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M. François Stasse

VIEILLE DAME, GRANDE DAME : LA BNF

séance du lundi 19 mai 2003

Le cycle de conférences organisé cette année par votre Académie s’intitule : « Le meilleur et le pire » et il est consacré à des personnalités qui ont brillé dans l’Histoire sous ces deux aspects.

 

Lorsque le professeur Emmanuel le Roy Ladurie m’a fait l’honneur de m’inviter à m’inscrire dans ce cycle pour évoquer l’aventure de la Bibliothèque nationale de France, j’en ai d’abord été surpris puisqu’il ne s’agit pas d’une personne mais d’une institution. Mais à la réflexion, c’était une idée judicieuse car il est évident que nombreux parmi les érudits, les chercheurs, les amateurs éclairés, aiment cette institution comme on aime une femme : avec passion au début, avec colère quand les relations se dégradent, avec sérénité quand le temps a fait son œuvre.

 

Passion, colère, sérénité  tels sont bien, en effet, les trois sentiments  qui se sont succédé dans l’esprit du public à l’égard des destinées récentes de la Bibliothèque nationale de France.

 

 

1. La passion, d’abord.

 

Comment ne pas la partager à l’égard d’un des trésors les plus anciens et les plus riches de la nation française ? Sa première collection de manuscrits est constituée par Charles V dans le château du Louvre, au milieu du XIVème siècle. Louis XI la reconstitue après que l’Anglais l’a dispersée au cours de la guerre de cent ans. François Ier l’installe à Fontainebleau tandis que les premiers livres imprimés, les incunables, ainsi que les sublimes reliures de la Renaissance s’y accumulent à la faveur de l’obligation faite aux éditeurs et imprimeurs, par l’ordonnance de Montpellier de 1537 de déposer à la bibliothèque du roi un exemplaire de chaque ouvrage. Le dépôt légal est né. Par la suite, elle déménagera beaucoup, notamment lors des guerres de religion. Colbert, par l’achat de nombreuses collections étrangères en fait une des plus belles bibliothèques du monde et l’installe à côté de son hôtel de la rue Vivienne. En 1721, il est décidé de l’emménager à proximité, dans un ancien palais en forme de quadrilatère que Mazarin s’était fait construire derrière le Palais Royal, et qui borde aujourd’hui  la rue de Richelieu.

 

Près de trois siècles plus tard, une partie de ses collections s’y trouve encore. Il s’agit des collections dites spécialisées, c’est-à-dire principalement les manuscrits, les estampes, les cartes et plans, les photographies, les monnaies et médailles, les documents musicaux. En revanche, les livres imprimés n’y sont plus. Ils ont été déménagés dans l’Est de Paris, sur le site de Tolbiac, dans un nouveau et très vaste bâtiment construit par Dominique Perrault.

 

La nouvelle bibliothèque a été décidée par le président Mitterrand, au début de son second mandat. Et c’est là que l’on retrouve la passion.

 

Passion d’un homme, d’abord, qui aimait les livres plus sans doute qu’aucun chef d’Etat depuis Mazarin. Au lendemain de sa réélection, en 1988, son conseiller spécial, Jacques Attali, n’a pas de mal à le convaincre qu’après le Grand Louvre, l’Opéra Bastille et la Grande Arche, le seul projet qui mérite encore d’être entrepris au titre des « grands travaux » présidentiels est l’édification d’une nouvelle bibliothèque.

 

A la vérité, tout le monde est convaincu que la vieille Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, ne peut plus rester en l’état. Tous les jours, la crème de l’intelligence et de la culture françaises, sans compter les chercheurs venus du monde entier, fait la queue de bon matin par crainte de ne pas trouver de place. Face à une demande croissante, la capacité d’accueil du site Richelieu est devenue trop limitée. Plus grave encore, les capacités de stockage des documents arrivent à saturation. Si l’on a présent à l’esprit que la seule production française de livres s’élève, en moyenne, à 50 000 ouvrages par an dont la BN a pour mission de tous les conserver, et que cette institution achète chaque année un nombre équivalent de livres étrangers, on conçoit que faute d’espace, le problème de leur stockage peut rapidement devenir ingérable.

 

Il fallait donc impérativement faire quelque chose. Mais quoi ?

