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M. Nicolas Werth

LENINE

séance du lundi 20 janvier 2003

 

" Camarades, le soulèvement koulak dans vos cinq districts doit être écrasé sans pitié. Les intérêts de la révolution tout entière l’exigent, car partout la lutte finale avec les koulaks est désormais engagée.   Il faut 1°) Pendre ( et je dis pendre de façon que les gens le voient ) pas moins de cent   koulaks, richards, vampires connus. 2°) Publier leurs noms. 3°) S’emparer de tout leur grain. 4°) Identifier les otages comme nous l’avons indiqué dans notre télégramme hier. Faites cela de façon qu’à des centaines de verstes à la ronde, le peuple voie, tremble, sache et s’écrie : ils étranglent et continueront d’étrangler les koulaks-vampires. Télégraphiez que vous avez reçu et mis à exécution ces instructions. Votre Lénine.

P.S. Trouvez des gens plus durs.

 

Ce télégramme de Lénine, daté du 11 août 1918, véritable appel au meurtre, fait partie des quelques milliers de textes du fondateur de l’Union soviétique qui n’ont jamais été inclus dans aucune des cinq éditions canoniques des « Œuvres Complètes » de Lénine, parues entre 1920 et 1965. Depuis l’implosion de l’Union soviétique et l’ouverture de ses archives, les historiens ont eu accès aux textes du « Lénine censuré », du Lénine inconvenant pour   l’édification des masses.

Disons-le d’emblée – la publication, il y a trois ans, d’une large sélection de textes inédits de Lénine, n’a pas révolutionné la connaissance que l’on pouvait avoir    du fondateur du bolchevisme, de sa personnalité comme de son action politique – à condition de se donner la peine de lire son œuvre. Ces textes accentuent plutôt certains traits du personnage, certains aspects de sa vision de la politique et du monde, de son entreprise révolutionnaire. Pourquoi ne furent-ils pas publiés ? Quelle limite franchissaient-ils?

Dans une note confidentielle rédigée en décembre 1991,   quelques jours avant la disparition de l’Etat fondé par Lénine, le Directeur de l’Institut du marxisme-léninisme, où étaient pieusement conservés les 30 820 textes autographes du Fondateur, expliquait pourquoi 3 724 documents non seulement n’avaient pas été publiés, mais   ne devaient pas l’être « dans la situation présente  et à l’avenir ».   Trois considérations principales étaient mises en avant.

Une partie de ces documents montraient à quel point Lénine « avait encouragé la subversion révolutionnaire et la violence visant à déstabiliser toute une série d’Etats indépendants » et « tenté d’instrumentaliser des tensions nationales ou ethniques ». Une autre partie des documents non publiés de Lénine prônaient trop ouvertement « une politique de terreur, de répression et d’épuration sur une grande échelle » à l’encontre des couches les plus diverses de la société et à des moments où aucune menace ne pesait sur le régime (par exemple, au début de la NEP, en 1922). Enfin, un certain nombre de documents révélaient des « aspects contradictoires » de Lénine – euphémisme que nous nous permettrons d’interpréter librement, en insistant, à la suite de l’historien américain Richard Pipes, sur la mentalité policière et conspirative de Lénine, telle qu’elle se dévoile avec force dans ces textes inédits.

Autour de quelques textes du « Lénine censuré », ce sont trois aspects, indissociables,   du fondateur du bolchevisme que nous tenterons d’esquisser maintenant : l’utopiste de la révolution mondiale, le chantre de la terreur et de l’épuration , le policier-conspirateur.  

