteur parmi tant d’autres. Il est activement engagé dans le mouvement du 4 mai au sens large que les Chinois ont donné à ce terme dans l’histoire culturelle de leur pays, c’est-à-dire, cette sorte de « renaissance » intellectuelle, entre 1915 et le début des années 1920, qui a été dominée par l’occidentalisme, la recherche d’une nouvelle culture, la condamnation de la tradition et un sentiment national militant. Mao aide l’organisation d’une Fédération des étudiants du Hunan qui, à partir de juin 1919, dirige, sans ménagement, la grève scolaire et le boycott antijaponais dans la province. Il lance une revue de la fédération, tirée à 5000 exemplaires, qu’il édite. L’expérience des événements lui inspire un article qui lui vaut une certaine notoriété dans l’avant-garde intellectuelle nationale, « La Grande union des masses populaires ».[ix] C’est, écrit Mao, l’action collective du peuple qui est nécessaire pour mettre fin à toutes les oppressions et à la pauvreté, pour établir la démocratie par une révolution qui n’engendre pas elle-même l’oppression comme la révolution sanglante de Marx, mais qui suive la méthode, certes plus lente, mais plus profonde, de Kropotkine, par la mise en œuvre chez chacun de l’esprit d’aide mutuelle. En Chine, une telle action peut s’organiser sur la base de l’union d’une multiplicité de petits groupements démocratiques regroupant, à l’instar des syndicats, les diverses catégories de la population, des femmes aux policiers, selon leurs intérêts communs. Dans ce plaidoyer, le « nous » remplace le « moi » des écrits antérieurs. Pour la première fois, Mao y affiche un trait récurrent de son discours politique, son populisme, sa foi dans la mission révolutionnaire du peuple chinois.

 

Dans l’immédiat, Mao s’est investi dans la bataille politique pour faire tomber le gouverneur du Hunan et instaurer une « autonomie provinciale », pour laquelle il va chercher appui à Pékin en décembre 1919. Ce deuxième voyage à Pékin amorce un tournant décisif. Il lui sert à explorer plus avant les « grands principes » qui doivent inspirer son action et celle de ses amis. Il a maintenant quelque notoriété et rencontre l’avant-garde intellectuelle en familier. Il approfondit surtout sa connaissance de l’anarchisme et commence l’exploration du marxisme. Il lit le Manifeste communiste et diverses brochures de vulgarisation traduites du russe. Il a des discussions approfondies avec Li Dazhao, lui, en voie de conversion, mais n’en sort nullement convaincu. Il déclare à un ami qu’il voudrait aller étudier en Russie, mais dans deux ou trois ans. En mars 1920, il écrit à un autre ami : «Tout le monde parle de réformer la société, mais jusqu’où faut-il aller ? Par quel moyen ? Personne n’y réfléchit vraiment».

 

Dernier vagabondage symbolique dans l’antiquité chinoise, sur le chemin de Shanghai, il s’arrête à Qufu, le lieu natal de Confucius, visite son temple et sa tombe, puis fait l’ascension de la montagne sacrée du Taishan. À Shanghai, il se livre sans succès à une expérience de vie communautaire anarchiste avec des camarades, discute des affaires du Hunan, où le gouverneur est enfin tombé, et a surtout un entretien décisif avec Chen Duxiu, en juin 1920. À l’instigation des délégués du Komintern, Chen Duxiu, le fondateur de la revue La Jeunesse, un des intellectuels les plus en vue, a créé depuis quelque mois un petit groupe communiste à Shanghai, qui s’occupe à faire de la propagande. Il explique ses convictions à Mao et l’encourage à créer une organisation du même genre au Hunan.

 

A la fin d’août 1920 Mao crée à Changsha une librairie de la Culture, puis une société d’étude de la Russie, qui s’occupent de diffuser des publications sur la révolution russe et d’organiser l’envoi d’étudiants pour apprendre le russe à Shanghai en vue d’un départ en Russie : Liu Shaoqi se trouve un des premiers bénéficiaires. Parallèlement, Mao est engagé à fond dans l’agitation politique locale pour exiger du nouveau gouverneur une constitution qui instaurerait dans toutes les institutions une autogestion par la base, sur le « modèle russe ». Sa vision utopique est une sorte d’agrandissement du « nouveau village » anarchiste, mutuelliste et libertaire, dont il avait rédigé la charte et commencé la création avec quelques amis, autour d’une école associant études et travail productif, dans la banlieue de Changsha, en décembre 1919. Il pense arriver à ses fins par la seule pression de l’opinion, en déchaînant la presse, les pétitions, les manifestations. Il est alors directeur de l’école primaire annexe de l’école normale, préside l’Association des anciens normaliens et actionne à plein le réseau des instituteurs et notabilités éclairées. L’échec est total. Les mouvements de rue de plus en plus violents alarment les autorités, qui sévissent. Les journaux rapportent que dans un assaut sur le parlement provincial, Mao a déchiré le drapeau. C’est lui faire perdre la face publiquement. Il est ulcéré. Il a beau se défendre avec indignation par voie de presse, le mal est fait, les troupes l’abandonnent.

 

Déçu et déprimé, Mao en tire la conclusion définitive que la voie du réformisme politique est sans issue. C’est alors qu’il se rend aux arguments que son ami Cai Hesen lui expose dans ses lettres envoyées de Montargis. Cai Hesen a été avec lui le fondateur de la Société des nouveaux citoyens. Il étudie en France depuis 1919, en compagnie d’une quinzaine de membres de la société, avec mission de découvrir les « grands principes » qui doivent guider leur action. Il a appris assez de français pour lire et traduire quantité de brochures sur les différentes sortes de socialismes. Avec la majorité des membres de la société, il a acquis la conviction, écrit-il en août 1920, que l’anarchisme est inapplicable, que la lutte des classes et la dictature du prolétariat sont l’unique méthode pour réformer le monde d’aujourd’hui, et la Chine n’échappe pas à cette règle, et qu’il faut d’abord organiser un parti communiste, parce que ce parti est le moteur du mouvement révolutionnaire. La preuve, c’est la Russie. Mao répond, le 1er décembre 1920, qu’il « approuve profondément ». Il a constaté que toutes les doctrines de révolution pacifique par l’éducation ou autre, sont parfaitement logiques en théorie, mais inapplicables en pratique. Ce n’est pas la séduction intellectuelle du marxisme ou du léninisme qui l’a fait opter pour la « tactique terroriste russe », comme il dit alors – d’ailleurs, il n’a lu que Le Manifeste communiste, pas une ligne de Lénine. Pour lui, c’est seulement le dernier « stratagème » pour sortir l’action de l’impasse. La création du parti lui paraît particulièrement importante, car il ne peut y avoir de société sans pouvoir ni organisation. Il y voit la garantie du maintien d’un État chinois historique, auquel il est profondément attaché. C’est une conviction sur laquelle il n’a jamais plus varié.

 

Déjà, depuis novembre 1920, à la suite de courriers reçus de Chen Duxiu et de Li Dazhao qui lui ont envoyé le règlement-type, il a commencé à organiser une Ligue de la jeunesse socialiste du Hunan recrutée parmi les élèves de l’école normale. Il anime une société d’études du marxisme, s’applique à gagner les anarchistes à sa nouvelle cause et évince les récalcitrants de la Société des nouveaux citoyens. Un petit groupe communiste est formellement constitué au début de 1921. Comme pour sceller ce grand tournant, Mao a épousé Yang Kaihui, la fille de son professeur Yang Changji, mort un an plus tôt. Il a 27 ans, elle a huit ans de moins que lui, c’est un mariage d’amour. En juin 1921, avec un camarade, il est convoqué au congrès de fondation du parti communiste chinois à Shanghai. Au cours de la réunion, il prend une fois la parole pour le rapport sur la situation locale au Hunan, sinon il n’intervient pas car les débats sont à moitié en anglais, à cause du délégué du Komintern, avec assauts de citations de classiques marxistes-léninistes auxquels Mao n’entend rien.

