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M. Jean-Paul Bled
OTTO
VON BISMARCK (1815-1898)
séance du lundi 15 septembre 2003
Otto von Bismarck ne fait pas partie de ces figures de l’histoire
pour lesquelles les Français éprouvent spontanément de la
sympathie. Il y a de bonnes raisons à cela : la dépêche
d’Ems, la défaite de 1871, la perte de l’Alsace-Lorraine.
Encore longtemps après, ces traces demeurent dans la mémoire
collective. Celle-ci, sur laquelle les travaux des historiens
ont rarement prise, tend à voir dans Bismarck l’incarnation
du militarisme prussien, un père, sinon le père de l’impérialisme
allemand. La caricature ne l’a-t-elle pas souvent montré coiffé
du trop fameux casque à pointe ?
Notre propos n’est pas de réhabiliter Bismarck. Il n’en a
nul besoin. Nous voudrions plutôt nous attacher à montrer
que sa personnalité et son œuvre sont autrement complexes.
Autrement complexes que l’image réductrice que la caricature
nous en livre. Cela va de soi et nous ne nous y arrêterons
pas. Mais autrement complexes, d’abord et surtout parce que
Bismarck appartient à cette catégorie de figures de l’histoire
dont la personnalité est marquée du sceau de l’ambivalence
et que de cette ambivalence il fait une force. Ce talent à
unir et à concilier des contraires avait déjà frappé les contemporains
de Bismarck au point que Frédéric-Guillaume IV l’appelait
le « réactionnaire rouge ». C’est aussi ce trait
particulier que Lothar Gall, son plus récent biographe allemand,
veut souligner quand, renversant les termes, il le décrit
comme « un révolutionnaire blanc ».
Nous souhaiterions ordonner cet exposé autour de plusieurs
interrogations. Les premières concernent naturellement l’unité
allemande dont Bismarck fut le père.
Le débat roule d’abord autour de la question : Petite
Allemagne ou Grande Allemagne ou, pour le dire autrement,
du duel que l’Autriche et la Prusse se livrent jusqu’en 1866
pour la suprématie en Allemagne.
En second lieu, quand l’Empire allemand est proclamé, le 18
janvier 1871, à Versailles, cette unité prend-elle la forme
d’un prolongement de la Prusse, en d’autres termes d’une Grande
Prusse ou bien la Prusse va-telle s’absorber dans l’Allemagne ?
Il conviendra encore de s’interroger sur les limites de cette
unité, se demander si plusieurs catégories d’Allemands n’en
sont pas tenus à l’écart.
Il faudra enfin s’intéresser à la politique extérieure de
Bismarck. Après 1871, a-t-il posé les fondements d’une politique
expansionniste et impérialiste ? Ou bien est-t-il plus
légitime de penser que son action diplomatique a été principalement
inspirée par le souci de consolider les acquis antérieurs ?
LES PREMIERES ARMES
Lorsqu’il entre en scène, en 1847, pour siéger à la Diète
renforcée, convoquée par Frédéric-Guillaume IV, Bismarck est
âgé de 32 ans. Encore taillé d’une pièce, il apparaît sous
les traits du Junker raidi dans la défense des intérêts de
son milieu. Il affiche des idées ultra-conservatrices qui
le conduisent, en bonne logique, à combattre, l’année suivante
la Révolution. Indigné des concessions que le roi s’est laissé
arracher, il participe à la fondation du parti conservateur
prussien et de son organe La Gazette de la Croix. D’ailleurs,
en marge de son nom, Frédéric-Guillaume IV note cette remarque
révélatrice : « à n’utiliser que lorsque les baïonnettes
parleront en maître ».
Il faut bien pourtant le récompenser de son indéfectible fidélité
à la Couronne. Après la Convention d’Olmütz, il est donc nommé,
en 1851, représentant de la Prusse à la Diète de la Confédération
germanique à Francfort, un poste diplomatique important où
il va donner toute sa mesure et commencer d’évoluer.
Jusqu’à présent, Bismarck avait prôné des politiques fondées
sur les principes conservateurs. Cette même fidélité au conservatisme
devrait le porter à se prononcer, dans les affaires allemandes,
pour une entente avec l’Autriche qui, dans la continuité du
Saint Empire, préside, depuis 1815, la Confédération germanique.