 

En gros, deux conceptions s’affrontent avant qu’une troisième ne l’emporte. La première conception est la plus simple et à bien des égards, la plus raisonnable. Elle est défendue par le patron de la BN qu’on appelle alors l’Administrateur général et dont le nom est Emmanuel Le Roy Ladurie. Cette solution consiste à construire à Paris un nouveau bâtiment, provisoirement baptisé « BN bis », et qui prendrait la suite chronologique de la BN. Autrement dit, celle-ci conserverait ses collections passées tandis que les collections futures seraient conservées et consultées sur un nouveau site. Cette solution présente trois avantages : elle résout le problème de la saturation des espaces de stockage, elle offre de nouvelles capacités d’accueil des lecteurs et elle est peu coûteuse. Elle a un inconvénient : elle ne constitue pas un « grand projet » au sens où un monarque, fût-il républicain, l’entend. Ce dernier aspect peut vous paraître secondaire voire futile. Détrompez vous, c’est un aspect majeur de la question !

 

La deuxième conception, fruit de l’imagination fertile de Jacques Attali, est révolutionnaire. Il s’agit d’utiliser la nouvelle technique numérique pour créer une bibliothèque sans livres. En d’autres termes, les onze millions de livres de papier conservés rue de Richelieu y resteraient mais ils seraient progressivement numérisés et mis en réseau à partir d’un serveur informatique central qui serait la nouvelle bibliothèque nationale. Tous les problèmes de capacités d’accueil seraient résolus. S’agissant des livres de papier que les éditeurs continuent de publier, ils pourraient être stockés dans des silos en un lieu parfaitement indifférent puisque plus personne ne viendrait les consulter. Quant aux lecteurs, ils entreraient en contact avec les livres à travers leur ordinateur relié au site internet de la bibliothèque. Ils n’auraient plus besoin de salles de lecture.

 

Lorsque François Mitterrand annonce au journaliste Yves Mourousi, dans les jardins de l’Elysée, le 14 juillet 1988, qu’il a décidé la construction d’une très grande bibliothèque d’un type entièrement nouveau, les observateurs, frappés par l’enthousiasme du président pour les technologies nouvelles, pensent que la conception de Jacques Attali l’a emporté. En réalité, la partie est loin d’être jouée. Car personne n’a relevé l’aspect profondément paradoxal, pour ne pas dire contradictoire, de la formule présidentielle. En effet, si la nouvelle bibliothèque doit être d’un type entièrement nouveau, c’est-à-dire numérique, on ne comprend pas en quoi elle devrait être « très grande » puisqu’elle se réduirait à une tête de réseau informatique. En revanche, si elle doit être très grande, c’est pour accueillir des livres de papier, mais alors on ne voit en quoi elle serait d’un type entièrement nouveau !

 

C’est cette ambiguïté fondamentale qui est à l’origine de la plupart des difficultés qu’a rencontrées par la suite la nouvelle institution. Plusieurs intellectuels de renom, familiers du site de Richelieu vont s’emparer de cette ambiguïté pour combattre la révolution attalienne, tout en ayant l’intelligence de ne pas s’en prendre directement au modernisme technologique afin de ne pas passer pour des attardés. Ils trouvent un autre angle d’attaque qui a l’immense mérite, à leurs yeux, de torpiller à la fois le projet d’Attali et celui de BN bis défendu par l’Administrateur général de la BN. Cette attaque, c’est ce que l’on a appelé la bataille de la césure. Elle consiste à refuser l’idée que les collections de livres de la BN puissent être géographiquement séparées en deux parties, l’une demeurant rue de Richelieu, l’autre, faute de place rue de Richelieu, investissant un nouveau site. Concrètement, le projet initialement commandé à l’architecte Perrault comportait une césure en 1945. Tous les livres publiés avant cette date resteraient rue de Richelieu  tous ceux publiés après - soit près de quatre millions de volumes sur les onze qui composent les collections de la BN- seraient installés dans le nouveau site de Tolbiac.