 

Comment ce tempérament impulsif et rebelle peut-il se plier tout à coup au carcan de la discipline ? À vrai dire, pendant plusieurs années, le parti communiste chinois, malgré tous les efforts et objurgations du Komintern, n’a pas de règle et hiérarchie rigoureuses. Les groupes sont isolés, assez autonomes et régis plutôt par les rapports de phratrie, les liens entre gens d’un même canton, élèves d’une même école, qui caractérisent la vie sociale et ses formes associatives ordinaires en Chine. Dans ces premières années, Mao peut faire des choses qui lui plaisent et qu’il sait très bien faire. Le premier congrès a décidé de mettre l’accent sur l’action ouvrière. Il monte aussitôt une « Université autodidacte », un vieux projet anarchiste dont il avait rêvé, où il forme des cadres et militants. Par son réseau d’instituteurs et d’écoles du soir, il parvient à infiltrer les syndicats et réussit neuf grèves sur dix en deux ans. Il troque volontiers la robe bleue du lettré pour un pantalon grossier et des sandales de paille. Il n’a pas son pareil pour formuler des mots d’ordre qui sonnent comme des proverbes populaires. Il sait parler simplement, frayer avec des gens de tout acabit, vivre à la dure, mettre la main à la pâte s’il le faut.

 

Lors du deuxième congrès du parti en 1923, le Hunan est la seule région où l’action ouvrière des communistes compte quelque succès, aussi Mao est-il appelé par Chen Duxiu à la direction centrale du parti, à Shanghai. Peut-être est-ce aussi pour le protéger, car le gouvernement provincial du Hunan, passé entre les mains de militaires à poigne, cherche à l’arrêter. Mao est alors secrétaire du Bureau politique. L’échec sanglant de la grève des cheminots du Pékin-Hankou en février 1923 lui fait maintenant douter que la classe ouvrière puisse à elle seule prendre le pouvoir. Après quelque hésitation, il se rallie assez volontiers à la coopération avec le Guomindang exigée par Moscou. Il devient membre du Guomindang, pratique la collaboration sans réserve, aide les nationalistes à s’installer au Hunan où ils n’ont encore qu’un seul membre du parti. Il occupe de hautes fonctions au sein du Guomindang, participe à sa réorganisation selon les règles léninistes avec l’assistance du Komintern. Il fréquente des politiciens expérimentés et tout le milieu de la gauche nationaliste.

 

Mais les intrigues de Shanghai lui pèsent. À la fin de 1924, il est victime d’un premier accès de neurasthénie, marqué par des insomnies, maux de tête, tension, symptôme chez lui de la crise politique. Il rentre à Shaoshan se reposer juste avant l’ouverture du 4e congrès du parti, et là, après quelques semaines, se met à organiser des associations paysannes, ce que le Komintern avait en vain réclamé depuis 1920. L’initiative est électrisée par la vague de manifestations nationalistes déclenchée par une fusillade de la police japonaise contre des ouvriers en grève à Shanghai, le 30 mai 1925. Recherché à nouveau par la police provinciale, Mao se réfugie à Canton, où Wang Jingwei le met à la tête du département central de la propagande du Guomindang. Il est initié par les conseillers soviétiques aux techniques de masse. Il a charge de diriger la mobilisation de la paysannerie que le Komintern et la majorité du Guomindang estiment indispensable au succès de la révolution nationaliste, pour frayer la voie à ses armées. Avec quelques rares experts en matière paysanne, la plupart communistes, Mao travaille à former des cadres, qu’il dépêche dans les provinces centrales, en priorité au Hunan, bien sûr. Sans jamais varier sur la direction nécessaire par le prolétariat ouvrier, il formule ses vues sur l’importance cruciale, dans le cas de la révolution chinoise, de la mobilisation des masses paysannes contre les privilèges de la classe des propriétaires fonciers, qui est la base du pouvoir des militaristes et de l’impérialisme.

 

Cette position l’isole de la direction du parti communiste, alors déchirée par les querelles. Mao se tient du reste prudemment à l’écart de la mêlée où s’affrontent avec une violence croissante dirigeants communistes chinois, envoyés de Moscou et dirigeants soviétiques. Toutefois, en novembre 1926, la direction communiste chinoise, soucieuse de ne pas laisser le mouvement paysan sous l’égide des nationalistes et de surveiller son orientation, appelle Mao à prendre le secrétariat d’un Comité du mouvement paysan rattaché au Comité central. Mao retourne aussitôt au Hunan où il découvre une paysannerie insurgée à l’instigation d’associations paysannes spontanées, dont les cadres communistes sont hors d’état de contrôler la violence. Dans son Rapport d’enquête sur le mouvement paysan au Hunan, grand morceau de lyrisme dramatique, il prend ouvertement parti pour la violence révolutionnaire. Cette ligne correspond aux instructions que le parti communiste chinois vient de recevoir de Staline. Le rapport est publié, malgré les réserves de Chen Duxiu, le chef du parti.

 

N’étant plus membre des instances de décision du parti depuis la fin de 1924, Mao n’est pas compromis dans les conflits qui accompagnent la débâcle sanglante du front uni avec le Guomindang durant le printemps 1927. Lorsqu’il est chargé, en juillet 1927, de dissoudre les unités paysannes d’autodéfense, il garde en mémoire la suggestion de son ami Cai Hesen de les emmener dans les montagnes pour y créer la force militaire dont Staline venait tardivement de réclamer la création, et qui serait nécessaire aux communistes pour l’avenir. Dès septembre 1927, il applique le remède aux rescapés de l’attaque armée qu’il était chargé de diriger contre Changsha. Il les emmène dans le massif des Jinggangshan, tandis que, selon la pratique désormais stalinienne du parti, il est démis du siège qu’on venait de lui octroyer au Bureau politique.

 

C’est pourtant dans ces conditions que Mao gagne le moyen décisif de son pouvoir : l’autorité militaire. Il acquiert cette autorité par les artifices multiples du chef de bande plus que par la science du général victorieux ou du bâtisseur d’un État.

 

Après la rupture avec le Guomindang, la stratégie forcenée d’insurrections militaires aboutit en quelques mois à pulvériser le parti communiste. Il ne lui reste plus qu’un noyau clandestin à Shanghai, où se trouve la direction du parti, et une demi-douzaine de bastions dans des zones reculées et misérables. Le maquis de Mao, à la frontière du Hunan et du Jiangxi, n’est donc pas unique. Son rôle tient à l’action spécifique qu’y conduit Mao et au fait que les instances centrales du parti s’y réfugient en 1931.

 

À la fin de septembre 1927, Mao n’a autour de lui qu’une bande de 400 hommes déguenillés, indisciplinés, déserteurs de l’armée nationaliste, paysans sans terre, ouvriers ou mineurs au chômage. Il organise immédiatement cette troupe selon la méthode qu’il a vu appliquer avec succès par les conseillers soviétiques dans l’armée nationaliste. Chaque escouade a son groupe du parti, chaque compagnie a sa cellule du parti, chaque bataillon a un comité du parti, et tous sont soumis au Comité de front dont Mao est le secrétaire, lui-même justiciable du comité provincial du parti, non de ses instances locales. Les brigands du coin dont Mao gagne le concours sont soumis au même régime. Mais l’originalité de cette troupe réside ailleurs. Pour faire de cet assemblage composite de vagabonds miséreux une force révolutionnaire cohérente, capable de résister à un ennemi bien supérieur en nombre et en moyens, il instaure des règles de discipline totalement inédites dans les armées chinoises. Les hommes doivent être volontaires  s’ils veulent rentrer chez eux, ils reçoivent un viatique. Les châtiments corporels sont interdits. Chaque unité a un comité de soldats chargé de transmettre les doléances et de veiller au respect de pratiques démocratiques. Les soldats doivent traiter les civils correctement, leur parler poliment, payer leurs achats. Cette armée prend le drapeau rouge, orné de la faucille et du marteau, et devient « l’Armée rouge », insurrectionnelle par définition, tandis que la masse paysanne n’est plus, aux yeux de Mao, qu’un réservoir de sympathie et de soutien, la « mer » où nage le poisson militaire. Cette armée a pour mission de s’emparer d’un territoire, de l’organiser en soviet pour y vivre en permanence et étendre ses frontières. Le premier gouvernement soviétique est proclamé en novembre 1927, balayé un mois après par une incursion des troupes nationalistes.