 

L’un des inédits de Lénine les plus intéressants est le compte-rendu sténographique du long discours qu’il prononça, à huis-clos, le 20 septembre 1920, à l’occasion de la IXème Conférence du Parti communiste. Lénine y reconnaissait sans ambages (mais en demandant aux délégués de ne pas prendre de notes) que l’invasion, trois mois auparavant,   de la Pologne par l’Armée rouge avait pour objectif non seulement de soviétiser la Pologne, mais de déstabiliser toute l’Europe, en poussant la révolution « le plus loin possible vers l’ouest ». Pour Lénine, il apparaissait clairement, en cet été 1920, que « l’étape défensive de la guerre contre l’impérialisme mondial était achevée et que nous pouvions, donc devions, exploiter la situation militaire pour passer à l’offensive ». Un télégramme adressé par Lénine à Staline le 23 juillet 1920 éclaire cet utopique « plan de soviétisation » de l’Europe en ces jours d’euphorie : « La situation dans l’Internationale communiste est splendide. Zinoviev, Boukharine et moi considérons que la révolution en Italie doit être activement et immédiatement   aiguillonnée. Dans ce but, il faut soviétiser la Hongrie, et sans doute la Tchécoslovaquie et la Roumanie ». Analysé dans son contexte, que je ne développerai pas ici, ce document permet de comprendre les raisons pour lesquelles Staline, Commissaire politique de l’ Armée rouge sur le front sud, n’engagea pas ses troupes dans une offensive sur Varsovie, inaction que Trotsky critiqua vertement par la suite, allant jusqu’à attribuer à Staline l’échec de la prise de Varsovie et la débâcle ultérieure de la campagne polonaise. En réalité, aveuglé par les chimères de la Révolution mondiale, c’est Lénine, pour lequel la Galicie était « la base stratégique pour partir à la conquête de tous les pays européens », qui avait ordonné à Staline de se tenir prêt à marcher vers Budapest plutôt que sur Varsovie, scellant ainsi le sort de cette campagne de l’été 1920.

Revenons au discours de Lénine du 20 septembre 1920. S’il reconnaît   une erreur stratégique, Lénine refuse d’admettre toute erreur politique « sur le plan, plus général, de l’Histoire ». Et improvise alors une grande leçon de prospective historique que je résume très rapidement. La Grande guerre a profondément transformé les rapports de force dans le monde. Sur le long terme, le traité de Versailles n’est pas viable, et la Russie bolchevique devra systématiquement œuvrer à sa destruction. Dans cette tâche, elle a pour partenaire naturel l’Allemagne, et plus précisément, « un bloc fait de patriotes allemands extrêmes et de communistes». « Deux forces comptent aujourd’hui dans la politique mondiale : l’une est la Société des Nations, qui a produit le traité de Versailles ; l’autre, la République des soviets, qui a déjà commencé à saper le traité de Versailles, plus le « bloc contre-nature » des Allemands ». Comment ne pas penser, en lisant ces lignes, qu’elles portent en germe, au-delà de Rapallo, le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 ? Et que dire des instructions données par Lénine, en juillet 1920,   à Gueorgii Tchitcherine à propos du projet de traité de paix avec la Lituanie –« nous devons nous assurer que d’abord nous soviétisons la Lituanie quitte à ensuite la rendre aux Lituaniens », - sinon qu’elles annoncent   précisément la politique que mènera, vingt ans plus tard,   à l’égard des Etats baltes le « meilleur disciple de Lénine » ?

Comme le montre cet étonnant discours inédit de Lénine, si l’objectif à long terme est clair – le bouleversement de l’ordre mondial – les moyens d’y parvenir sont multiples, et peuvent être même « contre-nature ». La théorie ne doit jamais émousser ce que François Furet a justement caractérisé comme « le sens extraordinaire de l’occasion, le flair pour le pouvoir caractéristique du génie de Lénine homme d’action ». Sens extraordinaire de l’occasion – dont Lénine a fait preuve, seul contre tous, en avril, puis en octobre 1917 ( ces faits sont naturellement trop connus pour que j’y revienne ). Sens très aigü aussi du caractère exceptionnel des circonstances qui l’avaient porté au pouvoir et de la fragilité de l’inversion historique qui venait de se produire ( « C’est le fait d’être un pays arriéré qui nous a momentanément permis d’être en avance »). Pour Lénine, la Russie n’est que l’objet d’une expérience commencée à l’échelle planétaire. Dans cette expérience, deux pays sont appelés à jouer un rôle fondamental, la Russie et l’Allemagne, « les deux moitiés séparées du socialisme », ces deux pays incarnant respectivement la réalisation des conditions politiques et des conditions économiques du socialisme. Malgré les échecs répétés des « forces révolutionnaires », Lénine resta, jusqu’à la fin de sa vie, convaincu de

