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Mme Claude Dulong-Sainteny
Hô Chi-Minh
séance du lundi 22 septembre 2003
En 1956 j'arrivais à Hanoï, jeune
mariée, ignorant tout de l'Extrême-Orient et
n'ayant jamais pénétré dans un pays communiste.
Une invitation de Pham Van Dong, premier ministre de la RDVN,
ou République démocratique du Vietnam, nous
attendait pour dîner, le lendemain soir à 18
h. 30 au palais. Palais qui était celui de nos anciens
gouverneurs....
Nous arrivons, il faisait nuit, jardin obscur,
un escalier de pierre très raide, des salons plutôt
démeublés, ouverts à tout vent, avec
ventilateurs au plafond. Pham Van Dong tout seul, assis bien
droit dans un fauteuil, vêtu d'un mao noir qui ne manquait
pas d'une austère élégance. Nul autre
convive. Très mauvais dîner, très mauvais
vins dont un mousseux chinois sucré, imbuvable. Au
dessert, tous les sujets de conversation possible étaient
épuisés, la chaleur accablait malgré
le ventilateur. J'étais la seule femme; était-ce
à moi de donner le signal?... Le boy avait disparu,
mais peut-être allait-il revenir avec quelque friandise
superfétatoire, car je perçus un léger
bruit du côté du couloir par où se faisait
le service. Ce couloir était masqué par un rideau.
Le rideau se souleva à demi et j'entendis: "Coucou!"
C'était Hô Chi Minh. Egal à
lui-même dans sa défroque de chauffeur colonial:
une tunique de toile kaki clair mal boutonnée sur des
pantalons tirebouchonnés, au menton sa célèbre
barbiche, aux pieds ses célèbres spartiates,
portées sur des chaussettes. A la main une petite canne
de jonc qui donnait à l'ensemble la dernière
touche chaplinesque. Canne tout à fait inutile, car
il marchait fort prestement.
Il prit une chaise et nous restâmes
là, provincialement, autour de la table, moi muette,
l'écoutant, stupéfaite, évoquer les personnalités
françaises qu'il avait connues avant la guerre, comme
si, précisément, il n'y avait pas eu de guerre.
"Il va bien, Monsieur Un tel? Et le président
X ? Et le gouverneur Y?... Je suis bien heureux de l'apprendre,
vous leur transmettrez mon souvenir".
Enfin nous nous levâmes. Alors Hô
Chi Minh, à moi: "Est-ce que vous aimez les fruits
de notre pays? " Je réponds, bien entendu: "Beaucoup,
Monsieur le Président. - Alors tenez, me dit-il, emportez
ceux-ci". Et il me verse dans les mains le reste du contenu
du compotier que le boy avait laissé au centre de la
table.
Ce ne fut pas un petit effort que de descendre
dans la nuit très noire le très raide escalier
de pierre du palais sans laisser échapper le moindre
des fruits tropicaux dont m'avait fait offrande le naufrageur
d'empires...
Si je vous ai raconté cette anecdote,
c'est pour vous montrer le côté comédien
d'Hô Chi Minh. Car c'est un aspect essentiel de sa personnalité,
à cause duquel, précisément, on s'est
longtemps interrogé sur cette personnalité.
Il paraissait à la fois trop vif et trop fluet, trop
bon enfant et même clownesque pour qu'on mesurât
sa force de caractère, son inébranlable détermination
et l'ascendant qu'il pourrait exercer. Ce n'était pas
un agitateur comme un autre. Comment le voir avec un couteau
entre les dents ?l
Son entourage a d'ailleurs très vite
compris qu'il tenait un "personnage" exceptionnel
et s'est employé à fortifier sa légende,
au mépris parfois de sa vie privée ou de ce
qu'il lui en restait. Un exemple, emprunté à
une période plus tardive de son existence. En 1954
l'entourage choisit une jeune et belle personne, cadre du
parti, pour assurer "l'équilibre psycho-physiologique
et la bonne santé de l'Oncle". Mais la demoiselle
demande d'abord le mariage. Alors là, refus,"parce
que le mariage ne serait d'aucun profit politique pour l'Oncle".
Les flous, obscurités, imprécisions
chronologiques ou autres dans la biographie d'Hô Chi
Minh, ne tiennent pas seulement au secret observé par
tous les révolutionnaires, ou aux lacunes de notre
information: elles procèdent souvent de ce même
besoin de légende, elles ont également valeur
de symbole. Ainsi, Hô est probablement né en
1892, il l'a écrit lui-même dans un temps et
dans des circonstances où il n'avait aucune raison
de mentir; pourtant, c'est la date de 1890 qui a été
retenue par l'histoire officielle et qui est gravée
sur son cénotaphe. Pourquoi? Peut-être pour avoir
un chiffre rond, plus facile à graver dans les mémoires;
peut-être aussi pour que Hô ait nettement dépassé
la cinquantaine quand il apparaît sur la scène,
ayant pris ce nom qui lui restera. Cinquante ans, c'est l'âge
de la sagesse, l'âge où l'on est digne de l'appellation
Bac, l'oncle, et pas n'importe quel oncle, mais le frère
aîné du père, un homme d'autorité,
digne d'exercer le pouvoir. Le mois et le jour mêmes
de sa naissance ont été changés: les
biographes officiels ont choisi et imposé le 19 mai,
parce que c'est le jour de la fondation du Viet Minh en 1941.
Quant aux identités multiples (on
a recensé jusqu'à cent soixante-cinq pseudonymes),
elles ne tiennent pas non plus à la seule volonté
de dissimulation. Les noms aussi doivent avoir une valeur
symbolique. Ainsi Nguyen Ai Quoc, le nom qu'il a le plus longtemps
employé, signifie Nguyen le patriote. Quant au nom
qui lui est resté, il vient de Hô qui est le
patronyme d'un empereur réformiste du XVe siècle,
Chi Minh signifiant: Celui qui éclaire.
