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M. Marc Lazar
TROTSKI, LES TROTSKISTES ET LA FRANCE
séance du lundi 1er décembre 2003
Mon propos pourra paraître singulier. Il s'inscrit
dans une série de conférences consacrées
par votre Académie, depuis un an, au thème "
Le meilleur et le pire : Personnages, personnalités,
caractères ". Or au lieu de tracer un portrait
de ce révolutionnaire, Trotski, né le 26 octobre
1879 en Ukraine, assassiné par un agent de Staline
le 20 août 1940 au Mexique, au lieu de reconstituer
l'enfance d'un chef, de suivre les étapes de sa formation
intellectuelle, de retracer ses choix politiques, d'examiner
son rôle dans la révolution russe, de suivre
l'épopée sanglante de l'Armée rouge dont
il fut le dirigeant, de noter les étapes de son combat
perdu contre Staline, d'évoquer ses amours, qui furent
nombreux, ses drames qui furent intenses, et de narrer sa
fin tragique, bref au lieu de proposer une biographie, je
m'interrogerai plutôt sur la construction sociale et
politique d'un personnage et sur sa postérité,
puisqu'il est des gens qui se réclament toujours de
sa pensée et agissent pour faire triompher ses idées,
en particulier en France.
Je vous rassure : je vous épargnerai la reconstitution
minutieuse des activités et de l'implantation des groupuscules
trotskistes en France, je ne vous égarerai pas dans
le maquis de leurs organisations et je vous dispenserai la
restitution de leurs affrontements idéologiques qui
prennent des allures de guerres picrocholines au cours desquelles
le destin du monde semble se jouer sur l'interprétation
de telle ou telle sentence du responsable disparu. Mon intention
est autre. J'entends prendre la mesure de qui apparaît
être un véritable phénomène politique
et sociologique, je cherche à élucider une énigme
: pourquoi, en effet, est-ce en France, et dans nul autre
pays européen, que Trotski jouit d'un tel prestige
; pourquoi est-ce en France et dans nul autre pays européen,
que les trotskistes, connurent par récurrence certains
succès, attirèrent dans leurs rangs tant d'intellectuels
et pourquoi continuent-ils d'exister ? Davantage, en ce début
du XXIème siècle, ils prospèrent presque.
En avril 2002, les trois candidats trotskistes ont obtenu
près de 3 millions de voix et plus de 10% des suffrages
exprimés au premier tour de la présidentielle,
contribuant ainsi à éliminer le candidat socialiste.
Les échéances électorales de l'année
prochaine seront sans doute marquées par d'autres succès,
cependant que l'attention des chroniqueurs et des médias
s'accroît de jour en jour.
Bref, ma préoccupation peut se résumer en une
formule simple : pourquoi la France est-elle devenue une terre
de prédilection en Europe occidentale pour ce courant
de pensée ? J'aborderai deux aspects de la question
; d'une part, je me propose d'observer les rapports qui se
sont tissés entre Trotski et la France, d'autre part
de restituer certaines des caractéristiques des trotskistes
en France, enfin, en guise de conclusion, de comprendre ce
que leur présence révèle de la France.
Trotski et la France
Trotski et la France, c'est d'abord Trotski en France puisqu'il
y a séjourné, au moins, à quatre reprises.
Evoquer ces séjours n'a rien d'anodin, bien au contraire.
1902 : un jeune révolutionnaire de 23 ans, nommé
Leon Davidovitch Bronstein, Pero dans la clandestinité,
arrive pour la première fois en France, courte étape
avant Londres où il rejoint Lénine. Entré
en politique jeune, il connaît une première arrestation
à 19 ans. A vingt ans, il est condamné à
quatre ans d'exil en Sibérie. Il s'en évade
en septembre 1902 et, en octobre, s'enfuit à l'étranger
en laissant sa femme et ses deux enfants. Durant son passage
dans la clandestinité, il utilise un passeport au nom
de Trotski sous lequel il acquerra bientôt la célébrité.
De ce premier contact français, on sait peu de chose.
En revanche, on connaît mieux son deuxième séjour
à Paris, où il revient en 1902-1903 après
avoir passé quelques semaines à Londres. Trotski
fait quelques conférences dans les milieux révolutionnaires
russes et en prononce trois à l'Ecole Pratique des
Hautes études sur la question agraire en Russie. Ses
talents d'orateur, qui le rendront fameux, commencent à
être appréciés. C'est au cours de son
séjour qu'il fait connaissance d'une jeune immigrée
russe, l'étudiante Natalia Sedova qui deviendra sa
seconde femme et restera à ses côtés jusqu'à
la fin. Elle lui fait visiter la capitale, notamment, le Louvre,
le Luxembourg et bien d'autres lieux célèbres.
Trotski n'aime pas Paris, comme Lénine n'aimait guère
Londres avec " leur " Westminster selon l'expression
que rapportera Trotski lui-même, indiquant ainsi le
mépris qu'affichent les deux hommes pour des villes
et des institutions qui sont supposées symboliser la
bourgeoisie. Trotski déclare à sa guide Natalia
qu'à tout prendre il préfère Odessa à
Paris attestant ainsi un goût certain de la provocation
et un esprit provincial marqué. Il se désintéresse
complètement de l'art, contrairement à une légende
tenace, et le reconnaîtra lui-même dans son autobiographie
Ma vie. Natalia Sedova a expliqué qu'il a commencé
" par nier Paris en barbare qui lutte pour sa propre
conservation ". Ce n'est que durant son séjour
suivant, en 1914 qu'il apprit à connaître la
ville et qu'il s'ouvrit à l'art tout en précisant
plus tard : " Je ne dépassai pas pourtant les
limites du dilettantisme ". En revanche, passionné
de politique, il découvre le socialisme français
: par exemple, Jaurès qu'il n'apprécie guère
- ce n'est que plus tard qu'il rendra un bel hommage à
l'homme, à son intelligence, à sa morale, à
son caractère, à sa personnalité, à
son enthousiasme et à ses qualités oratoires
(il le qualifie " d'orateur le plus puissant de son temps,
et peut-être de tous les temps ")- et le débat
sur la participation avec le ministère Millerand. Au
vrai, sa connaissance reste superficielle. Comme tous les
autres révolutionnaires et les socialistes, il est
fasciné par la puissance de la social-démocratie
allemande, ce parti modèle.
Son deuxième séjour est plus long : il court
du 19 novembre 1914 au 31 octobre 1916. Trotski vit, comme
les premières fois, à Montparnasse, puis rue
de l'Amiral Mouchez, à Sèvres, rue Oudry dans
le quartier des Gobelins, et ses enfants fréquentent
l'école russe du Boulevard Blanqui. Très impliqué
dans l'activité des cercles russes révolutionnaires,
le Trotski de cette époque n'est pas encore bolchevik.