l’ inéluctabilité de la chute, à court terme,   du système capitaliste. En 1922, dans les instructions qu’il envoie à son ministre des Affaires étrangères pour « saborder la conférence de Gênes », il termine par cette phrase : « Chez eux, tout s’écroule. Faillite et banqueroute totale ( Inde, etc). Tout ce qu’il nous reste à faire, c’est de pousser légèrement et comme par hasard cet homme chancelant – mais pas avec nos mains ! »

 

Parmi les autres documents inédits les plus significatifs figure une directive confidentielle adressée par Lénine aux membres du Politburo le 19 mars 1922. Précisons que ce texte n’est pas, à proprement parler, un inédit. Sortie illégalement des archives du Comité central, cette directive avait été publiée pour la première fois en langue russe à Paris, en 1970, dans Le Messager du mouvement chrétien . A l’époque, son authenticité avait été fortement mise en doute : Lénine pouvait-il vraiment faire preuve d’une telle violence et surtout d’un tel cynisme – exploiter la plus terrible famine qu’ait jamais connu la Russie – six millions de morts – pour « porter un coup mortel » à l’Eglise orthodoxe russe ?  

Rappelons brièvement le contexte. En février 1922, le gouvernement bolchevique a lancé une grande campagne de confiscation des objets précieux appartenant aux églises. La vente de ces objets doit   servir à   venir en aide aux paysans affamés des régions de la Volga. En réalité, depuis plusieurs mois déjà, les plus hautes autorités ecclésiastiques s’activent à secourir les affamés, par l’intermédiaire d’un Comité panrusse d’aide aux victimes de la famine, qui regroupe les derniers survivants d’une société civile laminée par cinq années de révolutions et de guerres civiles. Menées manu militari , les opérations de confiscation donnent lieu à de nombreux incidents. Les plus graves éclatent le 15 mars 1922 à Chouïa, une petite ville industrielle non loin de Moscou. La troupe tire sur la foule des fidèles qui s’oppose à la confiscation des objets religieux.   Lénine veut voir dans ces incidents le signe d’une résistance organisée de l’Eglise orthodoxe, dernière institution indépendante de l’Etat-Parti bolchevique. Il envoie alors, au Politburo, une longue directive dont je vous cite les principaux extraits :

« Il apparaît parfaitement clairement que le clergé Cent-Noirs est en train de mettre en œuvre un plan élaboré visant à nous engager dans une bataille décisive (…). Je pense que notre ennemi est en train de commettre une erreur stratégique monumentale en essayant de nous entraîner dans une bataille décisive à un moment particulièrement sans espoir et désavantageux pour lui. Pour nous, au contraire, le moment est non seulement exceptionnellement favorable, mais c’est un moment unique où nous avons quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de frapper mortellement l’ennemi à la tête avec un succès total et de nous garantir des positions essentielles pour les décennies à venir. Avec tous ces gens affamés qui se nourrissent de chair humaine, avec les routes jonchées de centaines, de milliers de cadavres, c’est maintenant et seulement maintenant que nous pouvons ( et par conséquent devons) confisquer les biens des églises   avec une énergie farouche, impitoyable, et réduire toute résistance. C’est précisément maintenant et seulement maintenant que l’immense majorité des masses paysannes peut nous soutenir ou, plus exactement, peut ne pas être en mesure de soutenir la poignée de cléricaux Cent-Noirs et de petits-bourgeois réactionnaires (…). Aussi j’en arrive à la conclusion que c’est le moment d’écraser le clergé Cent-Noirs de la manière la plus décisive et la plus impitoyable, avec une telle brutalité qu’il s’en souvienne pour des décennies ( …)   Plus le nombre de représentants du clergé réactionnaire et de la bourgeoisie réactionnaire passés par les armes sera important, et mieux cela sera pour nous. Nous devons donner une leçon à tous ces gens de telle sorte qu’ils ne songeront même plus à quelque résistance que ce soit des décennies durant ( …) ».

