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M. Wladimir Berelowitch

Pierre le Grand

séance du lundi 20 octobre 2003

Dans le Spectator du 9 août 1711 (traduit et publié en français en 1714), Richard Steele s’exerçait à tracer un « Parallèle de Louis XIV et d’Alexowitz, Czar de Moscovie, sous le chapitre de la gloire ». Il s’agissait, bien sûr, de Pierre Alexeïevitch 1er, dont le règne effectif avait commencé en 1694 et devait se prolonger jusqu’à sa mort en 1725. Louis et Pierre étaient présentés comme les deux souverains les plus marquants, les plus glorieux de leur époque. Mais leur portrait ne devait à Plutarque que son titre : le journaliste anglais donnait tout l’avantage au tsar, que ce soit sous le rapport de sa modestie, de son amour des arts mécaniques et des sciences, de son dévouement à la chose publique ou de sa tolérance religieuse. Lui qui était doté d’un pouvoir absolu sur ses sujets, loin d’en abuser ni de s’abuser sur leur état d’ignorance et de grossièreté, il « quitta lui-même son trône (…), voyagea incognito dans les pays étrangers, où fort au-dessus de tous les petits honneurs qu’il aurait pu recevoir, il ne pensa qu’à s’instruire des Arts de la Paix et de la Guerre ». Au reste, si ce « Prodige » fut terrible au combat, il n’en apprit pas moins « à bien user de sa victoire ».

Cette comparaison, ou plutôt cet éloge du tsar russe dont les qualités réelles ou supposées n’étaient rehaussées que pour mieux ternir l’image du Roi Soleil, devait ressurgir plus tard dans les Anecdotes sur le règne de Pierre le Grand de Voltaire. Il y reprenait une anecdote qui datait du vivant de Pierre et selon laquelle le tsar, mis en présence du texte du Spectator, se serait modestement déclaré inférieur au le roi de France, mais lui aurait néanmoins reproché de s’être laissé dominer par son clergé. De fait, il est probable que Pierre le Grand ait eu connaissance de son portrait si flatteur, car les archives russes contiennent au moins deux traductions russes du texte de Steele, toutes deux faites sous le règne de Pierre et probablement commandées par lui en personne.

L’image héroïque et laudative du tsar fut élaborée de son vivant, et ressassée au point de devenir un cliché. Elle n’était pas seulement, tant s’en fallait, le produit fantasmatique des observateurs occidentaux, déjà fascinés par la puissance russe montante. L’entourage de Pierre s’employa lui aussi à propager le portrait d’un tsar éclairé, avide de connaissances, se faisant apprenti pour mieux servir sa nation qu’il voulait sortir de l’ignorance, n’hésitant pas à voyager pour s’instruire de-ci, de-là, telle l’abeille d’Horace, cultivant les sciences, les arts et les lettres, inculquant à ses sujets l’art de la navigation pour l’habituer au commerce, ne réalisant, enfin, que des conquêtes utiles, car il n’aurait jamais poursuivi sa gloire personnelle. L’idée que Pierre fût le créateur de sa nation, le démiurge qui eût fait surgir la Russie du néant n’est pas née sous la plume de Leibniz ou de Fontenelle. Le tsar lui-même se fit fabriquer un cachet personnel sur lequel il figurait dans la pose de Pygmalion, sculptant la Russie-Galatée. Le prélat Théophane Prokopovitch, qui fut le principal thuriféraire et idéologue de ses réformes, comparait volontiers son souverain dans ses sermons à David et Salomon réunis. De son vivant, déjà, le tsar fit l’objet d’un véritable culte : sa première demeure à Saint-Pétersbourg, une petite maison de bois meublée et arrangée à la manière hollandaise, fut pieusement protégée, conservée, autant dire muséifiée. Tout comme fut solennellement muséifié le bateau sur lequel il avait appris à naviguer. Dans un cas comme dans l’autre, l’officialisation de la mémoire avait un sens précis : la construction de Saint-Pétersbourg, la création de la marine russe étaient en effet et sans aucune contestation possibles, les œuvres les plus neuves et les plus originales dont Pierre le Grand pouvait s’enorgueillir. Après sa mort, ce culte s’amplifia et pendant plus d’un siècle, le règne de Pierre servit de référence obligée à tous les souverains qui se succédèrent sur le trône russe.