 

La passion, encore la passion, avec laquelle cette hypothèse a été combattue fut d’une rare violence. L’un des protagonistes les plus en vue a écrit une lettre ouverte au président de la République pour dénoncer « un attentat épistémologique contre l’unité de l’esprit » !…C’était, à la vérité, une bien étrange querelle car personne à ma connaissance n’a jamais proféré de telles anathèmes contre la bibliothèque d’Harvard, la troisième du monde, dont les collections sont dispersées dans dix sept bâtiments séparés. J’ajoute que cette césure qui, finalement n’a pas eu lieu puisque François Mitterrand a cédé à cette pression, se produira inéluctablement un jour. Il suffit de penser que, sur le nouveau site de Tolbiac, la réserve d’espaces représente environ 25 années de production éditoriale. Imagine-t-on que dans 25 ans la France lancera à nouveau un chantier aussi immense ? A l’évidence, non. Quand Tolbiac sera plein, on stockera ailleurs les nouveaux livres et une césure apparaîtra. Et dès lors que cette césure est en quelque sorte condamnée à apparaître un jour, peut-être eût-il été plus sage et certainement moins coûteux de l’accepter dès 1988. C’était le projet de M. Le Roy Ladurie, mais il n’a pas été suivi. Celui de Jacques Attali non plus, d’ailleurs, car la bataille a été remportée par ceux qui exigeaient que tous les livres fussent déménagés sur le nouveau site. Or, dès lors que l’on reconstituait une bibliothèque de livres de papier, l’idée d’une bibliothèque numérique était morte car au regard de leurs coûts financiers respectifs, ces deux projets étaient évidemment incompatibles.

 

C’est donc une troisième conception, conservatrice des traditions, qui a gagné la bataille de la bibliothèque nationale de France alors qu’elle n’était pas du tout favorite au départ.

 

Comment cette nouvelle bibliothèque a-t-elle été accueillie lorsque, dix ans plus tard, en 1998, elle a ouvert ses portes aux chercheurs ? Vous me permettrez d’avoir une idée précise sur cette question puisque c’est la date à laquelle j’ai été nommé directeur général de cet établissement aux côtés de son président, l’écrivain et académicien Jean-Pierre Angremy. La réponse est simple : l’ouverture et la première année qui a suivi ont été calamiteuses.

 

C’est là qu’après avoir évoqué les passions initiales, j’en viens à la colère des amoureux déçus.

 

 

2. La colère

 

Il me faut évoquer cette colère des premiers usagers du site de Tolbiac car elle fut vive et la presse s’en est faite largement l’écho. L’image, la réputation de la nouvelle bibliothèque en ont été durablement affectées. Mon évocation de cette colère sera cependant assez brève car les motifs parfaitement fondés qui l’ont provoquée à l’époque ont aujourd’hui disparu.

 

Le premier contact avec ce nouveau lieu en bord de Seine se noua bien sûr à travers son architecture. Je ne m’étendrai pas sur ses quatre tours en forme de livres ouverts, sur son austère esplanade de bois, sur son jardin grand comme celui du Palais Royal, enterré au fond d’un puits de lumière. Chacun en pense ce qu’il veut, selon ses goûts. Mais pour les premiers lecteurs, le site de  Tolbiac, ce fut d’abord un lieu de Paris perdu au milieu d’une ZAC en chantier, puis une épreuve sportive puisqu’il fallait grimper un rude escalier de cinquante marches avant d’accéder à l’entrée si l’on avait la chance de comprendre où se trouvait l’entrée tant la signalétique était défaillante.

 

Une fois à l’intérieur du bâtiment, un second parcours du combattant, nettement plus redoutable que le premier, attendait l’infortuné lecteur. Car il lui fallait affronter la nouvelle informatique de la bibliothèque. Informatique omniprésente, omni-fonctionnelle, qui commandait l’entrée du lecteur, son passage par de multiples sas de contrôle et de sécurité, qui réservait sa place puis ses livres et enfin qui commandait sa sortie. Les concepteurs de cette informatique toute puissante avaient longuement vanté ses mérites mais au lendemain de l’ouverture, il fallut se rendre à l’évidence : elle ne marchait pas. On peut imaginer l’effet immédiat d’une telle défaillance : impossibilité d’obtenir les documents demandés dans des délais normaux, perte de temps, mécontentement voire exaspération des lecteurs et des personnels de la bibliothèque. La situation était si grave qu’il a fallu prendre une décision rare dans un établissement public qui est la résiliation du contrat de l’entreprise productrice des logiciels de ce système informatique alors même qu’il s’agissait de l’une des plus réputées dans le monde.