Bien plus, il diverge de Lénine sur de nombreux points.
Pourtant, c'est au cours de son séjour à Paris
qu'il se rapproche de Lénine. Par ailleurs, Trotski
est très actif dans les milieux socialistes, syndicalistes
et pacifistes français, notamment au sein du CRRI,
Comité pour la reprise des relations Internationales,
fondé en février 1916 et membre du comité
d'action internationale créé à Zimmervald
(septembre 1915). Il y jouit d'un grand prestige d'autant
qu'il critique vivement le gouvernement et les socialistes
ralliés à l'Union sacrée, poussant les
pacifistes à rompre avec ces derniers. Et Trotski ne
se contente pas de hanter Paris : il se déplace en
province pour multiplier les contacts. C'est au cours de ces
deux années, qu'il va connaître de nombreux militants
qu'il séduit, comme Raymond Lefebvre, Alfred Rosmer,
Pierre Monatte, Marcel Martinet, Henri Guilbeaux, Amédée
Dunois, Fernand Loriot, ou bien qu'il braque tel Alphonse
Merrheim. Les témoignages sont nombreux sur l'influence
qu'il exerça. Raymond Lefebvre, dans sa préface
de 1920 à L'éponge du vinaigre écrit
: "Rosmer, le poète Martinet, Trotski, Guilbeaux,
Merrheim et deux ou trois autres dont j'ignore les noms, nous
avons su, en plein Paris, être à la fois parmi
les derniers Européens de la belle Europe intelligente
que le monde venait de perdre à jamais, et les premiers
hommes d'une Internationale future, dont nous gardions la
certitude. Nous faisions la chaîne entre les deux siècles
" ; Pierre Monatte : " Il nous apportait la chaleur
d'une grande espérance révolutionnaire "
; Marcel Martinet : " et quand celui-ci (Trotski) parlait,
il y avait dans ses paroles, dans ses raisonnements et ses
déductions, une telle puissance spirituelle (c'est
moi qui souligne), une information si ample et si complète,
une vigueur dialectique si souveraine, une conviction révolutionnaire
si totale, si impérieuse et si sereine que ses propos
nous apparaissaient comme une sorte de bataille victorieuse
livrée devant nous, de libération et de fête
". Le même évoque " l'impression de
passion entraînante et de force à laquelle personne
ne pouvait rester insensible " ; Alfred Rosmer, avec
qui il se brouilla dans les années trente, " Nous
eûmes tous l'impression que notre groupe venait de faire
une recrue remarquable : notre horizon s'élargissait
; nos réunions allaient prendre une nouvelle vie :
nous en éprouvions un grand contentement ".
La police suit de près les activités de Trotski
contre l'emprunt national, le gouvernement et l'alliance franco-russe
dans le journal russe Naché Slovo (Notre parole) et
dans les milieux pacifistes. C'est le sociologue Emile Durkheim,
président de la commission chargée des réfugiés
russes en France, qui l'avertit dès juillet 1916 des
menaces d'expulsion qui pèsent sur lui. Le décret
d'expulsion est émis le 14 septembre, et Trotski est
expulsé en octobre malgré la défense
de Jean Longuet, le petit-fils de Marx (qui sera mal récompensé
par Trotski, plus tard, puisqu'il le fustigera comme un traître
et un homme dont le prolétariat doit se débarrasser
: " se guérir du longuettisme (est) la tâche
la plus impérieuse et la plus urgente, commandée
par l'hygiène publique " écrit-il en 1919,
ajoutant " je songe avec joie à la magnifique
uvre de nettoyage que l'ardent prolétariat français
accomplira dans le vieil édifice social, souillé,
infecté d'ordures par la république bourgeoise
dès qu'il abordera la solution de sa dernière
tâche historique ").
Dix-sept année s'écoulent avant que Trotski
ne revienne en France, en 1933. Etape parmi tant d'autres
sur le chemin d'une longue errance qui a commencé en
1928. Il a été autorisé à venir
en France, à l'issue de tractations et pour des motivations
qui demeurent obscures: il semblerait que le ministre des
affaires étrangères Paul Boncour ait accepté
la proposition après l'intervention d'Alexis Léger-Saint
John Perse. C'est le gouvernement radical-socialiste de Daladier
qui donne son feu vert. Ce n'est plus le même homme
qui, en provenance de Turquie où l'avait exilé
le gouvernement soviétique, débarque près
de Marseille et va s'établir, dans la plus grande discrétion
et en dépit des critiques des communistes français
qui dénoncent l'arrivée d'un agent policier
et d'un garde blanc en France, à Saint-Palais, dans
les Charentes où il arrive le 24 juillet. Le brillant
et fougueux révolutionnaire, symbole de la victoire
bolchevique en 1917 à côté de Lénine,
a perdu le pouvoir et été exclu du parti qu'il
avait contribué à fonder. Il est fatigué,
malade, atteint par les disparitions et les morts qui se sont
accumulés autour de lui, persécuté par
les staliniens mais néanmoins déterminé
à " tout recommencer ". Un cheminot français
qui le rencontre raconte : " Il nous développa
sa conception du nouveau parti et de la IVème Internationale.
Je lui posai la question : -En somme, vous proposez de tout
recommencer ? -C'est cela même, répondit-il ".
Le 1er novembre 1933, Trotski se transfère à
Barbizon. Pas pour son école de peinture, mais pour
sa proximité géographique avec la capitale où
il se rendra à plusieurs reprises, séjournant
même au moment de Noël, avec femme, enfants et
gardes du corps dans l'appartement familial de la jeune Simone
Weil.
Le 17 avril 1934, il est expulsé de Barbizon à
la suite d'une sombre histoire qui lui vaut une campagne de
presse de la droite et des manifestations d'hostilité
des porteurs d'emprunts russes. Trotski continue de vivre
en France dans une situation de vide juridique et recommence
à errer. Après Barbizon, Lagny, de nombreux
autres escales dans le centre-Est de la France, il se pose,
à partir de juillet 1934, à Domène pour
un an. Le 14 juin 1935, c'est le départ pour la Norvège
: Trotski ne reverra plus la France.
Ce séjour mouvementé et long, près de
deux ans, est marqué par une intense activité.