Il était le fils d'un lettré
du Nord-Annam, d'origine paysanne, qui était devenu
un petit fonctionnaire impérial. Mais l'homme buvait
et fut révoqué en 1911: il aurait fait bastonner
à mort un de ses subordonnés. Retenons que la
famille se trouva dès lors plongée dans la pauvreté
et presque dans l'indigence, malgré les petits secours
que Hô lui enverra.
Il avait lui-même suivi une brève
scolarité à Hué. On pense qu'il a obtenu
le certificat d'études primaire franco-indigène
Au moment de la révocation de son père, il est
répétiteur dans une école privée.
Plus pour longtemps. Il va s'en aller parcourir le monde.
Est-ce que la révocation du père, par le sentiment
d'injustice qu'elle a pu engendrer, a joué dans cette
décision? Difficile à dire; ce qui est sûr
est que les jeunes nationalistes d'Indochine obéissaient
tous au même slogan :"aller étudier à
l'étranger et revenir aider le pays". Il fallait
notamment comprendre d'où provenait cette supériorité
ou cette prétendue supériorité des pays
occidentaux qui leur avait permis de dominer une partie de
l'Asie.
En avril 1911, Hô, sous le nom de Nguyen
Ai Quoc, s'embarque donc sur l'Amiral Latouche-Tréville,
des Chargeurs réunis. Ses camarades de soute l'appelent
l'étudiant, car entre les manoeuvres il passe son temps
à lire. Il bourlingue ainsi jusqu'en 1913 comme garçon
de cabine, aide cuisinier, relâche dans des ports d'Afrique,
d'Europe, d'Amérique.
Pendant la Grande Guerre il est un temps à Londres
où il vivote des plus bas métiers: balayeur
de neige, chauffeur de chaudières. Puis, réussissant
à se faire embaucher au Carlton dans la brigade du
grand chef Escoffier, il se spécialise dans la pâtisserie,
mais surtout il perfectionne son anglais, qu'il parlera presque
couramment. Toujours, partout, dans cette première
période de sa vie, il cherche à s'instruire
par tous les moyens.
Il dira plus tard qu'il était en France
quand la révolution russe a éclaté. Il
se peut que, là aussi, il y ait une volonté
de symbole. On comprend pourquoi : les mutineries dans
les troupes françaises coïncident chronologiquement
avec la révolution russe. Pour d'autres, Hô ne
serait arrivé en France qu'en 1919. Je proposerai 1918,
parce qu'on trouve cette année-là dans La
Vie ouvrière, journal socialiste, la petite annonce
suivante:
"Si vous voulez garder un vivant souvenir
de vos parents ou amis, faites agrandir vos photos chez Nguyen
A-Q, 9 impasse Compoint (17e). Beau portrait, beau cadre à
partir de 45 francs". Il gagnera aussi son pain en tant
que dessinateur d'antiquités asiatiques !
L'important est de savoir qu'il adhère
au parti socialiste et découvre par un camarade les
thèses de Lénine sur le problème des
nationalités et des peuples coloniaux. "Dans ces
thèses, écrira t-il plus tard, il y avait des
termes politiques difficiles à comprendre. Cependant,
en les lisant et relisant plusieurs fois, j'étais arrivé
à en saisir l'essentiel. Les thèses de Lénine
suscitaient en moi un grand enthousiasme, une grande foi et
m'aidaient à voir clairement les problèmes.
Ma joie était si grande que j'en arrivais à
pleurer. Seul dans ma chambre, je m'écriais, comme
si j'étais devant une grande foule: "Chers compatriotes
opprimés et misérables, voici ce qu'il vous
faut ! Voici le chemin de votre libération !"
Son premier coup d'éclat est proche.
Ayant rédigé en collaboration avec quelques
camarades les "Huit revendications du peuple annamite",
il loue un complet chez un fripier pour pouvoir pénétrer
au palais de Versailles où se tient depuis le 18 janvier
1919 la conférence de la paix, et dépose le
texte entre les mains d'un conseiller du président
Wilson. Wilson avait présenté au Congrès
ses propres quatorze points dont l'un était le règlement
des questions coloniales. Hô ne reçoit que de
brefs remerciements. Il est quand même devenu un personnage
en s'avançant ainsi à visage découvert
dans le pays qui domine le sien; les militants de la CGT distribuent
six mille exemplaires de son texte sur la voie publique.
En décembre 1920, participant au 18e
congrès du Parti socialiste à Tours, il lance:
"Je ne comprends rien aux grands mots dont vous vous
servez, mais je comprends fort bien une chose [....] les adhérents
à la deuxième Internationale n'ont pas dit un
mot sur le sort des peuples coloniaux". Il vote donc,
le 30 décembre, pour l'adhésion à la
Troisième Internationale.
En juin 1923, départ pour l'URSS.
Moscou donne alors priorité au soutien des nationalismes
révolutionnaires d'Asie. L'Internationale entreprend
donc de recruter des militants coloniaux pour l'Université
des travailleurs d'Orient (KUTB). Hô Chi Minh va être
le premier Vietnamien à assimiler la théorie
révolutionnaire au cours d'une immersion de dix-huit
mois en Union soviétique.
Il a fait l'éloge de cette Université
des travailleurs d'Orient, qui, écrit-il, abritait
sous son toît l'avenir des peuples coloniaux, en formant
un millier d' étudiants et d'étudiantes de soixante-deux
nationalités, tous "ardents et graves", car
ils avaient souffert et mesuraient l'importance de leur mission.
Ce qui l'attire aussi et surtout à
Moscou, c'est l'intégration à une organisation
de combat telle que le Komintern, disposant d'un réseau
mondial. Il dira plus tard, en 1945, à l'un de ses
interlocuteurs américains : "Arracher l'indépendance
à une puissance comme la France est une tâche
formidable qu'on ne peut accomplir sans aide extérieure
et pas nécessairement une aide en armes. On ne gagne
pas l'indépendance en jetant des bombes et par des
actes de ce type. Ce fut l'erreur que les premiers révolutionnaires
ont commise. On gagne l'indépendance en s'organisant,
en faisant de la propagande, en se formant et en se disciplinant.
