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M. Pierre MILZA
MUSSOLINI
séance du lundi 20 janvier 2003
Je partirai dans cette brève communication de trois clichés
qui ont abondamment nourri une historiographie longtemps dominante,
pour laquelle Mussolini, parce qu’il a tardivement lié son
sort à celui de l’Allemagne nazie, figure parmi les personnalités
les plus sombres de l’histoire contemporaine. Grâce notamment
à Renzo de Felice et à son école - et même si le verdict final
reste sévère -, le jugement porté sur le fondateur du fascisme
est aujourd’hui plus nuancé. Mussolini bouffon, Mussolini
chef de bande, imposant sa loi à un peuple terrorisé, Mussolini
clone de Hitler : tels sont, choisies parmi beaucoup
d’autres, les trois images véhiculées jusqu’à nos jours par
les médias que je voudrais examiner avec vous.
Mussolini « César de Carnaval » ?
Le premier cliché - celui qui peut-être nous est le plus familier
- met l’accent sur certains traits grotesques du personnage,
tel qu’il apparaît sur les bandes cinématographiques des cinegiornali
Luce, durant ses péroraisons ou lors des parades du régime,
le corps cambré, les mains sur les hanches, le menton projeté
en avant, inaugurant un style qui nous semble aujourd’hui
d’autant plus ridicule que nous ne percevons de l’éloquence
et de la gesticulation mussoliniennes qu’un reflet déformé,
à partir de montages réunissant les séquences les plus caricaturales.
L’image toutefois n’est pas neuve : dès l’entre-deux-guerres,
elle a nourri, notamment en France, toute une thématique reliant
le fascisme et son chef aux stéréotypes traditionnels, stigmatisant
avec condescendance une Italie de carte postale, peuplée de
funambules, de bonimenteurs et de joueurs de mandoline. Joseph
Paul-Boncour n’a-t-il pas donné le la en qualifiant dès les
années vingt Mussolini de « César de Carnaval » ?
Ce cliché révèle une approche du personnage qui me paraît doublement fausse.
D’abord parce ce qu’elle a d’insultant à l’égard d’un peuple
intelligent et créateur qui aurait abdiqué toute volonté et
toute capacité de résistance en faveur d’un bouffon. Ensuite,
parce qu’elle gomme à bien des égards certains aspects particulièrement
rugueux de la personnalité du Duce.
Certes, Mussolini ne fut pas le surhomme que la propagande du régime s’est
appliquée à mettre en scène durant les deux décennies de l’ère
fasciste. Nous savons bien qu’il y avait derrière le condottiere
soucieux de forger sa légende, un Mussolini « petit bourgeois »,
hésitant, inquiet, très attaché à sa famille. Son plus grand
talent fut peut-être de savoir concilier ce statut d’uomo
qualunque, d’Italien « ordinaire », avec un
panachage d’aptitudes et de compétences modestes dont la somme
suffit toutefois à composer le portrait d’un dirigeant politique
dont les contemporains se sont accordés à souligner l’exceptionnalité.
Que les qualités intellectuelles et le « génie » politique de Mussolini
aient été l’objet d’une instrumentalisation systématique de
la part des thuriféraires du régime, cela ne fait aucun doute.
Mais il faut bien convenir que ces derniers ne partent pas
de rien. Le maître de l’Italie fasciste ne fut ni le surdoué
ni l’esprit universel dont les courtisans et les agents du
Minculpop s’ingéniaient à vanter les mérites. Il n’en
réunit pas moins un certain nombre de talents qui, conjugués,
finissent par le singulariser au regard de nombreuses personnalités
de son temps : Churchill, Roosevelt, Gandhi, Chaïm Weizmann,
Henry de Jouvenel, Emil Ludwig, et tant d’autres ! Il
est peu de domaines où l’ancien instituteur socialiste ait
particulièrement brillé, mais ce self made man n’en
a pas moins manifesté des aptitudes honnêtes dans nombre de
disciplines de l’esprit, patiemment cultivées avec une volonté
de revanche qui trahissait chez lui un authentique complexe
d’infériorité.