Trotski multiplie les rencontres avec ses amis français
et étrangers comme, par exemple, Pierre Naville, Gérard
Rosenthal, Raymond Molinier, Pierre Frank, Yvan Craipeau,
David Rousset, Jean Rous, Fred Zeller. Il est aussi en contact
avec des gens venus d'autres horizons, des socialistes, Marceau
Pivert ou Daniel Guerin, des syndicalistes, des communistes
oppositionnels, des intellectuels, tels André Malraux
(qui présidera un meeting parisien en sa faveur pour
s'opposer à son expulsion), Simone Weil, André
Breton, Benjamin Perret, des militants étrangers, le
belge Paul-Henri Spaak ou l'italien Carlo Rosselli. Trotski
n'est pas un mondain. Ses objectifs sont politiques. Il commence
à penser à la fondation d'une autre Internationale.
Il organise l'opposition au stalinisme autour de lui mais
fait aussi pratiquer à ses adeptes l'entrisme dans
la SFIO avec une certaine réussite. Sa stratégie
en direction des intellectuels vise à élargir
sa sphère d'influence, dans un pays où le rôle
des clercs est fondamental.
L'homme connaît donc la France, il pratique le français,
il est familier de certains aspects de l'histoire et de la
culture française. En 1935, le proscrit laisse derrière
lui des contacts, des relations et des souvenirs qui favoriseront
la diffusion de ses idées. Car, et c'est le second
aspect qu'il nous faut examiner, Trotski s'intéresse
de très près à la France et utilisera
en quelque sorte l'histoire de France dans sa réflexion
théorique.
Avant la révolution russe, Trotski se montre particulièrement
virulent contre la Troisième République ("
un régime ploutocratique masqué par le radicalisme
et la phraséologie socialiste " écrit-il
à Paris, le 6 novembre 1915), les politiciens de droite,
les radicaux et nombre de syndicalistes et socialistes français
qualifiés de " médiocrités".
Ce qui frappe à la lecture de ses écrits, c'est
leur aspect incisif mais aussi la morgue de l'auteur et son
obsession à fustiger la médiocrité, péchés
d'orgueil qu'il renouvellera dans l'appréciation de
Staline et qui lui coûta tant.
De 1921 à 1923, pour l'Internationale Communiste, Trotski
va être l'un des bâtisseurs du PCF, c'est-à-dire
d'abord un destructeur : pour construire le nouveau parti,
il doit démolir l'ancien. Et pour accomplir sa mission
Trotski déploie toute son intelligence et son talent.
Le choix de Trotski, le numéro deux des bolcheviks,
pour s'occuper du PCF n'est pas innocent. Il est à
la mesure de ce que représente la France aux yeux de
Moscou, soit une grande puissance européenne, mondiale,
dotée un empire colonial, qui appelle la formation
d'un instrument efficace d'action, un vrai parti communiste,
pour peser sur elle. Trotski est, selon la formule de l'un
des ses biographes, Pierre Broué, " la voix de
l'IC " pour la France. Il scrute et oriente l'activité
communiste, du contenu de L'Humanité au travail politique
et syndical. Il s'efforce surtout d'arracher les communistes
à leur héritage socialiste, parlementaire, légaliste.
En 1921, après le 3ème congrès de l'Internationale,
Trotski analyse le PC français. Il affirme la nécessité
que " le communisme français se débarrasse
définitivement de vieilles habitudes politiques et
d'imprécisions beaucoup plus répandues en France
que partout ailleurs. Le parti français a besoin d'une
attitude plus décidée en face des événements,
d'une propagande plus énergique et plus intransigeante
dans son ton et son caractère, d'une attitude plus
sévère envers toutes les manifestations de l'idéologie
démocratique et parlementaire, l'individualisme intellectuel,
et les avocats arrivistes ". Un autre exemple emblématique
de cette volonté d'extirper l'ancien pour créer
du nouveau est la hargne et la puissance qu'il déploie
pour obtenir l'exclusion des francs-maçons du parti
(cf. son rapport au IVème congrès mondial de
l'IC sur le PCF 1er décembre 1922) et des intellectuels
réformistes (" combattre impitoyablement ce groupe
d'intellectuels, brûler une fois pour toutes au fer
rouge l'ulcère de l'individualisme avocassier et parlementaire
au sein du parti communiste (
) " écrit-il
à Treint, le 31 juillet 1922). Enfin, un dernier exemple
illustre l'intensité du changement : Trotski veut faire
accepter le recours à la violence révolutionnaire.
Or il déplore que la pratique de la violence soit mal
acceptée en France : " Toute l'histoire de la
IIIeme République, au lendemain de la Commune, montre
que cette Commune fut non seulement le désarmement
physique du prolétariat mais son désarmement
moral. L'atmosphère même, l'opinion publique
bourgeoise ont pour tâche d'infecter (souligné
par moi) la mentalité de la classe prolétarienne
par l'hypnose de la légalité. La légalité,
c'est la couverture légale de la violence brutale de
la bourgeoisie " déclare-t-il le 2 mars 1922 au
Comité exécutif de l'IC. Puis, il s'indigne
du pacifisme encore présent dans les rangs du PCF,
s'offusque que certains camarades expliquent que " le
militarisme rouge, la violence, le meurtre et l'effusion de
sang ne sont pas des principes communistes " et précise
: " le parti, c'est l'organisation d'une haine consciente
contre la bourgeoisie. Et la haine, est-ce un principe communiste
? Je crois que c'est la fraternité qui est un principe
communiste, mais le parti communiste est l'organisation de
la haine de la classe ouvrière contre la bourgeoisie
". Parallèlement, il cherche à gagner au
jeune parti les syndicalistes révolutionnaires pour
capter leur énergie tout en condamnant leurs positions
et en s'efforçant de supprimer l'autonomie syndicale.
Trotski entend ainsi imposer la tutelle de l'IC sur le parti
français et y inculquer sans ménagement l'orientation,
les méthodes d'organisation et les valeurs bolcheviques
dans le parti français. Le 25 mars 1923, dressant "
le bilan d'une période ", il parle de " l'opération
chirurgicale entreprise par le parti français "
pour couper avec ses traditions bourgeoises, nationalistes
et parlementaires. Le chirurgien Trotski a bien travaillé.
La greffe a pris. Mais pour son malheur, la créature
à laquelle il a donné vie se retournera contre
son créateur et son mentor puisqu'à la succession
de Lénine, mort en 1924, elle suit majoritairement
Staline. A partir de ce moment, un autre cours commence. Trotski
agit pour rassembler les opposants à Staline en France
comme ailleurs. Il s'appuie sur Souvarine, qui rompra quelques
années plus tard avec lui, Rosmer et Monatte, et il
attire de nouveaux et jeunes communistes comme Maurice Thorez
en 1924. Travail long et fastidieux.