On a aussi besoin d'une foi, d'un évangile, d'une analyse
pratique, on peut même parler d'une bible. Le marxisme-léninisme
m'a fourni cette panoplie".
Il n'oublie jamais lui-même l'importance
de la pédagogie. En novembre 1924, ayant rejoint la
mission soviétique de Borodine auprès du gouvernement
révolutionnaire de Sun Yat Sen à Canton, il
met en place et anime pendant deux ans une organisation révolutionnaire
vietnamienne, en abrégé le Thanh Nien, à
partir d'un groupuscule d'activistes qui survivait en exil
à Canton. Il enseigne à ses adeptes les rudiments
du léninisme, leur fait acquérir des concepts
et un langage avec lesquels les Vietnamiens ne sont pas familiers.
Qu'est-ce que le capitalisme, le prolétatariat ?
Qu'est-ce qu'une révolution par rapport à une
révolte, etc. Jusqu'à 1927 il ne formera pas
moins de deux cents can bo (cadres) au rythme de vingt à
trente par trimestre. Les meilleurs éléments
sont ensuite infiltrés ou réinfiltrés
en Indochine. L'un d'eux est un jeune mandarin de haut rang:
Pham Van Dong.
Hô n'aura jamais de graves différends
avec ses maîtres de Moscou; ceux-ci lui reprocheront
tout de même son nationalisme et l'importance qu'il
attache à la paysannerie. Sur ce point-là pourtant,
c'est lui qui avait raison. La classe ouvrière, à
l'époque, n'était pas une force en Indochine.
Nous n'allons pas le suivre pendant toutes
les années obscures où il oeuvre dans l'ombre
à la réalisation de son idéal, sans échapper
toujours aux diverses polices qui commencent à découvrir
son action : la police de Chang Kaï Chek, aux frontières
chinoises, celle des Anglais à Hong Kong qui, après
l'avoir capturé, finira par le libérer, alors
que la France demandait son extradition. Mais, à partir
de 1933, ses activités étant maintenant connues,
il a perdu la possibilité d'agir en Indochine où
sévit d'ailleurs une sévère répression
contre dirigeants et militants nationalistes. On compte alors
dix mille prisonniers politiques dans nos bagnes et prisons,
et je ne parle pas des guillotinés.
Mais quand, en 1941, Hô Chi Minh après
un nouveau séjour à Moscou, un autre à
Yenan, capitale de la Chine rouge de Mao Zedong, repasse la
frontière à pied, portant sa valise en rotin
et sa machine à écrire, la situation de l'Indochine
a radicalement changé; elle lui ouvre des perspectives
qu'il va exploiter avec la plus grande astuce.
La défaite et l'invasion de la France
en 1940 ont porté un coup fatal à notre prestige
en tant que colonisateurs. De plus, les Japonais, alliés
des Allemands, mettent à profit la capitulation française
pour pénétrer en Indochine; en 1941 ils l' ont
entièrement investie.
Hô Chi Minh comprend alors, et c'est
capital, que la révolution sociale doit cèder
le pas, momentanément, à la révolution
de libération nationale. Ainsi pourra t-il réaliser
une sorte d'union sacrée, pour l'indépendance,
de divers milieux sociaux et mouvements nationalistes. L'instrument
de cette lutte sera le nouveau parti que Hô crée
le 19 mai 1941 dans la grotte de Pac Bo, dans les calcaires
du pays Nung, où il s'est installé, près
de la frontière chinoise. Ce parti, c'est, en abrégé,
le Viet Minh dont le nom complet signifie "Alliance pour
l'indépendance du Vietnam". Bientôt, la,
ou plutôt les grottes de Pac Bo deviennent un lieu de
ralliement. Hô y est rejoint par une de ses plus remarquables
recrues,Vo Nguyen Giap, le futur général Giap.
A eux deux, profitant de notre faiblesse, ils créent
une zone dite "libérée", le Viet Bac.
Il y en aura bientôt six autres. Une arrestation et
un nouvel emprisonnement par les Chinois de Chang Kaï
Chek interrompent un temps les activités de Hô
Chi Minh, mais en septembre 1943, sous ce nom qu'il ne quittera
plus, il est de retour à Pac Bo et endoctrine les partisans
de plus en plus nombreux qui viennent le rejoindre. Car il
apparaît maintenant que la France ne peut plus prétendre
à dominer l'Indochine.
En effet, les humiliations n'ont pas cessé
depuis celle de 1940. Nous nous sommes soumis à toutes
les exigences des Japonais, qu'on ne peut pas détailler
ici. Et quand la guerre dans le Pacifique tourne à
l'avantage des Alliés, l'occupation douce, si l'on
peut dire, des Japonais, se transforme en mainmise totale
et sanglante, car ils ne veulent pas perdre la base indispensable
que constitue pour eux l'Indochine. Ce fut le coup de force
du 9 mars 1945. On sait les horreurs auxquels il donna lieu.
Qu'a fait la France pendant ce temps pour
tenter de rentrer en Indochine? En novembre 1944 le Commissariat
aux Colonies, qui recherchait tous les administrateurs disponibles
pour assurer la relève outre-mer, avait affecté
Pierre Messmer à Calcutta pour y créer la Mission
militaire de liaison administrative chargée de préparer
la mise en place de notre administration en Indochine, quand
le progrès des opérations militaires le permettrait.
Passons sur les détails. Vous les
trouverez dans les ouvrages de Pierre Messmer lui-même.
Il suffit de savoir que l'opération aérienne
qui devait le larguer au Tonkin avait été si
mal pensée qu'elle coûta la vie à l'un
de ses camarades et que lui-même ne survécut
et n'échappa au Viet Minh que par des prodiges d'endurance
et de ruse. Ajoutons qu'il y eut en tout sept opérations
de ce type et que les sept échouèrent pour les
mêmes raisons: ignorance à Paris de la réalité
indochinoise du moment et particulièrement de l'implantation
du Viet Minh au Tonkin.