A la suite de cette directive, Lénine demanda à être informé quotidiennement du nombre de membres du clergé exécutés. Dans les mois qui suivirent, environ 8 000 prêtres, moines et moniales furent passés par les armes, de manière sommaire ou à la suite d’un procès public.

Cette campagne, qui se déroule plus d’un an après la promulgation de la NEP, une « Nouvelle politique économique » censée refermer la parenthèse du « Communisme de guerre » et inaugurer de nouveaux rapports, apaisés, entre le pouvoir bolchevique et la société, s’inscrit en réalité dans une permanence : celle de la politique léniniste de terreur et d’épuration du pays, du corps social, de tous ses « ennemis », de tous ses « éléments socialement nuisibles », de tous ses « parasites ».

L’épuration, chez Lénine, va de pair avec la terreur, une terreur se déployant sur la durée ( et non comme phénomène ponctuel, dicté par les circonstances),   une terreur organisée, qui canalise et transcende la violence, sans laquelle il n’y a pas de politique. Comme l’écrit fort justement Dominique Colas, chez Lénine, « la violence est la vérité de la politique, son condensé, le révélateur des rapports de force, l’épreuve où se séparent révolutionnaires et opportunistes, l’ordalie matérialiste ». « La force seule, affirme Lénine, peut résoudre les grands problèmes historiques ».

Dans tous ses écrits, Lénine n’a cessé d’appeler à une amplification de la violence sociale, force motrice d’une Histoire entièrement soumise à la lutte des classes. A l’occasion du 12ème anniversaire du déclenchement de la révolution de 1905, Lénine donna, devant un public clairsemé, une conférence à la Maison du Peuple de Zurich, sa dernière ville d’exil. On était en janvier 1917, un mois avant la « révolution de février », un événement qui allait d’ailleurs le prendre totalement de court.   Dans son discours, Lénine regretta que les paysans n’eussent détruit en 1905 « qu’un quinzième des domaines, un quinzième seulement de ce qu’ils auraient dû détruire pour débarrasser définitivement la terre russe de cette putréfaction qu’est la grande propriété foncière », avant de conclure : « Nous, les anciens, nous ne vivrons sans doute pas assez vieux pour voir les batailles décisives de la révolution à venir ! ».

 Une fois parvenu au pouvoir, considérant que la guerre civile était la « continuation, le développement et l’accentuation naturels et, dans certaines circonstances, inévitables de la guerre des classes », Lénine encouragea, chaque fois que l’occasion se présentait, « l’énergie et le caractère de masse de la terreur », ne cessant de pester   contre la « mollesse » du peuple russe, et affirmant à plusieurs reprises : « Notre régime est incroyablement doux, c’est du kissel   ( une gelée aux baies) et non de l’acier ». « Trouver des gens plus durs »- le post-scriptum   du premier texte de Lénine que j’ai cité au début de ma communication n’est, assurément, pas fortuit.   

Violence organisée, canalisée, la terreur doit permettre de « forcer » le cours de l’Histoire dans un pays marqué par un « faible développement des forces productives » et du « passé faire table rase ». Dans un article publié en novembre 1917 dans La Vie nouvelle , l’un des derniers journaux non-bolcheviques autorisés à paraître en Russie jusqu’à l’été 1918, Maxime Gorki compare Lénine à un chimiste   faisant, en laboratoire,   des expériences sur le corps social. « La vie dans sa complexité est étrangère à cet homme. Il ne connaît pas les couches populaires. Il n’a jamais vécu avec le peuple, mais il a appris, dans les livres, comment faire se cabrer les masses, comment surtout exciter furieusement les instincts des foules. La classe ouvrière est pour Lénine ce que le minerai est pour l’ouvrier métallurgiste. Est-il possible, étant donné les circonstances, de fabriquer avec ce minerai un état socialiste ? Tout donne à penser que non. Ceci dit, pourquoi ne pas essayer ? ».

