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M. Anthony Rowley

Churchill

séance du lundi 24 mars 2003


Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Messieurs les Chanceliers,

Mesdames, Messieurs,

« Vieux comme un prophète, jeune comme un génie et grave comme un enfant, il fonce lourd de pouvoir et de devoir », l’envolée lyrique d’Albert Cohen en février 1943 illustre une évidence perceptible dès le début de la deuxième guerre mondiale : Churchill est l’un des héros, si ce n’est LE héros de cette guerre. Aujourd’hui, cette héroïsation relève du stéréotype. Il suffisait par exemple en octobre dernier d’ouvrir le Los Angeles Times : il y avait encore deux ouvrages consacrés à Churchill. Au total, il y a, rien qu’en Europe, environ 41 000 pages consacrées à Churchill depuis 1947. L’article du Los Angeles Times commençait ainsi : « Deux bons livres de plus sur Winston Churchill et ce héros du XXe siècle le mérite bien. » Dès 1950, Churchill avait été classé par Time Magazine comme l’homme du XXe siècle. Je signale également à Paris un colloque qui s’est tenu il y a dix jours, consacré aux grands hommes d’Europe et qui plaçait Churchill en deuxième position derrière Charles De Gaulle.

 

Curieusement, Winston Churchill ne laisse en héritage ni législation majeure, ni transformation décisive de l’Etat ou de la société, ni nouvel ordre international. Il laisse au fond d’abord le souvenir d’une vie fabuleuse digne d’un héros de roman et d’un homme qui a incarné la démocratie au moment le plus périlleux de son histoire contemporaine. Il fut, à 65 ans passés, le héros improbable du monde libre et un personnage providentiel. Son rival de l’époque, Neville Chamberlain, a écrit : « Je finis par croire que ce survivant de la politique s’est préparé toute sa vie pour cette circonstance et pour rien d’autre. » C’est là précisément ce que j’entends vérifier aujourd’hui.

 

Dans un premier temps, j’étudierai ce que l’on peut appeler l’autonomisation du politique de la part de Churchill ou les instruments de l’héroïsation tels que les a utilisés Churchill. Mais il convient d’abord de raconter son histoire ou, en citant les mots d’Arthur Balfour à propos des cinq volumes de La crise mondiale, premier grand best-seller de Churchill dans les années 1920, « l’autobiographie de Winston déguisée en histoire de l’univers. »

 

Churchill a toujours revendiqué cette écriture héroïque  il le fait dès 1895, alors qu’il n’a que 21 ans. Il le note très simplement par une phrase souvent citée : « Je fus dès lors maître de mon destin. » Il se sent maître de son destin en 1895 car cette année marque une triple rupture :

Rupture familiale après la mort de son père Randolf, lui-même brillant homme politique, brisé net dans sa carrière et qui finit tristement sa vie  puis quelques mois plus tard ce fut le choc de la mort de sa nourrice, Mrs Everest. Churchill écrit en octobre 1895 : « Je sais que je ne retrouverai plus jamais le goût de mon enfance et cela me navre. »

La deuxième rupture est stratégique lorsque Churchill se rend compte à sa sortie de l’Académie militaire de Sandhurst qu’il n’a strictement aucune chance raisonnable de réaliser son rêve d’enfant, à savoir, selon ses propres mots, « commander une armée. » Or, il gardera ce rêve toute sa vie, mais il comprend en 1895 qu’il ne pourra être général qu’au moment où il devra prendre sa retraite. Cette prise de conscience a une conséquence radicale : Churchill devient l’homme des raccourcis, en utilisant d’une part l’influence sociale : celle de sa mère, à la fois américaine et de la très grande aristocratie britannique (apparentée à Malborough)  celle de son milieu de naissance, celle de ses amis. Il utilise également la renommée publique, c’est-à-dire ses exploits racontés dans la presse et photographiés afin que l’opinion découvre un homme hors du commun. Enfin il recourt à la politique et, spécifiquement, à l’élection qu’il considère comme le moyen le plus rapide de distinguer les meilleurs.

La troisième rupture est mentale lorsqu’il part pour sa première « aventure exotique » à Cuba où, outre les cigares, il découvre la reconnaissance qui, toujours chez lui, fait l’objet d’une quête quasi-obsessionnelle. La reconnaissance se manifeste par des distinctions, des médailles que Churchill recherche comme un véritable « fruit salad maniac ». Si mes souvenirs sont bons, il fut même reçu en cette Académie en octobre 1945. La reconnaissance comprend également les succès publics via la presse et via le livre. A chaque voyage, au Soudan, en Inde, en Afrique du Sud, Churchill combinera les deux, à savoir l’écriture sur le vif et la rédaction de livres qui auront tous, dès le début, du succès.