C’est la position de ses amis conservateurs, notamment des
frères Gerlach, maîtres à penser du parti. Ce n’est plus celle
de Bismarck. Dans l’accomplissement de sa mission à Francfort,
il ne tarde pas, en effet, à constater que les intérêts
de l’Etat prussien s’opposent souvent à ceux de l’Autriche.
Or, en cas de conflit, il est résolu à donner la primauté
aux intérêts de la Prusse.
Bismarck est-il, pour autant, parvenu, dès les années cinquante,
à la conclusion que seule une guerre pourrait trancher le
débat entre la Prusse et l’Autriche ? Sans doute convient-il
qu’une entente avec l’Autriche serait la solution préférable.
Encore faudrait-il que celle-ci en accepte les termes. Or
cet accord devrait reposer sur un partage de l’Allemagne en
deux zones d’influence, la première au nord du Main sous l’égide
de la Prusse, la seconde au sud sous la responsabilité de
l’Autriche. Mais Bismarck doute que Vienne n’agrée un compromis
qui marquerait un recul grave pour la monarchie habsbourgeoise.
En cas de refus, la guerre serait alors effectivement inévitable
et, si le sort des armes lui souriait, la Prusse devrait trancher
dans le vif et expulser l’Autriche d’Allemagne. Bref, si l’Autriche
devait donner son accord à l’établissement d’un condominium
austro-prussien sur l’Allemagne, Bismarck se satisferait de
cette formule, mais tout en ne la considérant que comme
une étape vers l’objectif final : l’organisation de l’Allemagne
autour de la Prusse.
Ce ne sont pas là que des discours théoriques. En deux occasions,
Bismarck invite les dirigeants prussiens à profiter des circonstances
pour porter un coup fatal à l’Autriche. Lorsque, durant la
Guerre de Crimée, celle-ci se rapproche de la coalition franco-anglaise,
il préconise de l’attaquer, comme jadis Frédéric II profita
des difficultés de Marie-Thérèse pour s’emparer de la Silésie.
Son avis n’est pas suivi. Frédéric-Guillaume IV et son Premier
ministre, Manteuffel, cherchent bien à contrarier les plans
de Vienne, mais écartent toute idée d’une guerre d’agression.
Bismarck récidive en 1859 face à la guerre qui oppose l’Autriche
à la coalition franco-piémontaise. De nouveau, il propose
que la Prusse ouvre un second front sur les arrières de l’Autriche
et profite de l’occasion pour l’expulser d’Allemagne. Mais,
de nouveau, les dirigeants prussiens refusent de le suivre.
Champion d’une politique trop audacieuse, Bismarck est éloigné
de Francfort. En guise de compensation, il est envoyé en qualité
d’ambassadeur à Saint-Pétersbourg, où il restera de 1859 à
1862, avant d’être nommé à Paris, deux postes prestigieux
où il noue des contacts précieux et prépare l’avenir.
LE PERE DE L’UNITE ALLEMANDE
Septembre 1862 marque le tournant décisif dans la vie de Bismarck.
C’est alors, en effet, qu’il est appelé par Guillaume Ier,
le nouveau roi de Prusse, à la tête du gouvernement, un poste
qu’il gardera jusqu’en 1890. A la vérité, le recours à Bismarck
représente, pour le souverain, la carte de la dernière chance
dans le conflit qui l’oppose à la diète de Prusse, dominée
par les libéraux, sur un projet de réforme militaire. Les
choses sont allées si loin que, pour bloquer cette réforme,
la diète a refusé de voter le budget.
Face à cette crise, où le sort de la Prusse se joue peut-être,
Bismarck reprend les habits du conservateur prêt à en découdre
avec les libéraux. Puisque ceux-ci font barrage à la réforme
voulue par le roi, il passera en force, ignorera la constitution,
promulguera le budget et, avec lui, la loi militaire. C’est
dans le contexte de cet affrontement que se place la fameuse
scène où, se tournant vers les députés libéraux, il leur lance
que les grands problèmes du temps se règleront, ni par des
discours ni par des décisions prises à la majorité, « mais
par le fer et par le sang », une phrase où certains ont
voulu voir l’alpha et l’oméga de sa sagesse politique.