 

Contestée d’abord par la direction du parti communiste chinois, la stratégie de guérilla et de création de bases territoriales est adoptée par le Komintern dès février 1928 et imposée à l’équipe dirigeante du parti chinois. Mao n’est pas seulement en butte à l’hostilité lointaine de cette équipe, les heurts sont nombreux, sur place, avec les commandants militaires communistes qui ont rejoint les Jinggangshan. Ils l’accusent d’autocratie. Mao utilise l’appareil politique qu’il a instauré. Par des campagnes de rectification idéologique, il impose la domination du parti, c’est-à-dire son point de vue. À six reprises, de 1927 à 1932, la direction du parti s’applique à le mettre sur la touche. En janvier 1931, il est propulsé à un comité national des bases et on dissout le comité de front par lequel il tient l’armée dans la base du Jiangxi  mais son réseau est en place et c’est lui qui continue à agir en sous-main. La même année, il est bombardé président de la république soviétique du Jiangxi pour entraver son influence au sein du parti. En octobre 1932, il est privé de son poste de commissaire politique général de l’armée de front et perd ainsi toute fonction militaire. Il traverse à nouveau une crise de neurasthénie. Ses conseils militaires ne sont plus écoutés. C’est sa grande chance, car ils n’auraient sans doute guère plus que d’autres évité la défaite de 1934 et la retraite que fut la Longue Marche.

 

Mais la troupe garde le souvenir que la stratégie de Mao a réussi à refouler trois campagnes d’encerclement lancées par les troupes de Chiang Kai-shek et à conquérir un territoire peuplé de 2 millions d’habitants, étendu sur 21 sous-préfectures. Elle lui sait gré d’avoir toujours assuré sa subsistance en prenant aux riches, d’avoir imposé l’obéissance à la population par un mélange bien dosé d’intimidation et de persuasion, en impliquant chacun dans l’action. Dans le débat avec les chefs du communisme chinois à l’époque, Qu Qiubai, Li Lisan, puis Zhou Enlai, sur la primauté de l’armée rouge ou de l’insurrection ouvrière dans la lutte révolutionnaire, et sur le rapport entre mouvement urbain et rural, Mao a gagné : ses positions ont été ratifiées par le Komintern.

 

Ces succès de Mao sont contemporains d’un changement de nature du parti, les communistes chinois parlent alors de la « bolchevisation » du parti : effort pour inculquer une discipline léniniste, pour créer un appareil politique centralisé efficace. Mais il y a plus : l’émulation des campagnes de Staline contre Trotski et Boukharine, une atmosphère de terreur blanche. Dès février 1930, Mao fait exécuter comme « ennemis de classe », coupables « d’aversion individualiste envers la discipline » des membres du parti qui s’opposent à ses ordres. Il donne libre cours à la violence, non seulement contre les propriétaires fonciers, mais à l’intérieur du parti, et avec les mêmes méthodes, en ne laissant pas la troupe être simple spectateur passif, mais en la poussant à prendre part à l’action. Il est directement responsable d’une horrible chasse contre une prétendue « ligue antibolchevique », accusée d’espionnage, au sein du parti et de l’armée. La persécution, qui dura plus d’un an, avec des tortures atroces pour obtenir des dénonciations, se solda par des dizaines de milliers de morts, dont des milliers d’exécutions. Elle suscita une mutinerie qui réclama la destitution de Mao au profit des commandants militaires, Zhu De et Peng Dehuai. Ces derniers défendirent Mao. La répression fut sans merci. Étrangement, la terreur a galvanisé l’armée pour résister au premier encerclement de Chiang Kai-shek. Des années après, les rebelles torturés approuvent dans leurs mémoires le bien-fondé de la purge. Mao a utilisé l’épuration pour supprimer les membres locaux hostiles à la domination des Hunanais et à la tactique de guérilla qui exposait leurs villages aux représailles meurtrières de l’armée nationaliste. À son arrivée, en 1932, Zhou Enlai instaura une procédure et une organisation pour poursuivre l’inquisition de façon moins arbitraire, mais n’y mit pas un terme.

 

On ne peut voir dans cette manipulation par la terreur l’imitation des grandes purges staliniennes, qui ne commencent qu’avec l’assassinat de Kirov en 1934. Première furie totalitaire, elle est surtout un produit de la fièvre obsidionale et de la guerre civile. La crainte de l’espion, du traître nourrit le sadisme individuel, l’horreur engendre l’horreur. Dans les autres bases communistes, 6000 membres du parti sont exécutés comme « sociaux-démocrates » au Fujian, 10 000 au Nord-Jiangxi, 2000 près de Wuhan, par les soins de Zhang Guotao, diplômé de l’Université de Pékin. À Shanghai, en 1931, Zhou Enlai fait enterrer vivants, puis décapiter, toute la famille du chef de la Sécurité communiste qui a fait défection, et des dizaines de membres du parti. Outre la décapitation de la femme de Mao Zedong, la torture et l’exécution de milliers de communistes, le Guomindang de son côté tue 100 000 villageois dans la base du Hubei, 80 000 dans celle du Henan, 90 000 au Hunan. La boucherie qui suit l’évacuation de la base du Jiangxi par l’Armée rouge en octobre 1934 fait des centaines de milliers de victimes.

 

C’est son autorité militaire, gagnée par son intuition stratégique puissante dans le début de la lutte au Jiangxi et par une manipulation calculée des hommes, qui est reconnue au cours de la Longue marche. Dans la petite ville de Ruijin, au Guizhou, en janvier 1935, il devient membre du comité permanent du Bureau politique et principal conseiller militaire. Il est choisi simplement parce que les autres ont échoué. Leurs plans militaires ont été désastreux. L’Armée rouge a perdu les deux tiers des effectifs partis du Jiangxi, elle a échappé de peu à la déroute dans une dure bataille récente, elle est démoralisée. Mao est le seul recours pour réparer les faiblesses d’une direction chancelante et contestée. Il est craint et respecté par la base pour son intransigeance, son audace et son savoir, apprécié aussi pour sa capacité à aborder de plain-pied les gens ordinaires, son sens du concret, de l’image populaire.

 

Mao saisit la chance offerte avec la ferme intention de n’être plus jamais évincé. Il n’a pour le moment qu’une prééminence militaire, il vise désormais une suprématie politique personnelle au sein du parti. Dès la fin de la Longue Marche, cette ascension personnelle se confond, du fait des circonstances, du caractère et de la culture de Mao, avec la conquête par le pouvoir communiste d’une légitimité nationale qui prépare son hégémonie politique sur toute la Chine. La période 1935-1945 apparaît comme l’apogée du génie politique de Mao : souplesse et ténacité, sens aigu de l’occasion, jugement rapide et sûr, vision stratégique, réalisme et imagination, capacité à mobiliser l’enthousiasme et le dévouement.

 

Il parvient d’abord, non sans mal, par ruses et manœuvres, à détruire les appuis de Zhang Guotao, comme lui membre fondateur du parti, très brillant intellectuel, chef valeureux d’une armée communiste quatre fois plus forte que la sienne, dont la base était au Nord Sichuan, et vers lequel penchaient plusieurs des meilleurs commandants militaires. Plus dangereux encore surgit Wang Ming, excellent dialecticien, jouissant d’un énorme prestige dans le parti, arrivé de Moscou avec la bénédiction de Staline et du Komintern. Mao réussit à ce que dès septembre 1938, le Komintern fasse savoir que lui, Mao, devait être le « centre » de la direction du parti communiste chinois.

 

Le travail de sape contre les rivaux présents et futurs a été mené méthodiquement par la construction d’un appareil complexe de pouvoir dont il contrôle soigneusement les fils. Arrivé au Nord Shaanxi où il compte être plus proche de l’aide soviétique acheminée par la Mongolie, et promet de se battre contre le Japon, il s’applique aussitôt à amalgamer les unités militaires et les groupes communistes qui y affluent des diverses régions chinoises. Il centralise leur commandement, agrandit leur territoire, constitue un État organisé susceptible d’entretenir une lutte armée. Il définit objectifs et stratégie, élabore souvent les directives concrètes, en amendant l’arsenal des lois et décrets dont il avait doté la république soviétique du Jiangxi. Autant que les effets directs de la guerre qui conduisent à Yan’an une jeunesse urbaine déracinée, crédule et ardemment patriotique, ces mesures introduisent une atomisation de la société locale, une subversion de ses structures anciennes. Le fonctionnement des instances centrales du parti est alors étoffé et régularisé. Mao prend la tête du secrétariat général. Des services secrets de sécurité policière et militaire sont constitués, sur le modèle soviétique. Plus original est l’énorme appareil de formation des cadres et d’endoctrinement, ramifié à travers des instituts, des écoles, des associations de toute nature. Mao prend souvent la parole dans les sessions de formation. Il acclimate aussi des pratiques inspirées par sa lecture assidue des histoires dynastiques. En dehors des quatre hiérarchies officielles dont il tient les commandes, celle de l’armée, du parti, de l’administration et des organisations de masse, il a ses réseaux privés d’informateurs dont il sollicite des enquêtes minutieuses sur le terrain, comme le premier souverain Ming.