Une autre équipe française,
dirigée par Jean Sainteny, avait été
envoyée par la DGER en Chine méridionale, à
Kun ming, qui était le centre nerveux de la guerre
dans le Sud-est asiatique ; il s'y trouvait notamment
une forte antenne de l'OSS, c'est- à-dire des services
secrets et subversifs des Etats-Unis.
Cette équipe, Mission V, se rendit
compte, elle aussi, que Paris s'aveuglait sur la situation
de l'Indochine et elle constata tout de suite, avec l'amertume
qu'on imagine, que les Américains de l'OSS à
Kun Ming mettaient tout en oeuvre, notamment en lui refusant
des avions, pour qu'elle ne parvînt pas à Hanoï.
Les ordres venaient de Roosevelt en personne, que son anticolonialisme
rendait aveugle aux vrais dangers
Rien d'étonnant, donc, à ce
que les Américains de Kun ming aient fort bien accueilli
Hô Chi Minh. Hô Chi Minh qui, vous vous en souvenez,
est revenu en février 1943 dans sa grotte de Pac Bo.
Il faut dire qu'il a réussi un "coup" extraordinaire.
Ses hommes ayant trouvé dans la jungle un aviateur
américain abattu, il est allé lui-même
à Kun Ming pour l'y ra mener. Hô va obtenir de
l'OSS argent, armes et munitions, appui d'une équipe
parachutée qui le rejoindra dans la jungle avec un
opérateur radio et des entraîneurs pour ses guerilleros.
Ne négligeant aucune piste, Hô
Chi Minh a également pris contact par des voies détournées
avec Mission 5. Et, pour montrer sa bonne volonté,
il lance en juillet une attaque contre la station climatique
du Tam Dao et y fait libérer cent quatre-vingt Français
que les Japonais y avaient internés. Après quoi,
le 30, il fait savoir qu'il est prêt à venir
à Kun Ming, début août, pour discussions.
Depuis le mois de mai Jean Sainteny envoyait
des messages à la DGER de Calcutta, dont il dépendait,
pour savoir s'il pouvait, et de quelle façon, répondre
à ces ouvertures. Car Hô a fait dire qu'il était
prêt à coopérer avec des éléments
de la "France nouvelle" pour chasser les Japonais
d'Indochine, qu'il avait d'importants moyens à sa disposition,
mais qu'il n'entendait pas accepter le principe de la réinstauration
de la souveraineté française. Jean Sainteny
n'a pas reçu de réponse précise, même
lors du séjour qu'il à fait à Paris en
juillet à cette fin .
Le 11 août, les bombes atomiques étant
tombées le 6 et le 9 sur Hiroshima et Nagasaki, il
s'impatiente et souligne qu'il y a maintenant risque que "Masque
(c'est le nom de code du Viet Minh) ou autre parti indigène
tente de recevoir la capitulation japonaise ou de prendre
le pouvoir". Le 12 août, autre telégramme:
il attend toujours des instructions pour répondre "aux
ouvertures qui ont été faites, alors, ajoute
t-il, que ceci est une question d'heures..." .
En effet. Le Japon capitule le lendemain
13, et, pour comble de malheur, les Alliés attendent
le 2 septembre, jour de la reddition officielle, pour envoyer
des troupes en Indochine. D'où un vide politique et
militaire, qui constitue une aubaine inespérée
pour les mouvements nationalistes, et surtout pour le Viet
Minh, le mieux préparé. Le 15 août, Jean
Sainteny a reçu enfin un télégramme retransmis
par Calcutta, mais qui dit, je cite : "GPRF
Gouvernement provisoire de la République française
pris de court par la capitulation japonaise compte
sur nous pour parer au plus pressé".
Les 16 et 17 août, au cours d'un Congrès
national du Viet Minh, Hô Chi Minh fait connaître
qu'il n'a pas reçu de réponse des Français.
A la suite de quoi le Congrès approuve le déclenchement
de l'insurrection dans tout le pays. Il s'agit de prendre
le pouvoir et de former un gouvernement provisoire pour, en
effet, parler au nom du Vietnam quand les Alliés arriveront.
Giap entreprend aussitôt la lutte contre les partis
nationalistes rivaux, par tous les moyens.
Le 19 août, des éléments
vietminh prennent le contrôle de Hanoï. Le 2 septembre,
alors qu'est signée la capitulation japonaise en baie
de Tokyo, Hô Chi Minh, sur la place Ba Dinh, proclame
l'indépendance du Vietnam et la création d'une
République démocratique. Les Japonais laissent
faire.
Dans l'intervalle, Mission V avait enfin
réussi à parvenir à Hanoï le 22
août, s'était installée "au bluff"
au palais du Gouvernement, mais elle y était sous l'étroite
surveillance tant des Américains de l'OSS qui l'avaient
escortée que des militaires japonais, toujours présents
malgré les circonstances, et bientôt des Chinois
aussi. Car c'est aux Chinois que les Alliés, ayant
divisé l'Indochine en deux zones à hauteur du
16e parallèle, ont confié le désarmement
des Japonais au Tonkin. Aux Chinois, qui avaient jadis pendant
dix siècles occupé l'Indochine et qui la considéraient
toujours comme une province satellite. Décision catastrophique,
prise à la Conférence de Potsdam où la
France n'était pas conviée.
Sous les pressions conjuguées dont
ils sont l'objet, les membres de Mission V parvenus à
Hanoï seront contraints, le 10 septembre, d'abandonner
le palais pour aller camper dans des locaux de fortune. Leur
présence, les contacts qu'ils ont pris et maintiennent
avec les Français de Hanoï ont néanmoins
rendu l'espoir à ceux-ci, qui, menacés, spoliés,
agressés, vivaient dans la terreur et se croyaient
abandonnés.
Le Viet Minh et son chef avaient des difficultés
d'un autre ordre. Si les Japonais laissaient faire et même
leur passaient ou vendaient des armes avant de partir, comment
allaient agir les Chinois? Ces Chinois de Chang Kaï Chek
avec lesquels Hô a eu si souvent maille à partir
et qui ont en Indochine leurs propres protégés.