Les rapports de Bismarck avec les libéraux ne se réduisent
pourtant pas à ce bras de fer. En charge du gouvernement,
il entend naturellement travailler aussi à l’unité de l’Allemagne
sous l’égide de la Prusse. Or, les libéraux sont d’ardents
partisans d’un programme d’unification nationale ; plus,
ils reconnaissent la vocation de la Prusse à prendre
la tête de ce mouvement et, comme Bismarck, ils se prononcent
en faveur d’une Petite Allemagne dont l’Autriche serait retranchée.
Bismarck les prend encore à contre-pied quand, à la veille
de la guerre avec l’Autriche, il inscrit parmi ses objectifs
la convocation d’un parlement allemand. Si les dieux de la
guerre sont avec la Prusse, le terrain est préparé à une entente
avec les libéraux, du moins avec ceux qui placeront leurs
aspirations nationales au-dessus de la défense des libertés.
Certains taxeront Bismarck de « bonapartisme » pour
se refuser à ses avances, mais la plupart choisiront de se
rallier et, pour bien souligner le sens de leur démarche,
se donneront le nom de « nationaux-libéraux ».
Le duel entre la Prusse et l’Autriche pour la suprématie en
Allemagne est tranché, le 3 juillet 1866, à Sadowa, une date
capitale dans l’histoire de l’Europe puisque cette bataille
décide ensemble du sort de l’Allemagne et de l’Europe centrale.
Le talent militaire de von Moltke achève sur le champ de bataille
de Sadowa ce que Bismarck avait commencé d’entreprendre. Il
reste à donner une conclusion politique à cette guerre. C’est
de nouveau le rôle de Bismarck. Sanction de sa défaite, l’Autriche
est expulsée du corps germanique. Le traité de Prague met
fin à plusieurs siècles de présence habsbourgeoise en Allemagne.
A l’inverse, si la Prusse s’agrandit en Allemagne de plusieurs
territoires (Hanovre – Hesse-Cassel – Francfort – Schleswig-Holstein),
elle s’abstient de toute conquête sur l’Autriche. Voulue par
Bismarck, contre l’avis du roi et des militaires, pour qui
il ne peut y avoir de victoire sans annexion, cette magnanimité
a un sens. Pour Bismarck, maintenant qu’elle est exclue d’Allemagne,
le conflit avec l’Autriche est clos. Ce serait obérer l’avenir
que de lui faire subir en plus la perte de territoires. Il
faut au contraire le préparer sur de nouvelles bases et laisser
la porte ouverte à une alliance des deux monarchies, lorsque
les blessures se seront cicatrisées.
Le triomphe de la solution petit-allemande n’en laisse pas
moins huit millions d’Allemands en dehors du mouvement d’unification
nationale. La rupture consécutive à Sadowa suscite chez les
Allemands d’Autriche une interrogation sur leur identité qui
va pousser certains d’entre eux jusqu’à souhaiter leur rattachement
au Reich. Ces aspirations sécessionnistes ne rencontreront
aucun écho chez Bismarck qui n’a jamais fait sienne la thèse
selon laquelle les limites de l’Etat et de la Nation devraient
coïncider. Une incorporation des Allemands d’Autriche à l’Empire
allemand ne figurera à aucun moment, ni de près ni de loin,
parmi les objectifs de sa politique. A ceux d’entre
eux qui viendront lui exposer leur cause, Bismarck fera invariablement
la même réponse, leur rappelant leur devoir de fidélité à
l’empereur François-Joseph. Il n’est pas donc pas exagéré
d’interpréter l’Anschluss de 1938 comme une revanche sur l’option
petit-allemande de Bismarck.
Avec Sadowa, un pas important vers la constitution d’une Petite
Allemagne sous direction prussienne vient donc d’être accompli.
L’année suivante, une Confédération de l’Allemagne du nord
est installée. Le roi de Prusse en est le président et son
ministre-président le chancelier. Reste à faire entrer l’Allemagne
du sud dans l’unité. Cet objectif risque de ne pouvoir être
atteint sans une guerre avec la France. En 1866, Napoléon
III avait donné son accord au plan de Bismarck à la condition
qu’il ne franchît pas la ligne du Main séparant l’Allemagne
du nord de l’Allemagne du sud. Dès lors qu’il en avait maintenant
l’intention, la guerre devenait inévitable. Au surplus, une
guerre avec la France aiderait à lever les résistances à la
suprématie prussienne encore vives en Allemagne du sud, notamment
au Wurtemberg et en Bavière.
Voulue par les deux parties, la guerre éclate en juillet 1870.