Mais la France, chez Trotski, effectue un retour en force
dans ses uvres, en 1936. Elle devient, selon lui, un
laboratoire d'expérimentation, avec l'Espagne, d'une
révolution, notamment en 1936. En juin 1936, "
La révolution française a commencé ",
écrit-il le 9 juin. Trois jours plus tard, il détecte
dans les grèves, non " pas des grèves corporatives
" " même pas des grèves ", mais
" la grève " et " les prémisses
de la révolution prolétarienne ", précisant
: " C'est le rassemblement au grand jour des opprimés
contre les oppresseurs, c'est le début classique de
la révolution ". L'espoir ayant été
vite déçu, il tire, une nouvelle fois, mais
sans doute de façon plus systématique, les leçons
de " la révolution manquée " : l'échec
de la révolution est attribué aux staliniens
et cela suppose de construire au plus vite une direction révolutionnaire,
tâche principale des Trotskistes à laquelle ils
s'attellent toujours.
Plus fondamentalement encore, la France acquiert une place
de choix dans la théorie Trotskiste du stalinisme.
Trotski fait, en effet, un usage politique appuyé de
la Révolution française. On le sait, les bolcheviks
russes ont systématiquement pensé leur révolution
en se référant à l'expérience
française du XVIIIème siècle et en traçant
des parallèles avec celle-ci. Dès les lendemains
de la mort de Lénine, les adversaires d'un Staline
qui amorce une irrésistible ascension se demandent
si celui-ci ne symbolise pas un nouveau Thermidor : le débat
sur cette comparaison alimentera des années durant
les écrits des communistes oppositionnels dans le monde.
Dans un premier temps, Trotski repousse l'analogie, avant,
dans un second temps, de la reprendre à son compte
de manière prudente : affirmer que Thermidor l'a emporté
risque de faire croire qu'une nouvelle classe sociale s'est
emparée du pouvoir en Russie et que la contre-révolution
l'a emporté définitivement, ce que ne veut pas
et ne voudra jamais admettre Trotski. C'est pourquoi, le "
prophète désarmé ", qui évolua
beaucoup sur ces questions, en viendra à expliquer
que l'URSS présente des caractéristiques de
Thermidor, considéré comme " la victoire
de la bureaucratie [et non d'une classe sociale] sur les masses
" engendrant un " bonapartisme ", concept qui,
chez les marxistes, désigne l'apparente autonomie du
pouvoir d'un homme et de l'appareil d'Etat par rapport aux
rapports de classes alors même que cet homme et cet
Etat restent, en fait, déterminés par leur base
sociale : de même que Napoléon III exerçait
une dictature sur la bourgeoisie tout en exprimant la domination
bourgeoise, de même Staline représente la dictature
politique de la bureaucratie fondée sur de saines bases
économiques et sociales prolétariennes : l'URSS
est donc, pour Trotski, un " Etat ouvrier dégénéré
", ce qui implique de faire une révolution politique
pour déloger la bureaucratie et Staline et non une
révolution socio-économique.
Ce qui retient à ce point notre attention, davantage
encore que le contenu des analyses de Trotski, c'est leur
proximité et leur familiarité pour des Français.
Osons la formule : Trotski parle aux Français. Ses
analogies, ses comparaisons, ses références
ont une réelle puissance d'évocation, sa théorie
marxiste semble cohérente et ample, séduisante
dans un pays où le marxisme a été faible
théoriquement. L'Histoire offre parfois des symboles
puissants : s'il faut administrer une ultime preuve de la
force des liens entre Trotski, les Trotskistes et la France,
il suffit de rappeler que c'est dans la banlieue parisienne
dans la ferme de Perigny, que 22 délégués
supposés représenter 11 sections nationales
ont fondé, le 3 septembre 1938, la IVe Internationale.
Les trotskistes français
L'appellation de Trotskistes désigne ceux qui ont
suivi Léon Trotski. Mais l'homme a eu plusieurs vies
politiques et l'appellation de Trotskiste revêt donc
plusieurs sens. De 1902 à 1914, elle désigne
la partie des minoritaires (mencheviks) qui, au sein du Parti
ouvrier social démocrate de Russie fondé en
1898, s'opposent, avec leur chef de file, à Lénine
et se reconnaissent dans la théorie de la révolution
permanente élaborée en 1905, qui affirme, notamment,
que les pays les plus arriérés, Russie comprise,
peuvent sauter l'étape de la révolution bourgeoise
et envisager d'emblée la révolution socialiste.
De 1917, date à laquelle Trotski se rallie au parti
bolchévik et devient un proche de Lénine, à
1924, on ne parle plus de Trotskistes. La notion resurgit
dans l'affrontement entre Staline et Trotski. L'expression
de Trotskiste est employé dans un sens péjoratif
et stigmatisant par les staliniens. Leurs opposants se sont,
en général, dénommés autrement
: " bolchéviks-léninistes " de 1926
à 1929, " opposition de gauche internationale
" à partir de 1929, de nouveau " bolchéviks-léninistes
" en 1934 lors de l'entrisme dans la SFIO, puis "
communistes internationalistes en faveur d'une IVe Internationale
", et, ensuite, ils empruntèrent divers noms pour
désigner leurs partis qui, en France, ne s'appelèrent
jamais ouvertement Trotskistes, sauf pour une organisation,
de manière très brève entre 1968 et 1970.
Par Trotskistes, nous évoquons ces militants qui se
réclament de Trotski à partir de la fin des
années vingt. Nous entendons réfléchir
sur les moments forts du Trotskisme en France, en esquisser
une sociologie et apprécier l'imprégnation Trotskiste
sur la France.
Des moments forts
Le Trotskisme connaît, en France, des phases prolongées
d'isolement où les militants prêchent dans le
désert et se heurtent à l'indifférence
générale quand ce n'est pas à l'hostilité
de la droite, des staliniens, qui les persécutèrent
et, parfois, les liquidèrent physiquement, voire de
l'ultragauche ; de temps à autre, cette monotonie est
coupée par de courts moments heureux où les
espoirs s'emballent et les enthousiasmes s'affolent avant
de se briser net, à cause d'un retournement de la conjoncture
et surtout des divisions incessantes qui paralysent les Trotskistes,
que ce soit à cause d'un point de doctrine, de désaccords
stratégiques ou de rivalités humaines. Cette
oscillation permanente a sans doute façonné
la psychologie des militants les plus chevronnés, D'expérience,
ils connaissent la fragilité de leurs succès
et savent que leur quotidien sur le long terme est amer, ardu,
austère, et, durant longtemps, balisé par les
morts et les disparitions. Familiers des revers incessants
qui viennent ruiner les promesses d'un jour, habitués
des lendemains qui déchantent, accoutumés à
assister à la disparition des recrues les plus fraîches
aussi soudaine que fut leur arrivée, entraînés
à être une infime minorité, il y a chez
les trotskistes quelque chose qui relève du mythe de
Sisyphe, ce qui les endurcit dans leur conviction.