Les vexations que le jeune Mussolini avait dû endurer au collège, de la part
des « petits messieurs » qui formaient la clientèle
ordinaire des pères salésiens, puis dans sa vie professionnelle
et durant son exil en Suisse, avaient laissé des traces profondes
que venaient continûment raviver la conscience qu’il avait
des carences de sa propre éducation. Non qu’il ne sût pas
en même temps jouer avec habileté de ses allures plébéiennes,
de ce qui, dans sa dans sa rusticité même, le rendait proche
du peuple et apte, non seulement à comprendre celui-ci, mais
à parler le même langage que lui. Mais il souffrit longtemps
de sentir entre lui et les représentants de l’ancienne classe
dirigeante, ou ceux de l’élite réformiste, un fossé impossible
à combler, parce qu’il y a des choses que l’on n’apprend à
dire, à faire et à penser qu’à un âge ou lui-même maniait
les pinces et le soufflet, tandis que d’autres pouvaient bénéficier
du dressage social propre aux familles bourgeoises, des leçons
d’un précepteur, ou du passage par la voie royale du lycée
et de l’université.
De là, une fois accompli le cursus de l’élève-instituteur à l’école normale
de Forlimpopoli, sa boulimie, sa frénésie d’apprendre, pour
tenter de reprendre un peu du terrain perdu sur ses contemporains
mieux partagés que lui. De là cette « culture d’autodidacte »
que certains historiens, parmi les plus sérieux, considèrent
aujourd’hui encore avec une certaine condescendance et qui,
de fait, s’est construite de manière désordonnée, au fil des
lectures glanées au hasard des circonstances et des compagnonnages,
à commencer par celui de ses deux mentors féminins :
Angelica Balabanoff et Margherita Sarfatti. A cette culture
acquise sur le tas ont manqué les bases que donnent la fréquentation
prolongée des humanités classiques et l’approfondissement
d’une discipline universitaire, bagage ordinaire des hommes
politiques de l’époque libérale, socialistes compris. Encore
que les bases fournies aux jeunes élèves-maîtres durant les
sept années passées au collège Giosue Carducci, antichambre
de l’école normale, d’où Mussolini sortira avec une « licence
d’honneur », fussent loin d’être négligeables.
Au total une culture et des compétences qui sont le fruit d’un apprentissage
patient et du désir opiniâtre d’égaler et de dépasser les
autres. Sans être pour autant, répétons-le, un esprit universel,
un équivalent moderne de Pic de la Mirandole, comme les services
de propagande du régime se plairont à en répandre l’image,
Mussolini a pu ainsi donner l’illusion d’être une sorte d’« homme-orchestre »,
dans le domaine intellectuel comme dans ceux du sport et de
l’activité manuelle. N’a-t-il pas été, ave des fortunes diverses,
maître d’école, professeur de français, candidat (malheureux)
à une habilitation en allemand, journaliste de talent, directeur
de plusieurs feuilles locales et régionales, puis du principal
quotidien socialiste, fondateur du Popolo d’Italia, écrivain,
romancier, auteur dramatique, commentateur de Nietzsche et
de Sorel ?
Tout n’était pas non plus invention et instrumentalisation d’un mythe dans
l’image que le Duce a forgé de son propre physique. Sans doute
forçait-il sa nature pour paraître - ce qu’il n’était pas
- un athlète complet, excellant dans toutes les activités
sportives. C’était, si l’on veut, un touche-à-tout du sport,
suffisamment familiarisé avec les gestes élémentaires de chaque
discipline pour faire illusion devant les photographes et
les cadreurs du cinegiornale : ce qui n’est déjà
pas si mal. Qui, parmi les représentants de la classe politique
européenne aurait pu sur ce point rivaliser avec lui ?
