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M. Bartholomé Bennassar

FRANCO

séance du lundi 3 février 2003

Francisco Franco Bahamonde : un cas étrange. Les images d’un tyran « typical spanish » ou d’une « caserne couronnée », cette dernière inventée par Enrique Tierno Galvan, le « vieux professeur, » ancien maire de Madrid, sont superficielles. Mais il est bien vrai que le Caudillo est une figure contradictoire. Au premier abord, une absence totale de charisme. Dépourvu de séduction physique, même dans sa jeunesse, encore qu’il apparaisse à son avantage dans les photos d’Alhucemas de 1925 (il a alors 33 ans et la vie rude du bled lui donne une allure de broussard, bronzé et sec), maladroit et timide, doué d’une voix de fausset un peu ridicule, privé d’éloquence, il a su pourtant susciter des dévotions qui vont jusqu’au sacrifice, des attachements durables et profonds, tels ceux de son cousin Pacon et de son vieux camarade qui fut aussi l’un de ses ministres, Camilo Alonso Vega. Officier « africaniste », Franco, dans les années vingt, est déjà un manipulateur d’hommes. Arturo Barea, qui le connut au Maroc, auteur d’un roman remarquable, La Forja de un rebelde, a pu écrire : « J’ai vu des assassins devenir livides parce que Franco les regardait de travers…Sais tu ? Je crois que ce type n’est pas humain. Il n’a pas de nerfs. En outre, c’est un solitaire. » Dès cette époque, il associe habilement une connaissance approfondie de chacun de ses hommes avec la froideur, l’impassibilité, le refus de toute familiarité. Et pourtant, il est devenu populaire parmi les légionnaires, comme il le devint plus tard auprès des cadets de l’Académie Militaire de Saragosse dont il fut le directeur et qui l’ovationnèrent en 1931, après son dernier discours, le jour de la fermeture de l’Académie. Si les conjurés de 1936 tenaient tant à le convaincre de participer au soulèvement militaire c’est parce qu’ils savaient que son adhésion entraînerait celle des troupes coloniales dans leur ensemble et de beaucoup d’officiers passés par Saragosse.

Voici un homme qui, jeune officier, prend tous les risques, se forge en trois ans une réputation de héros et obtient plusieurs promotions « pour mérites de guerre » grâce à son comportement lors des combats de Benisalem et d’El Biutz notamment, en 1914 et 1916. Il avait presque réussi à faire croire à ses hommes qu’il était invulnérable, quoiqu’il marchât toujours à leur tête, lorsqu’il subit en 1916, à El Biutz précisément, une très grave blessure au ventre. Or, ce même homme fera plus tard preuve d’une très grande prudence. En août 1932, il refuse de participer au soulèvement militaire de Sanjurjo. En 1936, il attend le dernier moment, le 13 juillet, après l’assassinat de Calvo Sotelo, pour se rallier à la conjuration ourdie par Emilio Mola et plusieurs officiers supérieurs malgré des demandes pressantes et l’intervention de plusieurs politiques. En juin 1940, s’il fait à Hitler une offre d’intervention, par l’intermédiaire du général Juan Vigon, il ne renouvelle plus une proposition aussi directe parce que, dans l’intervalle, il a été informé de l’état désastreux de l’économie espagnole et aussi de son armée (avec le rapport impitoyable du général Martinez Campos) et parce que la supériorité des Alliés sur mer mettrait l’Espagne ralliée à l’Axe dans une position périlleuse, de sorte qu’il utilise une tactique dilatoire face aux demandes allemandes, de plus en plus pressantes, notamment lorsqu’il s’agit d’exécuter l’opération Felix contre Gibraltar. Le système de Franco sera de promettre l’intervention mais en la soumettant à des conditions économiques et politiques si exigeantes qu’on peut s’interroger sur ses intentions réelles et en ne cessant de répéter qu’il appartient à l’Espagne de choisir son moment..