Passons sur le déferlement de cette
armée de pillards, atteignant avec ses services annexes
quelque 200 000 hommes, qui s'abat sur le Tonkin, volant tout
sur son passage, jusqu'aux boutons de porte. Les protégés
de ces nouveaux occupants (on ne peut pas les appeler autrement),
ce sont des mouvements nationalistes rivaux du Viet Minh.
C'est une des raisons pour lesquelles Hô Chi Minh fait
des gestes en faveur des Français.
Il faut rappeler que, dans l'intervalle,
l'amiral Thierry d'Argenlieu avait été nommé
par le général de Gaulle haut commissaire et
commandant en chef des forces militaires en Indochine. Mais
l'amiral n'avait pas pu dépasser Chandernagor. C'est
là que Jean Sainteny va le trouver, le 1er octobre,
pour l'informer de la gravité de la situation. En sortant
de son bureau, il se trouve en présence d'un officier
général qu'il ne connaissait que par des photographies
de presse: c'était Leclerc qui, lui, avait été
nommé par de Gaulle commandant supérieur des
troupes en Extrême-Orient.
Rencontre qui a son importance, car les renseignements
fournis à Leclerc en cette occasion le convainquirent
que la solution de force était impossible. Je le souligne,
car on a tendance à trop simplifier les attitudes respectives
de Leclerc et de Thierry d'Argenlieu: le premier aurait toujours
été pour la négociation, le second toujours
pour la force. C'est inexact: ils ont tous les deux évolué
devant la pression des événements, malheureusement
en sens inverse. En ce mois d'octobre 1945, Leclerc, jugeant
en stratège, n'oublie pas que, s'il a pu reprendre
pied militairement en Cochinchine, c'est avec l'aide des Anglais.
Mais au Tonkin il n'a rien à espérer de personne
et surtout pas de nos "alliés" chinois. Pour
pouvoir y débarquer, il faut donc que soit obtenu l'accord
du gouvernement en place, celui d'Hô Chi Minh, donc,
qui devra prendre la responsabilité de faire accepter
à la population le retour de forces françaises,
et avec lequel on puisse ultérieurement traiter des
problèmes en suspens. Sinon, c'est le déclenchement
d'une guerre de jungle, impossible à gagner. C'est
pourquoi Leclerc, une fois bien informé, va encourager
Jean Sainteny à traiter avec Hô Chi Minh. Et
s'il le pressera de conclure, "fût-ce au prix d'initiatives
qui pourraient être désavouées",
je cite, c'est aussi parce que des raisons climatiques et
logistiques lui imposent de débarquer au début
de mars 1946; en cette période seulement il aura les
bateaux qu'il lui faut et les grandes marées leur donneront
le tirant d'eau nécessaire pour parvenir jusqu'au port
de Haïphong
Avant d'aller plus loin je voudrais vous
rassurer sur le sort de Pierre Messmer. On avait fini par
le retrouver dans Hanoï. Ayant réussi à
échapper au Viet Minh (il a raconté comment),
il se trouvait, en assez piètre état, dans une
annexe de la résidence du général Lou
Han, commandant des troupes chinoises. C'est là que
Jean Sainteny alla le rechercher, le 26 octobre, et je ne
résiste pas à vous citer leur premier dialogue.
Jean Sainteny: "Je suis heureux de vous voir". Pierre
Messmer: "Je m'excuse d'arriver avec un tel retard".
Il y a là un côté Stanley et Livingstone
qui est assez piquant, malgré les circonstances.
Les négociations entre Hô Chi
Minh et Jean Sainteny durèrent près de six mois,
de nuit, dans une villa de Hanoï. Le premier était
généralement assisté de Hoang Ming Giam,
son futur ministre des Affaires étrangères,
le second de l'administrateur Léon Pignon et, pour
le détail des questions militaires, du général
Salan, tous deux enfin envoyés à Hanoï
pour appuyer Mission V. La discussion la plus ardue concerna
la traduction du mot Doc lap; pour les Vietnamiens il signifiait
indépendance, les Français s'en tenant à :
"autonomie". Le 14 février 1946, Leclerc
télégraphia à Paris "qu'il fallait
aller jusqu'au mot même d'indépendance pour éviter
le risque d'aller à un échec trop grave"
Hô Chi Minh finit par se résigner
à la formule "Etat libre", et cet Etat libre
ferait partie de la Fédération indochinoise
et de l'Union française, comme l'avait voulu la déclaration
gouvernementale du 24 mars 1945. En ce qui concerne la réunion
des trois Ky - Tonkin, Annam, Cochinchine - qui était
une revendication essentielle du Viet Minh, comme de tous
les mouvements nationalistes, le gouvernement français
s'engageait à entériner les décisions
qui seraient prises par les populations annamites lors d'un
referendum. Il faut rappeler que la Cochinchine, à
la différence du Tonkin et de l'Annam, avait le statut
de colonie et qu'elle était la plus riche région
d'Indochine.
La signature des accords eut lieu le 6 mars
à 16 heures, dans la villa où l'on se réunissait
habituellement. Jean Sainteny fit part à Hô Chi
Minh de sa satisfaction. "Et moi, répondit-il,
j'ai de la peine, car, au fond, c'est vous qui avez gagné.Vous
savez bien que je voulais plus que cela. Enfin, je comprends
que l'on ne peut tout avoir en une fois." Sur quoi, il
lui sauta au cou, en déclarant: "Ma consolation,
c'est l'amitié"!
Le 18 mars, Leclerc put faire son entrée
dans Hanoï, au milieu des Français en délire.