 

Le deuxième outil de l’auto-héroïsation de Churchill fut la mise en scène. Si l’on voulait être savant, on dirait que Churchill est empiriquement weberien. Il sait se fabriquer une stature charismatique. Comment ? D’abord en adoptant le comportement du héros, c’est-à-dire de celui qui s’expose aux coups du destin, mais qui en réchappe par le courage et la chance. C’est par exemple le Churchill de 1898 qui échappe miraculeusement à une embuscade tendue par les derviches soudanais lors de la dernière charge de cavalerie de l’histoire devant Omdurman. Chargeant au pistolet et non au sabre, il parvient à abattre ses plus proches adversaires. Le Churchill de 1915 est encore plus connu  En première ligne dans les tranchées, il s’expose ouvertement au feu allemand. Son voisin est coupé en deux par un obus alors que lui se retournait pour allumer un cigare contre le vent. Puis il s’adresse aux gens qui regardent son voisin mort, le cigare aux lèvres et demande : « Vous aimez la guerre ? ». Evidemment ce genre de phrase fait mouche puisque Churchill paraît indifférent à la peur. Il convient d’ajouter à cette galerie d’images le Churchill de 1940-41 qui sillonne Londres bombardée à pied, en voiture et qui se présente comme le premier défenseur de la ville, au besoin, mitraillette au poing.

 

Mais Churchill a également compris que l’héroïsation repose sur une accessoirisation symbolique. Le héros doit apparaître comme un héros par le vêtement, par la posture, par le rythme de vie, par le choix de ses attributs référentiels dont je ne citerai que quelques-uns :

L’importance attachée par Churchill aux uniformes. Il y a un texte extraordinaire dans les mémoires d’un Anglais qui, en janvier 1916, voit arriver Churchill à cheval, dans un uniforme totalement improbable puisque le haut appartient aux hussards et le bas au marin. Il porte en outre une toque des lanciers du Bengale. C’est un déguisement de comédien, mais cela marque et tout le monde s’en souvient. On peut remarquer également l’usage savamment calculé que Churchill fait de l’uniforme militaire et du costume civil. Ainsi est-il toujours en costume trois-pièces lorsqu’il arpente l’Angleterre en ruines  il n’est plus alors chef de guerre, mais le premier des citoyens britanniques. Par contre, il revêt l’uniforme lorsqu’il rencontre le général De Gaulle ou Roosevelt.

A côté des uniformes, il y a les postures, l’utilisation de son physique massif. Enfoncé dans son fauteuil, il donne une image symbolique de la stabilité politique qu’il veut incarner. Il invente en outre le V de la victoire alors qu’il est Premier ministre. Jamais il n’a fait ce geste avant mai 1940. Il l’invente en réponse à une demande de la presse.

Par son rythme de vie, Churchill s’efforce de montrer qu’il est toujours aux commandes et qu’il reste indifférent à la fatigue. Il prend pendant la première guerre mondiale une habitude qui lui sera très utile pendant la seconde. Il visite les troupes et les gens qu’il a sous ses ordres entre minuit et deux heures du matin. Dans la seule année 1941, Churchill organise 160 réunions de cabinet à cet horaire.

Parmi les attributs de l’accessoirisation symbolique, il faut évidemment compter le chapeau et le casque de poilu, oublié aujourd’hui mais célébrissime à l’époque. En 1915, après avoir été « viré » de l’Amirauté, Churchill arrive sur le front et se voit remettre par les Français un casque de poilu qu’il remet pendant toute la guerre à chaque fois qu’il met le pied sur le territoire français. Cela a un double effet de popularisation de sa personne en France et de popularisation de l’Alliance. Le casque de Tommy qu’on le voit porter pendant le blitz est en fait une dérivation du casque de poilu.

Les armes, Churchill y consacre littéralement des pages. Dans son livre sur son expédition au Soudan, il écrit 12 pages sur le fameux pistolet, un Mauser, qui lui a sauvé la vie. Il fera la même chose au moment des Indes, mais aussi avec sa mitraillette de 1940 dans le célèbre discours où il dit : « Chacun doit se battre sur les plages, dans les champs.»