 

L’interprétation de ces attitudes successives paraît relativement facile. Le Franco des années 1912-25 prend tous les risques parce qu’il n’a rien et qu’il n’est personne. Le Franco des années 1930 est un notable, un homme important qui peut perdre beaucoup. Mais voici encore un homme dépourvu de culture littéraire, dont les seules connaissances approfondies concernent l’histoire (et il faudrait préciser l’histoire événementielle) et la géopolitique, mais qui écrit en 1941, sous le pseudonyme de Jaime de Andrade, un scénario, Raza, porté à l’écran en 1942, où il témoigne d’un sens certain de l’usage des symboles et des leviers de la propagande, qui écrit le Diario de una bandera (Journal d’une légion), d’un cynisme naïf et des Réflexions politiques qui ne sont pas sans mérite. Voici un homme qui ne comprend pas grand chose aux mécanismes de l’économie capitaliste et qui a cru longtemps aux vertus de l’autarcie et du dirigisme mais qui, face à la crise très grave de 1956, accepte d’appeler au pouvoir des hommes nouveaux , convaincus de la nécessité d’ouvrir l’Espagne au marché mondial, après un plan de stabilisation, et qui , converti par l’évidence du succès, feint de croire que ses ministres précédents n’avaient rien compris, tout en ayant l’intelligence de conserver auprès de lui la nouvelle équipe..

Un catholique en apparence convaincu, mais qui au Maroc ne voulait pas plus de messes que de femmes, dont la foi étroite ignore le pardon des offenses ou les vertus de la réconciliation, étranger à l’esprit de Vatican II et dont le territoire spirituel est inconnu. Un chef militaire qui subordonne les objectifs militaires aux objectifs politiques. Un homme très tôt indifférent à la mort des autres, peut-être parce qu’il avait lui-même joué sa vie, qui n’est ni cruel ni sanguinaire mais qui utilise froidement la terreur comme moyen de gouvernement, dont on peut penser même qu’il a prolongé à dessein la guerre civile pour achever l’écrasement de l’adversaire et qui, après la victoire, poursuivant longuement une répression sévère, ignore les appels de plusieurs de ses partisans pour en finir avec l’esprit de guerre. Dès avril 1938, Yagüe, qualifié pourtant de « bourreau de Badajoz », avait demandé « la magnanimité du pardon et de l’oubli envers les milliers de républicains qui croupissaient dans les prisons. » Vingt ans après cet appel n’avait pas été entendu, pas plus que celui des ecclésiastiques qui avaient donné au régime une sorte de légitimité.

Cette personnalité contradictoire me paraît cependant, pour employer un adjectif à la mode, assez facilement lisible. Quelles pourraient être les clefs de son histoire et de son action ?

 

D’abord sans doute l’enfance marquée par le mépris du père et la recherche d’une compensation dans l’amour de sa mère. L’humiliation de l’enfant se transforme en désir de vengeance lorsque survient la trahison conjugale, l’abandon et la destruction du foyer. L’enfant ordinaire qu’est Francisco Franco, qui n’est remarquable en rien, éprouve une volonté de surpassement dont l’armée et surtout la guerre coloniale, une guerre extraordinairement meurtrière, vont lui donner l’occasion. Il faut savoir en effet que l’incompréhension entre le père, Nicolas Franco Salgado-Araujo, intendant général de la Marine, et son second fils Francisco, fut totale. Le père, aux vagues sympathies libérales, anticlérical affirmé, coureur de jupons, avait aussi parcouru le monde et avait une culture générale convenable, il était même « un maître en leçons de choses ».. Il supportait mal le ghetto militaro-naval et conservateur qu’était le quartier des notables du Ferrol, de telle sorte qu’à l’occasion d’un séjour à Madrid il prit une maîtresse avec laquelle il décida de vivre, en 1907, en abandonnant sa femme et ses cinq enfants. Le jeune Francisco, qui avait alors quinze ans, quittait lui-même le préau familial pour l’Académie d’Infanterie de Tolède après avoir été reçu au concours d’entrée, d’un niveau élémentaire. L’adolescent avait dû en effet renoncer à son rêve de faire carrière dans la Marine, en raison de la fermeture de l’Ecole Navale d’El Ferrol. : la destruction de la flotte espagnole lors de la guerre de 1898 contre les Etats-Unis rendant en effet inutile pour longtemps la formation d’officiers de marine. Le jeune homme revient passer ses vacances au Ferrol, constate l’absence définitive du père, à qui il ne pardonnera jamais. Il ne reverra son père vivant qu’une fois, en 1916, lorsque Nicolas, croyant son fils blessé à mort, fait le voyage de Ceuta où il revoit son épouse Pilar Bahamonde . En 1933, Franco, devenu général, envoie à son père un ultimatum : ou il réintègre le foyer familial et le passé est oublié, ou la rupture est définitive. Aucune réponse. Mais, si père et fils sont définitivement brouillés, le fils veut prouver au père son erreur et les actions d’éclat et les promotions qui rythment sa réussite sont autant de messages envoyés au père qui ne comprend rien à cette réussite, qui, indigné par le Mouvement du 18 juillet, demeurait abasourdi par l’ascension de ce fils, « un niais, un imbécile ». Lui parlait-on à la fin de sa vie du « Caudillo de l’Espagne » ? Laissez moi rire, répondait-il. Pour comprendre l’importance de la frustration éprouvée par Francisco Franco, il suffit de lire Raza où le caudillo réinvente, à travers la famille Churruca, sa propre famille et surtout son père car il n’a eu nul besoin de masquer sa mère

 

Deuxième clé : la passion dévorante du pouvoir..