 

A toutes ces difficultés matérielles, objectives, je voudrais ajouter un facteur plus subjectif ou culturel qui a beaucoup joué dans les premiers pas de la nouvelle Bibliothèque. Il s’agit tout simplement de l’apprentissage de la nouveauté de la part des lecteurs comme, d’ailleurs, des personnels. Tous ceux qui étaient habitués, depuis près de trois siècles, si je puis dire, au charme délicieusement artisanal des salles de la rue de Richelieu ont subi de plein fouet le choc de la modernité en pénétrant dans le temple de Perrault. Modernité architecturale, modernité informatique, modernité sociale aussi tant le lecteur a dû nouer un nouveau type de relation avec les bibliothécaires et oublier le climat quasi familial d’autrefois, rue de Richelieu.

 

Pour en terminer avec les critiques, il est indispensable d’évoquer l’aspect financier de l’opération qui a, lui aussi, suscité de vives polémiques. Je m’exprimerai en francs puisque cette nouvelle bibliothèque est antérieure au règne de l’euro.

 

Elle a coûté 8 milliards de francs se répartissant en 5 pour le bâtiment et 3 pour les équipements. Ce chiffre de 8 milliards soulève deux questions. Est-ce plus que le devis initial ? A peu de choses près, non. La Cour des comptes n’a relevé qu’un dépassement de 8 %, ce qui est peu pour un chantier aussi immense. Le budget a donc été globalement tenu. Seconde question, cette somme est-elle, en soi, excessive ? Pour ceux qui ne sont pas familiers des grosses sommes, je dirai que 8 milliards, c’est quatre fois plus que le dernier hôpital construit à Paris, l’hôpital européen Georges Pompidou, mais c’est deux fois moins que le porte-avions Charles de Gaulle. Est-ce donc excessif ? Mon avis est que la réponse est oui. Et ce pour deux raisons. La première est que, comme je l’ai dit, la solution de construire une BN bis qui eût assuré la continuité de la BN de la rue de Richelieu pour ce qui concerne les ouvrages des années à venir, eût été plus modeste et donc nettement moins coûteuse. La seconde raison est plus politique. Elle consiste à souligner qu’au moment où la nouvelle BnF a été décidée, la France avait au moins autant besoin de rénover et d’accroître la capacité de ses bibliothèques universitaires, que de reconstruire sa Bibliothèque Nationale. En donnant une forte priorité à celle-ci sur celles-là, le gouvernement a fait un choix centralisateur, jacobin, parisien, qui n’était pas, à mes yeux le plus conforme à l’intérêt général.

 

Une autre facette du problème financier est celle du coût de fonctionnement du nouvel établissement. Là encore, on peut voir les choses sous deux angles différents. Premier angle, ce coût de fonctionnement qui est d’un peu plus de 1 milliard de francs par an est du même ordre de grandeur que celui de la British Library, la bibliothèque nationale d’Angleterre dont la taille est comparable à la nôtre et qui vient, elle aussi, d’être reconstruite. Nous n’avons donc pas fait plus mal que nos voisins, ce qui est un motif de satisfaction. Mais si l’on regarde la question sous un autre angle, on constate que le coût de fonctionnement de la nouvelle BnF est presque trois fois supérieur à celui de l’ancienne. Certes, grâce notamment aux technologies numériques, elle rend davantage de services. Mais rend-elle trois fois plus de services ? Il serait présomptueux de l’affirmer. Quoiqu’il en soit il est légitime de se demander s’il était indispensable d’accroître à ce point la charge annuelle du budget du ministère de la Culture.

 

Voilà donc pour les motifs de colère initiale ou d’interrogation. Mais cinq ans ont passé depuis  l’ouverture et  une appréciation apaisée peut désormais être portée. Après la passion et la colère, voici venu le temps de  la sérénité.

 

 

3. La sérénité

 

A ce titre, je voudrais d’abord dire que les défauts initiaux, les péchés de jeunesse de la nouvelle bibliothèque, ceux qui ont tant fait parlé d’elle à son détriment, ont été combattus, corrigés, effacés autant que faire se pouvait. Par exemple, la nouvelle avenue de France qui vient d’être achevée et qui borde le côté sud de l’esplanade de Tolbiac permet d’accéder à la bibliothèque sans avoir à monter le redoutable emmarchement de la façade nord. Autre exemple, plus important, l’informatique qui ne fonctionnait pas alors qu’elle constitue la colonne vertébrale du nouvel établissement, a été profondément remaniée et donne aujourd’hui pleinement satisfaction.