Chimiste ou chirurgien  ? Pour Lénine, la tâche essentielle sur la voie du socialisme, du progrès, c’est l’élimination des « éléments nuisibles » du corps social, la chasse aux « parasites ». Ce discours hygiéniste, qui appelle en permanence à se débarrasser des « survivances de la maudite société capitaliste »,   de « l’arriération des campagnes », des « déchets de l’humanité », des « membres irrémédiablement pourris et gangrénés » se développe avec force dans un texte de décembre 1917, Comment organiser l’émulation ?  , admirablement commenté par Alexandre Soljenitsyn dans les premières pages de L’Archipel du Goulag  . Les masses organisées et conscientes   sont appelées à « contrôler, recenser, épurer la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces ( les filous) et des punaises ( les riches) ». « Ici, poursuit Lénine, on mettra en   prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc ( …). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens nuisibles jusqu’à ce qu’ils se soient corrigés. Ou encore on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme ( …) Plus on expérimentera de moyens de la sorte,   et plus rapidement et sûrement le socialisme vaincra, car c’est dans la pratique que se forgent les armes les plus efficaces ». Ce texte, écrit   à un moment où aucune force d’opposition, étrangère ou intérieure, ne menace le nouveau régime issu du coup d’Etat du 25 octobre 1917, appelle deux commentaires. Le premier – sur l’animalisation de l’ennemi, ravalé au rang de parasite. Dans les textes léninistes, les « koulaks », ces paysans un peu plus aisés, et surtout plus entreprenants que la moyenne, ne sont jamais autrement qualifiés que comme des « vampires », des « scorpions », des « sangsues », des « buveurs de sang », des « poux ». Il en est de même des « popes », des « bourgeois » et des « riches ». On notera aussi, dans Comment organiser l’émulation ?  , l’étonnante – mais ô combien productive - distinction entre les puces ( les filous) et les punaises (les riches). Doivent être épurés, en effet, non seulement les représentants des classes ennemies, les « riches », mais aussi les « éléments nuisibles, les canailles, les filous, les hooligans » infiltrés dans les rangs du prolétariat -   bref, les « faux-ouvriers », la derevenschina  ( les bouseux, dont Lénine a horreur ), qu’ils fassent partie de « l’aristocratie ouvrière » ou des « éléments arriérés et politiquement inconscients du prolétariat ». Une tâche assurément herculéenne, qui justifie une purge permanente, jamais achevée.  

En découvrant le bestiaire léniniste, comment ne pas penser au bestiaire stalinien, tel qu’il se dévoile notamment dans les diatribes du Procureur général Andreï Vychinski, qualifiant les dirigeants bolcheviques de la « Vieille garde léniniste » désormais assis dans le box des accusés lors des grands procès de Moscou de 1936-1938, de « vipères lubriques », de « hyènes puantes », de « croisements monstrueux de porc et de renard » ?

Chez Lénine, l’impératif d’épuration ne se limite pas au corps social. Il s’applique aussi au Parti, à l’Etat, à la bureaucratie. Mais, à la différence du corps social, auquel doit être appliqué un traitement chirurgical, qui peut aller de l’élimination physique à l’enfermement dans un camp de concentration ou une colonie de travail   (c’est de l’été 1918 que datent les premiers appels de Lénine à « enfermer les koulaks, les popes, les Gardes-blancs, les prostituées et autres éléments douteux dans des camps de concentration »), le traitement appliqué à la bureaucratie et au Parti, est un « traitement lent ». Lent et minutieux, car le parasite infiltré dans les organes du Parti-Etat est, le plus souvent,   un mutant , un « faux-communiste »   (Staline préfèrera le terme d’ « homme à double face »). « Que faire ? s’interroge Lénine. « Lutter encore et encore contre cette souillure et,   si elle parvient malgré tout à s’infiltrer, nettoyer, balayer, surveiller, nettoyer   encore et encore ».