Evidente d’emblée dans le rapport du jeune officier avec ses hommes, et notamment lorsqu’il devient commandant de la première Légion à laquelle il impose une discipline de fer, dans la course aux promotions, puisqu’en 1916-17, Franco va jusqu’à écrire à Alphonse XIII, comportement insolite, car le Haut Conseil Militaire avait donné un avis défavorable à sa promotion comme commandant « pour mérites de guerre » A Oviedo, jeune commandant, à Madrid et à La Corogne, déjà général à Saragosse, directeur de l’Académie Militaire, l’officier fait l’effort de pénétrer les cercles les plus choisis de la société civile : tertulias, salons…Il éprouve de façon plus sensible la volupté du pouvoir lorsque Hidalgo, ministre de la Guerre dans le gouvernement de 1934, le prend comme assesseur technique pour organiser la répression du soulèvement asturien d’octobre 1934, puis lorsque Gil Robles ministre de la Guerre en 1935 le nomme chef d’Etat-Major. Voilà une bonne république bourgeoise qui correspond aux vœux de Franco. Faut-il interpréter la fameuse lettre du 23 juin 1936 au chef du gouvernement Casares Quiroga comme une offre de service au gouvernement du Front Populaire en plein désarroi, une offre de service à un prix élevé, ainsi que le suggère l’historien britannique Paul Preston ? Difficile à dire. En revanche, je suivrai sans hésitation Paul Preston lorsqu’il explique le scénario de la délivrance de l’Alcazar de Tolède fin septembre 1936 (qui a probablement coûté la non conquête de Madrid). Il fallait un grand succès de prestige à Franco, avant la réunion de la Junte de Défense Nationale prévue le 28 septembre à Salamanque pour qu’il soit élevé au rang de Généralissime, puis à Burgos, le 1° octobre, de Chef de l’Etat. Millan Astray , Yagüe, le général d’aviation Kindelan, ont joué, consciemment ou naïvement les metteurs en scène de l’opération qui allait fonder le pouvoir suprême de Franco et jusqu’à sa mort, comme l’aurait lucidement annoncé le général Miguel Cabanellas, le seul ouvertement hostile à cette décision de la Junte.

 Il est vrai que Franco a conçu son pouvoir comme une magistrature suprême. La seule source légitime du pouvoir était le Mouvement du 18 juillet dont, progressivement, il s’attribua la paternité, alors qu’il ne l’avait rallié qu’au dernier moment. Il ne pensa jamais sérieusement à une restauration de la monarchie de son vivant. Il se considère comme le droit et fait de l’adhésion à sa personne la source nécessaire de toute participation au gouvernement ou aux honneurs. A la fois pour donner le change et parce qu’il se considère comme l’héritier des plus grands rois d’Espagne, tel Philippe II, il émet souvent des signaux en direction de l’Espagne traditionnelle. Au cours de ses voyages il descend dans les résidences de rang royal. L’édifice du Valle de los Caidos est son Escorial, dont il est d’ailleurs proche.

 

Ce goût du pouvoir s’accommodait d’un narcissisme croissant. L’image de Franco était partout. Le culte de la personnalité, pratiqué par les aèdes du régime, concernait la chanson et la poésie, les images et les sons. L’inscription Francisco Franco, Caudillo de España por la gracia de Dios ornait les pièces d’argent. Les actualités du NODO le suivaient partout, lors de l’inauguration d’un barrage ou d’une route. Si le public n’était pas témoin du cérémonial étonnant du conseil des ministres, il assistait aux entrées du caudillo dans les églises, sous un dais de brocart qui évoquait les entrées des souverains d’autrefois. Il était « génial », la « sentinelle de l’Occident », le seul grand homme du XXe siècle, un géant comparé à Churchill ou Roosevelt, ces nains, affirmait un de ses thuriféraires, Luis de Galinsoga. Le cousin Pacon, un fidèle pourtant, déplorait ces éloges dithyrambiques, cet encens inutile.