 

Alors bien sûr, si les très sérieuses difficultés initiales ont été surmontées, rien ni personne n’a pu ni ne pourra jamais revenir sur certains aspects structurels du bâtiment de Tolbiac. Il est définitivement situé dans le XIIIème arrondissement et non au centre de Paris  il fait 300 mètres de longueur et tous ceux qui n’ont plus vingt ans trouvent parfois que le travail de l’esprit accompli en ces lieux se double d’un exercice physique dont ils avaient peut-être perdu l’habitude….

 

Mais passons sur tout cela pour aller à l’essentiel. Car si la sérénité s’est installée sur le nouveau site de Tolbiac, c’est que la Bibliothèque nationale de France dispose de plusieurs atouts majeurs. Pour limiter mon propos, j’en citerai quatre.

 

D’abord, puisqu’il faut être impartial et savoir reconnaître le bon côté des choses que l’on a soi-même critiquées, le rassemblement en un seul lieu de tous les livres imprimés et de toutes les collections de périodiques est une remarquable opportunité offerte aux lecteurs. J’ai dit qu’il eût été préférable pour les finances publiques que ce projet soit moins grandiose et que l’on accepte une césure géographique entre les livres des siècles passés et les ouvrages contemporains. Mais puisque l’on a fait le choix inverse, il faut reconnaître qu’il apporte à l’usager une incomparable facilité de travail. Autrefois, du temps de la rue de Richelieu, les livres étaient certes rassemblés sur le même site, mais les périodiques ont longtemps été conservés dans des bâtiments annexes situés à Versailles. Or il est fréquent qu’un chercheur ait besoin, sur le même sujet, d’accéder à des livres et à des journaux ou revues. Leur conservation, aujourd’hui, sur le même site de Tolbiac, est un atout précieux.

 

Dans la même catégorie des atouts physiques de la nouvelle bibliothèque, il faut également citer sa capacité d’accueil du public. Comme vous le savez, il existe deux étages, deux niveaux de travail dans le bâtiment de Tolbiac. L’étage inférieur, le rez-de-jardin, est réservé aux chercheurs qui n’accèdent à ces salles que sur accréditation. Le nombre de places offert, 1900, est environ le triple de celles dont disposait l’ancien site de la rue de Richelieu. Cette multiplication par trois des capacités d’accueil est évidemment un élément de confort très appréciable car il est rare désormais de devoir attendre pour accéder à une place de recherche et ce d’autant plus que l’on peut réserver sa place et les documents que l’on souhaite consulter, depuis son domicile, via le site internet de la Bibliothèque.

 

Quant à l’étage supérieur du bâtiment, le haut-de-jardin, c’est en quelque sorte une nouveauté conceptuelle puisqu’il s’agit d’un vaste espace de 1650 places qui est ouvert au grand public. L’idée initiale était que des amateurs éclairés, voire M. et Mme Toutlemonde, côtoient au sein de la bibliothèque nationale, l’aristocratie du savoir c’est-à-dire les chercheurs et, à leur contact, prennent goût aux choses les plus élevées de l’esprit. Cette idée quelque peu abstraite, pour ne pas dire fumeuse, n’a guère prouvé, jusqu’à présent, sa fécondité. En revanche, le public dispose désormais d’un espace remarquablement servi par plus de 300 000 livres en libre accès et dont tous les usagers vantent l’excellente ambiance de travail. Les étudiants parisiens qui manquent cruellement d’espaces de cette nature sont les plus nombreux à en profiter.

 

J’ajoute car il serait inéquitable de les passer sous silence, qu’en ce même haut-de-jardin, un espace est réservé à des expositions, autour des collections de la BnF. Le grand public n’a pas encore bien enregistré l’idée qu’un des hauts lieux d’expositions à Paris est désormais la BnF. C’est dommage car l’année dernière, l’exposition des manuscrits et dessins de Victor Hugo auraient mérité le détour et même le voyage comme l’on dit dans les bons guides. La même remarque vaut d’ailleurs pour l’exposition des photographies de Henri Cartier-Bresson qui a lieu en ce moment même. J’ai bon espoir que maintenant que l’aménagement du quartier de Tolbiac est presque achevé, qu’il est bien desservi par les transports en commun et qu’avec ses cafés, ses terrasses, ses cinémas, ses jardins, il a pris une tournure sympathique, le public prendra l’habitude de se rendre à la BnF pour admirer ses expositions, comme on se rend à Orsay ou à l’Orangerie.