Quatre moments méritent toutefois que l'on s'y attarde.
Les années 20 d'abord, qui ne relèvent pas vraiment
du Trotskisme à proprement parler mais qui assoient
la popularité de Trotski en France. Il est alors dirigeant
bolchevik et du Komintern. Il mobilise ses anciens réseaux
et ses soutiens pour construire le nouveau parti communiste,
les Rosmer, Monatte, Souvarine. Beaucoup seront toutefois
décontenancés par ses propositions de militariser
les syndicats et l'économie, par son rôle de
premier plan dans l'écrasement en 1921 de l'insurrection
de Cronstadt. Mais Trotski élargit encore son influence
en jouant de la fascination qu'il exerce en tant que chef
de l'Armée rouge. Ainsi, le 16 juin 1920, lors d'une
réunion à Angoulême, un syndicaliste dit
son espoir de " voir les bolchevistes traverser la Pologne,
passer sur le dos de l'Allemagne et venir secouer nos gros
capitaliste ", ou encore Albert Treint, secrétaire
du parti français, lors d'une réunion publique
contre l'intervention imminente de l'armée française
dans la Ruhr en 1923, qui s'exclame : " Si les soldats
rouges venaient sur les bords du Rhin, c'est nous-mêmes,
camarades, qui irions leur ouvrir les portes de nos villes
et les saluer au nom de tout le prolétariat français
". Trotski apparaît comme un proche de Lénine,
l'exemple du révolutionnaire professionnel, qui rompt
nettement avec la tradition du socialisme démocratique.
Avec les années 30, on aborde un deuxième moment,
celui du vrai visage du Trotskisme. La critique par Trotski
du stalinisme attire les antistaliniens de gauche et ce sera
toujours le cas. Le nombre des militants est faible, leurs
divisions déjà bien consommées, mais
le Trotskisme est influent dans la SFIO, grâce au travail
d'entrisme, et dans certains milieux intellectuels. La guerre
disperse les militants et ouvre l'un des épisodes les
plus controversés du Trotskisme en France que je ne
veux pas traiter ici.
Entre 1945 et 1947, les Trotskistes se montrent actifs dans
certaines entreprises. Persuadés que la révolution
est à l'ordre du jour (ainsi qu'en attestent les titres
des journaux qu'ils publient ; le Soviet de l'IT (Industrielle
du téléphone), le Soviet de la Lorraine, le
Soviet de Panhard). Ils souffrent encore de leur faible nombre,
de leurs mauvais résultats électoraux (pas plus
de 1,5% des voix aux législatives en novembre 1946)
et de leurs divisions. Néanmoins, ils peuvent jouer,
à l'occasion, un rôle non négligeable
en profitant de la dégradation du climat social et
de l'incompréhension ressentie par de nombreux ouvriers
face à la participation du puissant Parti communiste
aux gouvernements et à sa politique. Par exemple, les
Trotskistes sont présents lors des grèves des
rotativistes de la presse parisienne en janvier 1946, des
postiers en août 46, et surtout chez Renault en avril-mai
1947, grève qui contribua à la rupture du tripartisme
et à la sortie du PCF du gouvernement. Mais ces quelques
réussites ne se traduisent pas en adhésion.
Au contraire, les faibles effectifs s'effondrent après
1947 lorsque le PCF entre en guerre froide.
La quatrième moment est celui des années 60-70.
Les Trotskistes, toujours très minoritaires (sans doute
guère plus d'une centaine de militants à la
fin des années cinquante), sont impliqués dans
la guerre d'Algérie. Ils développent une activité
publique et, pour certaines de ses composantes, une action
dans l'ombre et la clandestinité des réseaux
de soutien au FLN. Leur activité déterminée
en faveur de l'indépendance de l'Algérie ouvre
un espace de contestation à gauche du PCF, à
l'intérieur de ce parti et dans son organisation étudiante,
l'UEC, et elle leur permet de tisser des liens avec des intellectuels.
Leurs positions anticolonialistes se distinguent de celles
plus prudentes du PCF et séduisent des jeunes sensibles
à ces thématiques. Les Trotskistes, du moins
une partie d'entre eux, érigeront bientôt Cuba
et la guerre du Vietnam en symboles de l'internationalisme
et de l'anti-impérialisme. Leurs méthodes d'action,
résolues et parfois violentes, exercent un pouvoir
d'attraction qui apparaîtra au grand jour en mai 68
et dans les années qui suivent. Le Trotskisme sert,
un temps, de structure d'accueil à la révolte
des baby-boomers qui rejettent le capitalisme comme le stalinisme,
et se révoltent contre les autorités en place.
Une nouvelle fois, cette poussée de fièvre Trotskiste
retombera aussi vite qu'elle était montée.
Enfin, nous en arrivons à aujourd'hui. La détresse
sociale, le chômage, la précarité l'angoisse
face au devenir de l'économie, l'interrogation sur
l'avenir de la France, la peur de l'Europe, la désaffection
à l'égard des institutions politiques, la déception
envers le socialisme, l'incapacité des partis politiques
traditionnels à répondre aux aspirations de
l'électorat forment un cocktail explosif de défense
des corporatismes et de quête d'idéal dont profitent
les Trotskistes. Emmenés par deux produits marketing
parfaitement conçus, Olivier Besancenot et Arlette
Laguiller, ceux-ci enregistrent des succès électoraux
et des adhésions, bénéficient d'une complaisance
médiatique dont ils jouent à fond, cependant
que leurs idées -quelques vieux préceptes présentés
d'une façon astucieuse- se diffusent amplement à
gauche et dans le reste de la société. Les Trotskistes
ont le vent en poupe, mais jusqu'à quand ?
Ces moments Trotskistes en France amènent à
une réflexion d'ensemble. La prospérité
Trotskiste, relative, dépend aussi de la configuration
qu'il forme avec PCF. Le Trotskisme vit en fonction de son
grand rival. Celui-ci était ouvriériste, stalinien,
nationalitaire : le Trotskisme se voulait ouvert aux intellectuels
(sans éviter de tomber dans les travers de l'ouvriérisme),
antistalinien, internationaliste. A chaque fois que le PCF
s'est engagé dans une stratégie d'union de la
gauche, qu'il a aspiré à arriver au pouvoir
et qu'il a participé au gouvernement, il a ouvert un
espace aux Trotskistes. Il nous faut maintenant esquisser
une sociologie des Trotskistes.