 

C’est à l’aide de ces chaînes parallèles qu’il déclenche en septembre 1941 une campagne de rectification qui devint la référence des campagnes ultérieures. Sa cible affichée est le « dogmatisme » et la « pensée petite-bourgeoise subjectiviste », mais aussi les « traîtres » et « saboteurs » à la solde du Japon ou du Guomindang. Il s’agit pour Mao de se réserver le monopole de la formulation de la politique et d’assurer l’unité de commandement des bases communistes. Cette unité repose uniquement sur le parti, car on n’a pas créé de gouvernement central des bases. La campagne, qui dura près de deux ans, lui permit d’écarter définitivement ses opposants et d’extirper toute velléité de critique. Il était jusque-là primus inter pares, en mars 1943, il prend le titre de président du bureau politique et d’un secrétariat dans lequel désormais son avis prime sur celui des deux vice-président.

 

La campagne de rectification était une réponse à des problèmes réels de liaison et coordination, de résistance des populations villageoises, notamment des plus pauvres, illettrés, et d’incapacité des cadres, souvent illettrés eux aussi. L’arme n’est que marginalement l’exécution. Le mot d’ordre est qu’ « on guérit la maladie pour sauver le malade ». On compte quand même quelques dizaines de suicides, un certain nombre de « disparus » et le recours méthodique à la torture pour obtenir des confessions. Mais Wang Ming, cible majeure, a la vie sauve dans un emploi subalterne, et Zhou Enlai, particulièrement visé aussi, parvient à conserver son poste. La technique utilisée est une persécution morale mutuelle et collective, l’humiliation publique. Pour Mao, la révolution est un processus psychologique qu’il faut consolider et vérifier sans cesse. Ses dirigeants ne doivent montrer aucune mollesse, une dose de brutalité a ses vertus. Il fixe le contingent de coupables : 5 % seulement. Les exécutants s’appliquent à le remplir coûte que coûte : il y aura 40 000 expulsions du parti, sur un total de 800 000 membres à la fin de 1943, car, paradoxalement, la persécution a fait doubler le nombre des adhésions, malgré la sévérité accrue des procédures. À quoi tient donc le consensus à ces ordalies ? Seulement à la terreur ? Pour beaucoup aussi, selon le témoignage de ceux qui en ont durement souffert, au fait que Mao avait sorti les communistes de la marginalité, les avait remis au centre de la scène politique, comme un parti légal, ayant une audience nationale, un programme national et un rôle national reconnu. Mais surtout, la rectification a été contrainte de s’assagir : une opposition a pu encore se manifester à la tête du parti pour mettre un coup d’arrêt. Il faudra même que Mao s’incline trois fois, en acte de contrition, devant l’assemblée des cadres chargée de corriger les « excès » de la campagne, en décembre 1943, pour être enfin applaudi.

 

Avec la légende du héros de la Longue Marche, l’extraordinaire retournement de situation que Mao a su opérer entre 1935 et 1937, en exploitant la conjoncture nouvelle ouverte par l’agression japonaise, est la base incontestée de l’allégeance à sa personne. Au nom du front uni contre le Japon et contre Chiang Kai-shek, proclamé dès 1932 par le parti communiste, Mao a fait fond sur le patriotisme et les querelles dans le camp nationaliste pour négocier secrètement. La trêve obtenue, dès février 1936, des lieutenants de Chiang Kai-shek dans le Nord garantit la sécurité et l’expansion du territoire communiste. Après sa capture opérée par le truchement d’un de ces lieutenants du Nord, Chiang Kai-shek s’est vu contraint d’accepter de cesser la lutte contre les communistes et de résister au Japon. Mais c’est seulement après l’occupation de Pékin par les Japonais et leur attaque sur Shanghai le 13 août 1937, que Chiang Kai-shek se résout, au front uni avec les communistes, par une déclaration du 22 septembre 1937.

 

À Yan’an, en même temps qu’il forgeait les outils institutionnels de son pouvoir et en écartait ses rivaux, Mao s’est donné la stature de guide idéologique de la révolution chinoise, non plus de simple dirigeant communiste. Délibérément, avec l’aide de quelques intellectuels du parti, notamment son secrétaire Chen Boda, il a créé sa « pensée », le culte de sa personne et le culte de sa pensée. L’arme doctrinale lui est nécessaire contre des rivaux formés à Moscou, dont c’est une des forces. Il présente son point de vue comme une « sinisation du marxisme-léninisme ». C’est répondre au débat, incessant depuis vingt ans, et alors très vif dans la grande presse et les milieux intellectuels, sur la pertinence de la théorie marxiste et de la révolution communiste pour analyser et réformer la société chinoise. C’est donner aux intellectuels urbains, membres ou sympathisants du parti, un symbole visible de l’indépendance culturelle de la Chine vis-à-vis de l’Occident, y compris l’URSS. C’est une réplique à l’active propagande du Guomindang contre « le parti de l’étranger ».

 

Divers écrits publiés par Mao entre 1935 et 1940 systématisent l’expérience révolutionnaire chinoise en soulignant ses spécificités. Ses efforts philosophiques, à base de lecture des auteurs préférés de Staline, Mitin et autres, se révèlent peu probants. Deux essais de cette époque, De la pratique et De la contradiction, ne sont publiés qu’au début des années 1950. Parmi les textes diffusés alors, deux surtout rencontrent un large écho : La révolution chinoise et le parti communiste chinois, sorti en 1939, et La nouvelle démocratie, en janvier 1940. Mao y réconcilie histoire et culture chinoise, principes de Sun Yat-sen et marxisme-léninisme. Ses commentateurs affidés soulignent le contenu « chinois et scientifique » de ses œuvres. Une large partie de l’opinion intellectuelle l’accorde volontiers, malgré quelques réfutations en règle. Quel est ce contenu ? Pas d’outil conceptuel nouveau, mais des recettes différentes. Du marxisme Mao retient surtout quatre mots, comme il l’a répété lui-même à maintes reprises : « la lutte des classes ». La lutte des classes est le moteur de l’histoire, du progrès humain. La révolution ne peut réussir que par la prise du pouvoir et la consolidation du pouvoir par le prolétariat. De Lénine, Mao garde la conception du parti communiste, en soulignant que sa nature prolétarienne dépend de son idéologie, non de sa composition sociale. Mais la conception maoïste de la classe sociale n’a rien à voir avec celle de Marx. Mao n’adopte pas et n’a jamais adopté, ni auparavant ni plus tard, une définition des classes sociales par rapport à leur relation aux moyens de production. Il définit toujours les classes sociales selon les privations dont elles souffrent, et postule un rapport direct entre la pauvreté et l’esprit révolutionnaire. Le nombre des classes qu’il distingue et la qualité révolutionnaire qu’il attribue à chacune peuvent grandement varier, selon les besoins du moment. Mais en définitive, la lutte des classes est simplement un combat entre les riches et les pauvres. Sa lecture de l’histoire chinoise désigne les soulèvements paysans comme la seule force de progrès. Il utilise les thèses léninistes et staliniennes sur l’alliance avec la bourgeoisie dans les révolutions des pays coloniaux pour expliquer que, dans les conditions particulières de la Chine, la révolution paysanne va pouvoir triompher, en union avec une fraction de la bourgeoisie, grâce à la direction du prolétariat et de son parti. Ce régime de nouvelle démocratie supprimera l’inégalité en redistribuant la terre aux paysans  il s’appliquera aussi à développer la grande industrie et le capitalisme sous le contrôle de l’État, ainsi qu’à répandre les lumières. Il débouchera sur un avenir socialiste, puis communiste. Ce modèle chinois peut avoir une portée mondiale.