Cela lui avait demandé beaucoup d’efforts, même si le travail
à la forge avait développé sa robustesse naturelle. L’apprentissage
des enchaînements de gestes qui font d’un individu ordinaire
un bon technicien de tel ou tel sport s’acquiert de bonne
heure : ce qui, au début du XXe siècle, et
pour longtemps encore, demeurait un privilège des familles
bourgeoises. Mussolini était issu d’un milieu populaire et
rural. Il avait tout jeune appris à courir, à grimper aux
arbres, pas à manier une raquette ou un fleuret. Tout chez
lui avait été le fruit d’un apprentissage tardif.
Ce n’est guère qu ‘après la trentaine, et surtout à partir du moment où
il en eut les moyens, que Mussolini put s’initier aux diverses
disciplines du corps. A force de volonté et de persévérance,
il réussit à devenir un escrimeur redouté et un cavalier honnête.
Il apprit à piloter un avion, à rouler à moto, à figurer sans
être ridicule au volant d’une voiture de course ou d’un canot
automobile. Mais il avait du mal à tenir sur des skis et à
faire bonne contenance sur un court de tennis. Peu importe :
l’image globale qui ressortait de son activité omnisports
était encore une fois celle d’un homme-orchestre que nulle
difficulté et nul danger ne pouvaient arrêter. Et c’est cette
image-là qu’ont retenue nombre de ses contemporains, peu sensibles
à ce que nous considérons aujourd’hui, hors contexte, comme
une gesticulation bouffonne.
Peut-être, après tout, plus que le mythe du surhomme, est-ce cette opiniâtreté,
cette bonne volonté laborieuse, cette obsession de la performance,
fût-elle dérisoire, qui a séduit les Italiens. La représentation
du corps du dictateur rendait celui-ci plus proche, plus charnellement
lié à son peuple que ne pouvaient l’être, sous d’autres cieux,
un Hitler, un Salazar, un Franco, ou encore un Staline.
Chef de bande ou « homme de la Providence » ?
Le second cliché est celui du dictateur tout-puissant, entouré
de ses anciens compagnons de lutte devenus les hiérarques
du régime, et imposant sa loi d’airain au peuple italien par
la seule force du manganello et de l’huile de ricin :
Arturo-Ui, si l’on veut, accommodé à la mode romaine. Là encore,
la réalité n’est pas tout à fait aussi abrupte.
Soyons clair. Le régime fasciste n’a pas été tendre pour ses ennemis. Son histoire
commence et s’achève par des épisodes d’une extrême violence,
et la chape de plomb qui s’est abattue sur l’Italie à partir
de 1926, une fois promulguées les lois de « défense de
l’Etat » et mis en place police politique et tribunal
spécial, est bien réelle, comme sont réels l’encadrement totalitaire
des masses et le matraquage opéré par un appareil de propagande
omniprésent. On est loin toutefois de la terreur de masse
et des procédures d’élimination non seulement des adversaires
politiques les plus déterminés, mais de pans entiers du corps
social, qui caractérisent au même moment les régimes hitlérien
et stalinien. Totalitaire par son projet de création d’un
« homme nouveau » et de fascisation de la société
civile, le fascisme mussolinien ne répondra jamais, sur un
point essentiel, à la définition qu’Hannah Arendt et consorts
donnent du totalitarisme, en ce sens qu’il ne cherchera pas
à démanteler ce qu’il subsiste de l’Etat de droit et ne donnera
naissance à aucun moment à un véritable Etat policier.
Quant à Mussolini, s’il peut se montrer inexorable quand il s’agit de faire
exécuter des adversaires qui ont voulu attenter à ses jours,
il n’a rien d’un tyran sanguinaire. Plus le temps passe, plus
le régime tend à se radicaliser, plus le fossé qui sépare
sur ce point le Duce d’un Hitler, d’un Staline, ou même d’un
Franco, tend à se creuser plus nombreuses sont, dans
le domaine judiciaire, les interventions du chef du gouvernement
visant à faire prononcer des remises de peine ou à accorder
des grâces 1.