Une sociologie
A l'évidence, les Trotskistes recrutent dans des quelques
catégories de prédilection : les syndicalistes,
les jeunes, les Juifs et les intellectuels. Parmi ces quatre
catégories, je souhaite dire quelques mots de deux
d'entre elles, en l'occurrence les deux dernières.
Les Juifs ont souvent été nombreux chez les
Trotskistes, et plus particulièrement dans les années
soixante-soixante-dix. Les explications que j'avance sont
davantage des hypothèses que des faits avérés
et se fondent, notamment, sur les quelques pages, lumineuses
qu'Annie Kriegel a consacrées à cette question.
Je souhaite mentionner trois pistes de recherche.
Avec le trotskisme, les Juifs ont sans doute recherché
une nouvelles fois les conditions de leur émancipation
comme ils ont cru aussi pouvoir la trouver dans l'assimilation,
dans le sionisme, dans le socialisme ou encore dans le communisme.
Mais le communisme dans sa version stalinienne a abouti à
une impasse tragique pour les Juifs. Avec le Trotskisme, les
Juifs de gauche renouent avec le messianisme révolutionnaire:
le Trotskisme, en se référant à un communisme
pur, trace les contours d'une nouvelle utopie distincte de
celle peu enthousiasmante des socialistes et de celle dramatique
des staliniens. De sorte que leur aspiration à l'universalisme
est réactivée et qu'ils peuvent croire que leur
quête d'une régénération sera,
cette fois, assouvie.
Dans les années 60, les trotskistes surtout ceux de
la Ligue communiste attirent beaucoup de Juifs, notamment
ashkénazes. Parce que le trotskisme, disséminé
dans le monde, ressemble à leurs propres itinéraires
et que l'on retrouve dans leurs organisations, le climat du
schtletel, le plaisir de l'exégèse, l'inclination
pour les disputes dogmatiques et le respect des textes : "Le
goût Trotskiste pour la disputation formaliste érudite
de la Loi (Marx) à base d'infatigables références
livresques, écrit Annie Kriegel, le dérisoire
ou pathétique déséquilibre entre la petitesse
des noyaux militants et la formidable ampleur avec laquelle
ceux-ci échafaudent des stratégies et embrassent
des vues d'avenir, la passion du drame idéologique
débouchant sur une irrépressible tendance à
la scissiparité, l'obstination déraisonnable
et compulsive à transfigurer le minable quotidien,
est-ce que ces traits-là ne viennent pas du même
fond ? ".
Enfin, plus fondamentalement et peut-être de façon
quasi inconsciente, Trotski leur apparaît comme un des
leurs : en lui ils peuvent déceler les tensions quasi
inhérentes à leur situation. En particulier
sous une double dimension. D'un côté, il y a
l'illusion romantique : son parcours, sa vie symbolisent,
à son corps défendant, une nouvelle version
du juif errant, celle du révolutionnaire errant. D'un
autre côté, s'impose la fatalité de leur
condition. Trotski, a voulu occulter sa judéité
comme tant d'autres Juifs qui rejoignent sa cause. Or, nul
n'ignore que celle-ci l'a rattrapé puisque Trotski
souffrit du vieil antisémitisme russe qu'exploitera
ensuite Staline sous la forme de l'antisionisme appelé
au succès que l'on connaît. De ce fait, à
la différence des autres révolutionnaires, de
ce que veulent les communistes et de ce que Trotski croyait
lui-même être, à savoir constituer un rouage
efficace de la machinerie du Parti et un élément
impersonnel de la cause, devenir un homme sans passé
mais plein d'avenir, Trotski est, lui, un homme qui n'arrive
pas à se débarrasser de sa naissance. Les Juifs
qui épousent son communisme parcourent, confusément
ou consciemment, la même trajectoire. Ils aspirent à
oublier leurs origines, mais ils sont saisis de nouveau par
elles ; ils sont désireux de se fondre dans le collectif,
dans la totalité, dans le groupe, mais ils sont à
part, quoi qu'ils en aient, à cause de leurs histoires,
dont ils n'arrivent pas à se défaire en dépit
de leurs efforts. Etre Trotskiste pour les Juifs, ne serait-ce
pas ainsi une façon d'assumer ce destin avec résignation
ou ironie, en compagnie d'autres semblables unis pas le même
sort ?
Deuxième catégorie qui a pu, en de nombreuses
circonstances, croiser la première, les intellectuels.
Il faudrait distinguer de façon plus fine cet ensemble,
en particulier les membres de la haute intelligentsia et tous
ceux qui exercent une profession intellectuelle, à
commencer par les enseignants. Je m'attardera ici sur la première.
Mais à condition, là encore, d'opérer
une autre différenciation. On peut, par souci de clarté,
distinguer les intellectuels qui ne furent pas membres de
partis Trotskistes mais qui ont marqué de l'estime
pour Trotski, des militants stricto sensu. Les premiers sont
nombreux et venus d'horizons très variés : à
titre d'exemple, André Breton, André Malraux,
Simone Weil, et même André Mauriac. Sur eux,
la personnalité de Trotski exerce une irrésistible
fascination. Voilà un intellectuel en politique, un
théoricien qui agit, une personnalité ouverte
en matière culturelle (cf. Le manifeste pour un art
révolutionnaire et indépendant de Diego Rivera
et d'André Breton, du 25 juillet 1938) et, aussi, un
homme qui semble si humain du fait de sa tragédie personnelle,
l'errance, l'exil, les morts dans sa famille, première
femme fusillée, fille suicidée, fils vraisemblablement
assassiné, deux petits fils disparus dans la tourmente
stalinienne, trois gendres liquidés, une petite fille
déportée, plus les morts, les disparitions et
les trahisons des amis, enfin son propre martyr qui permet
d'occulter le sang qu'il a sur ses mains comme chef de l'Armée
rouge. Il ne faut pas sous estimer l'effet qu'a eu le monument
que le brillant écrivain qu'il est a édifié
à sa propre gloire dans son autobiographie Ma vie,
dont la lecture a impressionné parfois très
loin de ses propres cercles. C'est ce que confie Mauriac,
avec une pointe d'amusement, après l'avoir lue : "
Il y a dans Trotski une évidente séduction.
Et d'abord le lecteur bourgeois s'étonne toujours qu'un
révolutionnaire garde quelque ressemblance avec le
commun des mortels ", et plus loin, " Le Trotski
vivant et agissant nous paraît moins inhumain que son
sanglant adversaire ".