Ainsi, rejoignant une vaste population de grands hommes et de souverains, parmi lesquels les Russes avaient jusqu’alors plutôt fait défaut, Pierre le Grand fit l’objet de jugements nombreux, qu’il suscita lui-même non seulement par sa personnalité réellement hors du commun, mais aussi par l’image qu’il entreprit d’élaborer par lui-même. Nous ne tenterons pas de les énumérer, ni même de les classer : ils furent nombreux, souvent ambivalents, mais aussi singulièrement répétitifs. Le genre est toujours vivant : aucun ouvrage d’histoire de la Russie, qu’il soit écrit par un Occidental ou un Russe, ne peut omettre ce passage obligé. Comment, dès lors, évaluer le personnage ? Son règne fut-il aussi révolutionnaire qu’on le dit et enfin, question ultime, quel cours fit-il prendre à l’histoire de la Russie ?

Dans bien des domaines, l’œuvre de Pierre prolongea celle de ses prédécesseurs, mais en allant beaucoup plus loin, que ce fût dans le domaine militaire, dans celui des réformes administratives, voire, jusqu’à un certain point, dans celui de la culture, de l’enseignement et de l’Église. Depuis la première campagne d’Azov en 1695, contre l’Empire ottoman, son règne se passa en guerres quasi incessantes — sur ce point, il n’avait rien à envier à Louis XIV — et l’on oublie trop souvent cette évidence : c’est sous Pierre que la Russie devint une monarchie militaire, comparable à ses grandes sœurs du « Nord », la Prusse et la Suède. Les méthodes employées par le tsar et ses lieutenants pour entraîner un pays mal préparé aux guerres européennes, à affronter l’armée suédoise, une des plus fortes d’Europe, furent mises progressivement en oeuvre à partir de 1699, date de l’entrée en guerre de la Russie contre la Suède. Le double système ancien — celui du ban et de l’arrière-ban de la noblesse (destinée surtout à la cavalerie) mobilisée le temps d’une campagne, et celui des régiments réguliers de mousquetaires et de canonniers, fit très rapidement place à une seule armée uniformisée et obéissant à une organisation unique en Europe, codifiée par le Règlement militaire de 1716.

La population taillable et corvéable devait fournir des recrues au gré des levées de troupes, en fonction de quotas par provinces, établis par l’administration centrale. Durant l’ensemble du règne, il y eut ainsi 53 levées, dont 21 touchèrent l’ensemble du pays, soit en tout 300 000 hommes, sur une population d’environ 12 millions d’habitants. Ces prélèvements définitifs qui frappaient les paysans (accessoirement, les petites gens des villes) s’ajoutèrent à un alourdissement tout à la fois des taxes et du servage qui s’était instauré depuis la toute fin du XVIe siècle. Quant à la noblesse, dont le service lui pesait de plus en plus depuis le milieu du XVIe siècle, elle fut, tout comme les soldats, astreinte au service à vie. Les exemptions étaient rares : quiconque ne pouvait servir à l’armée passait dans l’administration.

La mobilisation autoritaire devint une méthode de gouvernement : le tsar, ou ses commis, établissait des listes de personnes à « lever » pour n’importe quelle tâche importante : quand il s’agissait de nobles, surtout d’un certain rang, c’étaient des listes nominatives, quand il s’agissait de gens de métiers ou a fortiori de paysans, on alignait des chiffres distribués par provinces. Lorsque, après 1703 et surtout après 1710, il fallut jeter des forces humaines pour bâtir et peupler la nouvelle ville de Saint-Pétersbourg, on procéda exactement de la même façon. Les ordonnances du tsar étaient écrites dans un style qui les rend aisément reconnaissables. Par exemple celle-ci, datée du 2 (13) mars 1716 et adressée au Sénat par le tsar alors qu’il voyageait en Europe : « Nous avons reçu une dépêche d’Italie, nous informant qu’on accepte de prendre de nos hommes au service de la marine à Venise ; de la même façon, la France a répondu aujourd’hui à notre demande et en recevra également. Pour cette raison, ordonnez à Pétersbourg qu’on choisisse encore parmi les écoliers les meilleurs enfants de la noblesse, faites-les conduire à Revel et placez-les sur le navire avec les autres, afin qu’ils soient au nombre de soixante, savoir à raison de vingt par lieu, à Venise, en France et en Angleterre. »

Le joug du service de l’État, surtout militaire, pesait désormais sur la quasi totalité de la population. Mais la nouveauté du système pétrovien tenait surtout à son caractère plus énergique et systématique, car l’asservissement de la population fut entre les mains du tsar un outil commode qui lui avait été légué par ses prédécesseurs.