Il devait plus tard, dans un lumineux rapport au gouvernement,
résumer la situation en ces termes:
"Si nous avions trouvé, outre
les Chinois, un pays soulevé contre nous ou simplement
en désordre, nous pouvions évidemment débarquer
à Haïphong, mais - je l'affirme catégoriquement
- la reconquête du Tonkin, même en partie, était
impossible. Ce n'est pas avec une petite division - et en
1946 - que l'on conquiert un pays surexcité, armé
et grand comme les deux tiers de la France. En outre, le problème
n'aurait pas tardé à prendre une ampleur internationale.
C'est pourquoi on ne soulignera jamais assez
l'importance des accords qui ont été conclus
[...] Leur signature, dans les conditions où elle s'est
produite, constitue un véritable tour de force. Seule,
la personnalité de M. Sainteny, que je connais peu
et avec qui je n'ai aucune attache spéciale, aidé
du général Salan, a permis de surprendre nos
adversaires et de traiter avec avantage [....]
Au moment où les Chinois ne cachent
pas leur dépit et où le Président Hô
Chi Minh se défend auprès de ses subordonnés
d'avoir été joué, il importe que le gouvernement
français mesure la difficulté du travail accompli".
Il est vrai qu'Hô Chi Minh avait pris
des risques en signant: il fut qualifié de traître
par certains des siens et même par des nationalistes
d'autres tendances.
Et pourtant il avait gagné un point
important, qui allait d'ailleurs être une nouvelle source
de désaccord entre Leclerc et d'Argenlieu. Après
avoir cédé sur l'indépendance, il avait
en effet demandé qu'on mît au point sans délai,
avant signature des accords, les modalités de la relève
des troupes françaises, qui allaient entrer au Tonkin,
par les troupes vietnamiennes (qui étaient essentiellement
les siennes). Cette relève était prévue,
puisque le Vietnam devenait un "Etat libre ayant son
gouvernement, son armée et ses finances", mais
les Français comptaient bien gagner du temps. Or un
grave incident les en empêcha: les Chinois, malgré
les accords particuliers conclus avec eux aux fins de libre
passage, avaient ouvert le feu sur les troupes de Leclerc
le 6 mars à l'aube, quand les bateaux qui les amenaient
étaient arrivés en vue de Haïphong. Et
ce ne fut pas une salve d'intimidation: il y avait eu vingt
morts et une quarantaine de blessés. Il n'était
pas question de faire face à deux adversaires à
la fois. Il fallait donc impérativement faire signer
les accords franco-vietnamiens à Hô Chi Minh,
lequel exigeait toujours qu'y fussent incluses les modalités
de la relève des troupes. Tout ce qu'obtinrent les
négociateurs français fut de faire reporter
ces modalités sur un accord annexe. Mais il était
désormais écrit noir sur blanc dans un document
officiel que les troupes françaises auraient quitté
l'Indochine au bout de cinq années, et, bien que cette
clause ne concernât que les troupes à terre,
l'amiral en fut durablement choqué, et d'autant plus
qu'étant alors à Paris, il n'avait pas été
consulté.
Il fit néanmoins bonne figure et voulut
solenniser la conclusion des accords en recevant Hô
Chi Minh. Jean Sainteny le lui amena le 24 mars, en hydravion,
sur le croiseur l'Emile-Bertin. en baie d'Along. L'amiral
avait bien fait les choses, déployant dans ce cadre
grandiose les fastes de notre marine pour accueillir le petit
homme en kaki : revue navale, marins en grande tenue,
etc. En repartant, Hô eut ce mot : "L'amiral
a cru m'impressionner avec ses vaisseaux, mais ils ne peuvent
pas remonter nos fleuves".
Restaient à meubler les accords du
6 mars qui, comme leur titre l'indique, n'étaient qu'une
"convention préliminaire". Deux conférences
étaient prévues à cette fin : l'une,
préparatoire, à Dalat. Le choix de l'autre donna
lieu à bien des discussions qui n'améliorèrent
pas les relations de l'amiral avec Leclerc. Celui-ci voulait
Paris pour éloigner Hô Chi Minh de son pays et
éviter une collusion sino-annamite ; d'Argenlieu
voulait une ville d'Indochine, Saïgon, ou encore une
fois Dalat, pour éloigner Hô de Paris où
il risquerait de trouver trop d'audience auprès des
communistes français, et aussi pour éviter qu'il
fût d'ores et déjà reçu en chef
d'Etat dans la capitale de la France. Les deux séries
d'arguments étaient valables et l'on ne voit pas ce
que gagna le gouvernement en choisissant Fontainebleau.
Le 31 mai, Hô Chi Minh quitta Hanoï
pour Paris, mais à l'arrivée il n'y avait pas
de gouvernement français pour le recevoir. Celui de
Félix Gouin venait d'être renversé. Ce
n'est pas tout; par la radio de l'avion Hô venait d'
apprendre que, le 1er juin, l'amiral Thierry d'Argenlieu,
au cours de la conférence préparatoire de Dalat,
avait fait proclamer la Cochinchine, un des trois Ky, république
autonome. Hô envisagea de repartir, on le persuada de
rester en lui expliquant que cette mesure ne serait valable
que si elle était confirmée par le referendum
prévu; puis on l'expédia à Biarritz,
chargeant Jean Sainteny de le distraire en attendant la formation
d'un gouvernement. Je vous passe les parties de pêche
au thon avec les marins basques, les promenades sur le sable,
les excursions gastronomiques (il y a encore une auberge à
Biriatou dont le livre d'or doit conserver la signature d'Hô
Chi Minh). La joyeuse troupe alla même jusqu'à
Lourdes...
Le 8 juillet, ouverture de la conférence
de Fontainebleau. Tout se passa mal. L'extrême-gauche
française, qui pourtant avait approuvé sans
réserves les accords du 6 mars, chauffa de son mieux
l'entourage d'Hô Chi Minh, compromettant sciemment les
chances d'un règlement pacifique, tandis que la droite
encourageait nos négociateurs à l'intransigeance
et criait à la trahison. Le 1er août, quand on
apprit que l'amiral avait convoqué à Dalat une
(2ème) conférence aux fins de déterminer
la position qu'occuperait la Cochinchine dans la Fédération
indochinoise, aux côtés du Laos et du Cambodge,
ce fut la suspension immédiate des négociations.