Quant aux intellectuels trotskistes à proprement parler,
la liste est longue -Pierre Naville, Claude Lefort, Cornelius
Castoriadis, Michel Crozier, David Rousset, Laurent Schwartz,
Maurice Nadeau, Félix Guattari, etc.. Ils sont venus
sans doute par conviction, esprit révolutionnaire et
hostilité au stalinisme. Mais je voudrais ici souligner
un aspect, à mon sens, non négligeable. Quel
avantage présente le Trotskisme ultraminoritaire et
souvent pourchassé pour des intellectuels ? J'avance
l'idée qu'avec lui, ils pouvaient faire de la politique.
Le PCF a sans conteste compté un nombre bien plus élevé
d'intellectuels. Mais il les utilise pour leur prestige et
leurs éventuelles capacités d'expertise : ils
ne font guère de politique, les ouvriers du PCF s'en
méfient trop. Faute d'ouvriers, les intellectuels Trotskistes
sont maîtres chez eux. Davantage, possédant la
science marxiste, ces nouveaux hommes de nouvelles Lumières
parlent au nom de la classe ouvrière et prétendent,
en bons léninistes, être en mesure de lui apporter
la conscience de classe de l'extérieur.
Enfin, qu'ils soient intellectuels organisés dans les
partis Trotskistes ou simples sympathisants du Trotskisme,
les intellectuels peuvent adhérer complètement
à l'un des traits forts des analyses de Trotski : la
condamnation de la médiocrité. C'est devenu
l'un de ses leitmotivs à partir de 1925 : alors qu'aux
lendemains du 14ème congrès du PC soviétique
qui avait vu la montée en puissance de Staline tout
le monde se demandait qu'est-ce qu'était Staline, Trotski
répondit de manière définitive : "
la plus éminente médiocrité de notre
temps " oubliant ce qu'il disait auparavant de son rival,
qualifié d'" un homme brave et un révolutionnaire
sincère ". Il remettra sur le métier cette
analyse à de très nombreuses reprises, avec
cette autre formule qui sonne fort: " la contre révolution
victorieuse peut avoir ses grands hommes, mais son premier
degré, Thermidor, a besoin de médiocrités
qui ne voient pas au-delà de leur nez ". La médiocrité
a certainement eu un énorme impact explicatif sur les
intellectuels et, plus généralement, sur l'historiographie
savante du stalinisme. Elle permet de rendre compte des dérapages
supposés d'une bonne et juste cause : ceux-ci ne sont
point le produit des concepteurs de la Révolution,
encore moins de la théorie qui a contribué à
son déclenchement. Ils sont dus à la montée
en puissance des médiocres, représentatifs des
bas instincts du peuple. La médiocrité l'a emporté
sur l'intelligence, le balourd a défait le génie,
mais peu importe, la cause demeure fondée. Les intellectuels
démontrent ainsi que l'amour qu'ils proclament pour
le peuple masque un mépris assez profond à son
égard.
Quoi qu'il en soit, on constate de ce fait que le Trotskisme
joue une double fonction pour les intellectuels. Une fonction
de socialisation politique primaire et fondamentale pour ceux
qui s'engagent pour la première fois ; elle laisse
d'ailleurs des traces profondes chez ceux qui sont passés
par cette expérience : apprentissage d'une doctrine,
conviction de la justesse de la cause communiste qui ne saurait
être entachée par le stalinisme, qualité
et vivacité des débats, opiniâtreté
dans l'argumentation du fait du statut de minoritaire, apprentissage
des méthodes d'organisation, sens de la manuvre
etc.. Mais l'autre fonction est celle de recyclage des intellectuels
issus du parti communiste : le Trotskisme est un " sas
de décompression " comme le dit joliment Alain
Besançon qui a vécu ce passage, après
la sortie de la contre-société communiste et
avant le retour dans la société " normale
". Il n'en demeure pas moins que les Trotskistes, bien
que groupusculaires la plupart du temps, ont fortement marqué
de leur empreinte la France.
L'imprégnation Trotskiste sur la
France
Un journaliste a parlé de " Trotskisme culturel
", qui, avec le péguysme, aurait contribué
à consolider la démocratie française.
Je lui laisse la responsabilité de ces propos. Mais,
je crois plus intéressant de repérer l'ambivalence
du Trotskisme qui joue en sa faveur et explique, pour une
part, sa capacité de pénétration dans
le domaine des idées, et parfois dans les réalités
sociales. En effet, le Trotskisme joue sur deux tableaux :
le tableau de la fidélité au léninisme,
le tableau de la démocratie. Selon les moments, est
mis en valeur l'un ou l'autre. Par exemple, des années
trente aux années 90, c'est la fidélité
au léninisme que, généralement, les Trotskistes
soulignent. Et cela avec des effets dans les années
de l'après 1968 où nombre de jeunes politisés
se voulaient plus léninistes que Lénine. Mais
il est indéniable que depuis 1989 et la chute des régimes
communistes, le Trotskisme préfère construire
sa propre légende dorée et s'ériger en
vrai défenseur de la démocratie " ouvrière
" certes, mais défenseur de la démocratie
quand même. S'il le faut, on exhume les textes de Trotski,
critique de Lénine jusqu'à la Première
guerre mondiale sur sa conception du parti, le risque de dictature
qui se profilait, la volonté de puissance de Lénine
qu'il comparait déjà à Robespierre. Je
ne résiste pas à citer l'une de ses sentences
: " la pratique de la méfiance organisée
exige une main de fer. Le système de la terreur est
couronné par un Robespierre. Le camarade Lénine
a passé mentalement en revue les membres du Parti,
et en est arrivé à la conclusion que cette main
de fer ne pouvait être que lui. Et il a eu raison ".
L'impact du Trotskisme me semble aussi redevable à
la cohorte innombrable et sans limite des ex-Trotskistes à
qui s'applique la célèbre formule de l'écrivain
italien Ignazio Silone sur les ex-communistes qui forment
un parti encore plus important que les communistes. Mais une
différence essentielle existe entre les ex-communistes
et les ex-Trotskistes. Comme le dit Krzysztof Pomian, "
ces derniers n'ont aucun passif : le principe de réalité
ne les a jamais affectés " ; ils n'ont cru qu'à
des promesses. Or, on peut cesser de rêver, on peut
renoncer à une promesse sans trop de heurts, d'autant
que les organisations Trotskistes sont de petites sectes dont
le pouvoir de nuisance s'avère limité hors de
leurs rangs. En revanche, se détourner d'une utopie
réalisée et rompre avec la puissante contre-société
communiste représente, le plus souvent, un déchirement
douloureux. Il en résulte souvent deux démarches
successives divergentes : l'ex-communiste est souvent obligé
d'opérer une rupture quasi existentielle qui l'amène
parfois très loin de son point de départ. L'ex-Trotskiste
peut rester fidèle et compréhensif car son éloignement
résulte davantage d'un cheminement intellectuel et
rationnel. Il signifie rarement une remise en cause existentielle.