La marine, on l’a vu, fut une des créations les plus originales du règne. Sur ce plan, la Russie du XVIIe siècle était encore plus démunie que la France au début du règne de Louis XIV. Armé de sa seule expérience de navigation lacustre et de son incroyable obstination, le tsar réussit à doter la Russie d’une force navale non négligeable puisqu’elle comptait en 1721 29 vaisseaux de ligne. À Saint-Pétersbourg, l’Amirauté, fondée en 1704, devint le principal chantier naval du pays et une entreprise modèle : le savoir-faire des charpentiers étrangers embauchés par vagues depuis 1697 servait aussi bien aux tâches civiles et terrestres. Ainsi l’usage de la scie, inconnue jusqu’alors des charpentiers russes qui maniaient la hache avec tout le gaspillage de bois et l’imprécision que cela supposait, fut introduit en Russie — et dans la construction de la nouvelle capitale — via l’Amirauté.

Plus encore que sa portée militaire, la création de la marine russe marquait de façon spectaculaire une politique d’ouverture sur le monde. L’offensive diplomatique de la Russie prolongeait ce qui avait été commencé par le père de Pierre Alexis. Mais les moyens employés, parfois maladroitement car le règne de Pierre ne brilla pas par de grandes réussites diplomatiques, étaient beaucoup plus importants qu’auparavant : depuis 1700, la Russie se dota d’ambassades permanentes dans les grandes capitales européennes, à commencer par La Haye. Les premiers ambassadeurs de Pierre étaient non seulement, pour la plupart, issus des plus grandes familles de boyards ou de princes, ils comptaient aussi parmi les plus instruits dans l’élite nobiliaire russe et étaient dans quelques cas des proches du tsar. Les affaires étrangères, avec la guerre et la marine, devinrent l’un des trois secteurs clés de l’administration gouvernementale et échappaient au contrôle du Sénat. L’amiral Fedor Golovine, proche du tsar et responsable de la diplomatie, fut jusqu’à sa mort en 1705 le premier personnage de l’État. Son successeur Golovkine prit le titre de chancelier, qui était le grade le plus haut dans la hiérarchie civile.

La tâche des diplomates et agents à l’étranger était d’autant moins simple qu’ils agissaient sur des terrains peu connus : avant Pierre, la zone d’action de la Russie se limitait aux pays — amis ou ennemis — proches : Suède, Danemark, Pologne, Khanat de Crimée, Empire ottoman. Désormais le diplomate pétrovien opérait au grand large, à La Haye, à Londres, à Paris ou à Venise. Il n’avait pas seulement à inventer ou à imiter des pratiques diplomatiques quotidiennes ; il devait servir de factotum du tsar. Il achetait des ouvrages d’architecture militaire, civile et navale, d’art de la guerre, de mathématiques, d’astronomie ; pourvoyait le tsar en instruments divers ; embauchait à tour de bras des ingénieurs, des artisans, des artistes, des enseignants, des marins, des mercenaires ; s’efforçait de combattre la mauvaise image de son pays par des moyens traditionnels (les pressions diverses, l’action diplomatique classique) aussi bien que modernes (en faisant publier dans des journaux des articles favorables à la Russie) ; cornaquait enfin, de près ou de loin, les nombreux jeunes gens que Pierre envoyait autoritairement dans les pays occidentaux pour qu’ils apprennent la navigation et le commandement de la marine de guerre, mais aussi le droit, la médecine, les arts utiles et les arts libéraux. On peut estimer à environ quatre centaines ces nobles, enfants du clergé et roturiers, qui firent plusieurs années d’études dans des ports maritimes et des villes universitaires en Europe : chiffre considérable pour un État aussi pauvre en ressources et qui ne fut probablement jamais égalé avant le début du XIXe siècle en Russie.