Si ni l’usage généralisé de la force, ni le recours sans retenue à une propagande
utilisant tous les moyens modernes de captation des esprits
ne suffisent à expliquer le consensus qui s’est établi autour
du régime et de son chef, au moins, comme le montre De Felice
2, entre 1929 et la fin de la guerre d’Ethiopie,
il faut bien qu’autre chose ait joué : ce qui nous conduit
à examiner le rapport de l’homme Mussolini avec son environnement
historique.
Pour expliquer l’ascendant du dirigeant fasciste sur la majorité des Italiens,
principale raison de son succès et de la longévité d’un régime
dont la chute résulte surtout des égarements de la politique
étrangère, il convient sans doute de faire entrer la personnalité
du dictateur, son charisme, son talent d’orateur, son aptitude
à entraîner les foules et à forger les instruments de son
peuple culte 3. Plus déterminant cependant est
le lien qui unit son propre destin à l’histoire générale et
à celle de l’Italie contemporaine. Bien plus que d’autres
candidats potentiels à la dictature, l’aristocratique d’Annunzio
par exemple, le fils du forgeron de Dovia est un produit de
son temps, incarnant au moins jusqu’à la déclaration de guerre
de 1915, l’une des facettes idéologiques de l’Italie risorgimentale.
Socialiste à la mode romagnole, Mussolini appartient par sa
culture politique à ce courant de l’ultra-gauche que nourrissent
les idéaux contrastés du collectivisme libertaire, du jacobinisme
de tradition mazzinienne et d’un marxisme élémentaire. Fils
du peuple ayant accédé aux premiers échelons de l’ascension
sociale, il partage avec nombre de jeunes gens issus des classes
moyennes un mépris haineux pour la bourgeoisie et pour le
conservatisme frileux de l’Italietta giolittienne.
Faut-il dans ces conditions considérer que les traits spécifiques
de son caractère – la violence, l’ambition, l’autoritarisme,
etc. – et que les frustrations de la jeunesse auraient en
quelque sorte prédisposé le chef du socialisme romagnol à
devenir ce qu’il fut ?
Un certain nombre de ses biographes, principalement anglo-saxons, n’ont pas
échappé à ce piège et ont cru voir dans le Mussolini du début
du siècle la figure programmée du tyran des années vingt et
trente 4.
Or, nombre de ces caractéristiques et de celles qui composent sa culture politique,
Mussolini les partage avec de nombreux représentants de sa
génération avec lesquels il s’engagera en 1914 dans la campagne
interventionniste, point d’aboutissement de l’une des veines
du Risorgimento. Rien ne permet à cette date de dire
ce que sera leur évolution ultérieure. Exclu du parti socialiste,
Mussolini demeure un socialiste révolutionnaire pour qui la
guerre devrait constituer le prologue du grand chambardement
politique et social. Que l’un des nombreux éclats de mortier
qui le blessèrent grièvement en 1917 lui eût été fatal, et
c’est cette image-là qu’il aurait léguée à la postérité.
L’histoire en décida autrement. Avec le premier fascisme, ce fut l’une des
virtualités du Risorgimento qui surgit au lendemain
immédiat du conflit, vite relayée par l’esprit de la contre-révolution.
Mussolini fut l’homme de l’une et de l’autre, le tombeur de
la classe politique libérale qui avait triomphé avec Cavour
et le sauveur du capitalisme : cela au nom de la nation
et au profit d’une nouvelle élite, issue des tranchées, dont
il était lui-même l’émanation et la figure emblématique.
La fortune politique du dirigeant fasciste tient largement à cette relation
entre son destin propre et celui d’une clientèle qui, nourrie
de la même culture politique a connu des expériences – à commencer
par celle de la guerre – et subi des frustrations comparables
à celles qu’il avait lui-même vécues. Si cela peut expliquer
en partie la montée en puissance du fascisme au lendemain
du premier conflit mondial, il reste que la conquête du pouvoir
par les chemises noires fut le résultat d’un coup de force
auquel prêtèrent la main des représentants de l’establishment
et qu’elle s’opéra dans un climat de terreur contre-révolutionnaire
dont les anciens compagnons du Duce furent les principales
victimes.