La langue française ne peut guère rendre compte de l’extraordinaire variété du champ sémantique de l’épuration   dans les textes de Lénine. Grâce au jeu, si riche, des préverbes, des suffixes et des aspects verbaux dans la langue russe, ce champ porte toutes les nuances possibles allant de la « purge douce » (osera-t-on dire -presque confraternelle ?) jusqu’à l’éradication totale, l’extermination physique.

Quittons, à cette étape, l’écrit pour la praxis. « Déployée sur tous les plans – international, national, économique et social, écrit non sans emphase, l’auteur de l’article Lénine dans l’Encyclopedia Universalis , l’activité révolutionnaire de Lénine se veut praxis ». Pour cet économiste marxiste, la praxis léniniste trouve son application principale – et positive- dans deux domaines: la fondation d’un Parti unique dans l’Histoire, la création d’un Etat unique dans l’Histoire. Mais qu’en est-il de la mise en pratique de la terreur et de l’épuration inlassablement prônées par Lénine?   Sans revenir naturellement à une interprétation strictement intentionnaliste de cette période extraordinairement complexe, de ce nouveau « Temps des troubles » que furent, pour l’ex-Empire tsariste, les années 1917-1922, force est de constater que les directives terroristes, les appels au meurtre et à l’épuration lancés par Lénine furent largement appliqués par la « base », dans un contexte de brutalisation sans précédent des comportements sociaux– une brutalisation consécutive à la Grande guerre et assurément antérieure à la prise du pouvoir par les bolcheviks. J’ai longuement développé la question de la dynamique entre violences sociales « d’en-bas » et terreur politique « d’en-haut » dans ma contribution au Livre noir du communisme . Je me bornerai ici à rappeler que les idées léninistes de contrôle, de recensement et d’affectation au travail ( le plus souvent à des tâches dégradantes) des « riches » furent très largement mises en pratique par des comités de quartier où les plébéiens avides de revanche sociale faisaient la « chasse aux bourgeois ».   Que le système des otages pris parmi les byvchie ljudi   (   « gens du passé ») se généralisa, dès les premiers mois du nouveau régime. Que le qualificatif de « poux Gardes blancs » attribué par Sergueï Kirov, le président du Comité militaire révolutionnaire d’Astrakhan, aux ouvriers grévistes de cette ville qui protestaient contre l’arrestation de militants socialistes, « justifia » le plus grand massacre d’ouvriers   commis ( en mars 1919) par le pouvoir bolchevique avant celui de Kronstadt. Quant à la chirurgie visant à couper les « membres irrémédiablement pourris et gangrénés » du corps social, elle fut expérimentée avec la « décosaquisation », lancée à la suite d’une résolution secrète du Comité central du parti bolchevique, datée du 24 janvier 1919 : « Au vu de l’expérience de la guerre civile contre les Cosaques, pouvait-on y lire, il est nécessaire de reconnaître comme seule mesure politiquement correcte une lutte sans merci, une terreur massive contre les riches Cosaques, qui devront être exterminés et physiquement liquidés jusqu’au dernier ». En quelques semaines, des milliers de Cosaques furent exécutés. Le président du Comité révolutionnaire du Don, chargé de l’opération, reconnut que « nous avons eu tendance à mener une politique d’extermination massive des Cosaques sans la moindre distinction sociale ». Est-il enfin incongru de suggérer un lien entre la parasitophobie de Lénine et le gazage, en mai 1921, de paysans insurgés de la province de Tambov, mis en œuvre par le général Toukhatchevski ?