Le dynamisme diplomatique était une traduction politique, poursuivant des buts politiques, d’un très fort mouvement d’acculturation, dont le tsar était le premier acteur et le premier objet. Les transferts de techniques, d’objets, d’œuvres d’art, de livres, d’hommes, de modèles depuis différents pays d’Europe occidentale jusqu’en Russie n’étaient certes qu’une petite partie de la masse énorme que représentait, à la même époque, la circulation de ces personnes et de ces biens en Europe. Mais ils étaient très intenses et provoquèrent au sein des élites russes une mutation culturelle qu’on peut à bon droit qualifier de révolution. Cette fameuse imitation, qui fit souvent des gorges chaudes en Occident pendant et surtout après le règne de Pierre, ne toucha pas seulement l’aspect vestimentaire ni même les manières de la noblesse. Elle plaça le devoir de s’instruire et d’instruire — en bref, l’idéologie des Lumières — au cœur des préoccupations de la classe dirigeante. Si l’on considère l’identité des deux ou trois dizaines de jeunes gens qui furent envoyés non pas par ordre du tsar, mais par leurs familles, pour étudier dans des universités européennes, on trouve au premier chef des proches de Pierre. Comme si le topos de ce souverain qui parcourait le « livre du monde » pour s’instruire n’était pas seulement un cliché de propagande, mais avait réellement alimenté une pratique de pérégrination. Aussi cette Europe qui offrait d’infinis biens culturels au voyageur réel ou virtuel paraissaient-elle sans doute aux yeux des néophytes russes comme un immense « supermarché culturel » qui ne respectait ni époque ni nation puisque tout s’y présentait sur le même plan et en même temps que tout y paraissait accessible.

Pierre bénéficiait de ce que les économistes appellent l’avantage du retard. Certes, les œuvres de longue haleine telles que l’extension d’un appareil scolaire et universitaire, l’apprentissage du latin, l’acquisition des sciences, la constitution de bibliothèques, la formation d’artistes russes et, plus difficile encore, d’une demande artistique russe, ne connurent pas ou presque pas de réalisation sous son règne. Mais si l’on songe aux manufactures de tapisseries et de porcelaines, dont les débuts furent très laborieux, mais qui finirent par atteindre un niveau très honorable en l’espace de deux générations, à l’imprimerie, à la diffusion du livre, à la création des résidences impériales, à la véritablement folle et grande entreprise de Saint-Pétersbourg, conçue comme la cité nouvelle susceptible de régénérer la Russie, force sera de constater que l’aventure du tsar réformateur ne fut ni ridicule ni vaine, et qu’il imprima à l’histoire russe un cours si marqué par sa personnalité qu’on parle encore aujourd’hui d’une Russie pré et post pétrovienne. Ses contemporains ne s’y sont pas trompés. La vénération dont Pierre, malgré tous des excès, voire la barbarie de ses procédés, fit l’objet de la part de ses compagnons proches, témoigne d’un sentiment d’aventure collective, comparable à celui d’une découverte : ces hommes avaient le sentiment d’avoir vécu un grand moment historique dont ils avaient été les premiers acteurs.

Le paradoxe de Pierre le Grand fut son mélange de despotisme et de liberté. Despote, il l’était incontestablement dans chacun de ses gestes. Mais la liberté dont il usait avec les hommes et les choses était aussi une vraie liberté. Liberté à l’égard des rituels monarchiques et religieux dont il secoua définitivement les entraves dès qu’il régna pour de bon. Liberté de choix, plus encore, qui le conduisit à des décisions aussi révolutionnaires, dans un pays très imbu de traditions, que l’adoption du calendrier julien ou de nouveaux caractères civils. Liberté personnelle donc, mais qui, suprême paradoxe, était si ouverte sur le monde, si nourrie de vraie curiosité et de soif d’apprendre qu’elle joua sans nul doute un rôle contagieux sur ses sujets les plus proches. Pierre le Grand qui, selon le mot féroce de l’historien russe Klioutchevski, avait voulu forcer ses esclaves à se conduire extérieurement comme des hommes libres, qui avait asservi toutes les classes de la société noblesse comprise, avait jeté un ferment de liberté qui commença à produire ses fruits dès le milieu du XVIIIe siècle, lorsque la noblesse s’affranchit de l’obligation de service et qu’apparurent les premiers intellectuels. Nul mieux que Saint-Simon n’avait senti cette complexité du personnage, comme il le montre dans ses Mémoires :


« Ce monarque se fit admirer par son extrême curiosité toujours tendante à ses vues de gouvernement, de commerce, d’instruction, de police, et cette curiosité atteignit à tout et ne dédaigna rien. (…) Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté. […] ce qu’il se proposait de voir ou de faire toujours dans l’entière indépendance des moyens, qu’il fallait forcer à son plaisir et à son mot. […] l’habitude d’une liberté au-dessus de tout lui faisait préférer les carrosses de louage… »