Comment un homme qui avait ainsi eu recours à la terreur pour s’imposer parvint-il,
quelques années plus tard, à réunir autour de lui un consensus
à peu près général ? Parmi les raisons qui expliquent
ce ralliement de la grande majorité du corps social à sa personne
et à sa politique, il y a en premier lieu le fait qu’après
une longue période de turbulences, Mussolini a apporté la
paix civile aux Italiens. L’historiographie dominante a longtemps
refusé de voir dans la montée du fascisme la réponse à une
authentique poussée révolutionnaire et à la perception de
la terreur qui a sévi en Russie à l'heure du « communisme
de guerre ». Or, l’une et l’autre ont joué un rôle déterminant
dans l’éclosion de ce qu’Angelo Tasca qualifiera de « contre-révolution
posthume et provisoire » 5. Une fois le péril
écarté et la dictature établie, tous n’ont pas bénéficié de
la même manière de ce retour au calme. Toutefois si la bourgeoisie
n’a eu qu’à se féliciter – au prix il est vrai de son abdication
politique – des choix économiques du régime et de la mise
au pas des organisations ouvrières, le Duce et son gouvernement
se sont appliqués à fournir des compensations aux autres catégories
de la société : pour les représentants des classes moyennes
des possibilités de mobilité sociale ascendante via
les organisations du parti et les rouages des grandes sociétés
para-étatiques (IRI, ENI etc.) pour les couches populaires
une législation sociale avancée et l’organisation du « temps
libre » l’exaltation des valeurs rurales et les
promesses de la colonisation outre-mer pour le monde paysan
et pour tous des satisfactions de prestige liées au rayonnement
du régime à l’extérieur et aux succès de la politique intérieure.
Sans oublier le point essentiel qu’a constitué, pour l’immense
majorité des catholiques, la conclusion de la paix avec l’Eglise.
Entre les Italiens et le maître du pouvoir, il s’est ainsi établi pendant une
dizaine d’années une sorte de modus vivendi, ou si
l’on veut de contrat tacite, Mussolini s’appliquant, en contrepartie
des contraintes imposées par la dictature, à rassembler son
peuple autour d’un projet social transcendant les clivages
de classe, à ouvrir une troisième voie entre socialisme et
libéralisme et surtout à faire de l’Italie une nation puissante,
redoutée, enfin prise au sérieux par ses partenaires internationaux
et capable de jouer un rôle de premier plan sur la scène mondiale.
Ce qui a fait de Mussolini un chef charismatique, au sens webérien du terme,
ce qui lui a valu d’être successivement le Duce, le
« guide » des socialistes révolutionnaires, des
interventionnistes de gauche, puis des fascistes, en attendant
de devenir celui du « peupe italien », c’est son
aptitude à s’identifier à une cause, à remplir une mission,
à exprimer les sentiments de toute une fraction du corps social.
Et son succès, au lendemain de la guerre, tient au fait que
pour beaucoup d’Italiens il a incarné ceux du monde combattant.
Le clone de Hitler ?
La question la plus déterminante pour l’historien, dès lors qu’il
se risque – entreprise dangereuse - à formuler un jugement
sur la place qu’occupe Mussolini dans l’histoire du XX e
siècle réside dans les rapports que le chef de l’Italie
fasciste a entretenu avec son homologue allemand. Le Duce
a-t-il été le mentor, le clone ou l’équivalent romain du Führer ?
L’Axe Rome/Berlin puis le pacte d’acier de 1939 étaient-ils
inscrits dans le patrimoine génétique des deux dictatures ?
Y eut-il en 1935 une chance sérieuse de voir Mussolini choisir
un autre camp que celui du Reich hitlérien ? Autant de
questions immenses auxquelles je ne saurait répondre ici que
de manière partielle et succincte.