Elles reprirent quelques jours plus tard sur l'intervention
d'Hô Chi Minh, mais la confiance était morte.
Pham Van Dong, après un discours enflammé, quitta
les lieux avec la délégation vietnamienne.
Mais Hô Chi Minh, lui, ne partit
pas. Quand on lui demandait pourquoi, quand on lui représentait
que sa présence à Hanoï pourrait apaiser
le climat politique qui y régnait, il répondait:
"Je ne veux pas repartir les mains vides, je serais discrédité
et donc impuissant". A Marius Moutet, le ministre des
Colonies, un de ses anciens camarades de la deuxième
Internationale, il avait déjà dit : "Armez
mon bras contre ceux qui cherchent à me dépasser,
vous n'aurez pas à le regretter". Et c'est au
cours de cette conversation qu'il ajouta, avec une espèce
de résignation, cette phrase souvent citée depuis :
"S'il faut nous battre, nous nous battrons. Vous nous
tuerez dix hommes pendant que nous vous en tuerons un, et
c'est vous qui finirez par vous lasser."
Depuis la fin de son séjour officiel,
Hô Chi Minh, ne pouvant plus rester l'hôte de
la France, s'était installé à Soisy-sous-Montmorency,
chez les Raymond Aubrac, qui étaient de ses chauds
partisans, et il y rencontrait qui il voulait, y compris Maurice
Thorez. Après la signature, le 14 septembre, d'un modus
vivendi qui n'était que bonnes paroles, il traîna
encore deux jours. Enfin il prit le train, non pas l'avion,
et, en descendant vers Marseille, s'arrêta à
Lyon, puis à Avignon, pour rendre visite à des
compatriotes, anciens combattants de 39-45 qui étaient
restés en France. A Marseille, quelques cris de viet
gian (traître) s'échappèrent du groupe
de Vietnamiens venus à la gare. Le 19 septembre enfin,
il s'embarque. Le 21 octobre à Haïphong, puis
le 23 à Hanoï, il parle à la foule sur
le ton de l'apaisement, dit que la conférence reprendra
en janvier, puis réussit à faire entonner par
ses compatriotes la Marseillaise après l'hymne vietnamien.
Ce fut sa dernière manifestation pro-française.
Le 20 novembre, une jonque chinoise de contrebande
transportant de l'essence est saisie par notre marine dans
les eaux du port de Haïphong. La question de la souveraineté
douanière était une de celles qui était
restée en suspens. Des tu ve, sortes de miliciens
vietminh, ouvrent le feu sur nos marins qui remorquaient la
jonque. Vive réaction de notre part. Néanmoins,
un cessez-le-feu est assez rapidement conclu. Mais, le 22,
le haut-commissariat de Saïgon, par la bouche du général
Valluy, assurant l'interim de l'amiral (en mission à
Paris) donne ordre au commandant d'armes de Haïphong
de se rendre maître de la ville. Vingt mille morts selon
le Viet Minh, quelque deux cents selon les Français.
Le lendemain 23 novembre, le gouvernement
réexpédie en toute hâte Jean Sainteny
en Indochine, nanti des pleins pouvoirs civils et militaires.
Il arrive à Saïgon le 26, mais le général
Valluy le retient quelques jours au motif que les opérations
de nettoyage à Haïphong n'étaient pas complètement
terminées. En outre, on lui remet la note d'instruction
suivante :"L'honneur militaire étant sauf, le
prestige restauré et accru, l'imposition de conditions
draconiennes serait une faute politique. Il importe désormais
[... ] de ne pas contraindre Hô Chi Minh et son gouvernement
à des solutions désesperées". En
conséquence, Jean Sainteny était prié
de ne pas s'installer au palais du Gouvernement général,
"ce qui serait interprété comme une provocation
délibérée signifiant le retour aux méthodes
de force".
Le 2 décembre, il arrive à
Hanoï, demande à voir Hô Chi Minh. Le lendemain,
on lui apporte la note suivante :
"Je serais très heureux de vous recevoir cet après-midi,
entre 17 et 19 heures. A cause de mon état de santé
actuel, il est bien entendu que c'est une visite entre vieux
amis..."
Hô Chi Minh est en effet au lit, apparemment
fièvreux, entouré de deux de ses collaborateurs,
qui ne quittent pas la pièce. Aucune conversation possible,
sauf de vagues regrets.
Le 11 décembre, on remet à
Jean Sainteny un "appel" de Hô à l'assemblée
et au gouvernement français, non signé. Le texte
est renvoyé et il fallut plusieurs jours pour qu'on
le rapportât signé.
Le 19 décembre, c'est le coup de force
viet minh. On entend à la radio un appel de Hô
à la résistance nationale:"Que celui qui
a un fusil se serve de son fusil ! Que celui qui a une épée
se serve de son épée! Et si l'on n'a pas d'épée,
qu'on prenne des pioches et des bâtons". Dans Hanoï
la voiture de Jean Sainteny saute sur une mine. Le 24 février
suivant, quand il sera en état de regagner la France,
il recevra de Hô Chi Minh la lettre suivante:
"Cher ami,
Je viens d'apprendre que vous allez rentrer en France. Je
vous envoie mes voeux de bon voyage et de bonne santé.
Je suis sûr que, comme moi, vous regrettez profondément
que notre travail commun pour la paix soit démoli
par cette guerre fratricide. Je vous connais assez pour
vous dire que vous n'êtes pas responsable de cette
politique de force et de reconquête.
C'est pourquoi je tiens à vous répèter
que, malgré ce qu'il est arrivé (sic), vous
et moi nous restons amis. Et je peux vous affirmer que nos
deux peuples aussi restent amis.
Il y a déjà assez de morts et de ruines !
Que devons-nous faire maintenant, vous et moi ? Il
suffit que la France reconnaisse l'indépendance et
l'unité du Vietnam, et immédiatement les hostilités
cesseront, la paix et la confiance reviendront et nous pourrons
nous mettre au travail et à la reconstruction pour
le bien commun de nos deux pays. Etc.