 

Mais Franco n’aurait pas duré prés de quarante ans, à la tête d’un pays qui se transformait profondément , s’il n’avait eu des mérites plus positifs, s’il n’avait possédé des qualités d’homme d’Etat.

 

Une troisième clé est donc son talent de manipulateur d’hommes, comme Raymond Carr, le plus lucide des historiens britanniques lorsqu’il s’agit de l’Espagne contemporaine, l’avait défini. Pacon, lui aussi, le jugeait bien : « Le Caudillo joue avec les uns et les autres, il ne promet rien de manière ferme et, grâce à son habileté, il déconcerte tout le monde. Il n’est rien que franquiste. » Il n’hésita pas à confier un jour à un de ses collaborateurs que, pour lui, le Mouvement, la finalité du Mouvement, c’était la claque. Et sa méthode favorite d’exercice du pouvoir, c’est de diviser pour régner, d’arbitrer entre les factions rivales, dont il stimulait au besoin les ambitions et aspirations contradictoires. De sorte qu’il ne lui fallait surtout pas de parti unique. Le madré Galicien ne voulut jamais que l’Espagne comptât un parti unique, à la manière des partis faciste ou nazi, qui aurait pu, un jour, se passer de lui. L’unification du Mouvement pendant la Guerre Civile ne doit pas égarer. C’était le temps de guerre : il fallait alors, par souci d’efficacité, une seule courroie de transmission. Mais la victoire acquise, il valait beaucoup mieux arbitrer entre les phalangistes, ceux qui étaient surtout monarchistes, ceux qui étaient surtout catholiques et, parmi eux, après 1957, ceux de l’Opus Dei et les autres. Franco était relativement indifférent aux idéologies, à l’exception d’un anticommunisme absolu auquel il s’était converti à Majorque en 1934, en lisant les bulletins de l’Entente communiste internationale édités à Genève et auxquels il s’abonna et il faut admettre que ces bulletins, en dépit de leurs outrances, lui permirent une lecture nouvelle des affaires internationales et notamment des changements de tactique du Komintern, face à la formation de Fronts Populaires, d’autant qu’il constatait la présence de plusieurs espagnols au VIIe congrés du Komintern : La Pasionaria, Antonio Garcia, Juan Ventura Martinez, etc... Cette indifférence idéologique (anticommunisme mis à part) rendit efficace le jeu de rôles auquel Franco plia les principaux représentants des forces qui le soutenaient..

 

J’ai essayé de montrer naguère comment Franco avait su utiliser les parties de chasse pour approcher et comprendre les hommes dont il entendait se servir. Bien entendu, ce n’était pas l’approche du conseil des ministres » Mais la rupture à la chasse, avec le cérémonial rigide du conseil des ministres ou des audiences protocolaires permettait d’étudier les hommes d’une autre façon, de découvrir leur cupidité, leur faim de lucre, d’honneurs, de pouvoir. Paul Preston que l’on ne peut accuser de complaisance envers Franco n’hésite pas à le créditer d’ une « adresse consommée…d’une perception de la faiblesse humaine…de la capacité de mesurer, presque instantanément, la faiblesse ou le prix d’un homme. »

 

Cette aptitude à juger les hommes fut sans doute la plus précieuse qualité politique de Franco et celle qui explique l’habileté avec laquelle il sut négocier (grâce aussi à son inépuisable baraka) les tournants les plus difficiles de sa dictature. A la fin de la Guerre mondiale, alors que son pouvoir paraît compromis, que l’opinion internationale le voit promis à la chute, que l’assemblée de l’Onu du 14 février 1946 exclue l’Espagne franquiste, dont « le gouvernement ne représente pas le peuple espagnol », que plusieurs de ses soutiens, les monarchistes surtout, l’adjurent de renoncer au pouvoir et de faire appel à Don Juan qui pourrait regrouper les représentants de toutes les mouvances politiques à l’exception des communistes, Franco sait qu’il lui faut tenir, attendre et compter pour cela sur des inconditionnels, des hommes tels que Carrero Blanco, inspiré de « l’esprit de Numance », des phalangistes comme José Antonio Giron, ministre du Travail de 1941 à 1957, ou José Luis Arrese, des militaires comme Camilo Alonso Vega ou Galarza, ou même des catholiques sûrs, ainsi Martin Artajo, ministre des Affaires Etrangères de 1945 à 1957 et qui avait l’oreille du Vatican. Et c’est ainsi qu’il a franchi l’écueil. Un éditorialiste du New York Times l’admettait, le 2 avril 1959 : «Une des pierres angulaires des succès du général Franco a été son habileté à attendre, à exercer une discipline sur lui-même, à donner le temps au temps. Et le temps lui a donné raison. » De fait, l’erreur majeure du Parti Communiste Espagnol, donnant en octobre 1944 l’ordre d’invasion du Val d’Aran (échec absolu), puis la manifestation massive de la Place d’Orient à Madrid en décembre 1946, avaient démontré que toute l’Espagne n’était pas prête à rejeter Franco. Surtout, la providentielle « guerre froide » annoncée par le télégramme « du rideau de fer » envoyé par Churchill à Harry Truman et par le discours du Missouri du même Churchill prouve que Franco avait vu bien plus juste que l’ambassadeur anglais à Madrid, Samuel Hoare, qui croyait que le fondement de la politique anglaise était l’alliance anglo-russe