 

Pour Lénine, « tout bon communiste est un bon tchékiste ». Des textes inédits de Lénine ressort avec force la mentalité policière du fondateur du bolchevisme. Aucun chef de l’Okhrana , la police politique tsariste, n’a traqué avec autant de persévérance et de maniaquerie les intellectuels dissidents. Lénine demande à Felix Dzerjinski, le chef de la Tcheka, de lui fournir des « listes complètes d’intellectuels aidant la contre-révolution ». Il ordonne à tous les membres du Politburo de passer « au moins deux ou trois heures par semaine » à éplucher les publications littéraires afin d’y repérer tout signe d’hétérodoxie. Le 17 juillet 1922   (c’est délibérément que je choisis des textes léninistes de la période de la NEP), Lénine envoie à Staline un long mémorandum, dans lequel il revient longuement sur la necessité de « nettoyer la Russie une fois pour toutes ».

« Sur la question de l’expulsion de Russie des mencheviks, socialistes-populaires, KD   (constitutionnels-démocrates) et autres, écrit-il, j’ai quelques questions, car cette opération, commencée avant mon départ en congé, n’est toujours pas achevée. Alors, bien décidés à extirper tous les socialistes populaires ? Pechekhonov, Miakotine, Gornfeld, Petrischev et les autres ? Je pense qu’ils devraient être tous expulsés. Ils sont plus dangereux que les SR parce que plus malins. Et aussi Potressov, Izgoiev et toute la rédaction de L’Economiste ( Ozerov et beaucoup, beaucoup d’autres). Et aussi les mencheviks Rozanov ( un médecin, rusé), Vigdortchik ( Migulo, un nom comme ça), Lioubov Nikolaevna Radtchenko et sa jeune fille ( à ce qu’on dit, les plus perfides ennemis du bolchevisme), Rojkov   (incorrigible, à expulser) ( …). La commission Mantsev-Messing devra établir des listes de plusieurs centaines de ces messieurs, qui devront être tous expulsés sans pitié. Nous nettoierons la Russie une fois pour toutes ( …). Ozerov, comme toute la rédaction de L’Economiste , sont des ennemis impitoyables. Pour tous – expulsion immédiate. Tout ça doit être fini avant le procès des SR. Arrêtez-en plusieurs centaines et sans donner de raisons – dehors, messieurs ! Aussi, tous les auteurs de la Maison des Ecrivains , et de la Pensée de Petrograd . Kharkov doit être fouillé de fond en comble, nous n’avons aucune idée de ce qui s’y passe, on y est en « pays étranger ». Il faut purger rapidement et en finir avant la fin du procès des SR. Occupez-vous aussi des auteurs et écrivains de Petrograd (leurs adresses figurent dans Le Nouveau Livre russe, 1922, n°4, p. 37) et   aussi de la liste des éditeurs privés   ( p. 29) ».