Passons – parce que nous en avons déjà parlé, et parce que c’est le plus évident
– sur la différence de degré, voire de nature, dans l’usage
de la violence répressive par les deux dictateurs. L’ampleur
et l’horreur des crimes contre l’humanité dont il s’est rendu
responsable, la place occupée par le racisme dans la construction
idéologique et dans la pratique auxquelles il a associé son
nom, la trace qu’il a laissée dans la mémoire des hommes,
tout cela concourt à faire du national-socialisme un phénomène
unique, qui ne saurait être comparé à aucun autre, si ce n’est,
au moins pour certains de ces traits, au totalitarisme stalinien
: Répétons-le : il est clair que durant les années de
stabilité et de consensus qui vont de l’adoption des « lois
fascistissimes », en 1926, à l’entrée en guerre de l’Italie
en juin 1940, la manière dont les dirigeants fascistes ont
usé de l’appareil répressif n’est en rien comparable à celle
du III e Reich. La police politique mussolinienne,
l’OVRA, n’est pas la Gestapo et la relégation dans les campagnes
isolées du Sud ou dans les « îles de feu » de la
mer Tyrrhénienne n’est pas Dachau.
Au cours de la décennie qui sépare la Marche sur Rome de la conquête du pouvoir
par les nazis, c’est le régime instauré par Mussolini qui
a servi de modèle au chef du NSDAP. De cette antériorité,
des leçons qu’il a tirées du précédent italien, Hitler conservera
à l’égard de son homologue romain une considération que ce
dernier mettra longtemps à partager. On sait que, jusqu’en
1936, leurs rapports furent détestables. La première rencontre
entre les deux dictateurs, à Venise et à Stra en juin 1934,
fut désastreuse. Mussolini avait endossé pour la circonstance
un uniforme rutilant, avec bottes, fez et toute décorations
dehors. Hitler était venu habillé en « bourgeois »
et porteur d’un imperméable de couleur mastic : une tenue
qui, selon un témoin de la rencontre, le faisait « ressembler
à un ouvrier arborant un vêtement de cérémonie pour une promenade
dominicale » 6. Il était « blanc comme
un linge » et visiblement ému au moment de serrer la
main du Duce, tandis que celui-ci avait peine à cacher le
peu de sympathie que lui inspirait son hôte. Libéré des contraintes
de l’étiquette, Mussolini se laissa aller après la rencontre
à un véritable festival d’invectives à l’égard du maître du
III e Reich et de la prétendue « race des
seigneurs ». « Ce Hitler, quel polichinelle ! »
déclara-t-il à Suvich, sous-secrétaire d’Etat aux Affaires
étrangères, au moment où s’envolait l’avion du Führer. « C’est
un fou ! Un obsédé sexuel ! ». De retour en
Romagne, quelques jours plus tard, il confia à un groupe de
fascistes de Forlì : « Au lieu de me parler des
problèmes actuels, Hitler à Venise m’a récité par cœur son
Mein Kampf, ce pavé que je n’ai jamais réussi à lire ! »
7.
Six semaines après l’entrevue de Venise, suite à la tentative de putsch nazi
à Vienne et à l’assassinat de Dollfuss, Mussolini décidait
de mobiliser quatre divisions à proximité du Brenner, marquant
ainsi sa détermination de s’opposer, s’il le fallait par la
force, à une intervention armée de l’Allemagne en Autriche
et ouvrant la voie à un rapprochement avec les démocraties,
concrétisé par le voyage de Laval à Rome en janvier 1935,
la conclusion d’un accord avec l’Italie, l’ouverture de négociations
militaires entre les deux pays et la très éphémère mise en
place du « front de Stresa ».
Comment Mussolini a-t-il été conduit à passer en peu d’années de ce flirt avec
les démocraties à l’alliance allemande, prélude à l’entrée
de l’Italie dans le deuxième conflit mondial ? Cette
alliance était-elle inéluctable ? Résultait-elle de la
parenté idéologique et structurelle des deux dictatures ?