 

Une certaine publicité, savamment orchestrée, se développe autour de la personne de Mao. La presse étrangère, surtout les journalistes américains, y jouent un rôle essentiel. L’été 1936, Edgar Snow arrive au Shaanxi, invité par Mao. Il reste plusieurs mois, ainsi que sa femme. Mao lui confie le récit de sa vie, témoignage qui reste encore une source essentielle. Snow publie de longs reportages en exclusivité dans Saturday Evening Post et Life. Ils sont reproduits dans toute la presse chinoise, diffusés sous forme de livre. « On sent indéniablement en [Mao Zedong] une certaine force du destin », déclare Snow. Il relève que chacun connaît et respecte Mao, qu’il n’a jamais rencontré un communiste qui n’aimât et n’admirât le « président », que son prestige est immense, mais qu’il n’y a pas le moindre rituel du héros autour de lui. [x] Les choses changent rapidement. En juin 1937, le journal de l’armée publie en première page le portrait de Mao illuminé des rayons du soleil, avec une citation de lui accolée dans un encadré. La symbolique solaire et la citation resteront ses attributs. Le premier portrait de dirigeant en couverture est paru peu avant, celui de Zhu De, mais sans soleil ni citation. Six mois plus tard, un recueil des écrits de Mao est publié à Shanghai. D’autres suivent. Aucun des autres dirigeants n’a eu droit à cet honneur ni ne l’aura avant sa mort. En 1941 sont publiés les souvenirs d’un ami sur la jeunesse de Mao. Mais c’est à partir de 1943 que les dirigeants du parti le citent systématiquement dans leurs discours et écrits. La bataille de Stalingrad vient de s’achever en février, montrant que la fin du conflit mondial est proche. Chiang Kai-shek a aussitôt lancé avec fracas, en mars, son livre La destinée de la Chine, pour rallier à lui l’opinion. La dissolution du Komintern, en mai, laisse les communistes chinois beaucoup plus libres d’être plus agressifs vis-à-vis du Guomindang. Le culte de Mao entre dans cette tactique. Il est exalté comme un anti-Chiang Kai-shek : frugal, simple, plein de bonhomie, combattant héroïque aussi, courageux défenseur de la patrie, homme de culture, penseur doué d’originalité intellectuelle, un vrai souverain philosophe digne de gouverner l’empire. Tout le parti est invité à se ranger sous sa bannière. Mais au culte de sa personne s’ajoute celui de sa pensée. Liu Shaoqi est le premier à célébrer, le 6 juillet 1943, « la pensée du camarade Mao Zedong ». Deux jours plus tard, un autre article, de Wang Jiaxiang, adopte la formule « pensée-Mao Zedong » pour déclarer qu’elle est la voie correcte du déroulement de la libération nationale chinoise dans son entier – passé, présent et futur. Elle est « le communisme chinois », comme le bolchevisme, le léninisme sont le communisme soviétique. Elle est revendiquée avec fierté comme du « marxisme-léninisme créatif, le développement en Chine du marxisme-léninisme ». On préfère l’expression « pensée-Mao Zedong » à celle de « maoïsme », qui paraît trop abstraite, mais cette pensée est à la fois idéologie pure et idéologie pratique.

 

Dès lors, Mao est entouré d’une extraordinaire glorification. L’étude de ses oeuvres devient obligatoire dans la formation des cadres et membres du parti. On donne son nom aux écoles, on invente des chansons à sa louange, son portrait est partout, hiératique, la verrue au menton. Le VIIe congrès du parti, en 1945, inscrit dans les statuts du parti que la pensée de Mao Zedong est le guide unique du travail du parti, et élit Mao à la présidence de tous les organes centraux : Comité central, bureau politique, secrétariat, comité militaire révolutionnaire. Ces décisions sont réprouvées par plusieurs dirigeants, notamment des militaires proches de Mao. Mais ils n’osent plus rien dire. Zhu De se contentera de se tenir désormais à l’écart du cercle des intimes. Depuis 1937, les relations de camaraderie entre dirigeants ont fait place à un ordre hiérarchique « nauséeux », disent des journalistes étrangers en visite. Le règne du mensonge permanent a commencé. La femme de Zhou Enlai a confié à la fin de sa vie que depuis 1937 elle n’avait plus jamais su ce que pensait vraiment son mari.

 

Cette atmosphère s’appesantit avec l’établissement de la république populaire en 1949. Elle exalte, certes, l’autorité de Mao, mais dans quelle mesure lui laisse-t-elle les moyens d’exercer réellement une influence personnelle sur la politique et les événements ?

 

A l’évidence, l’extension des appareils, l’accroissement de l’État communiste pendant la guerre mondiale et la complexité des affaires excluent que Mao puisse tout gouverner lui-même. Il doit déléguer ou laisser faire, et n’intervient que parmi d’autres. Il élabore les directives de la réforme agraire relancée en 1945, mais contrôle mal leur application. La guerre civile, de 1947 à 1949, a été menée par les militaires. Lui-même était totalement dépassé par la vraie guerre conventionnelle. Ses velléités de plans de campagne, plutôt désastreux, ont vite été mis au tiroir par des stratèges plus compétents.

 

Ce retrait par rapport à l’impulsion et la gestion des affaires courantes est encore plus marqué après l’installation au Palais impérial. Au cours des années, huit échelons administratifs s’interposent entre le chef et une population qui passe de 500 millions à 900 millions  l’administration grossit à 10 millions de fonctionnaires, le parti à 28 millions de membres.

 

À Zhongnanhai, le quartier de la Cité Interdite où résident tous les dirigeants avec leur famille, il vit à l’écart du monde. Le service de sécurité renforcé interdit les visites impromptues. Chacun vit dans son pavillon. Mao prend ses repas seul, la plupart du temps, soigneusement vérifiés par un laboratoire anti-poison. Son épouse et ses enfants logent à part. On se retrouve seulement une fois par semaine pour une soirée dansante. L’habitude se prolonge jusqu’à la maladie de Mao en 1969, mais depuis la fin des années 1950, famille et dirigeants ont cédé la place à la garde rapprochée et aux jeunes personnes attirantes qu’elle a soin de recruter aux emplois subalternes du palais. Mao conserve les habitudes contractées dès la période du Jiangxi. Il travaille la nuit et se lève très tard, recourt souvent aux somnifères. Il ne supporte aucun horaire, aucune routine, considérant que c’est un moyen de l’assujettir. Il travaille le plus souvent sur son immense lit, couvert de livres et de papiers, ou en robe de chambre sur une chaise-longue au bord de la grande piscine couverte qu’on lui a aménagée et où il pratique régulièrement la natation. Il s’est fait donner une collection complète des Vingt-Quatre Histoires Dynastiques (850 volumes) qu’il lit entièrement et annote abondamment, comme son livre de raison. Il lit et relit de même un grand nombre d’ouvrages de la littérature politique chinoise ancienne, de la poésie antique, les grands romans classiques. C’est son occupation de prédilection entre les visites et la lecture d’une quantité énorme de documents.

 

Dans l’intervalle des réunions hebdomadaires du Bureau politique, Zhou Enlai et les autres dirigeants ne prennent aucune décision importante sans le consulter par téléphone, par une visite ou par la transmission de rapports qu’il annote. Lui-même surveille et décide tout ce qui se fait à Zhongnanhai dans le moindre détail. Il a autour de lui un secrétariat privé assez nombreux, outre le personnel des services généraux du Comité central, qui assurent la garde, la sécurité, la logistique, les communications, dans un climat de rivalité et suspicion perpétuelle sciemment entretenu par Mao. Dans les premières années, il reçoit fréquemment des sollicitations de sa parenté et d’anciennes relations du Hunan, et y répond avec assez d’attention. Puis ces contacts s’espacent ou il les écarte. Il aime causer avec ses gardes et ses infirmières dont la naïveté le ravit. Il sollicite sans cesse des rapports, de tout le monde, sur tous les sujets. Il est très informé, mais n’a pas de véritable confident ou ami de confiance. Dans cet environnement, à partir de ses lectures historiques, il se forge un style de gouvernement, illustré par quelques écrits. La conception en est simple : la gestion des tensions. Il examine les clivages, les divisions, choisit celle sur laquelle il peut jouer. Il enserre ses alliés potentiels dans une organisation, mobilise leur énergie en exacerbant lui-même les tensions. Puis il excite l’émotion de ses alliés et dirige leurs forces contre l’ « ennemi » désigné. Cela suppose de garder toujours l’initiative. Cela implique aussi de présenter un visage différent selon la psychologie présumée des adversaires ou des alliés : en somme l’usage permanent de la ruse et de la tromperie. Mao n’éprouve aucun scrupule ou remord sur ce point. Il ira jusqu’à distribuer à tous les cadres, comme document d’étude, une lettre de Lin Biao dans laquelle celui-ci dénonce avec virulence précisément cette tactique de division et d’attaque sournoise. Mao y ajoute le commentaire suivant : le jugement de Lin Biao est au-dessous de la vérité, cela prouve qu’il ne méritait pas de devenir chef car il ne comprenait pas ce qu’est une direction révolutionnaire. [xi]

 

Dans trois domaines, Mao n’a jamais relâché sa prise directe : la politique étrangère, la politique rurale et la culture.