Cette obsession policière transparaît aussi dans les innombrables instructions, extrêmement détaillées,   données par Lénine lui-même, concernant l’infiltration, par des agents de la police politique, de délégations étrangères se rendant en URSS : à cet égard, la mise sur pied d’une commission spéciale chargée de noyauter l’Américan Relief Association venue apporter une aide décisive aux dizaines de millions de personnes frappées par la famine, est très révélatrice de l’état d’esprit de Lénine, persuadé que « l’ennemi étranger » usait   des mêmes méthodes d’infiltration et de subversion si prisées des bolcheviks. Un état d’esprit profondément marqué par trente ans de vie conspirative, faite d’intrigues féroces, de disputes byzantines et   de règlements de comptes, dans un climat d’intolérance et de méfiance réciproque. Arrivés au pouvoir, les bolcheviks n’ont rien changé à la konspiratsia , le « principe conspiratif », au cœur de la pratique politique bolchevique. Au plus haut niveau de l’Etat-Parti, l’information reste strictement cloisonnée, et la suspicion de règle, y compris – fait remarquable - au sein du « premier cercle » des dirigeants bolcheviques.   Les textes censurés de Lénine regorgent de notules acerbes et désobligeantes sur ses plus proches collaborateurs : Kamenev – un « pauvre type, faible, effarouché, ayant peur de tout ». Rykov – « un casse-pied permanent ». Trotsky   - « un fanatique de l’organisation, mais en politique, absolument pas fiable ». Les historiens ont abondamment glosé sur la « collégialité » de la direction du Parti sous Lénine, par opposition à la dictature personnelle imposée plus tard par Staline. Les textes inédits de Lénine n’en montrent pas moins que celui-ci se considérait comme l’unique dirigeant « politiquement fiable », le seul en mesure de décerner un brevet aux uns et aux autres. Et pas seulement un brevet en bolchevisme, mais en santé mentale !   En janvier 1922, dans le cadre de la préparation de la conférence de Gênes, le Commissaire du peuple aux Affaires étrangères, Tchitcherine propose à Lénine d’introduire un amendement mineur à la Constitution de l’URSS pour « satisfaire les demandes américaines d’institutions représentatives en Russie soviétique ». En échange, explique-t-il, les Etats-Unis sont prêts à fournir une aide économique, particulièrement bienvenue alors que la famine fait rage. Lénine, hors de lui, écrit dans la marge : « ??? Folie ! » Et envoie aussitôt une note au Politburo, indiquant que la proposition de Tchitcherine montre « qu’il est malade, et très sérieusement malade. Il faut l’envoyer immédiatement, et de force, dans une maison de santé ». Débattue à plusieurs reprises au Politburo, « l’affaire Tchitcherine » se termina plutôt bien pour l’intéressé, invité à « prendre du repos ». Deux mois plus tard, cependant, profitant du passage à Moscou d’une délégation de médecins allemands spécialistes des pathologies nerveuses, Lénine envoie une note au secrétariat du Comité central proposant qu’un « certain nombre de camarades » fussent examinés par les spécialistes allemands, assistés de médecins russes. La liste devrait impérativement inclure, poursuit Lénine, Tchitcherine, Ossinski, Kamenev, Trotsky, Staline et, sans aucun doute, beaucoup d’autres ».

Comme l’a montré Dominique Colas, « le parti léniniste est un dispositif producteur d’hystérie ». Lénine stigmatise comme hystériques ceux qui ne se plient pas à sa suggestion, n’obéissent pas à ses mots d’ordre, résistent – Martov, le grand dirigeant menchevique, dès 1903 ; Maria Spiridonova, la passionaria socialiste-révolutionnaire, en 1918. Mais les bolcheviks aussi – excepté Lénine, bien sûr- sont guettés par la maladie, même Boukhartchik, diminutif affectif attribué par Lénine à Boukharine, le « favori du Parti », critiqué vertement, en 1920, d’avoir effectué sur la question des syndicats « un tournant plus hystérique qu’historique ». Conspirateur, policier, hypnotiseur, Lénine n’est – il pas d’abord, comme le suggérait Maxime Gorki, cet « immense misanthrope dont l’amour pour l’Humanité se projetait loin vers l’avenir , à travers les brumes de la haine » ?

 

A la question « Qui de Staline ou de Lénine était le plus dur ? », Viatcheslav Molotov, le seul dirigeant bolchevique qui avait servi ces deux maîtres, répondit, sans hésiter : « Lénine, bien sûr ! », avant d’ajouter « C’est lui qui nous a tous formés ». Si l’aura de Staline a été ternie par la déstalinisation, l’image de Lénine – révolutionnaire, stratège de la prise du pouvoir par les bolcheviks, fondateur de l’Union soviétique- n’a guère été écornée, ni dans l’URSS de la perestroïka (l’objectif initial de Mikhaïl Gorbatchev n’était-il pas un utopique « retour aux normes léninistes » ?), ni dans la Russie d’aujourd’hui, ni dans le monde. Aucune statue de Lénine n’a été enlevée en Russie, la momie de Vladimir Ilitch continue de reposer dans son mausolée, et les lycéens français apprennent toujours à distinguer le « bon Lénine » qui a sauvé la Russie soviétique de la « contre-révolution blanche, appuyée par des forces d’intervention étrangères » du « mauvais Staline », qui a gouverné son pays « par la terreur ». Quand viendra le temps de la « déléninisation » ? Et de la condamnation unanime de l’idéologue et du praticien de l’intolérance et de la violence ?