Probablement pas si l’on raisonne sur la situation de l’Europe
non pas en 1936 mais deux ou trois ans plus tôt, à un moment
où Mussolini n’avait pas encore décidé d’attaquer l’Ethiopie.
A cette date, la Grande-Bretagne et la France auraient peut-être
pu le détourner du mirage africain, à condition d’en payer
le prix : par exemple en considérant la manière dont
s’était opérée la distribution des colonie allemandes au lendemain
de la guerre, ou en acceptant certaines retouches au statu
quo territorial de l’Europe. Après le coup de fore de
juillet 1934 à Vienne, il semble bien que Mussolini aurait
pu choisir une autre voie que celle qu’il emprunta un an plus
tard. A Stresa, rien n’était joué encore, pour peu que les
interlocuteurs du Duce eussent indiqué clairement jusqu’où
ils pouvaient aller dans leur « désintéressement »
en Afrique orientale. Or ni Laval ni les délégués britanniques
n’ont été clairs sur ce point. On a préféré laisser la question
dans le flou. En Angleterre, on a voulu se persuader que le
dictateur romain n’irait pas jusqu’au bout de son projet conquérant :
par manque de moyens ou par crainte de voir Hitler absorber
l’Autriche et étendre sa domination jusqu’au Brenner. Du côté
français, on est allé suffisamment loin dans la poursuite
des conversations d’état-major pour que Mussolini pût croire
qu’il avait effectivement la « main libre » en Ethiopie.
L’erreur des Franco-Britanniques a été de croire que, pour amener Mussolini
à adhérer au principe de la sécurité collective, il suffisait
de jouer sur la menace hitlérienne, alors que le Duce attendait
de l’abandon de ses positions révisionnistes qu’on lui offrît
une contrepartie tangible. Cette compensation, Londres et
Paris ne pouvaient l’apporter à l’Italie qu’en aliénant de
manière substantielle leur propre domaine colonial, ou en
livrant aux appétits fascistes un Etat membre de le SDN, ou
encore, s’agissant de la France, en renonçant au mirage de
l’alliance de revers constitué par la Petite Entente. Aucune
de ces conditions n’étant réalisée, Mussolini se laissa tout
naturellement glisser du côté où le portaient ses ambitions
conquérantes.
Est-ce à dire qu’à partir de 1936, tous les choix de la politique mussolinienne
- jusqu’à l’évolution intérieure du régime - aient été dictés
au Duce par son alignement sur l’Allemagne nazie ? Pour
De Felice, le tournant totalitaire qu’effectue le fascisme
à partir de cette date relève en fait des orientations fixées
par Mussolini lui-même, suite au constat qu’il fait de l’embourgeoisement
du fascisme. N’observe-t-il pas qu’en dépit des mesures natalistes
adoptées par le régime dix ans plus tôt la courbe des naissances
n’a cessé de fléchir : conséquence, estime le Duce, des
tendances hédonistes diffusées dans les masses par une bourgeoisie
qui n’en finit pas de subir l’attraction des démocraties « décadentes » ?
Il faut donc « retremper la race » en imposant aux
Italiens les rigueurs de la fascisation à outrance. C’est
dans cette perspective de formatage d’un « homme nouveau »
qu’il faut interpréter la conversion de « défense de
la race » qu’inaugurent en 1938 les dispositions adoptées
à l’encontre des Juifs, en complète opposition avec les pratiques
de tolérance en vigueur jusqu’alors.
L’affaire éthiopienne réglée, rien n’empêchait l’Italie de renouer le dialogue
avec les démocraties, comme le souhaitaient les anciennes
élites et aussi une fraction négligeable de l’establishment
fasciste, ce qui, aux yeux du Duce, comportait un triple danger.