De nouveau, la Prusse, soutenue par ses alliés allemands,
triomphe. Mais, cette fois, Bismarck ne montre pas la même
magnanimité à l’égard du vaincu. Non qu’il ignore qu’une annexion
de l’Alsace-Lorraine laisserait en France une volonté de revanche
qui compromettrait pour longtemps les relations entre les
deux pays. Mais cet argument pèse moins lourd que la volonté
d’utiliser cette annexion comme un instrument au service de
l’unité allemande. La décision d’ériger l’Alsace-Lorraine
en « terre d’Empire » (Reichsland) est claire à
cet égard. Cette terre que les Allemands ont conquise ensemble,
peut-être faudra-t-il que demain ils la défendent ensemble.
LA PRUSSE, L’ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS
Avant même la signature du traité de Francfort, l’Empire allemand
a, en effet, été proclamé, le 18 janvier 1871, dans la Galerie
des Glaces du château de Versailles. En dehors de quelques
ajustements, la Constitution de l’Allemagne du nord a été
étendue à toute l’Allemagne. C’est donc le moment de s’interroger
sur la nature de cette nouvelle construction, sur cette Petite
Allemagne dont Bismarck est le principal artisan et dont il
devient le premier chancelier. Bismarck a respecté le fédéralisme
qui, depuis les origines, règle l’organisation du corps germanique.
Les 25 Etats constituant l’Empire conservent de très larges
pouvoirs. Il en est même un, la Bavière, qui garde une représentation
diplomatique dans certains pays, notamment la France. Et pourtant
il n’échappe à personne que l’Empire allemand est fondamentalement
une création prussienne. Sa fondation est l’aboutissement
d’une volonté politique prussienne et le fruit de victoires
prussiennes remportées d’abord sur l’Autriche, puis sur la
France.
Alors faut-il parler d’une Grande Prusse ? Le poids de
la Prusse se vérifie déjà à sa taille. A elle seule, elle
couvre les trois-cinquièmes du territoire de l’Empire et les
Prussiens comptent pour autant au sein de la population du
Reich. Mais, par-delà ces données brutes, Bismarck a veillé
à ancrer la suprématie de la Prusse dans la Constitution impériale. Sur
le modèle prussien, celle-ci met en place un système de monarchie
constitutionnelle, mais non parlementaire, dans lequel le
Chancelier n’est responsable que devant l’Empereur, lui-même
étant nécessairement le roi de Prusse. La Prusse dispose,
en outre, au Bundesrat, la Chambre fédérale, d’une minorité
de blocage grâce à laquelle elle pourrait contrer une hypothétique
coalition des autres Etats. La loi des trois classes, faite
depuis 1850 pour assurer aux conservateurs le contrôle de
la diète de Prusse, constitue un autre verrou. Bismarck se
garde de l’abroger, sachant qu’elle aiderait à annihiler tout
risque de dérapage pouvant résulter de l’élection du Reichstag
au suffrage universel direct.
Et pourtant, la fondation de l’Empire allemand peut appeler
une autre lecture. Guillaume Ier ne s’y est pas trompé qui
a longtemps regimbé à l’accepter, puis, ayant fini par suivre
son chancelier, n’en a pas moins, le matin du 18 janvier 1871,
cette phrase lourde de sens : « Aujourd’hui nous
portons en terre la vieille Prusse ! ». Or, d’une
certaine manière, ce propos est annonciateur de l’avenir,
d’un avenir que Bismarck n’a pas voulu, mais ce n’est ni la
première ni la dernière fois qu’un enfant échappe à la volonté
de son père. Dans le sentiment des Allemands, la Prusse va,
en effet, s’effacer progressivement derrière le Reich.
L’édification de l’unité allemande pose, sur le front intérieur,
une ultime question. Mieux que quiconque, Bismarck sait combien
son œuvre est fragile. Elle ne pourra s’enraciner, estime-t-il,
qu’à la condition que soient neutralisées les forces hostiles
à l’unité. Aussi part-il en guerre contre ceux qu’il appelle
les « ennemis du Reich », les Reichsfeinde,
au premier rang desquels il inscrit les catholiques et les
sociaux-démocrates. Aux catholiques il reproche leur soutien
passé à l’Autriche et leur allégeance à une autorité extérieure,
allégeance encore renforcée par la proclamation récente du
dogme de l’infaillibilité pontificale. Pour les empêcher de
nuire, il lance, en 1871, le Kulturkampf. De leur côté,
les sociaux-démocrates sont accusés de propager une idéologie
qui, en mettant en avant la lutte des classes, non seulement
menace l’ordre social, mais sape aussi l’unité de la communauté
nationale. Comme il s’est attaqué aux catholiques, Bismarck
fait voter, en 1879, une série de lois antisocialistes dans
le but d’éliminer ce péril.