Par conséquent, les ex-Trotskistes sont nombreux à
entretenir une relation d'empathie, de sympathie et de complaisance
avec leurs anciens camarades, qui explique, pour partie, l'extraordinaire
battage médiatique autour des Trotskistes auquel on
assiste en France en ce moment, réalisé le plus
souvent par des journalistes passés par cette expérience
politique.
Enfin, le Trotskisme offre une posture dangereuse mais aussi
avantageuse : avec lui, on peut être antibourgeois,
antilibéral, antiréformiste, antisocialiste,
antistalinien et antifasciste. Cette combinaison magique peut
rassembler large comme on l'a vu ces derniers temps où
les Trotskistes se sont présentés comme l'incarnation
des plus nobles idéaux (égalité, justice
sociale, solidarité, internatonalisme) et les défenseurs
les plus intransigeants de l'Etat, des services publics, des
corporatismes, du protectionnisme. Par là, j'en viens
à ma conclusion.
Conclusion
Les Trotskistes n'ont guère d'avenir en politique
malgré leurs performance actuelles : comme par le passé,
ils se confronteront vraisemblablement à leurs divisions
et à leurs faiblesses congénitales. Mais ils
ont deux grandes réussites à leur actif.
D'abord, ils ont construit une représentation positive
de Trotski. Celle-ci a occulté le Trotski qui, avec
Lénine s'empare du pouvoir par un coup de force, le
Trotski qui, avec Lénine, ouvre les camps de concentration,
le chef impitoyable de l'armée rouge instrument de
l'établissement de la dictature bolchevique, le bourreau
de Cronstadt en mars 1921 (un millier de prisonniers et de
blessés fusillés sur place, plus de 2.000 condamnés
à mort, plus de 6.400 à la prison et au camp
dont seulement 150 étaient encore en vie un an plus
tard), le responsable de la terreur rouge (c'est Trotski,
commissaire du peuple à la guerre, qui, le 1er décembre
1917, proclame : " Dans moins d'un mois la terreur va
prendre des formes très violentes, à l'instar
de ce qui s'est passé lors de la Grande révolution
française. Ce ne sera plus seulement la prison, mais
la guillotine, cette remarquable invention de la Grande révolution
française qui a pour avantage reconnu de raccourcir
un homme d'une tête, qui sera prête pour nos ennemis
"), le théoricien de la militarisation des syndicats
et de l'économie, le défenseur de la Tchéka
en 1918 alors que des voix, par exemple celle de Boukharine,
s'élèvent dans le parti pour dénoncer
ses agissements et ses excès, l'auteur de Terrorisme
et communisme en 1920, réédité en France
en 1936 sous le titre Défense du terrorisme , de Leur
morale et la nôtre en 1939 où il condamne la
morale bourgeoise, la morale éternelle, la morale idéaliste
et justifie " l'amoralisme de Lénine " car
une seule cause justifie tout, le Parti. Est moral, selon
Trotski ce qui permet le développement de la lutte
de classes, le renforcement du Parti, le déclenchement
de la révolution, l'établissement du communisme.
L'autre succès tient à ce que le Trotskisme
prolonge et entretient la passion communiste française,
fondée elle-même sur une sorte de synthèse
des passions, passion de l'égalité, passion
de la révolution, passion de la régénération,
passion de la puissance du politique, passion de l'Etat. Il
exprime la quête inassouvie d'un changement absolu et
radical, d'une croyance dans la pureté du communisme,
qui peut, dans un pays déchristianisé, se substituer
aux religions classiques. Sans doute aujourd'hui, l'idéologie
communiste a-t-elle perdu de sa superbe ; il n'en reste que
des résidus, des scories, des traces. Elle n'a plus
le charme envoûtant de la symphonie, elle n'est qu'une
rengaine qui continue cependant de siffler à nos oreilles.
De ce fait, le Trotskisme actuel est le produit du refus français
de dresser le bilan du communisme tout en confortant pleinement
ce refus. Il contribue ainsi à la complaisance que
manifeste la France envers le communisme. Il faut en revenir
ici, pour un moment, à la théorie. La conception
de l'Etat ouvrier dégénéré a dominé
et continue d'être présente dans les interprétations
historiographiques, et elle s'est imposée dans la conscience
collective sous la forme suivante : l'URSS disposait de bases
saines et ne présentait que quelques défauts
qui auraient pu être corrigés plutôt que
de mettre à bas tout l'édifice. Ce faisant,
le Trotskisme porte une responsabilité essentielle
: il empêche de saisir la dimension totalitaire du communisme.
En ce sens, le Trotskisme est une formidable entreprise de
préservation du communisme.
Pourtant en rester là serait erroné. Les dernières
pages de Trotski contiennent des bribes d'une analyse qui
contredit et dépasse sa propre théorie puisqu'il
en vient à utiliser l'adjectif de totalitaire à
propos de l'URSS et à s'interroger sur le fait de savoir
si celle-ci ne donnera pas naissance à une classe exploiteuse.
Il consacre une partie du temps qui lui reste à vivre,
sans savoir que le terme approche, à rédiger
un livre sur Staline, hommage du vaincu au vainqueur, un vainqueur
qui au même moment arme le bras du tueur. Et voilà
qu'au fond de la nuit dans le siècle, alors que la
deuxième guerre mondiale commence, voilà qu'il
écrit ses quelques phrases qui feront office de conclusion
de son Staline que Ramon Mercader, son assassin, lui a empêché
d'achever : " L'Etat c'est moi ! est presque une formule
libérale en comparaison avec les réalités
du régime totalitaire. Louis XIV ne s'identifiait qu'avec
l'Etat. Les Papes de Rome s'identifiaient à la fois
avec l'Etat et avec l'Eglise -mais seulement durant les époques
du pouvoir temporel. L'Etat totalitaire va bien au-delà
du césaro-papisme, car il embrasse toute l'économie
du pays. A la différence du Roi-Soleil, Staline peut
dire à bon droit : la Société c'est moi
". Formidable intuition de Trotski que la mort lui a
interdit d'approfondir, qu'occultèrent et qu'occultent
toujours les Trotskistes, mais qui permit à des Trotskistes,
en particulier Claude Lefort, de penser le totalitarisme,
cette réalité fondamentale du siècle
écoulé. Mais à une condition toutefois
et de taille : sortir du trotskisme, rompre avec le communisme.
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