 

Alors que la guerre civile n’est pas achevée et que Chiang Kai-shek vient de retourner au Sichuan, Mao se précipite à Moscou, en décembre 1949, pour extirper à Staline un traité d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle. Soucieux de pousser ses avantages en Europe, Staline souhaiterait que la Chine ne coupe pas les ponts avec l’Occident. Le traité signé le 14 février 1950 a été durement négocié. Mao, dont c’était le premier voyage à l’étranger, a absolument refusé de visiter quoi que ce soit. Il garde de ce contact un profond sentiment de rancœur et de défiance.

 

C’est Mao encore qui impose l’intervention chinoise dans la guerre de Corée, contre l’opinion de la plupart des responsables politiques et militaires chinois, qui s’apprêtaient à reprendre Taiwan. Mao invoque la sécurité de la Chine et l’aide à un pays frère. Le motif réel est la restauration de l’influence chinoise sur les anciens pays tributaires : au même moment des conseillers militaires étaient envoyés à Ho Chi Minh. La guerre de Corée a stabilisé Chiang Kai-shek, coûté fort cher à la reconstruction d’un pays exsangue. Elle signifie aussi la fermeture de la Chine, l’isolement du pays, sauf avec le bloc de l’Est. De 1949 à 1979, 210 000 Chinois seulement ont pu voyager à l’étranger. Par comparaison, de janvier à septembre 2002, 12,3 millions ont pu le faire. L’enfermement développe à nouveau la méfiance, l’espionnite, une fièvre obsidionale qu’alimente le retrait de l’aide soviétique en 1960. Sur le moment, l’atmosphère surchauffée a facilité la liquidation des sympathisants de l’ancien régime, des propriétaires fonciers, des spéculateurs et autres capitalistes suspects : trois à quatre millions de mises à mort, moins par la police que par la population elle-même, excitée par des activistes. Dans la guerre, Mao a perdu son fils aîné, un des rare volontaire authentique de l’armée chinoise, qui s’est engagé à la suite d’un heurt avec son père. Cette disparition, au terme de tant d’épreuves personnelles et d’horreurs vécues pendant un quart de siècle, semble avoir durci définitivement la sensibilité de Mao.

 

Mao ne s’est pas investi dans l’organisation de l’économie au lendemain de la victoire, mais il a soutenu la stratégie stalinienne du premier plan quinquennal, avec ses priorités à l’industrie lourde et au développement urbain. De 1953 à 1956, il appelle les cadres locaux à accélérer l’expansion des coopératives rurales et à précipiter la collectivisation de l’industrie et du commerce. Des objections et déboires que rencontre son programme, ainsi que de la réflexion sur les premières collectivisations soviétiques, il tire la conviction que l’obstacle est essentiellement idéologique : information insuffisante, mauvaise compréhension du socialisme. Il faut ouvrir un grand débat critique qui permette, par la discussion, d’éclairer les esprits, d’exposer les contradictions et de les résoudre. « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles de pensée rivalisent ». Ce discours tenu en février 1957 provoque un assaut de franchise dans toutes les catégories sociales, plus particulièrement parmi les intellectuels. Inquiet d’une contagion du phénomène hongrois, en juin, Mao publie froidement une version corrigée de son discours condamnant toute attaque contre le socialisme, le parti et sa ligne. Aussitôt fait rage une campagne « antidroitière » qui exclut du parti, chasse de leur poste, envoie en prison et dans les camps de travail, beaucoup pour vingt ans ou plus, plus de 500 000 personnes.

 

De la découverte de cette opposition, qui l’a ulcéré, Mao conclut que la lutte des classes continue et que pour résoudre la contradiction, il faut faire vigoureusement avancer le socialisme afin d’anéantir la voie capitaliste. En novembre 1957, il est en visite à Moscou. Les Soviétiques viennent de lancer le premier spoutnik, ils annoncent des plans pour dépasser d’ici quinze ans la production américaine. Mao annonce incontinent que la Chine dépassera l’Angleterre d’ici quinze ans. Cela voulait dire, entre autres, accroître la production d’acier de 5 à 40 millions de tonnes. Pour trouver la méthode, Mao circule quatre mois à travers la Chine, et, très bien informé, croit-il, par des cadres empressés à le flatter, lance l’idée d’une révolution ininterrompue. Elle n’a rien à voir, affirme-t-il, avec la révolution permanente de Trotski, elle signifie que la collectivisation des moyens de production qui vient de s’achever en Chine va être suivie par une révolution idéologique, un changement de mentalité, qui va entraîner ce qu’il appelle une « révolution technologique », c’est-à-dire une énorme hausse de la production. Il lit à ce moment-là des ouvrages sur la science, suit des conférences des atomistes chinois qui préparent le programme d’armement nucléaire. Il se passionne : le progrès scientifique justifie sa ferme croyance dans le pouvoir de l’esprit sur la matière. Il prend à témoin le succès de la campagne de travaux hydrauliques en cours, où 100 millions de paysans ont irrigué 10 millions d’hectares, quatre fois l’objectif prévu. Le Grand Bond en Avant est lancé. L’histoire est connue : des objectifs chiffrés de plus en plus surréalistes, que des cadres zélés prétendent toujours dépasser. La campagne des petits hauts-fourneaux, idée de Zhou Enlai, où la population doit livrer tous ses outils, chaudrons, clous pour les transformer en fer inutilisable. L’abandon du contrôle des naissances afin de multiplier la main-d’œuvre. Une nouvelle forme d’organisation est nécessaire pour grouper les coopératives où l’on pratique désormais une vie totalement communautaire, combinant agriculture, industrie, commerce, éducation, santé, défense : Mao invente la commune populaire. Les autres dirigeants acceptent, et même applaudissent. Les coopératives agricoles ne génèrent pas un surplus suffisant pour financer l’industrialisation : la solution est de transformer l’excédent de main d’œuvre agricole en capital industriel. Mao est d’autant plus impatient de réussite que les rapports viennent de se détériorer avec Khrouchtchev. Or les premières pénuries apparaissent à la fin de 1958. Les petits hauts-fourneaux sont abandonnés au début de 1959 et les objectifs revus à la baisse.

 

Les critiques du maréchal Peng Dehuai en juillet 1959, appuyé par quelques autres, aboutissent à son internement, tandis que Mao, par dépit, relance au contraire la folie qu’il commençait à freiner. Six millions de membres du parti et petits cadres sont critiqués et punis pour s’être opposés au Grand Bond. La récolte de 1959 n’est que de 170 millions de tonnes. La famine s’étend. En mars 1960, l’aide soviétique est coupée. Ressentie comme une trahison, cette rupture rassemble les dirigeants sceptiques autour de Mao. Pourtant sécheresse et inondation ravagent 25 millions d’hectares, la récolte de 1960 descend à 160 millions de tonnes. On vend les femmes, on mange les enfants. De 1959 à 1961, la famine a tué 25 millions de gens et causé un déficit de naissances de 15 millions.

 

Depuis la fin de 1959, Mao ne mange plus de viande pour marquer sa sympathie au peuple. À la fin de 1960, il renonce pour toujours à faire de la Chine une grande puissance économique et cette préoccupation sort totalement de son esprit jusqu’à sa mort.

 

Depuis 1961, il prétend se retirer en deuxième ligne, promesse esquissée dès 1952. amorcée en 1959 par l’abandon à Liu Shaoqi les fonctions de chef de l’État, dont les corvées protocolaires lui étaient insupportables. Il convenait, avait-il dit, de permettre aux successeurs d’affirmer leur prestige en exerçant réellement le pouvoir, pour éviter les problèmes de la succession de Staline. Il est vrai qu’il laisse à d’autres le soin de réparer le désastre du Grand Bond, mais contrairement à la légende qu’il a répandue par la suite, il n’a nullement été tenu à l’écart du pouvoir. Il continue à être informé de tout, à être consulté constamment, avant toute décision importante, et à intervenir sans relâche. On n’ose abroger officiellement aucune des mesures qu’il a édictées sans indication formelle de sa part. En janvier 1962, il fait une brève autocritique qui se borne à reconnaître sa responsabilité principale dans les erreurs du Comité central, mais sans la moindre excuse, sans admettre ses erreurs de jugement ni l’étendue du désastre.