Ces offensives n’obtiennent pourtant pas les résultats escomptés.
Aux agressions du Kulturkampf, les catholiques
opposent une résistance qui finit par avoir raison de
la détermination de Bismarck. De même les sociaux-démocrates
traversent la crise sans plier. Bien que leur parti ait été
dissous, ils peuvent présenter, à titre individuel, des candidats
aux élections. Or, ceux-ci progressent dans la décennie 80
jusqu’à recueillir 19% des suffrages aux élections de 1890.
Faut-il pour autant parler d’échecs complets ? Bismarck
n’est sans doute pas allé à Canossa. Il n’en a pas moins passé
un compromis avec Léon XIII. La plupart des dispositions du
Kulturkampf ont été abrogées ou mises en sommeil. Le
Zentrum, l’expression politique du catholicisme, n’a
pas été brisé. Mieux, celui-ci va s’affirmer comme une des
principales forces du spectre politique allemand. Après l’avoir
désigné comme un « ennemi du Reich », Bismarck
en fait une pièce de son système politique quand il perd le
soutien d’une partie des nationaux-libéraux, pour avoir fait
passer, en 1879, une législation protectionniste. Peut-être
faut-il voir aussi dans le souci marqué des catholiques allemands
d’affirmer, par la suite, un patriotisme sans faille une réponse
au Kulturkampf.
La répression menée contre les sociaux-démocrates n’est pas
davantage parvenue à les éliminer de la scène politique. On
se tromperait toutefois à s’en tenir à ce constat, car cette
politique comporte un autre volet. Entre 1883 et 1887,
Bismarck dote l’Allemagne du système de protection sociale
alors le plus avancé en Europe avec trois grandes lois couvrant
les risques majeurs que sont la maladie, la vieillesse et
l’invalidité. Avec le temps, cette législation va favoriser
une évolution à l’intérieur de la social-démocratie et du
mouvement syndical ; elle contribuera, fût-ce indirectement,
à la victoire de l’aile réformiste sur le courant révolutionnaire
et, pour finir, aidera à une amorce d’intégration du monde
ouvrier au sein de la société nationale qui trouvera son illustration,
en août 1914, dans la décision du parti social-démocrate de
soutenir l’effort de guerre.
« UN ETAT SATURE »
En fondant l’unité allemande, Bismarck a fait acte de révolutionnaire,
méritant le surnom de « révolutionnaire blanc »
que Lothar Gall lui a donné. Il n’a pas seulement modifié
la carte et l’organisation politique de l’Allemagne, il a
également bouleversé l’équilibre politique de l’Europe. Avec
l’unification de l’Allemagne, l’Europe du traité de Westphalie
est morte. Mais, à partir de 1871, Bismarck change d’habit.
Il n’est plus question de bouleversement, d’expansion, de
conquêtes. La politique extérieure de Bismarck vise maintenant
à consolider l’acquis de 1871. « Nous appartenons aux
Etats saturés », explique-t-il. Après avoir culbuté l’ordre
européen, Bismarck, pour les deux prochaines décennies, se
transforme en disciple de Metternich et mène une politique
conservatrice de défense du statu quo.
Bismarck se fixe désormais pour priorité d’isoler la France
d’où peut venir la principale menace. S’il lui arrive de brandir
l’arme d’une guerre préventive, comme en 1875 et en 1887,
il l’utilise avant tout comme un moyen de pression. En fait,
c’est sur la diplomatie qu’il compte pour parvenir à ses fins.
Ainsi il s’emploie à dresser un « cordon sanitaire »
autour de la France dans le but de l’empêcher de trouver un
allié parmi les autres puissances européennes. Il met notamment
un soin particulier à désamorcer l’antagonisme austro-russe
dans les Balkans et, dans cette perspective, s’attache à unir
Vienne et Saint-Pétersbourg dans un même système diplomatique.