 

Après avoir vanté les mérites des outils matériels, physiques, de la BnF, je voudrais évoquer ceux de ses outils virtuels c’est-à-dire essentiellement son catalogue et sa bibliothèque numérique.

 

Le catalogue d’une bibliothèque est un outil technique, obscur, rébarbatif. C’est aussi l’outil essentiel du chercheur. Sans un bon catalogue, une grande bibliothèque est muette ou aveugle, en tout cas inutilisable. C’est pourquoi je n’hésite pas à dire que le nouveau catalogue entièrement informatisé de la BnF est une des plus belles réussites de ce projet. Le mérite en revient en premier lieu à M. Le Roy Ladurie qui, avant même que le président Mitterrand ne prenne sa décision d’engager le chantier de la BnF, avait lancé celui de l’informatisation de son catalogue. Il faut citer aussi, bien sûr, toutes les équipes de bibliothécaires qui ont traduit les fiches bristol d’autrefois en langage informatique en s’efforçant de rendre homogènes les présentations et les mots clés afin de faciliter les recherches automatisées d’aujourd’hui. Ce fut un immense travail qui a duré plus de dix ans. A ceux qui s’étonneraient d’une telle durée, je rappellerai que le catalogue papier, connu sous le nom de catalogue général des livres imprimés de la BN, a été commencé en 1897 et achevé en 1981, c’est-à-dire 84 ans plus tard. S’il est un travail de fourmis, c’est bien celui qui consiste à cataloguer environ huit millions de fiches en veillant constamment à la cohérence de leurs références thématiques afin que l’univers exclusivement rationnel et non pas intuitif de l’informatique sache les reconnaître, les classer, les sélectionner au gré de l’immense variété des demandes des usagers. Le résultat est d’autant plus remarquable que désormais, par les vertus d’internet, chacun peut consulter gratuitement ce catalogue, qui est l’un des plus riches du monde, depuis son domicile ou son lieu de travail.

 

La bibliothèque numérique de la BnF mérite le même éloge. J’ai pourtant dit, au début de mon propos, que l’idée de Jacques Attali de transformer la Bibliothèque Nationale en une bibliothèque numérique n’avait finalement pas été retenue. C’est exact, mais il en est cependant resté comme un prototype ou un échantillon. Vaste échantillon puisque la bibliothèque numérique de la BnF, comporte environ 50 000 livres, notamment tous les grands classiques de la littérature française, et de nombreux documents, estampes, photographies, cartes, etc. Cela peut paraître modeste par rapport aux onze millions de volumes conservés à Tolbiac et c’est toute la différence avec le projet Attali. Il n’en reste pas moins que c’est là encore une des plus importantes bibliothèques virtuelles du monde, consultable elle aussi gratuitement sur internet.

 

*

 

Je voudrais achever mon propos par où je l’ai commencé. La Bibliothèque nationale de France est l’héritière de cinq à six siècles d’histoire du livre imprimé et plus encore si l’on songe aux manuscrits des moines copistes. Un moment, avec l’invention de la technique de numérisation et la naissance d’internet, on a pu croire que le livre de papier imprimé allait disparaître comme la machine à vapeur fut écartée de l’aventure du progrès par la découverte de l’énergie électrique. Avec beaucoup de ceux qui ont un peu réfléchi à cette question, je suis convaincu du contraire. Je crois que le livre de papier et les textes numérisés ne remplissent pas la même fonction et ne jouent pas entre les mains des hommes le même rôle dans leur rapport au temps.

 

Internet et l’outil numérique sont des  instruments de travail qui répondent à des exigences d’efficacité et de rapidité. Ils sont les alliés des gens pressés et offrent à ce titre de remarquables prestations. Le livre imprimé a une tout autre raison d’être. Il est d’abord là pour laisser ses pages ouvertes à la réflexion, à la méditation, au temps lent des poètes et des philosophes. Si bien que tant que notre monde ne sera pas totalement ravagé par la culture du zapping et de la productivité et qu’il restera quelques amateurs de sagesse, le livre de papier ne disparaîtra pas.

 

Tout le défi à venir de la Bibliothèque nationale de France sera de gagner sur ces deux tableaux qui forment comme les deux composantes de la civilisation moderne. Un outil numérique qui met dans l’instant à la disposition du monde entier des stocks immenses de savoirs et le livre de Gutenberg  qui est le vecteur, à mes yeux irremplaçable, de la raison occidentale.