 

La gestion du temps supposait le remplacement des hommes. Si Franco a gardé très longtemps certains ministres (on vient de le voir) il s’en est séparé sans états d’âme le moment venu. Il a consommé 113 ministres en trente huit ans de gouvernement, ce qui est l’indice d’une certaine stabilité. Mais, lorsque la crise globale de 1956 ( révolte universitaire, crise économique, crise institutionnelle qui provoque même la révolte de la haute Eglise face à une menace « totalitaire ») met son autorité et la survie de son régime en péril, il n’hésite pas à appeler des hommes nouveaux qu’il ne connaît même pas : notamment des techniciens de l’économie et des finances, dont certains appartenaient à l’Opus Dei. : Mariano Navarro Rubio, Alberto Ullastres, et le secrétaire à la présidence du gouvernement, poste nouveau, Laureano Lopez Rodo, qui devait exercer pendant une douzaine d’années une influence importante sur le gouvernement. Ullastres a pu écrire dans ses Mémoires : « Nous n’étions ni phalangistes, ni démocrates-chrétiens, ni traditionnalistes…Nous avons été appelés parce que les politiques n’entendaient rien à l’Economie qui était alors une science neuve en Espagne. » Pourtant, quand en 1959, Navarro Rubio voulut faire passer le plan de stabilisation, Franco fit longtemps de l’obstruction : il n’avait pas encore compris le mécanisme de l’aggiornamento de l’économie espagnole. Mais quand il mesura les effets bénéfiques de l’action de ses nouveaux ministres, il commença à refaire l’Histoire à sa façon. En juillet 1959, il déclarait à Pacon : »Les ministres des Finances que j’ai eus ne voyaient pas les choses clairement, c’étaient des techniciens qui ne voulaient pas regarder au dehors. » Et, dès lors, convaincu, il soutint ses nouveaux ministres contre les anciens (par exemple Lopez Bravo contre Suanzes) et déclara à Pacon en 1962 : « Nous n’avons d’autre solution que de nous intégrer à l’Europe »

 

Si je devais proposer une conclusion, je formulerai un jugement en apparence paradoxal, qui me vaudra sans doute de vives critiques mais à l’âge auquel je suis parvenu je suis assez indifférent aux critiques et totalement allergique au « politiquement correct ». Je dirais que Franco a conduit dans son pays pendant et après la Guerre civile une répression impitoyable et prolongée au delà de toute raison, même si on rappelle que les « républicains », dits « rouges » ou « marxistes » avaient eux-mêmes exercé une forme de terreur et fait des dizaines de milliers de victimes. Je dirais aussi qu’il a soumis son pays à une dictature sévère qui ne s’est relâchée qu’au début des années 1960. Je dirais qu’en imposant l’austérité et le travail, en laissant faire des hommes compétents, il a préparé, consciemment ou non, le développement de classes moyennes qui avaient si longtemps manqué à ce pays et suscité, ensuite, par réaction, une créativité qui a fait merveille ensuite. Je dirais encore que nul ne peut proposer une simulation convaincante de ce qui serait advenu si le socialisme modèle stalinien l’avait emporté en Espagne. L’épreuve subie a convaincu les Espagnols qu’une société civilisée doit accepter la confrontation d’idées et d’engagements différents. En quelque sorte, Franco a sacrifié à l’exercice de son pouvoir une fraction importante d’une génération. Mais, en Angleterre, en France, en Allemagne, jadis ou naguère, la révolution industrielle avait aussi sacrifié une génération.