Souhaitons que Dieu nous accorde le succès !
Votre dévoué
Hô Chi Minh"
Alors, évidemment, la grande question,
c'est : duplicité du début à la
fin ? Des bonnes paroles pour endormir l'adversaire et
soigner sa propre image, pendant qu'on fourbit ses armes,
qu'on lâche ses miliciens, qu'on transforme Hanoï
en champ de mines? Rien à sauver du personnage, en
ce qui nous concerne du moins?
Il me semble que la réalité
est plus complexe. Hô Chi Minh voulait l'Indochine,
mais il ne voulait pas nécessairement la guerre. C'était
plutôt un homme de subversion, qui savait attendre et,
la situation internationale étant ce qu'elle était,
le parti communiste exerçant alors en France l'influence
qu'on sait, il devait bien penser qu'il arriverait ainsi à
ses fins. Mais à côté de lui il y avait
quelqu'un qui voulait la guerre: c'était Giap. Il nous
haïssait. Sa femme et sa belle-soeur étaient mortes
par nos soins, il voulait nous punir, il voulait du sang.
Il avait rongé son frein pendant les tentatives de
conciliation, il jugeait qu'il avait assez patienté
et l'on peut penser qu'il y avait eu une sorte d'accord entre
lui et Hô Chi Minh : Vous négociez, mais
moi, pendant ce temps, je mets au point le déclenchement
des hostilités en cas d'échec des négociations.
Et ceci expliquerait la lenteur mise par Hô Chi Minh
à rentrer en Indochine après l'échec
de Fontainebleau. Ce qui n'exclut pas qu'il ait éprouvé
une certaine crainte à rentrer "les mains vides",
comme il disait.
J'ajoute que Giap aimait la guerre et que,
comme chacun sait, hélas, il avait l'étoffe
d'un grand stratège. Je signale à l'intention
particulière de Jean Tulard, que l'idole de Giap, c'était
Napoléon; il était capable de dessiner au tableau
noir tous ses plans de bataille, et, au temps où il
était professeur d'histoire, il punissait impitoyablement
ceux de ses élèves qui ne savaient pas lui dire
à quelle heure exacte la garde avait donné à
Iéna, à Austerlitz ou ailleurs.
Ce qui est mensonger dans la lettre d'Hô
Chi Minh, citée plus haut, ce n'est pas ses regrets
pour le passé, mais ses propositions pour l'avenir
:"nous pourrons nous mettre au travail et à la
reconstruction pour le bien commun de nos deux pays".
Car, une fois signés les accords de Genève en
1954 après l'atroce guerre d'Indochine, il y eut bien
une tentative de coopération. C'est à cette
fin et aussi, naturellement, pour sauver ce qui pouvait l'être
des intérêts français, que Pierre Mendès
France, président du Conseil, renvoya Jean Sainteny
à Hanoï. Or, en dépit des embrassades et,
de temps en temps, des petits dîners, comme on a vu
au début, rien de durable ne put être échafaudé,
parce qu'au plan de la politique intérieure Hô
Chi Minh mettait en place une démocratie populaire
de la plus pure espèce avec laquelle la coopération
économique était très difficile, pour
ne pas dire impossible, malgré quelques petits succès
du début. Il faut avouer que les Américains
ne facilitaient pas les choses pour des raisons exactement
inverses de celles de 1945. Revenus de leurs erreurs, ils
ne songeaient plus qu'à contenir la poussée
communiste en Asie, soutenaient de toutes leurs forces le
Sud-Vietnam et n'étaient pas loin de considérer
la présence d'une représentation française
au Nord comme une trahison. Mendès France, en l'y envoyant,
n'avait pas mesuré le peu d'autonomie dont jouissait
alors la France en politique étrangère. Et pourtant
il avait accepté de ne donner que le titre de Délégation
générale et non celui d'ambassade, à
cette représentation française. Et pourtant
il avait refusé la réciprocité diplomatique
à la RDVN, ce qui ulcérait Hô Chi Minh
et son gouvernement. Au bout de quelques années seulement,
ils obtinrent d'avoir à Paris un attaché commercial,
rien de plus, et durent s'en contenter pendant longtemps.
Il y avait un autre problème. La France,
en la personne de ses représentants à Hanoï,
pouvait-elle rester muette devant les rigueurs du régime?
Car, une fois mis en place et malgré les bonnes paroles,
il ne cessa de se durcir. La réforme agraire donna
lieu à des procès publics, dont ceux de certains
prêtres, la plupart vietnamiens, mais deux Français
n'y échappèrent pas; quant aux evêques,
on les confina dans leurs diocèses. Il fallut bien
agir pour les uns et les autres et même une fois pour
des Européens de l'Est, trois Hongrois qui se trouvaient
à Hanoï comme coopérants et manifestaient
trop clairement leur hostilité au régime qui
sévissait, et au Nord-Vietnam, et chez eux. J'ai raconté
dans un livre de souvenirs comment ils furent aidés
à fuir .
Ce dernier épisode irrita durablement
Hô Chi Minh, et d'autant plus qu'il ne parvenait pas
à comprendre comment le tour de passe-passe avait pu
être joué; mais il en soupçonnait assez
pour qu'après cela c'en fût fini des petits dîners
et des contacts personnels. Et ses ministres n'étaient
pas plus accueillants.
Pourtant, quand, plus tard, en 1966, le général
de Gaulle envoya Jean Sainteny en mission auprès d'Hô
Chi Minh, il n'y eut que des sourires et, s'agissant de la
lettre d'introduction du Général, que des plaisanteries
: "Vous introduire auprès de moi, ce n'est vraiment
pas la peine ! Nous nous connaissons bien, je pense,
et depuis longtemps.... Et puis ne m'appelez plus Monsieur
le Président, c'est ridicule entre nous!"
Le politique avait avalé l'humiliation
et le comédien avait repris le dessus.
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