 

Il refuse d’admettre la réalité et se réfugie dans l’illusion théorique. Son analyse du naufrage du Grand Bond est que la lutte des classes entre socialistes et capitalistes se joue au sein même du parti et que c’est là qu’il faut mener le combat pour anéantir le capitalisme. Y croit-il tout à fait lui-même ? Ce n’est pas certain. Ses improvisations, avant correction par ses secrétaires, ont souvent l’allure de vaticinations confuses et contradictoires. Dans la conversation, il exprime des doutes. Mais il ne peut admettre que d’autres le contestent. Personne n’est plus en mesure de lui dire ses quatre vérités, ni dans le mouvement communiste en Chine ou hors de Chine, ni dans son entourage où l’on craint ses colères épouvantables et sa vindicte. Absorbés par la gestion des affaires, divisés entre eux par des rivalités, méfiances et inimitiés personnelles, les autres dirigeants ne se risquent à aucune coalition contre lui. Ils encouragent au contraire l’enfermement de Mao dans l’idéologie et, d’une certaine manière, en font un instrument de leur pouvoir. Mao lit alors beaucoup de philosophie marxiste, s’investit dans la polémique doctrinale avec l’URSS. À usage interne, la propagande martèle un maoïsme d’État, pensée unique, réduite à des slogans assortis de quelques textes élémentaires et moralisateurs, sans rapport avec l’actualité. Les quatre volumes des œuvres choisies sont, en revanche, introuvables en librairie. À la fin de 1954, une circulaire signée par Mao avait enjoint de ne plus utiliser l’expression « pensée Mao Zedong » puisque cette pensée était du marxisme-léninisme. Les statuts du parti de 1956 avaient supprimé la référence à sa pensée. Mais peu après, la querelle avec l’Union soviétique crée le besoin d’afficher l’alternative chinoise au révisionnisme moderne. On invoque ses œuvres à profusion. En 1961, Mao déclare qu’il faut autoriser la référence à « l’étude de la pensée Mao Zedong ». Le culte de sa personnalité à l’usage des masses n’a cessé de croître depuis 1955. Ainsi Mao occupe sans conteste le terrain psychologique et il l’utilise pour poursuivre ce qui tourne assez vite aux fantasmes d’une paranoïa sénile. La suspicion l’habite en permanence depuis qu’il a découvert en 1961 qu’il était sur écoute nuit et jour.

 

Curieusement, c’est à ce moment de sa carrière que le prestige de Mao commence à grandir à l’étranger. Héros d’abord des staliniens incorrigibles, il devient l’inspirateur d’une jeunesse rebelle dans les pays riches et de nombreuses guérillas du tiers-monde. Il a répété volontiers que la Révolution culturelle avait une signification mondiale. Les ambassades chinoises se sont employées un temps à l’agitprop, mais sans grands moyens ni savoir-faire. La racine du phénomène est à chercher bien davantage dans les sociétés où il est né, comme la sinomanie européenne du XVIIIe siècle.

 

Mao n’a pas programmé la révolution culturelle, mais sa place dans la machine du pouvoir détermine le jeu des factions : pour gagner du terrain sur un rival, il faut lui plaire, jouer la carte de ses lubies idéologiques. Dans la constellation hétéroclite qui cherche le parapluie solaire figurent Lin Biao et des éléments de l’armée, des cadres et intellectuels hostiles à tout libéralisme, l’épouse désœuvrée de Mao, Jiang Qing, qui se sent une mission de muse des arts révolutionnaires, à défaut de n’en être plus la Grâce, Kang Sheng, chef du service de sécurité du Comité central, directeur de l’école centrale du parti, qui aspire simplement à gouverner en plein jour. Mao saisit des occasions qu’il n’a pas provoquées lui-même pour éjecter des personnages qu’il juge pernicieux à la tête du parti. C’est d’abord l’attaque d’un journal de Shanghai contre un historien, en novembre 1965, qui lui permet de faire tomber les maîtres de la propagande, les responsables du filtrage de l’information transmise aux dirigeants et le chef d’état-major de l’armée. En mai 1966, l’affiche d’une enseignante de l’Université de Pékin contre les suppôts capitalistes à l’œuvre dans les écoles lui ouvre, comme une aubaine, la possibilité d’impliquer les masses. C’est une tactique qu’il a toujours jugée indispensable pour une pleine victoire politique, et dans laquelle il se sait inégalable. Il approuve publiquement l’affiche. Étudiants et écoliers se déchaînent dans les grandes villes, « gardes rouges » défenseurs du Président Mao et de sa pensée révolutionnaire. Simultanément, Mao met sur pied un appareil autonome pour diriger le mouvement et surtout collecter des informations sur son déroulement. Le Groupe central de la révolution culturelle, actif de mai 1966 jusqu’à la résurrection d’un appareil du parti lors du 9e congrès en 1969, n’est pas seulement le cerveau radical du mouvement, c’est la tête d’un vaste réseau de renseignement qui publie de nombreux bulletins quotidiens, indépendants des feuilles spéciales de l’Agence Chine nouvelle éditées toutes les heures par des stations de journalistes dispersées partout.

 

Mao hésite d’abord à utiliser la spontanéité des gardes rouges. Sa première entrevue avec des écoliers à brassard est même fraîche. Puis il se détermine, publie des encouragements : « Il est juste de se rebeller ». Il nage dans le Yangzi pour prouver sa robuste santé, claironne son dazibao « Feu sur le quartier-général » et fait adopter, sans aucun problème, par un plénum du Comité central une résolution sur le lancement de la Grande révolution culturelle prolétarienne, le 8 août. Les autres dirigeants ne peuvent pas croire que la cible soit le parti en tant que tel : d’ailleurs Mao évoque la préparation d’un nouveau congrès. Le contrôle du mouvement lui échappe très rapidement. Dès octobre, il reconnaît qu’il n’avait pas prévu ni imaginé un tel désordre à travers tout le pays.

 

La violence s’exerce sous deux formes distinctes. La première, une violence d’État, organisée par le comité permanent du Bureau politique qui décide, sous la présidence de Liu Shaoqi, le 24 mai 1966, la création d’un « groupe central d’examen des dossiers ». Cette juridiction d’exception, qui ne rend de comptes qu’à Mao, est chargée à l’origine d’instruire l’accusation contre les premières victimes dans l’appareil central. Elle réunit une dizaine de membres, dont Jiang Qing et Kang Sheng, sous la présidence de Zhou Enlai. Elle a trois bureaux d’investigation sous ses ordres. Ils traiteront 1262 dossiers principaux, dont celui de Liu Shaoqi, et un nombre indéterminé de cas annexes, avec l’aide de la garnison de la capitale, de l’état-major de l’armée et du ministère de la Sécurité publique. Leur tâche est de justifier les chefs d’accusation, de la trahison aux « mœurs khrouchtchéviennes », avec recours à la torture, privation de sommeil, pression psychologique pour arracher des aveux. Les suppliques des victimes à Mao ou à Zhou Enlai restent sans réponse. On prête les accusés aux gardes rouges pour des meetings de lutte, organisés à grand renfort de publicité. Beaucoup ne survivront pas à ces comparutions.

 

Une autre violence, diffuse, imprévisible, s’exerce contre les éléments « noirs », les « serpents et les monstres », les « suppôts du féodalisme, du capitalisme ou du révisionnisme ». Son prétexte est aléatoire et même secondaire : avoir connu des étrangers, posséder des livres, aimer la littérature classique, avoir fait une observation à un voisin, un collègue ou un subordonné. Cette violence sociale est exercée d’abord par les jeunes gardes rouges qui pillent, tuent, martyrisent, mais bientôt par les universitaires, les ouvriers et toute la population, avec des allures de guerre civile, les armes à la main avec le concours de troupes rivales dans l’armée.

 

L’explosion de brutalité incontrôlée, qu’il faut sans doute attribuer aux tensions intenses d’une société au plus bas niveau de subsistance, et à l’engrenage de la violence, a réellement effrayé Mao. Il avait pensé seulement utiliser l’enthousiasme de la jeunesse scolaire pour écarter un certain nombre de personnages qui avaient perdu sa confiance et donner un sérieux avertissement aux autres. Il se sent un moment dépassé par les événements, lorsque les rebelles de Shanghai, après avoir renversé le comité du parti local, instaurent une commune sur le modèle de la Commune de Paris en prévoyant des élections libres à la base. Le recul lui paraît une défaite. Il décide la fuite en avant sur le sommet de la vague, mais il interdit la commune. En attendant un nouveau parti, il y aura un comité révolutionnaire nommé d’en haut. Pour ramener l’ordre, il est contraint de s’en remettre à Lin Biao, à Zhou Enlai, à d’autres, par des machinations continuelles, couvertes, lors de ses apparitions de plus en plus rares devant un public, par un discours exalté.