Enfin, dernier attribut : le cigare. Ce n’est pas seulement anecdotique : le cigare représente pour lui une sorte de lumière permanente puisqu’il est l’homme qui ne dort jamais. Le cigare est le signe que la chaudière Churchill chauffe toujours, pense toujours et agit toujours. C’est donc l’homme de guerre en acte symbolisé par son cigare.

 

Le dernier trait de l’auto-héroïsation est le sens qu’avait Churchill pour populariser son image. Churchill a compris que le travail en héroïsation n’est rien s’il n’est pas, d’une part, relayé par une production personnelle et, d’autre part, par une réception active des relais d’opinion. La production personnelle est constituée des reportages, livres, discours et bons mots. Par cette production personnelle, Churchill infuse dans l’opinion à la fois un style et quelques idées qui sont la marque de fabrique du personnage. Par exemple, en 1897, il relate ses exploits dans son premier livre qui s’appelle The Malakand Field Force, écrit en cinq semaines après la rébellion des tribus du nord des Indes, événement qu’il suit à la fois comme officier et comme correspondant de presse pour deux journaux, l’un indien et l’autre britannique. Churchill y défend une idée que l’on retrouvera pendant toute sa carrière et qui vient, formules littéraires comprises, de deux historiens anglais célébrissimes, Gibbon et Macauley. Churchill reprend à son compte le double contrat théorisé fin XVIIIe par les Lumières anglaises, et qui unit des individus s’associant librement pour fonder une société. Mais Churchill ne sera jamais hobbesien  le bien du peuple est en effet pour lui une chimère. Seule compte la singularité de l’homme. Argumentation qui sera reprise mot pour mot en 1904 à propos de la question irlandaise  de même en septembre 1911 lorsqu’il est ministre de l’Intérieur et refuse un recensement réservé aux seuls étrangers  ou encore entre 1931 et 1939, d’abord contre la tyrannie bolchevique, puis « contre les passions sauvages qui ravagent l’Allemagne de Hitler et la conduit à ignorer les principes d’une société civilisée ».

 

Reste à examiner la réception par l’opinion de ces productions churchilliennes. Martin Gilbert estime qu’à la date où il écrivait ses livres sur Churchill, la masse des articles, photos et films sur Churchill représentait 550 kilos. Aujourd’hui, on ne doit pas être loin de 800 kilos. Parmi cela, il y a bien entendu aussi des textes qui critiquent Churchill, et fortement. Churchill accepte en effet de prendre des postures qui peuvent avoir un effet boomerang. Par exemple à l’occasion de la prise d’Anvers en octobre 1914, Churchill est accusé d’avoir fait du Churchill’s circus au lieu  d’avoir été efficace en tant que soldat. Même chose pour l’expédition des Dardanelles en 1915, qui lui coûtera son poste à l’Amirauté. ou quant à son isolement politique en 1929-31. Un journal de l’époque écrit : « Monsieur Churchill ressemble à un blindé capable de tirer sur tous les camps, y compris le sien, tant sa tête tourne comme une tourelle sans frein. » J’y ajouterai l’opération de Narvik et, choses moins connue, le discours de Fulton du 5 mars 1946, qui, contrairement à la légende, est reçu à contre-courant et est considéré comme un discours catastrophique, celui d’un has-been.

 

Comment est-ce que tout cela se met en œuvre ? Churchill adopte deux postures héroïques. L’une qui échoue et l’autre qui va être un succès triomphal.

 

Celle qui échoue, c’est celle du héros noir, de 1895 au tout début des années 30, qui part du postulat suivant : l’acceptation de la violence comme une nécessité temporelle, préalable à l’affirmation d’une nouvelle légitimité démocratique. Autrement dit, elle est valable dans les affaires indiennes et coloniales en général, mais aussi lorsque le ministre de l’Intérieur qu’il est fait tirer sur les dockers de Liverpool par hantise de l’anarchie durant l’été 1911  lorsque, ministre des colonies de février 1921 à octobre 1922, il reprend sa proposition d’utiliser du gaz moutarde contre les Irakiens au motif que « ces barbares doivent d’abord faire la preuve qu’ils existent et qu’ils méritent la démocratie. » La deuxième caractéristique de ce modèle est l’utilisation par Churchill de l’utilisation de la contingence, qui satisfait, à mon sens, d’une part, son penchant à simplifier la politique – position qui va être accentuée par les guerres et notamment par la première guerre mondiale parce qu’on ne s’est pas tué pour rien pendant quatre ans, surtout pas pour faire la révolution. Mais d’autre part, il est convaincu que les termes du contrat démocratique sont à modifier, justement parce qu’on ne peut pas revenir comme cela à la situation prévalant avant 1914.