Exercice difficile, s’il en est, puisque, après la crise orientale
de 1875-1878 et le Congrès de Berlin, il doit remettre l’ouvrage
sur le métier et bâtir un second système diplomatique. Par
le moyen de pression de l’alliance avec l’Autriche-Hongrie,
conclue en 1879, à laquelle l’Italie se joint en 1882 pour
former la Triplice, il réussit à renouer le lien avec la Russie.
Jusqu’à son départ en 1890, il œuvre à le maintenir, coûte
que coûte, malgré la crise bulgare de 1887, malgré l’aggravation
des tensions austro-russes, sachant trop bien qu’une rupture
conduirait immanquablement la Russie à se tourner vers la
France.
En second lieu, le système bismarckien, dans le droit
fil de la tradition prussienne, est un système continental.
S’il initie la politique coloniale de l’Allemagne, Bismarck
entend bien ne lui donner qu’un développement limité. Par
rapport aux enjeux européens, il tient cet engagement pour
secondaire, comme en témoigne ce propos tenu à un partisan
d’une politique coloniale à tout crin : « Ici se
trouve la Russie, la France est là et, nous, nous sommes au
milieu. La voilà ma carte d’Afrique ! ». C’est dire
aussi qu’il n’entre pas dans ses intentions de doter l’Allemagne
d’une importante force navale. Une telle option ne s’accorderait
pas avec les objectifs de sa politique. Au surplus, il provoquerait
inutilement l’hostilité de l’Angleterre avec laquelle il s’emploie,
au contraire, à entretenir de bonnes relations.
Après l’avoir exercé durant vingt-huit ans, Bismarck quitte
le pouvoir en 1890. Autant que des désaccords politiques,
la volonté du jeune Guillaume II, monté sur le trône deux
ans plus tôt, d’être le seul maître est à l’origine de ce
départ. Bismarck a encore huit ans à vivre. Or, dès son vivant,
un culte se forme autour de l’illustre vieillard, célébré
comme la figure tutélaire de la nouvelle Allemagne. Il est
l’objet de pèlerinages dans ses résidences de Varzin ou de
Friedrichsruhe. Les villes allemandes se couvrent de statues
à sa gloire. Plus de 500 sont ainsi érigées entre1890 et 1918.
L’une d’entre elles est placée, en 1901, devant le Reichstag.
Et pourtant, sur des points essentiels, les successeurs de
Bismarck s’éloignent de son héritage. Il accordait une place
centrale à la Russie dans son
système diplomatique. Or, Guillaume II s’abstient de renouveler,
en 1890, le traité de contre-assurance signé avec elle en
1887. Trois ans plus tard, comme Bismarck l’avait redouté,
l’alliance franco-russe est conclue. S’il avait établi l’hégémonie
allemande en Europe, Bismarck s’était gardé d’engager le Reich
sur les voies de l’impérialisme. Or, Guillaume II met en œuvre
une Weltpolitik qui prétend élargir les intérêts de
l’Allemagne aux dimensions de la planète. En accord avec cette
nouvelle orientation, l’amiral von Tirpitz lance, en
1898, un programme naval ambitieux qui, en vertu d’un effet
boomerang, porte, en 1904, l’Entente cordiale sur les fonts
baptismaux. Bismarck avait sans doute fait le choix d’une
alliance d’une alliance avec l’Autriche-Hongrie, mais il la
concevait comme une pièce du triangle formé avec la Russie.
Il s’était fixé pour règle de ne jamais suivre Vienne dans
le chaudron balkanique. Or, c’est précisément ce sage précepte
que Guillaume II et le Grand Etat-Major oublient en juillet
1914.
Dans une lettre à sa femme Johanna, Bismarck se définit comme
un « accoucheur ». Accoucheur, il l’a été, en effet,
comme tous les grands bâtisseurs. Bismarck fut et reste le
bâtisseur de l’unité allemande. Cette partie de son œuvre,
la plus importante, a résisté aux atteintes du temps. Et Dieu
sait qu’elles furent nombreuses au cours du siècle écoulé.
Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’unité allemande
a failli sombrer. Voici encore quinze ans, bien peu auraient
parié sur une réunification de l’Allemagne. Et pourtant, dès
qu’une brèche apparaît dans le mur de la dictature, les événements
se chargent de montrer que c’est la division qui est artificielle.
Lorsqu’elles crient Wir sind ein Volk (Nous sommes
un peuple !), les foules des villes est-allemandes mettent
leur pas dans ceux de Bismarck.
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