 

En privé ou en petit comité, il se laisse aller au cynisme. Interrogé par Edgar Snow, en 1970, sur le nouveau parti qu’il a reconstruit, il répond, désabusé, qu’il n’en pense « pas grand-chose » et qu’on peut dire à la rigueur, comme Snow le suggère, qu’il est « un peu meilleur » qu’avant. Ses animosités personnelles, enrobées jusque-là par la grande lutte contre la voie capitaliste, éclatent crûment dans des intrigues de palais incessantes. Les dignitaires s’ingénient à ramper pour prévenir ses caprices. Lin Biao essaie finalement de résister. Il est abattu par les soins de Zhou Enlai. Mais c’est un choc dont Mao ne se remet pas. Il est atteint de la maladie de Lou Gehrig, maladie nerveuse, fort rare et incurable, qui paralyse la gorge et le système respiratoire. Dans ses deux dernières années, quand il ne peut plus écrire, seule son infirmière favorite peut deviner ses paroles sur ses lèvres.

 

Pourtant, il agit encore et comble le vide à sa manière, par l’antithèse. Depuis l’affrontement avec les Soviétiques sur l’Oussouri en 1969, il a multiplié les gestes en direction des États Unis. Il retrouve assez de force pour recevoir Nixon en février 1972, avec un sentiment de triomphe. Il rappelle Deng Xiaoping en 1973 et organise sa succession en sorte que sa femme en soit écartée. Son antipathie et son mépris pour elle n’ont d’égal que sa grossièreté à son égard comme à celui de tout son entourage. Dernier revirement : peu avant de mourir, il convoque plusieurs membres du bureau politique à son chevet pour leur déclarer :’ Dans ma vie, j’ai fait deux choses, j’ai vaincu Chiang Kai-shek…et j’ai lancé la Révolution culturelle qui aujourd’hui trouve peu de soutien et beaucoup d’opposition. Mais l’affaire n’est pas terminée. C’est un legs à transmettre à la prochaine génération. »

 

Un vieux compagnon de Mao disait de lui deux ans après sa mort que s’il avait disparu en 1956, son œuvre eût été immortelle, s’il s’était éteint en 1966, il aurait quand même été un grand homme, mais il était mort en 1976. Ce qui de son vivant a fait la grandeur de Mao pour ses concitoyens, c’est l’affranchissement national par rapport à la domination étrangère, même si l’abolition des traités inégaux a été accomplie par le parti nationaliste  c’est aussi la justice et le progrès social qu’apportait le programme communiste, par rapport à un passé récent de famine endémique, de violence et d’insécurité permanentes, d’analphabétisme, d’impuissance et de corruption de l’État. Jusqu’à sa mort, Mao a détenu un pouvoir charismatique au sens weberien. Son autorité reposait sur l’héroïsme et la grandeur que lui prêtaient la plupart des membres du parti communiste et une large part de la population. Ce charisme est né à la faveur de la guerre du Pacifique. C’est à ce moment, entre 1937 et 1945, que le parti communiste s’est soudé progressivement autour de Mao. Les erreurs du gouvernement nationaliste après la défaite japonaise ont fait le reste. En recevant les excuses du Premier Ministre japonais Tanaka Kakuei pour les torts causés à la Chine par son pays pendant la guerre, Mao lui répondait sans ambages que sans l’invasion japonaise, jamais les communistes n’auraient pu prendre le pouvoir.

 

A quel moment Mao s’est-il forgé l’idée de sa mission personnelle ? Sans doute au cours de la Longue Marche seulement. La « voie chinoise » dont il s’est voulu l’inventeur a-t-elle été un élément déterminant de son succès ? Certainement comme discours pour conquérir l’opinion. Elle gommait l’étrangeté du marxisme-léninisme. Elle a magnifié les moyens de pouvoir que Mao avait tirés du système du parti stalinien tant qu’elle s’est limitée au programme politique de la démocratie nouvelle, c’est-à-dire à un rassemblement populaire national destiné à construire un État puissant. En revanche, elle a sapé les perspectives mêmes de cet État lorsqu’elle est devenue une politique dictée par l’idéologie, même si cette idéologie prétendait corriger les faiblesses pratiques du dogme marxiste-léniniste.

 

L’idéologie maoïste a fini par tourner le dos au modernisme et au scientisme du communisme importé d’Occident pour se nourrir seulement des traditions de la Chine : l’utopie partageuse des révoltes paysannes  une vision fondamentale de la réalité comme changement continuel, non comme Être ou assemblage d’essences, un changement que l’esprit humain doit s’appliquer à prévoir, guider, orienter  enfin, la nostalgie des temps héroïques de la guerre de résistance contre le Japon. Le dérapage est donc à mettre au compte du fanatisme idéologique, un fanatisme parfaitement cohérent, mais, à la différence de celui de Staline, totalement irrationnel. En effet, l’élan révolutionnaire, le mouvement permanent, devient une fin en soi, aux dépens de l’objectif fondamental de départ, la construction d’un État socialiste puissant et moderne. À la racine de cette irrationalité, on perçoit le tempérament impulsif et passionné de Mao, mais aussi un esprit qui procède par accumulation et intuition intellectuelle soudaine, comme dans les commentaires anciens des Classiques, non par un raisonnement scientifique construit, auquel son éducation ne l’a pas formé, non plus d’ailleurs que n’y a été convertie sa génération.

 

Mao a souvent été exalté comme un « réaliste », victorieux des « idéologues » instruits à Moscou. Il est devenu, en réalité, tout aussi idéologue. Ce tournant fatal n’est pas né uniquement d’un appareil de dictature stalinien, il a été mûri par le culte de Mao pour la tradition impériale, et rendu possible par la complicité intéressée, naïve ou aveugle d’une grande partie des élites. Dans ce contexte, le désordre a relayé l’efficacité du calcul pour étendre le ravage des souffrances parmi la population. Mais ce désordre, à la différence du terrorisme de masse stalinien, a ruiné aussi définitivement l’empire de l’idéologie.

Les souverains préférés de Mao étaient les empereurs qui par les convulsions de transformations brutales avaient frayé la voie à l’âge d’or des Han et des Tang. Ce fut peut-être la fonction de Mao. Avec Chiang Kai-shek, il a été le premier autocrate chinois modernisateur et occidentalisant. L’imagination politique a fait la victoire de Mao, sa grandeur et les aberrations meurtrières de son règne. Cette imagination nourrie chez lui, sans l’ombre d’un complexe ou d’un doute, par le sentiment absolu de son identité chinoise, par une totale confiance dans la puissance de cette identité, n’a-t-elle pas, en définitive, aguerri les forces populaires d’une renaissance nationale, libératrice et moderne ? C’est ce qu’exprimait à la veille de sa mort, lors de la manifestation d’opposition sur la place Tiananmen le 5 avril 1976, un poème de protestation contre le régime de Mao :

 

La Chine n’est plus la Chine de jadis

Le peuple chinois n’est plus ignare

La société féodale du Premier empereur Qin est à jamais révolue. [xii]

 

 

 

 

 

 


[i]Lee Feigon : Mao. A Reinterpretation,Ivan R. Dee, Chicago, 2002.

[ii]Edgar Snow : Étoile rouge sur laChine, Paris, Stock, 1964, p.110.

[iii]C’est-à-dire Les Entretiens deConfucius, Mencius, Le Juste milieu, La Grande étude.

[iv]Ce roman a une excellente traduction française par Jacques Dars, dans lacollection « La Pléiade » : Shi Nai-an, Luo Guan-zhong : Au bord de l’eau, Paris Gallimard,1978

[v] Cesont notamment les traductions de AnInquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, L’Esprit deslois, A Study of Sociology, On Liberty, publiées par Yan Fu de 1897 à 1909.

[vi] Edgar Snow : op.cit., p. 123.

[vii] S.R.Schram éd. : Mao’s Road to Power. RevolutionaryWritings 1912-1949. Volume I. The Pre-Marxist Period, 1912-1920,Armonk/Londres, Sharpe, 1992, p.xxxi.

[viii] Siao Yu :Mao Zedong and I Were Beggars , Syracuse, Syracuse University Press, 1959, passim.

[ix]Publié en juillet 1919 dans Xiangjiangpinglun (Tribune du fleuve Xiang). Cf. S.R.Schram éd. : Mao’sRoad to Power. Volume I, pp. 378-389.

[x] E. Snow, op. cit., pp. 70-72.

[xi] Y. M. Kau éd. : The Lin Piao Affair, White Plains, The International Arts and SciencePress, 1975, p. 89. 

[xii]Dépêche de l’agence Xinhua, 7 avril 1976.