 

A mon sens cette considération permet de résoudre une question souvent abordée par les historiens et biographes, celle de l’opportunisme ou de la versatilité de Churchill. Dans un univers hostile à l’individu, le devoir d’un homme politique selon Churchill est de forger la force morale des citoyens contre la barbarie, donc de participer le plus souvent possible à l’action gouvernementale. C’est pourquoi Churchill se moque des affiliations partisanes. C’est comme cela qu’il a été « radical » en 1904, persuadé d’être le Caius Gracchus du XXe siècle, alors qu’il avait découvert la question sociale six mois auparavant. Il a été « réactionnaire » en 1919, convaincu d’être le meilleur « rempart contre la lèpre bolchevique ». Il a été ensuite « vigile libéral conservateur de la démocratie », puis il a proposé de créer un parti du centre, ce qui lui vaudra d’être le seul homme politique de l’histoire anglaise à être combattu aux élections de 1922 par tous les partis politiques anglais. La stratégie churchillienne est de la sorte exposée à un risque majeur, celui que l’anti-héros paraisse abuser de sa force. Du coup, il n’arrive plus à rendre lisible son action et il passe pour un amateur ou pour un marginal frénétique.

 

La deuxième posture intervient lorsque Churchill se pose en défenseur personnel de la démocratie à partir de 1933. C’est paradoxalement de la position du prédicateur impuissant, pendant à peu près huit ans, que vont naître les conditions favorables d’une nouvelle rencontre avec l’opinion. Cela tient à l’échec de la diplomatie SDN, aux mécomptes de l’appeasement et à la cohérence redoutable du projet national-socialiste qui laisse littéralement les Anglais sans voix. Or ce que Churchill incarne, c’est justement une voix. A partir du discours du 24 mars 1938, Churchill incarne l’esprit de résistance. On assiste à la prise de parole d’un héros qui n’a pas de solution pratique à proposer, mais une conviction : la nation est une idée  cette idée est menacée par le totalitarisme nazi. Pour y échapper, il faut créer les conditions d’une osmose entre un leader charismatique et son peuple, ce qui suppose la mise entre parenthèses des intérêts particuliers au service d’une action collective. A sa manière, Churchill expérimente la théorie du sociologue Mancur Olson. Il persuade les Anglais de la nécessité du combat démocratique et de ce seul combat. C’est en ce sens que je propose d’interpréter la fameuse phrase du 3 mai 1940 : « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, de la sueur et des larmes. » On est dans une logique clemenciste, reprise d’ailleurs dans le discours du 4 juin 1940 : « Notre politique, c’est de faire la guerre partout, de faire la guerre contre une monstrueuse tyrannie. Notre but de guerre, c’est la victoire à tout prix. »

 

Dès 1940, Churchil se nomme ministre de la Défense, poste qui n’existait pas en Angleterre et dont il ne précise pas les attributions. En clair, Hercule, alias Churchill, devient commandant en chef des troupes anglaises jusqu’à la fin de la guerre. De même, il utilise bien la contingence, c’est-à-dire la crise de mai qui voit son arrivée au pouvoir, pour simplifier le message politique et pour modifier le contrat démocratique en proposant à toute la nation et non plus à une majorité de se regrouper derrière lui. De la sorte, Churchill anihile toutes les contestations éventuelles de sa politique, jusqu’en décembre 1941 et l’entrée en guerre des Américains. La défense des Anglais devient, sans autre choix, la condition d’un nouvel âge d’or. Or, début 1942, la survie est assurée par l’entrée en guerre des Etats-Unis. C’est d’ailleurs le moment précis où l’on voit apparaître les critiques politiques contre Churchill et contre le stratège amateur, l’échec de Singapour, la chute de Tobrouk. Juin 1942 voit la première motion de défiance posée contre Churchill et, en septembre 1942, Sir Stafford Cripps se déclare ouvertement candidat au poste de Premier ministre contre Churchill.

 

A mon sens, en 1942, Churchill n’est plus en position d’homme providentiel pour les Anglais, mais aussi pour les alliés, notamment les Soviétiques ou encore les Américains qui mènent leur guerre. Il a fini son temps, devient de plus en plus impuissant en même temps qu’il est l’homme le plus célèbre du monde. Il lui reste à peu près 20 ans avant d’expier ce triomphe et de rejoindre l’Olympe historique.  

 

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