C’eût été à la fois renoncer aux objectifs majeurs conçus
par la diplomatie mussolinienne, replacer l’Italie dans l’orbite
politique et culturelle des anciennes puissances dominantes,
et surtout créer les conditions d’une démobilisation progressive
des esprits, voire d’une libéralisation du régime souhaitée
par une partie de ceux qui avaient contribué autrefois à sa
mise en place. De là la nécessité qui s’est imposée à Mussolini,
pour enrayer cette dérive conservatrice, cet embourgeoisement
du fascisme aboutissant, après sa mort, à un retour pur et
simple au passé, de radicaliser le régime, de l’enraciner
profondément et durablement dans le pays, interdisant aux
anciennes élites et aux détenteurs du magistère spirituel
la possibilité de reconquérir leurs positions perdues.
Le tournant totalitaire imposé à l’Italie par le Duce en 1936-1938, le recours
à une mythologie futuriste visant à maintenir le pays en état
de tension permanente et pour finir le choix de l’alliance
allemande découlent largement de cette option initiale. Et
c’est à bien des égards l’échec de la « révolution culturelle
du fascisme » qui a conduit Mussolini à faire entrer
son pays dans la guerre en juin 1940, contre le sentiment
quasi unanime de la classe dirigeante, des chefs de l’armée
et du peuple italien. En choisissant de lier son sort à celui
de l’Allemagne, le Duce n’a pas seulement volé au secours
d’une victoire qui paraissait acquise. Il s’est engagé dans
le conflit parce qu’il estimait que des sacrifices imposés
à son peuple sortirait cette race retrempée et régénérée dont
il ne cessait depuis vingt ans de vouloir restaurer les vertus
guerrières.
Le 28 septembre 1937, en final d’un voyage triomphal dont Hitler avait soigneusement
programmé les étapes, voulant impressionner son hôte par un
déploiement de puissance et de ferveur populaire, Mussolini
prononça au Maifeld de Berlin, devant une assistance de 800
000 personnes, un discours qui scellait en quelque sorte l’union
des deux dictateurs. « Lorsque le fascisme a un ami,
déclara-t-il, il marche avec cet ami, jusqu’au bout ! »
La formule marquait de sa part un souci de parallélisme, de
parité, qui à cette date pouvait encore faire illusion. Pas
pour très longtemps : dès les premières défaites enregistrées
par l’armée et par la marine italienne en Méditerranée et
en Afrique, il apparut aux yeux de beaucoup d’Italiens que
l’homme qui avait longtemps été le modèle du Führer était
devenu son vassal. Mussolini en était conscient. Il en souffrait
et le sentiment d’être relégué au rang de second couteau ne
fut pas pour rien dans l’aggravation de son état. Il n’en
resta pas moins, jusqu’à la déroute finale celui qui « marche
avec son ami, jusqu’au bout ». C’est de cette obstination
à suivre un homme et un régime engagés dans une entreprise
démentielle - connue de lui, dans ses grandes lignes, depuis
1942 -, dont il est comptable devant l’Histoire. Elle a durablement
gommé certains traits, moins négatifs peut-être, de sa personnalité
et de son action.
* *
NOTES
1. Pour la seule
année 1938, plus de 500 condamnés à la réclusion ou à l’assignation
à résidence furent ainsi libérés.
2. DE FELICE (Renzo), Mussolini, t. 3., Il Duce 1/ Gli anni del consenso (1929-1936), Turin, Einaudi, 1974.
3. GENTILE (Emilio), Il Culto del littorio, Bari, Laterza, 1995; trad. fse, La religion fasciste, Paris, Perrin, 2002.
4. MACK SMTH (Denis), Mussolini, Paris, Flammarion, 1987 KIRKPATRICK (Sir Ivone), Mussolini. Study of a Demagogue, Londres, Odham Books, 1964 HIBBBERT (Cristopher), Benito Mussolini, Londres, Longgmans, 1962 trad. fse, Mussolini, Paris, Laffont, 1963.
5. TASCA (ANGELO), Nascita e avvento del fascismo, 2 vol., Bari, Laterza, 1957.
6. PINI (Giorgio), SUSMEL (Duilio), Mussolini, l’uomo e l’opera, III, Dalla dittatura all’Impero (1925-1938), Florence, La Fenice, p. 298.
7. – Ibid., pp. 298-299.
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